‹ Discours académiquesChapitre 18 sur 31 · Garât, Mi-moires sur M. Suard, J · texte numérisé non relu

Garât, Mi-moires sur M. Suard, J

Et, au fait, voulez-vous découvrir la Méditerranée? Il sera bon, évidemment, de commencer par en ignorer l'existence. Mais, à vrai dire, un esprit libre, c'est un esprit qui, s'il n'est pas esclave des '( préjugés » du passé, ne l'est pas davantage des « nouveautés » de son temps, parce qu'il se doute bien qu'elles deviendront un jour des vieilleries ;

— c'est un esprit qui ne croit pas que la vérité l'ait attendu lui-même pour se communiquer au monde ;

— c'est un esprit qui sait combien il y a peu de chose en lui qui lui appartienne, qui n'y soit l'héritage de sa race, la continuation de l'histoire, et le legs de ses pères; — c'est un esprit enfin qui s'est formé dans le commerce et dans la fréquentation des autres, ouvert à toutes les idées, assoupli par l'exercice, élargi par la comparaison, enrichi par l'expérience ; et qu'est-ce que la tradition, sinon le trésor héréditaire de l'expérience de l'humanité? Les connaissances qu'une vie tout entière, que plusieurs vies de labeur et d'application ne sufhraient pas à nous permettre d'acquérir, la tradition les met presque d'un seul coup à notre disposition, pour y puiser selon nos besoins ; et voilà pourquoi, mes amis, si la liberté de l'esprit se mesure à l'étendue de Texpérieuce et à sa diversité, l'une au moins des conditions nécessaires s'en trouve dans le respect de la tradition.

Il fait également l'une des conditions du dénn-

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Irrcssnin'nt inlclh'ctuc/ ; i)iiis(|ii(', IiôIms! il n'y u l'ien qui nous soit ])Iiis dit'licilc au monde, vous l"(5prouverez à volro louj-, que do nous détacher y\{.^ nous-inrnics, cl je ne dis ])as d ;i^ir, mais de penser ou d(> rêver seulement, en dehors de touliî préoccuj)ation d'intérêt ou d'utilité. C'est justement à quoi nous aide le respect de la tradition! C'est lui qui nous enlève à ce genre de pj-éoccupatioas égoïstes; et, grâce à lui, voici que nous ne n'doutons plus les conséquences de nos jugements. Nous ne trouvons plus en nous de raisons qui s'opposent à l'évidence de la vérité ni qui lui disputent l'autorité de son empire. Nous nous hahi tuons à voir les choses en elles-mêmes, telles qu'elles sont; et nous ne leur devenons pas étrangers ou indilférents pour cela, mais nous leur devenons en quelque sorte supérieurs. Si nous lisons par exemple f Iliade ou r Odyssée, nous ne mêlons dans notre lecture aucune de ces arrière-pensées, aucun de ces partis pris qui nous empêchent trop souvent de rendre justice à nos contemporains. Nous ne craignons pas, si nous nous rangeons du côté de César, que les Pompéiens nous accusent de trahir la cause de la république. Et, si nous mettons la morale de Marc-Aurèle au-dessus de celle d'Epicure, nous sentons bien que ce ne sont pas nos préférences personnelles qui ont décidé de notre choix, ni notre intérêt, ou nos préventions,

mais la seule force de la vérité. C'est ainsi que, dans le commerce de la tradition, nous faisons l'apprentissage du désintéressement de l'esprit. Nous nous y dépouillons et, comme on dit, nous nous y déprenons de nous-mêmes. A la lumière du passé, moins crue, plus douce, et surtout moins changeante, plus égale, nous apprenons à distinguer en nous ce qu'il y a d'égoïste et de personnel, pour n'en retenir que ce que nous y trouvons d'éternellement humain. C'est ce qu'on appelle « faire ses humanités ». La conversation des « plus honnêtes gens des siècles passés », — vous reconnaissez l'expression de Descartes, — nous restitue nous-mêmes à nous-mêmes, entendez à ce qu'il y a de plus noble dans notre nature ; et, en nous faisant concitoyens de tout homme qui pense, la tradition triomphe en nous de ce que le temps et les circonstances mêlent toujours à nos propres idées d'accidentel, de relatif et de périssable.

Il s'ensuit de là que, bien loin d'être hostile ou contraire au Progrès, le respect de la tradition en devient la condition même. « La science n'avance, a dit un illustre savant, que par absorption des vérités anciennes dans une forme scientifique nouvelle'»; et j'arrange un peu sa pensée, mais je

1. Claude Bernard, Introduction à la médecine expérimentale, p. 72.

1()(t Disiionis l'oru LA nisriiiiti rioN dks i-nix

ne crois pas (|iio l'on puisse mieux dire. On ne sanrail concevoir de j)ro^rès sans une (radilion (|ni lui serve de point de départ on de hase, de raison d'être on de matière, et, s'il est vrai (|ue lien ne se jxM'de, ce qui est encore presqne plus vrai, c'est que rien ne se crée, mais loul se d(''\('lopi)('. Représcnlez-vons là-dessns qu'au lieu de ()i'oiiier dàgc en âge de l'expérience entière de l'immauité .chaque génération des hommes ne voulut rien devoir qu'à elle-même, l'^ulranl ainsi toute neuve dans le monde, elle en sortirait comme elle y serait entrée ! La connaissance de la tradition, (jui seule nous permet d'éviter les erreurs oîi nos prédécesseurs sont autrefois tonihés, nous peruK^t seule aussi de continuer utihmient leur tâche en reprenant les questions au point précis où leurs eflortslesont avant nous amenées. Mais, si l'observation est vraie, môme en physique, combien ne l'est-elle pas davantage dans l'histoire de la littérature ou de l'art! Le respect de la tradition, condition du progrès jusque dans la science expérimentale, est le principe même de l'originalité dans la littérature ou dans l'art. C'est la grande loi de la solidarité des contraires : Labor voluptai^quc^ (lusimiUima naturel^ socielate quadam intcr se natiiraJi sunt juncla^. Ce que l'historien disait

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