DISCOURS DE RÉCEPTION
la poésie du présLMit, il en l'ail poul-ctre aussi la vie même! Et. c'est pourcjuoi, Messieurs, en tout temps, ce que nous devons d';d)ord à ceux (|iii viendront après nous, ce que nous devons à nos fils, pour les aider à continuer l'œuvre de l'humanité, c'est de leur l('guer, accru, si nous le pouvons, mais intact en tout eus, le puliiinoiiii' (iiic nous avons nous-mêmes hérité de nos pèn's. Si je l'avais ignoré, vous me l'auriez api)ris; et si quelquefois, comme je h> disais, j'en ai Jailli douter, c'est vous qui m'avez rassuré.
J'ai rencontré de loin en loin dans le monde, je ne puis pas me flatter d'avoir beaucoup connu le galant homme, le spirituel écrivain, le hardi journaliste à qui j'ai l'honneur de succéder parmi vous. On ne l'abordait pas aisément,... et ses meilleurs amis ne m'ont-ils pas fait entendre que, si j'avais essayé de pénétrer dans sa familiarité, je ne l'eusse pas connu davantage?
Mon âme a son secret, ma vie a son mystère !
M. John Lemoinne aimait à citer ce vers d'un sonnet célèbre, et, quand il le citait, sa physionomie mobile s'animait d'un sourire légèrement ironique. Grand admirateur et ami de Chateaubriand, avait-il, comme René, désiré les orages? les avait-il traversés peut-être? Quelles épreuves avait-il subies? celles de la passion? ou plutôt
celles du doute ? Personne au monde n'en a jamais rien su. Sa politesse un peu dédaigneuse arrêtait les questions sur les lèvres, et ses manières aristocratiques, — plus voisines de la brusquerie d'Alceste que de la condescendance universelle de Philinte, — eussent défié tranquillement l'interrogante subtilité du plus adroit des interviewers... Causeur charmant, étincelant quand il le voulait bien,
Dont il partait des traits, des éclairs et des foudres,
M. John Lemoinne ne disait jamais qu'exactement ce qu'il lui plaisait de dire, et, quand il l'avait dit, se retirant en soi, s'y enfermant et s'y taisant, les plus ingénieuses provocations ne l'en eussent pas fait sortir.
Est-ce pour cela qu'ayant cherché dans son œuvre quelques renseignements sur lui, je n'y en ai pas découvert? Sans doute, ne livrant de luimême que son esprit à ses amis, il n'aura cru devoir que ses opinions au public. Et, à cet égard, Messieurs, si les parallèles étaient encore à la mode, on ne saurait guère imaginer, bien que tous deux nourris dans la même maison, d'homme plus différent de son ami, confrère, et prédécesseur parmi vous : Jules Janin. Les lecteurs de Janin étaient ses confidents. Ce gros homme les entretenait volontiers de lui-même, étant, je crois,
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l'objcl qui l'intéressait le plus au monde; et, comme il en parlait, sinon sans quelque vanité, du moins avec rondeur, — vous vous rappelez, Messieurs, qu'il avait trouvé le rare secret de joindre ensemble la rondeur et la préciosité, — on le lisait... Je préfère, pour ma part, à la capricieuse exubérance du « prince des critiques » la discrétion de M. John Lemoinne.
Né à Londres, pendant les Cent Jours, d'un père français et d'une mère anglaise, observerai-je làdessus qu'il y avait dans son talent comme dans sa personne quelque chose d'éminemment britannique ? Oui ; si les Anglais ayant déjà tant d'autres monopoles, il ne m'était pénible de leur abandonner encore celui de la discrétion ! Puisque aussi bien M. John Lemoinne, amené de bonne heure en France, y fit toutes ses études, au collège Stanislas, n'attribuerons-nous pas quelque chose à l'influence des maîtres ((ui dirigèrent sa jeunesse? Et puis, et surtout, Messieurs, ne fautil pas nous souvenir que, si la race, le milieu, l'éducation peuvent rendre compte au besoin de ce qu'il y a de moins personnel en nous, de plus semblable aux autres, le génie au contraire, le talent, l'originalité mettent à s'en moquer une espèce de coquetterie? N'est-ce pas à Saint-Malo que, non loin de la chambre oià naquit Chateaubriand, on pourrait montrer le berceau de Lamen-
nais? Si de Dijon à Mâcou, je ne crois pas qu'il y ait trente lieues, la distance n'est-elle pas infinie de Lamartine à Piron? Et vous savez, dans notre histoire littéraire, — ou plutôt dans l'histoire de la pensée moderne, — quel est le nom du plus hrillant élève que les jésuites aient formé dans leur collège de Clermont ! Gens de goût avant tout, les bons Pères eux-mêmes ne parlent jamais sans quelque coupable complaisance de ce petit polisson d'Arouet. Laissons donc à M. John Lemoinne le mérite entier des qualités que nous louons en lui, et, sans nous soucier d'en démêler les origines, souhaitons. Messieurs, que sa discrétion, ou sa froideur même, trouvent toujours parmi nous quelques imitateurs.
Car, comment s'expliquerait-on avec un peu de liberté sur les choses de son temps, et comment sur les hommes, si d'abord on n'opposait à l'envahissante familiarité des uns, comme à l'ordinaire banalité des autres, une défense que, dans l'affaissement des mœurs contemporaines, je qualifierai tout simplement d'héroïque. Dure condition de la critique ! Mais, pour s'acquitter de sa tâche, elle ne saurait fréquenter en ville ; ou du moins, quand elle y fréquente, elle est obligée d'y porter un air de résistance que le monde prend volontiers pour de la mauvaise humeur. Et le monde a raison! mais la critique n'a pas tort. Le monde a raison.
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s'il n'est elTectivenicnt, lui, ([uiiuo association p(^m' 1(> luxe cl pour le plaisir; mais la critique n'a pas tort, si son devoir est en tout de discerner et de reconnaître sous la tromperie des apparences la vraie réalité des choses. I']t je veux bien, iMessieurs, qu'en raison de la malignité ti'O]) oi'dinaire à notre espèce il y ait peu de devoirs dont on s'acquitte plus allègrement. Mais ceux-là mêmes qui s'irritent le plus des libertés de la critique se sont-ils demandé quelquefois ce qu'ils lui doivent de reconnaissance, si c'est elle, en tout aussi, qui les empêche d'être dévorés, selon le beau mot d'Ernest Renan, « par la superstition et la crédulité »? Dehors pompeux, grands mots et grandes phrases, vain étalage de beaux sentiments, préjugés de toute sorte, conventions hypocrites, admirations mal placées, — dont le moindre inconvénient n'est pas de transporter à la médiocrité triomphante le prix naturel du mérite, — préférences injustement, scandaleusement données aux Scudéri sur les Corneille, aux Voitui'e sur les Molière, aux Pradon sur les Racine, comme en général à ce qui passera sur ce qui doit durer, c'est tout cela. Messieurs, que la critique a pour mission de combattre sans trêve, sans ménagements ni complaisance, dans l'intérêt du talent lui-même, de la vérité, de la justice! et comment y réussirait-elle si, par son langage et par son attitude,
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se séparant de ceux qu'elle doit juger, elle ne faisait de son isolement ou de sa prétendue « mauvaise humeur », le moyen, la condition et la garantie de son impartialité?
Ainsi pensait M. John Lemoinne... La chose du monde à laquelle il a toujours le plus fermement tenu, c'est son indéjMMidance. Il n'en a point fait j)arade, mais, sans alfectation, il a toujours, et de tous, exigé qu'on la respectât. Lui en a-t-il coûté, peut-être, le jour, — c'était à l'époque de la guerre d'Italie, — où, pour pouvoir plus librement défendre une politique qu'il croyait bonne, il se démit de l'honorable emploi d'où dépendait son existence? Je ne sais! Mais, plus tard, — à l'âge où nos habitudes obtiennent de nous tant de concessions, — ce ne fut assurément pas sans tristesse que, pour ne pas s'associer à une politique qui n'était plus la sienne, il sortit de cette grande maison du Journal des Débats. Il y était entré vers 1840, sous les auspices de Chateaubriand, après avoir complété son éducation de publiciste par un assez long séjour en Angleterre, et, depuis, dans les fonctions de confiance qu'il avait remplies auprès du très noble historien des Négociations relatives à la succession cfEspagne, M. Mignet, alors directeur des Archives au ministère des Affaires étrangères.
Il écrivait en même temps dans la Revve des
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Dni.r Mondes, \\ laquolli^ i! devait collaborer pendant plus de vingt ans et même, pendant six mois, y rédig'er la chronique j)olitique. Parmi les articles qu'il y donna, j'en al remarque'^ de très intéressants, qui témoignent tous d'une connaissance approfondie des choses d'Angleterre, et dont la forme humoristique n'a rien perdu de son agrément, ni de sa vivacité. Tels sont deux articles sur VHistoi?y' de la Caricatitre en Angleterre^ ou tel encore un article sur la Vie de Ihuniniel, ce roi des dandies, — qui naquit dans une arrière-boutiqu de pâtissier confiseur ; qui dut à son talent do mettre sa cravate l'amitié d'un prince de Galles ; et qui mourut à Caen, je ne sais dans ([uelle chambre d'hospice. D'autres articles, d'un autre ton, plus tendu, plus grave et plus éloquent, sur CfConnell et la jeune Irlande, ou sur la Vie des noirs en Amérique, — à l'occasion de la Case de r Oncle Tom, — respirent cet incompressible amour de la liberté qui semble avoir été la seule passion de M. John Lemoinne. <( Comme tous les grands problèmes de ce monde, s'écriait-il dans un de ces articles, daté de 1852, le problème de l'esclavage sera résolu par le fer et le feu, et Spartacus ramassera encore son droit de cité dans la poussière et dans la cendre des batailles. C'est le prix de toutes les grandes initiations. » Je les préfère à meilleur marché ! Non moins remar-
quables, pour d'autres qualités, sont les travaux qu'il consacra, dans le môme recueil, à la rivalité des Anglais et des Russes dans l'Asie Centrale: grande question, pleine encore d'obscurités redoutables, et dont il a bien vu, l'un des premiers chez nous, l'importance future. Bizarrerie des choses humaines 1 Tous ces articles étaient signés ; le nom de John Lemoinne s'y lisait en toutes lettres au bas de la dernière page ; ceux des Débats étaient anonymes; et c'étaient eux pourtant qui allaient faire la réputation de leur auteur !
Vous ne vous attendez pas. Messieurs, que je vous raconte, à ce propos, l'histoire du Journal des Débats^ et encore moins celle de la presse française depuis plus de cent ans. Trop vaste ou trop ambitieux pour moi, le dessein en passerait mes forces; et que serait-ce si, pour vous retracer l'étonnante fortune du '(quatrième pouvoir», j'essayais de remonter jusqu'à ses premiers commencements? Vive Renaudoi ! cet habile homme, le fondateur de la Gazette de France et l'inventeur des bureaux de placement ! Mais, à l'abri de ce nom fameux>, nos journalistes se sont eux-mêmes assez loués, l'an dernier, pour n'avoir pas besoin du tribut de mon admiration. Peut-être aussi que je les louerais mal. La presse a fait beaucoup de bien; elle en fait même tous les jours encore, et je commencerais par le déclarer. Je dirais d'elle
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ce qu'Esope le IMiry^icn (lisnil de l;i laiij^iic à son maître Xanllms : ■< l-]li ! qu'y a-l-il de uicilleur que la langue? C'est le lien de la vie civile, la clef des sciences, l'organe de la vérité et de la raison : par elle on hàlit les villes et on les police, on instruit, on persuade, on l'ègne dans les assemblées... » On fait plus, Messieurs, et on fait mieux ! On inquiète l'égoïsme ; on dénonce l'injustice ; on nous rappelle au sentiment de la solidarité qui nous lie! La liberté de tout dire n'est-elle pas le plus sûr moyen que les hommes aient trouvé d'ôter à quelques-uns d'entre eux la licence de toutfaire? Mais, pour être sincère, j'ajouterais avec le fabuliste que la langue est aussi « la mère de tous les débats, la nourrice des procès, la source des divisions et des guerres. Si l'on dit qu'elle est l'organe de la vérité, c'est aussi celui de l'erreur et, qui pis est, de la calomnie : par elle on détruit les villes, on persuade de méchantes choses... » Et nos journalistes, qui ont bien plus d'esprit que Xanthus, ne s'en fâcheraient sans doute point : je ne me ferais pas une affaire avec eux pour cela! Ils me remercieraient encore, bien loin de m'en garder rancune, si je regrettais avec eux ce qu'ils dépensent quotidiennement, ce qu'ils dissipent, ce qu'ils gaspillent de verve, d'esprit, de talent inutiles. Combien de poètes, et d'auteurs dramatiques, et de romanciers, la presse, depuis cin-
qiiante ans, n'a-t-elle pas dévorés ! Et quel reproche en effet lui pourrais-je adresser qui la flattât plus délicieusement? Mais si je prétendais lui contester le titre qu'elle s'arroge de représenter le pouvoir de l'esprit; si j'entreprenais de lui faire voir que toutes les idées dont nous vivons aujourd'hui, qui forment en quelque manière la suhstance de l'intelligence contemporaine, nous étant venues des Kant et des Hegel, des Comte et des Darwin, des Claude Bernard et des Pasteur, des Taine et des Renan, la presse, après avoir souvent commencé par les railler, n'a rien fait, ou peu de chose, pour les répandre ou pour les développer; si je tentais entin de lui prouver que tous ses « organes » ensemble, et toutes ses forces conjurées, très capables, trop capables, de renverser un ministère, — et un gouvernement s'il le faut, — ne le sont pas , hélas ! d'empêcher la foule de déserter les théâtres pour courir aux cafés-concerts, oh ! alors, Messieurs, c'est alors que la guerre éclaterait... et à Dieu ne plaise que je la provoque ! Me permettrai-je d'insinuer seulement qu'au temps de M. John Lemoinne la presse n'était pas tout à fait ce qu'elle est aujourd'hui? Quoique ce soit bien de l'audace encore, on ne peut pas toujours reculer; et, en vérité, Messieurs, je croirais trahir la mémoire de mon prédécesseur si je n'insistais un '.moment sur ce point.
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De son temps donc, pour devenir journaliste, il fallait quelque (Hude et d'assez longues préparations, La connaissance de Thisloire, celle d'une ou deux langues étrangères, la connaissance des intérêts généraux de la politique européenne, une certaine expérience desliomnies, une inslruclion littéraire étendue, telles étaient les moindres qualités que réclamaient de leurs collaborateurs le journal d'Armand Carrel et celui des Bertin, le National et les Débats. Vous rappelez-vous Thistoire des débuts de Littré? Trois ans entiers, Messieurs, — je dis trois ans, — sous l'œil d'Armand Carrel, la besogne de cet helléniste, de ce philologue, de ce philosophe, de ce savant, fut à'extraire les journaux étrangers. Voilà sans doute un long apprentissage; et, en effet, on n'estimait pas alors, on ne s'était pas avisé que, de tous les dons du journaliste, le premier fût celui de l'improvisation !
Et comme on avait raison ! Car enfin, Messieurs, sait-on hien, lorsqu'on s'en vante, sait-on ce que c'est qu'improviser? Mais l'orateur même, dont il semble qui se soit le métier, n'improvise pas. Il improvise une réplique, il n'improvise pas un discours : Gicéron écrivait les siens, et nous avons les brouillons des Serinons de Bossuet ! Encore, quand on parle, et que l'on s'anime, l'expression du ton de la voix, l'éloquence physique du geste,
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la circulation clémotion qui va do l'orateur à l'auditoire et de l'auditoire à l'orateur, peuventelles suppléer à l'insuffisance des mots, qui sont alors comme devinés avant qu'on les prononce, ou suscites au besoin par la sympathie du public. Mais dès que l'on écrit! Ah! quand on écrit, je crains que l'improvisation ne soit la déplorable, la redoutable, la détestable facilité de parler de tout sans rien avoir appris, et quelque question qui vienne à s'élever, — de politique ou d'histoire, de littérature ou d'art, de science ou d'administration, d'hygiène ou de voirie, de droit ou de morale, de toilette, Messieurs, ou de cuisine ! — je crains que l'improvisation ne se réduise à l'art de donner le change, par un vain cliquetis de mots, sur l'étendue, la profondeur, l'universalité de notre ignorance î Est-ce bien là de quoi se vanter? Sed nos vera rcrum cnnisimiis vocabida: nous avons perdu les vrais noms des choses; et, ce qui est proprement le faible du journalisme, il fallait vivre de notre temps pour le voir luimême s'en féliciter.
Les journalistes n'improvisaient pas en 1840 ; mais, sachant que les moindres questions sont en quelque sorte infinies, ils se faisaient une spécialité d'en approfondir quelques-unes; et, avant de les traiter, on envoyait qui les étudiaient. M. John Lemoinne en fut un exemple. Quand on
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le chargea de la <( corrcspondanco anglaise » avi Joî/nid/ </rs Di'bats.W savait l'anglais, ilavait vécu en Angleterre, il avait lait, sous un vrai maître, ses caravanes d'historien ou de diplomate même. Il lui parut donc naturel que l'on appliquât son talent à ce qu'il savait faire, et, Cfvnnaissant admirablement les mœurs électorales de l'Angleterre ou la question de l'Afghanistan, il ne demanda point à s'occuper de critique d'art, ni que l'on fît l'essai doses forces dans le feuilleton dramatique. A chacun son métier'.... Mais ce qu'il savait faire, et bien faire, il mit son ambition à le mieux faire encore, et, pendant de longues années, — laissant aux Saint-Marc Girardin ou aux Silvestre de Sacy les questions de politique intérieure,— il n'employa lectures, voyages, réflexions, fréquentations, qu'à s'acquérir une compétence unique dans les questions de politique étrangère. Là furent vraiment et seront son honneur et sa gloire. Ce qu'à la môme époque un Jean-Jacques Ampère, un Marmier, ce qu'un Philarète Chasles faisaient pour développer parmi nous la curiosité des littératures étrangères, pour élargir ainsi nos horizons purement français, pour nous rappeler, enfin que nous ne sommes pas les seuls hommes, ni les seuls Européens, M. John Lcmoinne l'a fait en politique; — et le service est de ceux dont le nom d'un homme ne se sépare plus dans l'histoire.
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Non pas d'ailleurs qu'il s'asbtînt de faire quelquefois des excursions hors de son domaine, — quand l'Anglais ou le Turc lui laissaient des loisirs, — et de parler, très agréablement, quand roccasion s'en présentait, de Manon Lescaut, par exemple, de Gœthe ou de Shakespeare. C'était sa manière d'entretenir avec les chefs-d'œuvre une familiarité nécessaire, et il n'ignorait pas que le journaliste est perdu pour les lettres dès qu'il a pris son parti de ne plus vivre que de la vie de son temps. Je sens. Messieurs, que je marche ici sur des charbons ardents. Mais, puisque nos journalistes s'étonnent volontiers qu'on ne leur fasse pas dans l'histoire de la littérature une place plus large, puisque même ils s'en plaignent, ne me laisserez-vous pas leur en signaler quelques-unes des raisons, dont la principale est celle-ci, qu'on ne saurait servir deux maîtres ni faire comme il faut deux choses à la fois ?
Ils ne se trompent certes pas, — je m'empresse de leur en donner acte, — quand ils croient qu'ils n'écrivent pas plus mal, ou qu'ils écrivent mieux que beaucoup d'hommes qui se disent de lettres : j'en appelle aux lecteurs de Ponson du Terrail et de Pigault-Lebrun ! Pour les incorrections qui leur échappent dans la rapidité d'une improvisation continue, les néologismes dont ils abusent, les métaphores inattendues qu'on leur a si sou-
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vent reprochées, je n'y vois rien iKtii [>lns (jni les distingue de tant d'écrivains ; et, quand il leur en échapperait encore davantage, vous le savez, Messieurs, c'est le jargon moderne, dont vous vous efforcez d'arrêter les progrès menaçants, mais qui règne, — doit-on le dire? — à la tribune comme au barreau ; non seuhunent là, mais au théâtre, mais dans le roman, comme dans la presse même, et jusque dans la poésie. Màacs de Racine, fantômes errants de Lamartine et d'Hugo, que diriezvous si vous pouviez parler? et où, dans quelle autre enceinte, vous réfugeriez-vous si je lisais ici quelques-uns de ces vers inégaux, polymorphes et invertébrés, qu'admirentaujourd'hui nosjeunes gens? Sur quelques poètes et quelques romanciers,
— dont on serait tenté de croire qu'ils font consister le grand secret de l'art à n'être entendus que de la cabale, ou d'eux-mêmes, et d'eux seuls,
— nos journalistes ont à tout le moins cet avantage d'être toujours tenus de se faire comprendre, et que le premier mérite qu'on exige d'eux c'est la clarté.
Mais comment y réussissent-ils? de quelle manière? à quel prix? et s'il leur faut trop souvent commencer par mettre leur langage au ton de celui de la foule ? ou, pour guider l'opinion, s'ils doivent en essuyer d'abord et en llatter les pires caprices, qu'y a-t-il de moins littéraire? Je les prie
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de me bien cnlendre... Comme rorateur politique, c'est aux intérêts ou aux passions qu'il faut que le journaliste s'adresse ; et nos passions ou nos intérêts, mais surtout les moyens de les satisfaire, n'ayant rien que d'instable et de quotidiennement changeant, c'est ainsi que la presse est devenue l'esclave de Y actualité. Elle ne nous donne, et nous ne lui demandons que des informations. Si le vaudeville qu'on jouait hier n'est qu'une insigne platitude, nous voulons pourtant qu'on nous en parle, — afin de n'y pas aller voir, — et nous ne permettons pas que le feuilletoniste se dérobe en considérations sur le théâtre de Favart ou de Collé. Nous ne soutTrons pas que le chroniqueur nous fasse tort des moindres détails du crime ou du procès dont la marquise, en son salon, n'est pas moins curieuse ou plutôt moins avide que la portière dans sa loge. ]\lais quels cris enfin ne pousserionsnous pas s'il tombait quelque part un ministère ou un fonds d'Etat, un 3 0/0, sans que notre journal eût l'air d'en rien savoir ? Pardonnez-moi, Messieurs, l'expression un peu familière : ce que nous demandons au journaliste, — son nom même l'indique, — c'est le <c plat du jour », et nous exigeons qu'il nous le serve chaud! ou, en d'autres termes, moins culinaires, plus académiques, — ce qu'il y a de transitoire, de passager, d'éphémère, ce qui périra demain avec l'occasion qui
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la VU naîlr(>, rélcmoiil niohilooii rolalil" des choses, voilà co qu'il s'agit pour lui (rallrapcr à la course, et de saisir comuie au vol, sans se préoccupf^r de savoir ce que le temps en conservera.
L'écrivain, au contraire ! et comme si le spectacle apparent du monde, l'illusion de l'heure présente en masquaient pour lui le véritable sens, il les écarte, et ce qu'il y a de permanent au fond des choses, c'est ce qu'il essaie d'atteindre pour le fixer sous l'aspect de l'éternité. Poète ou romancier, dramaturge, historien ou critique, il ne lui suffit pas d'être le peintre ingénieux ou le spirituel traducteur des mœurs et des idées du jour. 1! vise plus haut! il vise plus loin ! Et son ambition, de quelque nom qu'on l'appelle, — amour de l'idéal ou préoccupation de la postérité, souci de perpétuer son nom ou désir d'exceller, — sa véritable ambition est de vaincre la mort et le temps. N'est-ce pas, Messieurs, ce que voulait dire un grand musicien, l'illustre confrère dont vous regrettez la perte toute récente, Charles Gounod, quand, ici même, aux jeunes prix de Rome, il adressait en votre nom ces belles paroles : « Ne tombez pas, leur disait-il, dans cette étrange et funeste méprise de confondre Vexistence avec la vie : bien que soudées l'une à l'autre par la loi créatrice, il n'y a pas deux notions au monde qui soient plus disparates. C'est le relatif, le fugitif
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qui est le milieu propre de V existence : mais la vie ne se dilate et ne s'alimente que dans la tendance vers l'absolu... Souvenez-vous qu'on ne meurt que d'avoir préféré V existence à la vie. » Je ne pense pas, Messieurs, que vous me repreniez de cette éloquente citation, si ce qui .^st vrai de la musique ne l'est pas moins, l'est presque plus de la littérature. On n'est un écrivain qu'à la condition de vouloir se survivre ; mais, pour se survivre, il faut que l'on commence par détacher sa pensée du présent, et soi-même se soustraire à la tyrannie de V actualité? Tant de livres qui naissent, mais qui meurent aussi tous les ans, n'en sont-ils pas la preuve? Oublieux des conditions et de l'objet de l'art d'écrire, l'auteur a confondu l'existence et la vie. Pour n'avoir voulu plaire qu'à ses contemporains, son succès ne dure pas au-delà de sa génération. Courtisan de la mode, son triomphe devient la matière de sa perte ; et qu'importe après cela le talent qu'il y a dépensé, si la mémoire ne saurait manquer de s'en évanouir avec celle de l'accident d'hier ou du scandale d'aujourd'hui ?
Le reprocherons-nous à nos journalistes ? Messieurs, ce serait s'armer contre eux de leur probité même et méconnaître, à vrai dire, les exigences de leur profession. Nous ne demandons pas à nos avocats de faire intervenir les choses
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étonicllos dans iino action do bornage; ot, pourvu seulement qu'ils nous gagnent nos procès, est-ce que nous ne les tenons pas quittes de toute espèce de littérature? Si c'est un sacrifice pour eux, la nature môme des intérêts dont ils ont pris la charge en revêtant la robe, le réclame de leui' conscience. Les grands procès, les beaux i)rocès sont rares ! Et ainsi ce qui empêche l'éloquence du barreau d'être habituellement littéraire, c'est le sentiment même quelle a de ses devoirs. Il n'en va pas autrement de la presse. Elle est soumise kVaclifalifé comme à sa raison d'être ; la préoccupation de l'absolu la rendrait trop inattentive aux conditions de ce que j'appellerai son contrat avec nous; et, par exemple, selon le mot célèbre d'Emile de Girardin à Théophile Gautier, « le style gênerait l'abonné ». Des faits, encore des faits, des chiffres, des renseignements, des nouvelles, c'est ce que nous attendons de notre journal; et, si le meilleur a jadis été le mieux écrit ou le mieux pensé, ce ne sera plus à l'avenir que le mieux informé. Les petits télégraphistes, ou les demoiselles du téléphone, suffiront alors à le rédiger, et un journaliste, en ce temps-là, cachera soigneusement son talent, de peur qu'il ne lui nuise... Qu'est-ce à dire, Messieurs, sinon que, par des chemins euxmêmes tout différents de ceux de la littérature, la presse, à chaque pas qu'elle fait vers son but,
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s'éloigne de celui que l'artiste ou Fécrivain proposent à leur elTorl? et, s'il en est ainsi, pourquoi, dans quel intérêt, brouillerions-nous ensemble ce qu'il }• a de plus contradictoire, le souci du relatif et la préoccupation de l'absolu?
Qu'il n'en ait pas toujours été ainsi, je le sais bien, Messieurs, et les genres littéraires, comme les espèces dans la nature, ne se difTérencient qu'avec le temps. Quand la presse française n'était pas encore grande fille, elle aimait, je le sais, à discuter ces questions de doctrine qui ne semblent plus guère intéresser aujourd'hui que quelques rares journalistes...
D'adorateurs zélés à peine un petit nombre
Ose des anciens temps nous retracer quelque ombre !
L'esprit de Benjamin (lonstant et celui de Montesquieu régnaient encore alors dans la politique. Ils étaient quelques-uns qui ne voyaient rien, disaient-ils, de (( plus méprisable qu'un fait », et, à l'occasion d'une loi de finances, on invoquait la nécessité d' « étudier le génie des peuples ». On pensait par principes, et on agissait par maximes : on en avait du moins la prétention. Onavaitaussi, on avait surtout le goût des idées générales ; on s'efforçait de convertir son lecteur à celles que l'on s'était formées par l'expérience, par l'étude, par
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l;i méditation; — cl toul cela, c'était encore, c'était vraiment de la littérature.
Ce qui en était également, c'était de s'occuper des actes ou des œuvres plutôt que des personnes, et, — passez-moi le mot, qu'il faudra bien que vous insériez dans une prochaines édition de votre Dictionnaire^ — le reportage n'était pas né. La description du mobilier de Scribe ou l'hygiène de Victor Hugo ne faisait point une partie nécessaire du compte rendu des Biirgj'aces ou de la Camaraderie. C'était un tort, évidemment ; et la suite l'a bien prouvé ! De savoir ce que valent Jocelyn ou Indiana, Chatterton ou les Nuits, ce sont aujourd'hui questions secondaires, bonnes pour amuser quatre pédants entre eux, tenues d'ailleurs pour fort indiflerentes aux lecteurs de Musset et de Vigny, de George Sand et de Lamartine. Mais ce qu'il y a d'eux, ce qu'ils ont mis de leurs amours dans leurs vers ou dans leurs romans, le secret de leur confession; mais le vrai nom de Jocelyn ou du colonel Delmare ; mais les singularités, les manies et, s'il se peut, les ridicules de George Sand ou de Vigny :
Voilà ce qui surprend, frappe, saisit, attache;
voilà ce que réclame expressément le lecteur, et voilà comme on entend aujourd'hui les rapports
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do la presse et de la littérature. Tne génération nouvelle a grandi, dont l'ardeur d'indiscrétion ne le cède qu'à son indifférence entière pour les idées. Semblables à cet orateur qui ne pensait pas, disaii-il, quand il ne parlait pas, ces jeunes gens ne pensent point quand ils n'interrogent point. Leurs victimes les fournissent de «copie», et ils y ajoutent les inexactitudes... C'est justement ce qu'on appelle être bien informé.
Est-ce qu'en essayant de définir ainsi quelquesuns des caractères qui distinguent le journalisme d'aujourd'hui de celui d'autrefois je me suis fort éloigné de M. John Lemoinne? Non, Messieurs; ou, du moins, je ne l'ai pas perdu de vue, et c'est d'après lui que j'ai tâché de peindre. C'est aussi d'après ceux de nos contemporains qui sont l'honneur de la presse française. Prompt et agile comme il était, capricieux, un peu fantasque même, quelque peu sceptique aussi, M. John Lemoinne était d'ailleurs trop habile, il était trop maître de son talent pour ne pas prohter de cette révolution du journalisme. Avec souplesse, avec prestesse, avec adresse, il en prit donc ce qu'il en fallait prendre. 11 allégea, il abrégea sa manière, si je puis ainsi dire; il la ramassa, il la concentra. Ce qu'il y avait en lui d'humoristique et de caustique perça sous l'air de gravité dont il l'avait enveloppé jusqu'alors ; et.
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comme aigiiillomir |);ir roxemple des |)liis lirillanls lie ses jeunes confrères, il s'éleva })Ius d'une fois, dans ses dernières années, jus(ju'à l'imperiinencc transcendante. Je n'aurais jamais osé caractériser ainsi son genre de talent si l'expression n'était de l'un de ses plus aimables collaborateui's! Mais il n'oublia pas que ce sont les idées qui gouvernent le monde, et (jue, si Fart d'écrire consiste a savoir quelquefois aiguiser une piquante épi- ? gramme, il consiste, pour une plus grande part, à dégager des choses qui passent les leçons durables qui leur survivent. Aussi, sous l'agrément ironique de la forme, — et sous un air de légèreté, qui ne va pas quelquefois sans un peu d'aU'ectation, — demeura-t-il toujours en lui du doctrinaire, comme il convenait à un ami deM. Guizot; et, Messieurs, vous ne me croiriez pas, c'est ici que je manquerais de franchise, si j'hésitais à l'en féliciter. Qui de nous n'a ses faiblesses? La mienne, l'une des miennes, a toujours été d'aimer les doctrinaires, et voyez quelle est mon indulgence pour eux, si je leur pardonne, non seulement d'avoir eu des doctrines, et de les avoir bravement soutenues, mais encore d'en avoir changé, toutes les fois qu'ils en ont produit des raisons... doctrinales.
Ne craignez pas, Messieurs, que j'entreprenne ici l'apologie de l'inconsistance. Lorsque tout
change aulour de nous, ce serait sans doute une étrange prétention que de nous obstiner dans une immobilité, d'ailleurs bien illusoire; et ce serait une plus étrange duperie que d'avoir vécu, travaillé, réfléchi cinquante ans, pour être encore, sur le déclin de Tàge, le timide captif des préjugés de sa vingtième année ! Mais ce qu'il vaut mieux dire, comme étant moins paradoxal, c'est que, pour fonder une doctrine entière, il faut moins de principes qu'on ne le semble croire. Armé de son levier, le géomètre ne demandait qu'un point d'appui pour soulever le monde ; et, sur une seule pierre, combien de philosophes n'ont-ils pas bâti tout l'édifice de la métaphysique, de la morale, de la politique ! Uniquement tidèle à son amour de l'indépendance et de la liberté, si M. John Lemoinne les a toujours défendues l'une et l'autre, il a donc pu changer de tactique avec les circonstances, on ne peut pas dire qu'il ait changé d'opinions. — Et pourquoi n'ajouterais-je pas que les gouvernements eux-mêmes ont changé parfois de conduite ! Si l'allié de la veille se trouve être alors l'adversaire du lendemain, est-ce bien lui qui a varié? Pas plus en vérité que si, ses ennemis adoptant ses principes, il se trouvait être aujourd'hui le défenseur involontaire de ceux qu'il attaquait hier. Au milieu du siècle dernier, la France, longtemps ennemie de la maison d'Autriche, contracta,
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— beaucoup moins brusquement qu'on ne l'enseigne dans nos histoires, — une (étroite alliance avec Marie-Thérèse, Fimpératrice-reino. L'opinion philosophique s'en montra scandalisée. Hien h)in pourtant de changer de politique, le cabinet de Versailles n'avait fait qu'adapter à un récent déplacement de l'équilibre européen ses principes traditionnels et presque deux fois séculaires. La morale qui juge la conduite des grands Etats ne peut-elle pas juger celle aussi des particuliers?
C'est ce que je me demanderais. Messieurs, si je ne m'étais soigneusement abstenu de toucher à la politique dans cet éloge de mon prédécesseur. Il faut savoir s'accommoder aux temps ! « Le duc de Wellington, a-t-il écrit quelque part, avait combattu toute sa vie l'émancipation des catholiques : quand elle fut devenue inévitable, non seulement il cessa de la combattre, mais il la proposa luimême. » Les principes n'avaient point changé, mais les faits avaient marché. Je ne sache pas de meilleure excuse aux variations d'un homme d'État, ou plutôt, si ! j'en connais une meilleure; c'est quand ses variations, eussent-elles été plus graves que celles de M. John Lemoinne, ont toujours été parfaitement désintéressées.
Ce fut encore un trait du caractère de M. John Lemoinne. Nul ne fut plus désintéressé ni ne composa plus dignement sa vie. Journaliste influent,
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mêlé, s'il l'eût voulu, aux plus grandes affaires, homme politique, de ceux dont tous les gouvernements, à défaut de l'alliance, eussent recherché la neutralité, M. John Lemoinne, avec autant de sollicitude qu'on en voit d'autres courir après les occasions de fortune, sembla toujours les fuir ; — et il réussit à les éviter. Vous me permettrez de lui en savoir gré. Quelque dédain de la fortune, pourvu qu'il n'ait rien d'emphatique ni de farouche, ne messiedpas à l'homme de lettres ; il lui va bien ; et j'aime assez que, dans un journaliste, le pouvoir de l'esprit, pur de tout alliage, ne rayonne que de son propre éclat. Certainement, il n'est pas mauvais, je trouve môme bon que, de loin en loin, quelques-uns d'entre nous donnent l'exemple... de la richesse. Je n'oublierai jamais que, du jour où Voltaire a pu rivaliser de luxe avec un fermier général et mettre aux genoux de « sa belle Emilie » quelque chose de plus que M. Turcaret aux pieds de sa baronne, de ce jour. Messieurs, une existence nouvelle a commencé pour l'homme de lettres, émancipé désormais de la protection du traitant ou de la tutelle môme du prince. On a compris, ce jour-là, que, s'il faut d'une certaine sorte d'esprit pour faire ses affaires, l'homme de lettres, n'en était pas nécessairement incapable; et c'est depuis lors que le pouvoir de l'intelligence a vraiment balancé dans l'estime
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publique celui de la naissance et celui do l'argont. Grâces en soient rendues! comme à Vollaire luimême, à tous les écrivains qui, pour maintenir parmi nous cet heureux éiiuilihi'c, si U(''C('ssair(^ à tout le monde, ont imité son ordre et son économie! Mais ne devons-nous pasaussi quelque reconnaissance aux autres, à tous ceux qui ne se sont souciés ni de richesses, ni d(? places; qui se seraient crus en vérité moins libres, s'ils s'étaient mis dans la dépendance de leur propre fortune ; qui n'ont enlin voulu devoir qu'à eux-mêmes, à eux seuls, toute leur considéralion ; et leur cxemph:^ n'a-t-il pas bien son prix? Tel fut M. JohnLemoinne, et vous. Messieurs, qui l'avez connu, vous savez si je dis vrai quand je loue son désintéressement, mais surtout, vous savez, si je IVn avais moins loué, quel tort j'eusse fait à sa mémoire.
Vous rappellerai-je en terminant, et, — quelque tentation que j'en eusse, — m'appartient-il de vous rappeler l'intérêt qu'il prenait aux travaux de l'Académie? Ce que du moins je puis dire, c'est qu'il aimait passionnément sa langue. Il ne pouvait se consoler, je le cite en propres termes, « que les temps fussent passés où, quand deux hommes de nations différentes se rencontraient, c'était en français qu'ils parlaient pour s'entendre ». Il se plaignait, avec un sentiment de patriotique amertume, que « de plus en plus
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l'humaiulé pensât et parlât en anglais ». Il saltligeait enfin de voir poindre le jour où la langue française, — c'est toujours lui qui parle, — aurait à jamais perdu « l'empire, la papauté, la monarchie de la parole et de l'écriture ». Retenons, Messieurs, ces fortes expressions, et admirons la sincérité de son inquiétude.
Mais je ne saurais partager ses craintes, et je ne saurais surtout consentir avec lui que « la langue dans laquelle les hommes pourront parler le plus longtemps, le plus souvent, tous les jours, sera celle qui linirapar vaincre et monter sur le trône ». Non! la fortune littéraire d'une langue, et de la nôtre en particulier, ne dépend pas du nombre des hommes qui la parlent, quand il y en a d'ailleurs la moitié qui l'écorchent. Elle dépend, elle dépendra, dans l'avenir comme dans le passé, du nombre, de la nature, de l'importance des vérités que ses grands écrivains lui auront contiées. D'autres langues peuvent donc avoir d'autres qualités : l'anglais, si l'on veut, ou l'espagnol, qui n'est guère moins répandu dans le monde; et d'autres langues, d'une autre famille, comme le chinois, peuvent être parlées par plusieurs centaines de millions d'hommes. Mais, depuis plus de quatre cents ans, si nos grands écrivains ont fait du français la langue la plus logique^ la plus claire, la plus transparente que les hommes aient jamais
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parlée; s'ils ont iviissi à nidlro en v\\{\ do façon qu'on no l'on puisse ùlcr sans docliiruro ou mutilation, je no sais quelle vertu sociale; et si l'on pourrait dire qu'avant décriro pour eux-mêmes ou pour leurs comi)atrioles, ils ont ôcrit ])our l'iiunianité, nous n'avons pas à craindre qu'ils périssent; ni que notre langue, supplantée par une autre dans les usages du commerce ou de la banque, le soit dans l'échange ou dans la communication des idées; ni queles liommes cessent doTapprondre, aussi longtemps qu'ils continuerontd'avoir quelque conscience de l'œuvre commune, obscure et lointaine à laquelle ils travaillent ensemble. Le vrai Rodrigue, la vraie Chimène, les seuls, seront toujours ceux de Corneille ; la vraie Phèdre toujours celle de Racine; et qui voudra prendre une vue perspective de l'histoire de l'humanité, c'est toujours à nous, n'en douions pas, ]\lessieurs, qu'il la demandera, c'est au Discours sur l histoire universelle^ c'est à VEsprit des lois, c'est à VEssai sur les mœurs.
L'unique danger que je redouterais, ce serait donc que notre langue, mal informée de sa propre fortune, en vînt à méconnaître un jour les vraies raisons de son universalité. Oui ; si nos écrivains, enragés de modernité, prétendaient rompre sans retour avec une tradition plus de quatre fois séculaire et consacrée par tant de chefs-d'œuvre! s'ils
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songeaient moins dans leurs écrits aux intérêts de l'humanité qu'à eux-mêmes, et s'ils mettaient les conseils de leur amour-propre au-dessus de la vérité; s'ils s'évertuaient enfin à poursuivre une originalité décevante, qui ne s'atteint guère en français qu'aux dépens de la clarté, oui, je conviens qu'alors nous serions au hasard de perdre notre ancien empire, et, pour avoir voulu parler allemand ou norvégien dans la langue de Voltaire et de Bossue t, de Lamartine et de Racine, de Chateaubriand et de George Sand, nous aurions compromis en môme temps l'influence et l'action nécessaires du génie français dans le monde. Nos jeunes gens le veulent-ils? et, s'ils ne le veulent pas, comment ne voient-ils pas que c'est le prix dont nous paierons certainement leur funeste dédain du passé?
Mais vous êtes là. Messieurs, pour défendre et sauver les écrivains d'eux-mêmes. Institués en effet, parce grand Cardinal, — dont je suis heureux de ramener dans un discours académique l'éloge autrefois obligatoire, — institués etcomme patentés, « pour rendre le langage français non seulement élégant, mais capable de traiter tous les arts et toutes les sciences », et le faire ainsi succéder dans la royauté du latin, vous n'avez pas failli, depuis votre première origine, à cette noble tâche. Pour la remplir, vous vous êtes gardés d'imiter
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tant (Taiilres compagnies, — (jiir l'on ponrrait nonimor, — inortos pr(^s(|uc on naissant de n'avoir prétondu lornioi- (|uc des sociétés do gens de lettres. Vous avez au contraire libéralement accueilli parmi vous, poui- les faire concourir ensemble au perfectionnement de la vie civile, toutes les forces sociales. Les grands seigneurs, dans vos assemblées, ont discuté le sens des mots de Politesse... et d' hidrpmdance... avec le fils du notaire Arouot ou celui du grefiier Ijoileau. Vous avez tenu à honneur d'associer à vos travaux dos princes môme de l'Église. Et ainsi, sans que vous y eussiez songé peut-être, par un elTet du cours insensible des choses, l'égalité académique a été la première que la France ait connue! C'est ce qui m'a donné, Messieurs, la hardiesse de solliciter vos suffrages; c'est ce qui me rend presque aussi lier, comme citoyen, que comme homme de lettres, de les avoir obtenus; et c'est en travaillant pour ma modeste part à la grande œuvre qui est la vôiro que je m'efforcerai de justifier l'honneur de votre choix.