DU LYCÉE LAKANAL
31 juillet 1804
Mes cher s amis,
Vous venez d'entendre d'excellents, de généreux et d'éloquents conseils. Ceux d'entre vous qui assistaient hier à la distribution des prix du Concours général n'en ont entendu ni de moins généreux, ni de moins éloquents, — ni de très diflerents. Si ce sont un peu les mêmes sur lesquelsje vais insister à mon tour, je ne m'en excuserai point. Puisque nous faisons tous les mômes expériences, il faut bien après tout que nous finissions par en tirer les mômes leçons; l'humanité ne vit pas de paradoxes; et la dernière crainte que doivent ressentir ceux qui pensent que la parole est une forme de l'action, c'est la crainte de se répéter.
Vous allez entrer dans la vie, et votre curiosité, provoquée par le nombre et la diversité des objets que lui proposera le spectacle du monde, va vouloir d'abord tout connaître et tout éprouver. Rien de plus naturel! Mais, en courant ainsi de décou-
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verte en décoiiverle, (léreudcz-vous des sédiiclioiis du dilcltaiilisme ; irallez pas croire que la vie, que la science, que larl môme nous aient été donnés uniquement pour en jouir; et tùchez de comprendre le plus de choses que vous pourrez, mais, au plaisir de les comprendre, ne sacrifiez jamais l'obligation de les juger. Car il est bien possible, — et vous l'entendrez assez dire, — que d'un point de vue très élevé, mais d'ailleurs inaccessible à notre infirmit»', du point de vue de Saturne ou de Jupiter, de Sirius ou d'Aldébaran, tous nos plaisirs comme toutes nos opinions se valent; et je consens que toutes nos vérités, destinées à périr avec nous, ne soient que la projection de nos rêves dans Tinfini de l'espace et du temps; mais, ce qui n'est pas moins certain, ce qui l'est môme davantage, c'est que nous sommes hommes ; et, pour cette raison, toutes nos œuvres comme tous nos actes ne sauraient ôtre considf'n's que du point de vue de la Terre et de l'humanité. C'est de ce point de vue, mes amis, que le dilettantisme aquelque chose de dangereux, d'immoral ou de criminel môme. Oui, sans doute, on le croirait d'abord inoffensif; et, en effet, de s'intéresser presque également atout, d'en cueillir négligemment la fleur, de la respirer, d'en parfumer son existence, qu'y a-t-il de plus élégant? Beautés de la nature, plaisirs légers du monde, singularités de l'histoire ou
de la psychologie, joies austères de la science, voluptés plus sensuelles de l'art, qu'y a-t-il de plus intelligent ou de plus intellectuel, quedelesvouloir goûter tour à tour ou ensemble? Etcelui-là ne serait-il pas un barbare, en vérité, qui prétendrait nous l'interdire, un fanatique ou un « bourgeois »? C'est la suprême injure, vous le savez,. qu'aujourd'hui comme il y a cinquante ans les dilettantes nous lancent; et, ce que c'est qu'un bourgeois pour eux, vous le savez sans doute aussi? Un bourgeois est un homme qui distingue ses plaisirs.
Quelle n'est pas cependant leur erreur, si cette distinction qu'ils refusent de faire est le fondement inébranlable de toute esthétique et de toute moralité 1 Je ne vous parle pas des plaisirs grossiers qui nous rappellent, comme ceux du manger ou du boire, à la bassesse de notre origine. Mais, — vos maîtres vous l'ont appris, — vous n'avez pas le droit, pour une foule déraisons, nous n'avons pas le droit de prendre le môme plaisir auxinepties qui se hurlent dans nos cafés-concerts et aux chefs-d'œuvre du génie de Lamartine et d'Hugo. S'il y a de prétendues formes de l'art qui n'en soient que la dérision, comme le vaudeville ou comme la caricature, nous nous jugeons nous-mêmes quand nous égalons les Labiche aux Molière. Nous ne nous jugeons pas seulement, nous trahissons le goût, quand nous en prenons la dépra-
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valion [XMirlo i-ariincnionl. Mais, coinnic quelquesuns, (|uan(l uousuouscomposons, — avec la faiblesse ou l'ignorance (Je uos semblables, avec leurs souffrances ou leur corruption, — je ne sais quelles voluptés plus savantes, plus subtiles et plus irritantes, alors, mes amis, faites-y bien attention, c(i n'est })lus seulement de goût que nous man([uons, c'est de cœur! Nous éveillons alors le Lovelace ou le Néron qui sommeille au fond de tout dilettante. Et nous manquons enfin d'humanité, quand, uniquement soucieux de nos plaisirs, — fussent-ils même de l'espèce lapins haute, — nous nous faisons insolemment le tout, ou pour mieux dire le centre et l'ombilic du monde.
Là en effet est le grand danger. Le dilettantisme n'est qu'un nom plus spécieux dont on masque habilement l'égoïsme intellectuel. Vous le verrez bientôt : le monde est plein de gens qui croient que leur intelligence ou leur science leur ont été données pour eux ; pour en user au gré de leurs caprices, quand ce n'est pas dans l'intérêt des plus vulgaires ambitions; pour s'en servir comme d'une arme offensive dans ce qu'ils appellent le combat de la vie. Je ne sache guère de pire erreur, dont les conséquences menacent d'être plus funestes ; ou plutôt, si vous cherchez les causes du désordre moral dont nous soulTrons depuis plus d'un siècle, c'est là que vous les trouverez, dans cette apothéose
de Tindividii; et, si votre fortune veut un jour que vous en triomphiez, je vous le signale, voilà l'ennemi !
Pour le vaincre, vous vous souviendrez, en travaillant à vous perfectionner vous-même, que « l'humanité se compose en tout temps, selon le beau mot du philosophe, de plus de morts que de vivants' »; et que, pour ce motif, à tous ceux qui nous ont précédés, qui nous ont faits ce que nous sommes, dont le sang coule encore dans nos veines, nous devons le pieux hommage de notre reconnaissance... et de notre modestie. 0 morts illustres! morts vénérés, morts aimés, qui vous reposez des agitations de la vie dans la paix de la gloire ou dans le calme profond du néant, nous ne vous oublierons pas ! ni vous, morts plus obscurs et et quelquefois plus chéris, dont la lâche,, moins éclatante, n'a pas été moins utile, si vous avez d'âge en âge comme renouvelé la continuité de la famille et de la patrie! Nous respecterons en vous la mémoire du passé ; nous ne croirons pas être les seuls hommes ; nous ne nous moquerons pas imprudemment de vos préjugés; nous ne nous imaginerons pas que l'originalité consiste à différer de la tradition ; nous comprendrons qu'elle ne s'y ajoute, pour la modiiier, qu'à la condition de