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LE CINQUANTENAIRE DES FUNÉRAILLES

DE

7 août 1898

Messieurs, — et aussi Mesdames, carenfiu, daus cette journée consacrée tout entière à Chateaubriand ne nous adresserons-nous pas un peu aux femmes, s'il les a beaucoup aimées, et que, peut-être, il leur ait dû, avec certaines qualités de race, ce que son christianisme a dans la forme ou dans le tour, dans la nuance, qui le distingue du christianisme identique sans doute au fond, mais plus austère pourtant, de Pascal ou de Bossuet, — Messieurs donc et Mesdames, j'éprouverais quelque inquiétude, et je me sentirais intérieurement troublé, d'ajouter un discours encore à tant d'éloquents discours que vous avez entendus ^ si, d'abord, votre

1. Je faisais allusion par ces mots au vigoureux sernaon du P. Ollivier, sur Chateaubriand chrétien et patriote, prononcé le matin même dans la cathédrale ; à l'éloquent discours d^ -M. E.-M. de Vogiié, parlant sur la tombe de Chateaubriand, au nom de l'Académie française ; et à la spirituelle allocution de M. A. de la Borderie, parlant à la fois au nom de la Société des Ijifjliojjliiles, dont il est le président, et de la Bretagne entière, dont il s'est faitrérudit, l'exact, l'éloquent historien. Les deux volumes

I7i mscouns du cinquantenaiuk im:s funékah.les

aHhioiu'c ne nie rassurait ; cl puis, si je n'avais mon oxcnsc toute prête, ou nia justification, dans le licuofije parle de Cliateauhriaiid, dans lacoiiiplexité de son génie, et dans les circonstances qui iiTont permis d'accepter d'en parler. Les circonstances, — si jamais, et je crois que je vous le montrerai, son œuvre n'a et*', je ne dis [)as plus <( vivante » seulement, mais plus « actuelle » que de nos jours, et depuis une quinzaine d'années; — son génie, si nous pouvons ôtre sûr que nos éloges ne l'accableront point; — et le lieu eniiii où je parle, à deux pas de son berceau et à qualre [)as de sa tombe.

Il est vrai que, comme je devais m'y attendre, toutes les raisons, ou presque toutes que vous pouvez avoir d'être liers de Chateaubriand, ici, à Saint-Malo, et dans votre Bretagne entière, on vous les a données. M. de la Borderie, le patient, le savant, l'exact historien de votre grande province vous les rappelait encore il n'y a qu'un instant. Qu'y pourrais-je bien ajouter? Et, — avec une autorité d'expérience que je n'ai pas, n'étant pas

actuellement parus de sou Histoire de li/'etugne, que nousavonsen leur temps signalés à nos lecteurs, annoncent, ou plutôt sont déjà l'un des plus solides monuments que l'érudition contemporaine et locale ait élevés à la gloire d'une grande province.

Breton moi-môme, — quand on vous a dit que Chateaubriand avait fait passer dans son œuvre tout ce que la terre de Bretagne, ses grèves et ses landes ont de charme doux, mélancolique et prenant, que reste-t-il encore à dire, ou à faire ? Il reste, si je puis, à préciser ce que M. de la Borderie, et avant lui M. de Vogué, et ce matin le P. Ollivier n'ont voulu qu'indiquer d'un trait ; il reste à parler en critique ou en historien de la littérature ; et, par exemple, il reste à montrer ce qu'il y a eu d'original, de hardi, d'absolument neuf en son temps, à faire entrer, comme Chateaubriand, toute une grande province, avec sa physionomie particulière et locale, dans le domaine déjà si riche alors de la littérature française.

Essayons de nous en rendre compte. Lorsqu'il y a de cela quelque cent cinquante ou deux cents ans, un Lesage, l'auteur de Gil B/as, qui était de Sarzeau, ou un Duclos, l'auteur des Considéra' tioîis, qui était de Dinan, débarquaient à Paris par le coche, quel était en effet leur premier soin, et le plus pressant? sinon de dépouiller en quelque sorte leur province; de prendre, autant qu'ils le pouvaient, l'air de la grande ville, le ton du beau monde, ses ridicules au besoin; et d'étonner finalement par l'excès de leur « parisianisme » les Parisiens de Paris eux-mêmes. Rougissaient-ils donc de leur origine? ou pensaient-ils que ce fût

I7G IllSCOUUS DU CliNQUANTIvNAlKK DIOS I-MJMCUAILI.IIS

une intV'rioritô que de iièlre pus ne sous les piliers (les liciUes? Je ne le crois pas; mais, en ce lempslîi, la mode él;iil de resseml)ler à toul le monde. Corneille élail Normand et Hacine était Champenois : nous en douterions-nous, si nous ne h; savions? et que trouvez-vous de si «. champenois », dans An(lrom(i(jii<\ ou de i< si normand » dans/-*olyeucle? C'est dillerent, ([uand on est prévenu. Quand on sait que Bossuet était d(; Dijon, on discerne aisément des traits de ressemhlance, des rapports iîitimes, des analogies |)roroiides eiili'e le caractère de son éloquence, et « les aii's, les eaux, et les lieux » de Bourgogne. On a [x^ut-ètre plus de peine à reconnaître un Gascon dans l'auteur du Télémaqui\ mais, dès qu'on est averti qu'il était de Sarlat, on cherche « le cadet », et on finit par le découvrir. Mais, encore une fois, il faut être averti! Et, généralement, ce que chacun de ces grands écrivains a de particulier, de personnel, d'unique en son genre, n'est rien de « local », de ])rovincial, de caractérisé géographiquement. Chateaubriand, tout au contraire! 11 est Bre on, d'abord, et entièrement Breton. p]t je veux bien qu'en le disant nous songions comme involontairement aux Mémoii'es d' Outrée-tombe. Mais, voyez pourtant, qu'apercevez-vous de « suisse » ou de « genevois » dans les Con/e.ssious de Bousseau? Et, s" il V a certainement de jolies descriptions du

DE CHATEAU imiA.ND

Valais dans Vfféioïse, ce n'est pas dans les descriptions ou dans les souvenirs d'enfance de Chateaubriand que je reconnais sa Bretagne, mais plutôt dans la poésie pénétrante et subtile dont toute son œuvre est imprégnée, mais dans le (( vague » de cette poésie même, et quand je remonte jusqu'à l'origine d'où elle est dérivée.

Un Allemand, — illustre d'ailleurs, et justement illustre, — a quelque part écrit « qu'il n'avait été donné qu'aux Grecs et aux Germains de s'abreuver aux sources jaillissantes des A'ers et à la coupe d'or des Muses ». Je ne dirai de mal aujourd'hui ni des Germains, ni des Grecs; et je ne parlerai pas des Italiens, si ce n'est pour faire observer en passant que Pétrarque et Dante sont peut-être d'assez grands poètes, et de taille ou d'envergure à ne redouter aucune comparaison : l'épopée grecque elle-même a-t-elle rien qui soit au-dessus de /a Divine Comcdie? Quand il laissait échapper cette boutade, le savant Mommsen, — car c'était lui, — oubliait en tout cas la poésie celtique; et nous, alors, il y a trente ans, ignorance ou modestie, nous nen osions pas revendiquer les titres. Mais un autre Allemand, plus illustre encore, puisque c'est Richard Wagner, nous en a rendu le courage ; et, s'il y a d'autres sources de poésie, le monde entier convient présentement qu'il n'y en a ni de plus abondante, ni de plus originale que celle où

nS ItlSCi»! us m (.INurAMK.NAmH DES I-'IMOHAILM.S

rAll('inai;iu', lassée do ^{'^ iS'ihchiiH/rii a ('llc-iiiciiK' puise Tristan et Parsifal. C'est ([ii'il n'y eu a pas (Inul la mélancolie douloureuse et passioiuu'e, dont 1(^ canictère voluptueux et lragi([ue, dont lu tristesse enivrante répon(Je mieux à ce (ju'il y a de plus profond dans les aspirations de l'Ame contemporaine;'. Et, Messieurs, n'est-ce pas ce que voulait dire Théoi)hile Gautier quand il louait CUaleaubriand d'avoir « inventé la mélancolie et la passion moderne »? Non, Chateaubriand n'avait

1. Je ne cruis pas que personne ail mieux caractérisé (|uc Renan, clans des pages célèbres, ce qui fait le charme de cette i)oésie « celtique ». On me permettra donc d'en détacher quelques lignes dont la vérité d'apj)lication à la personne même de Chateaubriand est saisissante : «Comparée, dit-il, à l'imagination classique, l'imagination celtique est vraiment l'infini comparé au fini. Dans le beau Muf)ino(/i (]v\ Songe de Mcuen W'iedig, Teuipereur Maxime voit en rêve une jeune fille si belle (]u'à son réveil il déclare ne pouvoir vivre sans elle. ((]f. dans les Mémoires (rOulre-Totnbe la « sylphide » de Chateaubriand.) Pendant plusieurs années ses envoyés courent le monde pour la lui trouver: on la rencontre enfin en Bretagne. Ainsi fit la race celtique : elle s'est fatiguée à prendre ses songes pour des réalités et à courir après ses splendides visions. L'élément essentiel de la vie poétique du Celte, c'est ['ave)ttiire, c'est-à-dire la poursuite de l'inconnu, une course sans fin après l'objet toujours fuyant du désir. Voilà ce que saint Brandan rêvait au-delà des mers, voilà ce que Pérédur cherchait dans sa chevalerie mystique, voilà ce que le chevalier Owen demandait à ses pérégrinations souterraines... »

Il eiit pu ajouter: « Voilà ce que demandait à l'.Vmérique du xviir siècle le chevalier de Chateaubriand » ; et nous dirons à notre tour: <■<. Voilà ce qu'applaudit aujourd'hui dans ces fictions multipliées et universalisées par le pouvoir de la musique une humanité que le progrès matériel et celui de la science n'ont pas encore guérie de la soif de l'infini. »

pas inventé la mélancolie moderne ; il l'avait « retrouvée » ; et, pour la retrouver, il n'avait eu qu'à écouter en lui les voix de la terre natale.

Vous souvient-il quel nom, dans sa jeunesse, et déjà, dans sa maturité commençante, lui donnaient ses amis littéraires, les Fontanes et les Joubert? Us l'appelaient « l'enchanteur » ; et ce nom n'estil pas bien caractéristique? Assurément, en le lui donnant, les Fontanes et les Joubert ne songeaient ni de Merlin ni de Viviane! Avaient-ils seulement entendu parler de la forêt de Brocéliande ? ou connaissaient-ils cette parenté que l'âme bretonne a de tout temps aimé entretenir avec les mystères de la nature? Mais, dans la qualité du génie de leur ami, ne réussissant pas à s'en expliquer le prestige, ils trouvaient, et ils avaient raison, je ne sais quoi de «magique ». Ils se rendaient compte, à une syllabe près, de ce qu'ils admiraient dans Andromague et dans Iphigénie, dans leur Télémaque à plus forte raison : ils pouvaient le dire ; ils le disaient. Mais àWtala, de Bene\ du Génie du Chrùtianisme^ de V Itinéraire ou des Martyrs, le charme qui se dégageait mettait leur critique en défaut. Séduits d'abord, ils se reprenaient, ils essayaient de rompre le cercle; mais l'enchanteur était le plus fort ; et il fallait se rendre; et on était heureux de s'être rendu. N'est-ce pas ainsi qu'agissent vos légendes? On en

INO Disjoins ni CI.NniAISTK.NAlKK |ti:S l'UNKH AII,LRS

soill'il, diiliord, coiiiiiic (le loiilcs les l<''i;(Mi(l('S, cl la raison, la ^ IVoide raison » y résiste, mais insonsiblcmenl elles nons prennent, (^t nous ne voyons pas, nons ne san rions pas délinir, mais nons sentons en(dles (|ii(d(|iie «diosc (|iii ii'csl pas dans les antres, — par exemple, dans les légendes des pays de Inniière. I^]|les sont tilles de la terre de Brelaiine, d(Hil la sédnetion n'opère pas tont de snite, ni sur (oui le monde, ni par des moyens ordinaires, de ceux (pii sont énnmérés dans les (i/fif/cs; et les amis de Chateaubriand ont bien j)u s'en élonner; mais vous, Messieurs, et vous, Mesdames, dans la nuanec de sa mi'dancolie, vous avez reconnu le Breton, et qu'importe que les autres ne l'aient « pas reconnu », s'ils en ont subi le charme impérieux?

Ajoutons encore un liait. Dans une page souvent citée de son Génie tiu Christianisme^ Chateaubriand a chanté les printemps de la Bretagne ; mais, vous le savez, quand vos landes se héi-issent de la vei'dure de vos genêts, ou s'étoilent de l'oi- de vos ajoncs, le granit perce, affleure et reparaît toujours. C'est ainsi que le génie de Chateaubriand, de quelque douceur qu'il s'enveloppe, n'en a j)as moins toujours gardé quelque chose de l'âpreté du sol natal. Quand on a voulu toucher à ce qu'il aimait, l'enchanteur a fait place au polémiste le plus redoutable ; et, sans vouloir parler

ici de politique, vous rappellerai-je tant de portraits vengeurs dont il a rempli la galerie de ses Mémoires d'Ontre-Tombe ? Mais plutôt, nous le louerons ensemble de sa fidélité à lui-môme, de son obstination, de son « entêtement » dans ses convictions. Nous y verrons la marque de son origine, si ce manque de souplesse, si cette rare et heureuse incapacité de plier se retrouve chez tous vos Bretons, dans un Lamennais comme dans un Lesage, dans un Duclos, puisque je les ai déjà nommés. Et nous dirons que ce trait qui unit entre eux tous vos grands hommes, — et môme de moindres, — s'il fait donc l'un des caractères de la race, vous est, à vous, une raison de plus de vous reconnaître dans Chateaubriand, et à nous, de saluer en lui le génie de sa province. 11 n'en a pas été seulement la plus glorieuse, mais peutêtre aussi la plus complète et la plus noble expression.

Est-ce de cela qu'on lui en a voulu? je veux dire de cette fierté dont ses amis eux-mêmes ont quelquefois éprouvé la rudesse? Toujours est-il qu'au lendemain de sa mort on lui a fait chèrement payer sa gloire ; et, au signal donné par Sainte-Beuve, dans un livre fameux, peu s'en est

182 niSCOUHS nu cinquantenaire des FUNlrlRAILLES

ritllu (|iu' lonlc une jciiiK^ |j;'('n oral ion, formro à rrcolc (le Vol lai ro, n'altaijiuU dans TauLeur des Marh/rs jusqu'à l'artiste et jusqu'au potVte. Cinquante ans ont passé depuis lors, et nous sommes redevenus plus jusies. Il n'est personne aujourd'hui qui ne reeonnaisse dans Chateaubriand le père du romantisme, — le Sachem, a dit spirituellement Théophile Gauthier, — et en ellet loules les conquêtes du romantisme, j'entends les conquêtes durables, c'est lui qui les a réalisées. Il a « rouvert la grande nature fermée » ; il a étendu jusqu'aux proportions de la fn^sque les descriptions en (( miniature » de Bernardin de Saint- Pierre; il a revêtu de la splendeur de son coloris les descriptions « monochromes » de Rousseau ; il a mêlé son âme aux choses, et elles en ont été comme renouvelées; il a noté le premier, je ne dis pas seulement les harmonies, mais les affinités ou les correspondances qui relient l'homme à la nature; et, Messieurs, si je n'y insiste pas, c'est que, de toutes les parties de son œuvre, il n'en est aucune qu'on ait loué davantage, ni mieux, en termes plus heureux, à commencer par Sainte- Beuve, et dans le camp môme de ses ennemis les plus acharnés.

C'est également lui qui, en émancipant le Moi d'une contrainte deux fois séculaire, et en lui rendant la liberté de s'épancher continûment dans

l'œiivro du poète, a rouvert aussi les sources du lyrisme. Le débordement de la personnalité, si dangereux dans tous les autres genres, si déplaisant surtout, est la condition du lyrisme moderne. Et, à ce propos, puisque, non content de louer et d'admirer dans Chateaubriand ce que je blâme, ce que j'ai blâmé si souvent en tant d'autres, je l'y aime, permettez-moi de vous en dire la raison. Il faut l'avouer, Messieurs, rien n'est plus déplaisant ou plus agaçant que cet étalage de soi-même. Nous nous y intéressons d'abord ; nous y prenons plaisir; nous nous ingénions à en tirer profit. Mais bientôt nous perdons patience ! Nous nous fâchons ! Ils nous ennuient. Nous jetons là le livre. Poètes ou romanciers, quelle rage est la leur de nous prendre à témoin de leurs espérances déçues, de leurs ambitions inassouvies, de leurs rêves trompés? Est-ce que par hasard ils croient être les premiers ou les seuls qui aient souffert? qu'on ait trahis? qui aient pleuré? Et nous aussi, qui n'en disons rien, nous avons eu nos malheurs et nos déceptions, et nous n'en sommes pas plus liers et nous n'en faisons pas de la « littérature » ! Mais c'est précisément l'endroit oii je distingue.

Notre impatience a quelquefois raison, et quelquefois elle a tort. Elle a tort quand il s'agit d'un Chateaubrian-d, qui d'ailleurs et au fond, dans ses Mémoires, n'a pas été très prodigue de renseigne-

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nuMils siii' liii-mùmc ; elle a raison quand il s'ajiil, de qui dirai-je? dun Batidelairt' ou d'un Sainlo- Bcuve. Eli oui! quand oii n'est, comme Sainle- Benve, — je parle du poète, — qu'un etudiaul eu nK'decine qui s'est mis à écrire, a disséquer en écrivant, on à écrire en disséquant, on aura peutêtre nn jour tous les droits, si l'on ri'ussit (et à l'exception du droit de; confesser les auti'cs); mais, en attendant, on ne les a pas, et les Confessions de Joseph Deiornie n'ont ellectivement d'intérêt, même aujourd'hui, que pour leur auteur. On n'a pas non plus le droit de nous cntreleuir di' soi, quand, comme un Baudelaire, on n'a usé sa vie de bohème de lettres qu'à promener, au pays latin, de café en café, ses plaisanteries de mystificateur. Mais, au lieu d'être Baudelaire ou Sainte- Beuve, quand on est Chateaubriand, je veux dire quand on a vécu, vraiment vécu; quand on a vu les dernières années du règne de Louis XVI et les commencements de la Révolution; quand on a parcouru, comme René, les solitudes vierges encore du Nouveau Monde ; quand on a été soldat de l'armée de Condé ; quand on a travaillé pour ainsi dire avec Bonaparte à la restauration du catholicisme en France, quand on est l'auteur du Génie du Christianisme; quand on est l'écrivain dont une brochure a fait autant de mal qu'une défaite à la cause impériale ; quand on a été l'un des

ministres de la monarchie restaurée, l'un aussi de ses ambassadeurs, et, par une contradiction douloureuse, Tun de ses pires adversaires en même temps que l'un de ses plus passionnés partisans; quand on a connu, fréquenté, traité d'égal tout ce qu'une grande époque a compté d'hommes éminents ; quand on a soi-même le droit de s'égaler à eux ; enfin, quand on a épuisé tout ce que la vie semble réserver de satisfaction et de joies à ses privilégiés, alors, INIessieurs, c'est alors qu'il devient intéressant pour nous de savoir ce qu'un homme a pensé de la vie et des hommes, c'est alors qu'il a le droit d'écrire ses Mémoire^;.

Vous voyez le principe de la distinction. Pour avoir le droit de nous entretenir de sa personne, en prose et même en vers, il faut être assuré de l'étendue, de la diversité, de la singularité de son expérience; et justement c'est ce qui fait défaut à la plupart des disciples de Chateaubriand : pas l'assurance, mais l'expérience. Leur vie a ressemblé à celle de tout le monde, et tout le monde n'est pas René. Mais, vraiment, est-ce au maître qu'il convient d'en faire le reproche? s'ils ont voulu l'imiter, est-ce lui qui doit porter la peine de leur insuffisance? et confondrons-nous les grimaces de l'impuissance, ou les contorsions de la vanité littéraire, avec les allures de l'orgueil et le geste du désespoir.

ISO niSCOURS DU CINOIAIVTKN AIHK DKS !■ IJ^ l^:U AU.IJIS

Fil ajoiilons oniiii li-clal ou la l'orco du style, ajoulons ce soiiLinioiiL de l'art dont les écrivains du siècle précédent nous avaient, vous ne Tigriorez pas, légué si peu (rexoniplcs. On a montré, tout récemment encore, combien il y avait do ses premiers maîtres dans les premiers écrits de Chateaubriand, et, par endroits, de ressouvenirs de l'abbé Barthélémy jusque dans les Marti/rs. Mais tout ce qui leur avait manqué, tout ce que l'abus du rationalisme leur avait enlevé de sensibilité, d'émotion, d'élan, de charme et de poésie, les « nombres » même de la prose, Chateaubriand nous l'a rendu, et pour nous le rendre il n'a eu qu'à se laisser, en quelque sorte, être lui-même. Quel a d'ailleurs été le résultat de cette expérience, vous le savez. Messieurs!

Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide Je trouve un tel dégoût que je me sens mourir,

a dit de nos jours un autre poète. Ainsi de Chateaubriand! La disproportion du rêve et des moyens de le réaliser, de l'illusion toujours renaissante et de l'incapacité de la fixer, l'incurable médiocrité de la nature humaine, voilà ce qu'il a trouvé, je ne dis pas dans l'apparente satisfaction des ambitions les plus hautes, ni dans les « vains plaisirs «, mais « au fond désolé du goufTre intérieur », en se trouvant lui-même; et, vous m'y

attendez sans doute, c'est le moment de le dire, voilà de quel fond de lassitude, de désespoir et de scepticisme, — « nul homme, a-t-il dit de luimême, n'est plus croyant et plus incrédule que moi », — sa religion Ta seul retiré.

Je ne veux point faire la critique du Génie du Christianisme ; elle nous entraînerait trop loin; et, aussi bien, je suis prêt à reconnaître la justesse de la plupart des critiques que l'on en a faites. J'en voudrais retrancher, pour ma part, plus d'une page, et j'en voudrais fortifier plus d'un argument. Chateaubriand n'est pas un théologien, un raisonneur, un dialecticien. Mais on ne saurait trop le redire : qu'importe le détail quand l'idée principale est juste, quand elle est profonde, quand elle est féconde? Je me rappelle un passage de Bossuet, dans son Discours sur l'Histoire universelle. Il vient de discuter les objections que l'exégèse de son temps, celle de Richard Simon, commençait alors à former contre l'Ecriture, et tout d'un coup, se dégageant du milieu des subtilités où l'on voulait l'embarrasser, il s'écrie : « Mais laissons les vaines disputes, et tranchons en un mot la difficulté par le fond. Qu'on me dise s'il n'est pas constant que de toutes les ver-

18S DlSCOUKS 1)11 CINOUANTI:naIIIR DIÎS l'TNlîlRAlLLKS

sions cl do tout le lexlo, quel qu'il soil, il en rcvioiidra toujours les mômes lois, les inriiics iniracles, les mômes prédiclioiis, la môme suite d'histoire, le môme corps de doctrine et enfin la môme substance. » C'est ce qu'il faut dire, Messieurs, de toutes les grandes questions, et de tous les grands livres. Une seule chose est nécessaire, et, selon l'expression de Bossuet, v\\(\ se tranche toujours par le fond. Laissons donc les « vaines disputes » ; il y a plus d'une manière de composer un livre; et la forme en fut-elle moins didactique encore ou plus libre que celle du (iriiic du Chrisdanisme, c'est à l'idée pi'incipale qu'il nous faut nous en rapporter. Or, l'idée principale, l'idée maîtresse de Chateaubriand peut se résumer en ces termes : il y a plus de choses dans le monde que notre philosophie n'en saurait expliquer; d'autres puissances que la raison raisonnante atteignent ce qui échappe éternellement à ses prises ; et ce qu'elles atteignent est sans doute ce qu'il y a de plus précieux pour l'homme, à savoir l'idéal, le surnaturel et le mystère. Je n'en connais pas de plus « actuelle » ni de plus digne d'être méditée.

J'entends bien que Ion nous répond ici dédaigneusement : « Oui, les raisons du cœur, que la raison ne connaît pas! la philosophie du sentiment, le Traité de F existence de Dieu et la Profession de foi

(lu y icaive uivoijardl Rousseau, Bernardin do Saint- Pierre, les Harmonies de la nature! le melon, qui a des côtes afin qu'on le mange en famille ; et les marées qu'on a instituées pour favoriser l'entrée des grands bateaux dans les ports ! Voilà beau temps que la science a dissipé cette enfantine fantasmagorie! » On continue et on redouble. On nous demande : « Mais qu'est-ce donc, après tout, que le sentiment? et, à moins de ne rien mettre sous ce mot que de vague et d'indéterminé, qu'y verrons-nous, qu'y voyez-vous vous-même, si ce n'estun raisonnement ou une pensée qui s'ignorent, qui n'ont pas encore la force ou la capacité de créer leur expression, qui s'y évertuent comme au hasard ? Ortel est justement l'objet delascience, et telle est la fonction de la raison. Elles épurent, elles clarifient ce qu'il y a de trouble et de confus dans le sentiment; elles en éliminent ce que la sensibilité y mêle de tumultueux ; elles en précisent la nature, elles en mesurent la portée, elles le transforment; et enfin, d'un mouvement qui ne se rendait pas compte à lui-même de sa direction, elles en font une vérité rationnelle. »

Eh bien ! Messieurs, puisque nous raisonnons, c'est là ce que n'a pas admis Chateaubriand, non plus qu'avantlui Pascal, et c'est, ce qu'il me semble, comme àeux, impossible d'admettre. Chateaubriand l'a bien vu, qu'on ne réduirait jamais une tragédie

lOO DISCOURS nr cinouanteisaihr des funérailles

de Racine ou un liiMc.iu de linpIiaC-l à un llu'orènio ;irlisli(ju(' ; (>tqu(^ jamais ou u'('.\[»li([uorait « raliouncllomout » la nature des émotions qu'cveillonten nous les chefs-d'œuvre de l'art ! Il l'a bien vu, que l'art tout siMil, sous toutes S(^s fornn^s, suflisait à nous dcMUontrer l'cxislence d'un autre domaine, plus étendu que celui de l'expérience ou de la raison môme, et là, vous le savez, s'est trouvé le principe de la nouveant(' de sa criti([ue. Ce n'est pas la raison qui nous fait mouler aux; yeux les « larmes vaines » dont a parlé de nos jours un autre poète : elle les sécherait plutôt. Ce n'est pas elle qui fait de Mozart un musicien ou de Raphaid un peintre ! Ce n'est pas elle non plus qui a inspiré a Chateaubriand son Génie du Christianisine ! Si l'idéal n'est pas un mot vain, — et il ne saurait l'être puisque enfin (juelques-uns d'entre nous l'ont préféré à la réalité, — l'honneur de Chateaubriand est de l'avoir rétabli dans ses droits; d'avoir, selon son expression, interposé l'idéal entre notre néant et Dieu; et je le sais bien, c'est aussi ce qu'on ne lui pardonne pas; sans oser le dire, c'est ce qu'on attaque dans son œuvre apologétique; et quand on n'en voit plus d'autres moyens, on change alors l'état de la question, et, du terrain de l'idéal, si je puis ainsi dire, on la transporte sur celui du surnaturel.

Acceptons la feinte, — ce n'en est pas tout à fait

une, — et, avec l'idéal, contre le rationalisme étroit et mesquin des idéologues de son temps, oui, convenons que Chateaubriand a rendu à ses contemporainslesens dusurnaturel. Iln'a pas méconnu les titres de la raison, ni ceux de la science. Mais il a parfaitement reconnu, cinquante ou soixante ans avant nous, que, de tous les côtés, les prétentions de la raison et les ambitions de la science se heurtaient à l'inconnaissable. 11 a répondu à l'argument un peu niais, et si peu philosophique, de ceux qui nient le surnaturel parce qu'en effet l'Académie des sciences ne l'a constaté nulle part. L'immutabilité des lois delà nature, ils n'ont que ce mot à la bouche! Et ils ne réfléchissent pas que, dansun univers dont la formeactuelle ne s'explique ])0ur eux qu'à coups de centaines de millions d'années, c'est peu de chose, et c'est une faible garantie qu'une immutabilité de trente ou quarante siècles, l'âge de la Chine! Ils ne songent pas que leurs lois, portant en elles-mêmes le principe de leurs changements ou de leur contingence, y portent donc aussi celui de leur caducité. « Le ciel et la terre passeront ! » Et ils ne voient pas enfin que, l'expérience étant d'un autre ordre que le su rnatu rel , ne peut rien prouver ni pour ni contre lui. C'est encore ce que l'auteur du Génie du Christianisme a compris. Quand l'expérience et la raison s'uniraient pour nous contredire, — la raison qui

102 ItlSCOrilS DU CINQ!' \Nri:N'AlI!K DIvS l"l M'^ltAir.r.llS

l'îiisomic, la raison (jui (•hicaiio, — nous a\(>iis un senlinienl en nous (|ui nous crio (lu'cllos se troniponl en niant le, surnalnrcl. (^osl ce ([u'il ost venu rappeler à sesconlem|)orains, iioiirris, comme il Tavail lui-même été, <lans la plus pnic IradiLion (in <* pliilosopliisnn' » ; et la preuve (|u"encore ici il avait louelu' just(\ c est (|ii a])rèsnn siècle ('coulé, qui sans doute peutcom|)tei' ])armi les plus léconds de I histoire de la science, ikmis n'avons rien inventé de plus, ni de mieux, pour nous consoler de la pj-olomleur de notre ignorance.

Il n'a pas moins bien parlé du mystère, ni moins à propos; et quand il a dit, le premier, je crois, « qu'il nest rien de beau, de doux, degrand dans la vie que les choses mystérieuses », ce n'est pas en poète seulement, mais en philosophe (ju'il si'st exprimé. Aucun sentiment n'avait manqué davantage à nos encyclopédistes, ni ne fait défaut, de nos jours même, à plus de nos savants. Que voulait dire celui d'entre eux qui écrivait naguère (( qu'il n'y a plus de mystères »? Comme si le mystère, en admettant que la science pût un jour l'expulser de la nature ambiante, ne se retrouverait pas au dedans de nous, dans l'énigme indéchilFrable que nous sommes pour nous-mêmes, et dont il faut bien convenir que l'obscurité ne s'éclaire qu'à la lueur incertaine d'une vérité plus haute I Le mystère, qui est la condition de toute

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poésie, l'est aussi du pou de connaissance que nous pouvons acquérir de nous-mêmes, de notre nature. Et Pascal l'avait dit avant Chateaubriand ; — j'aime, et j'en aimes motifs, à rapprocher ainsi Chateaubriand do Pascal, — mais Chateaubriand l'a dit d'une manière nouvelle, et de la manière qu'il fallait le dire pour émouvoir, pour persuader, pour convaincre ses contemporains. Et c'est pourquoi. Messieurs, si l'influence de Chateaubriand a été grande sur les romantiques, elle ne l'a pas moins été sur un Donald, sur un Joseph de Maistre, sur un Lamennais, et généralement sur tous les ouvriers qui, dans les premières années de notre siècle, ont travaillé à venger le christianisme dos sottes plaisanteries ou des calomniesde Voltaire et de sa séquelle. Il a, Messieurs, donné le signal; son œuvre a été l'étincelle; et jusquede nos jours, voulez-vous ressaisir les traces de son action ? C'est ici le moment de le laisser parler lui-même, pour coniirmer l'idée que j'ai tâché de vous en donner; pour suivre, de son Génie du Christianisme à la conclusion de ses Mémoires (T Outre-Tombe , la continuité de son dessein ; et pour en prendre enfin l'occasion d'ajouter un dernier trait à son caractère.

Il disait donc en 1838 :

« L'état matériel s'améliore ; le progrès intellectuel s'accroît; cependant les nations, au lieu de

194 DISC.OrnS du CINOrANTENAlRK DES FliNÉHAlLIJ'.S

proliter, s'amoindrissent (et la soci(H(; n'est pas moins menacée par l'expansion de rintelligeuce que par le développement de la nature brute) : d'où vient eetle contradiclion?

« ("est que nous avons perdu dans l'ordre moral. En tout temps, il y a eu des crimes, mais ils n'étaient point commis de sang-froid, comme ils le sont de nos jours, en raison de la perte du sentiment religieux. A cette heure, ils ne révoltent plus, ils paraissent une conséquence de la marche du temps ; si on les jugeait autrefois d'une manière différente, c'est qu'on n'était pas encore, ainsi qu'on l'a affirmé, assez avancé dans la connaissance de l'homme; on les analyse actuellement; on les éprouve au creuset, afin de voir ce (ju'on en peut tirer d'utile, comme la chimie trouve des ingrédients dans les voiries. Les corruptions de l'esprit, bien autrement destructives que celles des sens, sont acceptées comme des résultats nécessaires ; elles n'appartiennent plus à quelques individus pervers; elles sont h^mbées dans le domaine public. »

Il cherchait alors le remède à ce mal; il examinait ceux que d'autres proposaient; il souscrivait a quelques-uns de ceux qu'imaginait Lamennais, un autre de vos compatriotes; et finalement, n'en voyant pas d'efficaces qui ne fussent une « laïcisation » de l'idée chrétienne, il disait encore :

« Mes investigations m'amènent à conclure... qu'il est impossible à quiconque n'est pas chrétien de comprendre la société future poursuivant son cours et satisfaisant à la fois ou l'idée purement républicaine, ou l'idée monarchique modifiée.

« Aufonddes combinaisons des sectairesactuels, c'est toujours le plagiat, la parodie de l'Evangile, toujours le principe apostolique qu'on retrouve : ce principe est tellement entré en nous que nous en usons comme nous appartenant, nous nous le présumons naturel, quoiqu'il ne nous le soit pas; il nous est venu de notre ancienne foi... Tel esprit indépendant qui s'occupe du perfectionnement de ses semblables n'y aurait jamais pensé si le droit des peuples n'avait été posé par le Fils de l'homme. Tout acte de philanthropie auquel nous nous livrons, tout système que nous rêvons dans l'intérêt de l'humanité n'est que l'idée chrétienne retournée, changée de nom, et trop souvent défigurée : c'est toujours le Verbe qui se fait chair. »

Et il terminait enfin, par cette (( confession » en môme temps que par cette « espérance » qui ne sont pas seulement les siennes, mais celles aussi de plus d'un de ses contemporains et des nôtres :

« Des personnes éclairées ne comprennent pas qu'un catholique tel que moi — et il voulait dire, je pense, un catholique dont la vie avait été tra-

196 DISnOURS DU CINQUANTENAIRE DES FI'NÉRAILF.ES

vorstM^ (le ianl (raNcnlurcs ol d(> laiil d'oraj^os. im calholiqiK' t^i (lillV'reiiL de ceux qu'on aime à se représenter sous le nom de « cléricanx », peutôti'e même un catlioliquc dont la foi avait subi tant de vicissisudes, — des personnes éclairées ne comprennent pas qu'un catholique tel ([ue moi s'enlèle à s'asseoir à l'ombre de ce qu'elles appellent des ruines : selon ces personnes, c'est une gageure, un parti pris.

« Non, ji' Il ai point fait une gageure ave c moimême; je suis sincère ; voici ce gui ni est arrivé; (le mes projets, de mes études, de mes expériences, il ne m est resté <jti un détromper complet de toutes les choses que poursuit le monde. Ma conviction religietise, en grandissant, a dévoré nws autres convictions ; il n'est ici-bas chrétien plus crogant et homme plus i?icrédule cjue moi. Loin d'être à son terme, la religion du Libérateur entre à peine dans sa troisième période, la période politique : Liberté, Égalité, Fraternité... Le christianisme, stable dans ses dogmes, est mobile dans ses lumières; sa transformation enveloppe la transformation universel le ^.. »

J'arrête ici la citation, et je ne me permets plus d'y rien ajouter, aucune explication, aucun comuieniaire, qui ne pourrait qu'en affaiblir la portée.

1. Voyez les Mémoires d Outre-Tombe, t. VI, 363, 370, 376 et toute la «conclusion».

Je ne fais non plus aucun rapprochement. Je vous renvoie au texte, et il faut le lire tout entier. Mais si ces quelques lignes suffisent à vous en montrer toute Vactuaiité, ne conviendrons-nous pas que ce poète Ta été dans toute la force du terme : Vates, prophète autant que poète, et que ce trait achève sa physionomie? Tant il est vrai, Messieurs, que les pires ennemis du présent ne sont pas toujours ceux qu'on accuse de l'être, et que la vraie manière d'aimer son temps, ce n'est pas d'en jouir comme en en jouissant, mais d'en user, ainsi que Chateaubriand, pour adapter en quelque sorte à la préparation de l'avenir toutes les traditions du passé!

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