POUR LES OBSÈQUES
VICTOR CHERRULIEZ
■î 4 juillet l.S'jy ^
Messieurs,
Quoique cela ne se fasse guère, et qu'une espèce de pudeur, ou de discrétion, nous empêche ordinairement de mêler, à l'expression d'un deuil public, celle de nos sentiments personnels, je ne saurais aujourd'hui me retenir de dire, tout haut, et avant tout, de quel coup m'a frappé la mort inattendue de Victor Gherbuliez. C'est qu'en efTet, à l'âge oii l'on cherche sa voie, nul ne m'avait jadis donné, plus simplement, de plus sages, de plus sûrs, ni de plus affectueux conseils. C'est que depuis vingt-cinq ans son ingénieuse amitié, non seulement ne s'était pas une fois démentie, mais elle m'avait, en plus d'une circonstance difficile, soutenu, encouragé, guidé. C'est enfin que, si je n'avais pu lui en témoigner ma reconnaissance qu'en prenant ma part de tous ses succès et de tous ses chagrins, il n'avait rien épargné, lui, pour me faire croire que je m'étais acquitté de ma dette. Mais je ne m'étais point laissé per-
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suadcr! .lo ni'éUiis seiili'iin'nl j'ail de ma graliludo un plaisir aulaiil (|ifun devoir, et s'en était-il aperçu? ji; l'espère; mais, si j'avais pu douter de la nature de mes sentiments, je l'aurais reconnue, Messieurs, moins encore à la tristesse qu'à l'étonnement et à la stupeur où m'a jeté la nouvelle de sa brusque disparition.
Je voulais le dire, je tenais à le dire, avant de parler de l'écrivain et du collaborateur de la Revue f/<?.s Deiix Mondes.
Car pourquoi, dans les discours que nous prononçons sur une tombe, pourquoi nous ferionsnous scrupule de mettre quelque cbose de nous? pourquoi, de laisser voir naïvement notre émotion? pourquoi surtout de dire et d'assurer tous ceux qui l'ont aimé que, nous aussi, d'un Victor Cherbuliez, — romancier brillant et fécond, philosophe aimable et profond, publiciste dont les opinions et le nom faisaient autorité dans les chancelleries et dans les ambassades, — ce que nous regrettons le plus, c'est lui, c'est lui-même, c'est l'homme qu'il fut, et c'est, Messieurs, la « valeur morale » qui disparaît avec lui?
Ses débuts furent éclatants. « Je sors de la leçon d'ouverture de Victor Cherbuliez, — écrivait Amiel, dans son Journal, à la date du 9 janvier 1861, — abasourdi d'admiration. Si c'est une lecture, c'est exquis; si c'est une récitation, c'est
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admirable; si c'est une improvisation, c'est étourdissant. » Et déjà Genève entière partageait l'admiration d'Amiel ; et les Causeries athniiennes répandaient à travers l'Europe le nom de Victor Cherbuliez; et le Comte Kostia^ Paiile Méré^ r Aventure de Ladislas Bolski l'égalaient à ceux des Feuillet et des Flaubert; et pendant trente-six ans, vous le savez, Messieurs, le romancier soutenait l'éclat de ces débuts. Ai-je besoin de vous rappeler MetaHo/denis, Miss Rovel, Samuel Brohl? tant de romans, oîi la poésie de la nature, et la vérité de l'observation des mœurs cosmopolites se mêlent si curieusement aux fantaisies de l'imagination tour à tour la plus gracieuse ou la plus bardie, et à la satire des vices ou des ridicules éternels de l'humanité?
Victor Cherbuliez, à cette époque, habitait encore Genève, et, de là, comme d'un observatoire unique alors en son genre, tous ces Polonais et tous ces Russes, tous ces Allemands et tous ces Anglais, tous ces aventuriers et toutes ces grandes dames, toutes ces institutrices et tous ces conspirateurs, il les avait viis défiler devant lui ; il en avait rencontré, connu, fréquenté quelques-uns; et la critique ne lui adressait qu'un reproche, qui était de leur avoir quelquefois trop généreusement prêté la séduction de son esprit et les grâces de sa conversation.
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El, en otl'ol, c'était sa marque ; et il lui était aussi impossible de manquer (ragrémenl cl de eliai'ine (|iril le lui lui jusqu'à son deruiei' jour de prendre ses pinceaux pour faire le portrait des gens qui ressemblent ii tout le monde. On le vit bien, vous vous le rappelez, quand après 1871, fils de Français exilés i)ar la révocation de T^Mit de Nantes, il réclama le bénéfice d'une loi ré])aratrice et qu'il se fut installé parmi nous pour ne nous plus quitter. J.'Jdôr de Jean Tê/erol; Noirs et Rouges ; la Ferme du Choqimrd ; Ol/ivier Maugant, combien d'autres encore! si ce n'étaient plus là des romans cosmopolites, mais français ou même parisiens, ils témoignaient tous du même souci de l'observation, mais de cette observation qui choisit, et qui ne déguise pas les raisons de son choix. Si la fable en est parfois moins romanesque, c'est qu'aux bords du Léman les romans qui passaient en poste ne se souciaient pas de se cacher, mais, au contraire, ils aimaient à se faire voir : à Paris, ou dans nos provinces, ils cherchent' plutôt à se dissimuler. Et [)uis, si peut-être l'imagination du romancier avait un peu perdu de sa première fraîcheur, combien en revanche. Messieurs, son ironie n'a-t-elle pas gagné en souplesse; sa satire en pénétration! son information en étendue ! sa manière en ampleur ! Je n'en voudrais pour preuve au besoin que ses plus récens
romans : Après fortune faite, Jacquine Vanesse^ le dernier, mais non pas le moins original, ni le moins attrayant qui sera sorti de cette plume infatigable. Infatigable, c'est bien le mot, puisqu'il n'y a pas huit jours il signait encore de son pseudonyme de Valbert son dernier article ; et l'œuvre de Valbert, à elle seule, n'est pas moins considérable en volume que celle de Cher])uliez. Elle ne l'est pas non plus en intérêt ou en valeur; et la malignité publique n'a pas manqué d'en prendre quelquefois occasion d'opposer Gherbuliez à Valbert. .a Mais il n'est interdit qu'à nous de comparer leurs mérites ; et, si nous osions préférer Gherbuliez à Valbert ou Valbert à Gherbuliez, on nous accuserait, et à bon droit, de vouloir partager notre reconnaissance! Nous nous faisons honneur de la garder entière, une et indivisible.
Certes, l'épreuve était redoutable ; et tant de lecteurs, qui ne connaissaient que le romancier, pouvaient craindre pour lui que le souvenir même de Fauteur du Comte Kostia ne nuisît à l'autorité du publiciste. Mais ceux qui le connaissaient mieux; ceux qui connaissaient l'homme; ceux qui savaient quelle diversité d'instruction, quelle solidité de méthode, quelle aptitude universelle il avait comme hérité d'une famille oii l'on se délassait des recherches de l'économie politique en relisant Thucydide et Platon ; ceux qui avaient lu les tra-
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vaux (le \'ic(or (/licrltiilicz sur IKsptujni' polïl'unœ ol sur bi P/-//ssr <•! rA/Inncu/nc ; ci'ux culin qui lavaionliiiiprorlir. ceu.\(jui ravaientcnlondu |>aflor de politique, ou môme de finauces, avec autant de comjx'tenee (jue de la Jri'usalcm du Tasse ou de la Ih-aniafurgic de Lessing, ceux-là n'avaient pas d'inquiétude, et ce qu'ils attendaicnl de; lui, Victor Cherbuliez, pendant un quart de siècle, ne la pas seulement réalisé, il l'a passé. Nous serions bien ingrats si nous ne lui rendions ici ce témoignage. Peu d'hommes, en notre temps, ont mieux connu les intérêts les plus généraux de la politique européenne, en ont traité avec plus de clarté, de précision et d'esprit.
Aucune question ne lui était étrangère ; et qu'il fallût parler des Pror/rès de la Riissie dans l'Asie centrtde ou de la RécoticUiatloii de M. de Bismark et du Saint-Siège^ il s'y trouvaittoujours également préparé. Le romancier, je veux dire ici le moraliste et le psychologue, reparaissaient dans la connaissance qu'il avait des caractères, dans les analyses qu'il faisait des vrais mobiles des actions des hommes, — des Gladstone et des Disraeli, des Bismarck et des Cavour, des Alexandre et des Guillaume, des Gordon et des Garibaldi.
11 aimait encore à suivre, dans leurs explorations à travers l'Afrique inconnue, les pionniers hardis ou persévérans qui ouvraient alors le con-
tinent noir à la pénétration européenne ; et je dirais, Messieurs, que c'était en lui le goût persistant des aventures héroïques, si ce n'avait été plutôt encore pressentiment de l'avenir et constante préoccupation de l'influence, de la grandeur, de la prospérité de la France. Car cette patrie, qu'on lui avait rendue, ou qu'il avait reconquise, il l'aimait profondément, et c'était bien à elle que se rapportaient tous ses travaux. Il l'avait «préférée », à l'heure de la défaite; et il aimait à développer les raisons de sa préférence, toujours prêt à nous rassurer quand, avec cette manie de dénigrement, qui est chez nous la contre-partie d'une vanité nationale quelquefois excessive, nous prenions plaisir à nous effrayer de la « supériorité des Anglo-Saxons » ou de l'accroissement de l'intluence allemande dans le monde. « Ah ! qu'on en veut par momens à M. Cherbuliez, — s'est écrié quelque part un de ses plus anciens et de ses plus fidèles amis, Edmond Scherer, — et que n'eùt-il été, si la volonté ou la destinée, fata aspeni, lui eussent permis de devenir tout ce qu'il était ! » Il songeait surtout à Valbert ! et nous. Messieurs, quel plus bel éloge en pourrions-nous faire que de rappeler, qu'en étant tout ce qu'il était et tout ce que je viens d'essayer de dire, quelques-uns ont cependant pu croire qu'il avait manqué sa destinée?
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Mais non! ol jetés oux-mùmos par les circonstancos dans la poliliqne active, ils ignoraient, (juanil ils parlaienl ainsi, ce (|u"il y avait do di'sintéressoment dans Tànie de Victor Clierbnlicz. On ne lui a jamais entendu, que je sache, exprimer d'autre ambition que celle d'être et de demeurer jiis(|u"à son dernier jour ce qu'on appelle un (i homme de lettres» ; et il n'a jamais pensé qu'il y eut un rôle plus enviable au monde que celui d'éclairer, d'avertir, et de guider l'opinion. A chacun son méliei'! Victor Cherbuliez n'a pas cru que le sien fVit de se mêler aux agitations de la place publique. Non pas du tout qu'il ailcctàt de les mépriser, ou qu'il fit peu d'estime de ceux qui les affrontent! 11 était liop intelligent ! Il aimait trop son pays! Il savait trop que la politique finit toujours, comme on l'a dit, par s'occuper de ceux qui ne s'occupent pas d'elle! Mais il pensaitque, dans l'ardente confusion des partis opposés, il appartient à l'homme de lettres, à l'observateur philosophe, de jouer un rôle de modérateur ; il croyait que la première condition de ce rôle est d'avoir renoncé pour soi-même à toute ambition ; il avait appris, aux clartés de l'histoire, que l'autorité de l'écrivain, la confiance qu'on lui accorde, le crédit qu'on lui prête, ne sont faits de rien tant que de son absolu désintéressement. Et, parce qu'il le savait, il a de bonne heure conformé sa vie à ce
haut idéal; et, j'oserai le dire, ceux qui l'ont regretté pour lui n'ont en vérité compris ni l'élévation do sa pensée, ni la grandeur de son renoncement.
Ils ont également ignoré ce qu'il y avait en lui de sensibilité profonde, comme aussi bien, Messieurs, en tant d'ironistes, qui ne se servent guère de leur ironie que comme d'une défense ou d'une sauvegarde contre la curiosité banale et l'indiscrétion hostile. C'est ce que l'on voit bien, môme dans ses romans, où, sous l'ironie de la forme, on sent circuler et courir, pour ainsi parler, tant de pitié, tant d'indulgence et tant de réelle bonté. C'est ce que l'on vit mieux encore quand le malheur l'atteignit! 11 se sentit comme désemparé quand, après avoir fait tout ce qu'il était possible humainement de faire pour la disputer à la mort, il perdit la femme de cœur, l'épouse attentive et vigilante qui hii avait pendant tant d'années assuré la tranquillité de son prodigieux labeur. Et à cette perte irréparable quand vint s'ajouter, il y a quelques mois, quelques jours à peine, la perte d'un fils qui était son orgueil et sa joie, son cœur acheva de se briser ; et c'est alors qu'on put bien dire qu'il crut sa « destinée manquée ». Pardonnez-moi, Messieurs, d'insister sur ces tristes détails. Ils achèvent de peindre l'homme et de vous le montrer tel qu'il fut, sensible et bon,
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géïK'i-pux ol loiulrc. Ils me raniônonl au (lol)iil de ce discours. Ils feront entendre à ceux (jui n'ont pas connu Vicier Ghcrbulie/ ce que nous regrettons de lui : ralliimce en lui du jtius rare talent et de la plus complète humanité. Ils expliqueront et ils excuseront ce que j'ai cru pouvoir mettre de personnel et d'intime dans ces quelques paroles d'amical adieu.
Car le nom de Victor Cherbulie/ est sans doute assuré de survivre, et sa place est déjà marquée dans l'histoire de la littérature française. Aucun écrivain n'écrira l'histoire de notre temps sans en demander la chronique à Valbert, et ce ne sont pas seulement des idées qu'il lui empruntera, ce sera souvent aussi la forme (|u"il leur a donnée. Ses romans, contemporains de ceux de Feuillet, marqueront, avec eux, mais autremeut qu'eux, par d'autres qualités et d'autres nouveautés, une époque de l'art. Quelques-uns d'entre eux s'inscriront au nombre des chefs-d'œuvre de notre prose. On dira, en les relisant, que personne avant Cherbuliez n'a fait entrer dans le cadre des fictions romanesques plus d'esprit, ni autant d'idées. Mais tout ce que l'on a dit, et tout ce que l'on pourrait dire, et (ont ce que diront le critique ou l'historien de l'avenir, j'ai pensé qu'on me pardonnerait de l'avoir indiqué seulement, ou même de ne l'avoir pas dit, si j'avais réussi, dans
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ces quelques mots, à faire passer, avant l'hommaee de mon admiration, celui de ma reconnaissance et de mon affection pour Victor Cherbuliez. C'est ce que nous devons d'abord à ceux que nous avons connus. La postérité donne des rangs et juge les œuvres : les contemporains seuls sont capables do dire quel homme, — de quelle valeur, morale ou sociale, et digne de quels regrets ou de quels souvenirs, — il y avait dans un auteur.
SUK LES
a3 novembre 1899
Messieurs,
Ce que le sage M. de Montyon, en instituant ces prix (le vertu que nous distribuons tous les ans, a fait assurément de plus inattendu, — pour ne pas dire de plus paradoxal, — mais aussi de plus spirituel, n'est-ce pas, quand on y pense, de nous charger de les décerner? Car nous n'y avions en apparence aucun titre; et on ne nous demande point en général à nous-mêmes d'être « vertueux », mais seulement de n'être pas «vicieux », magis extra vitia quam in virtutibus. Par profession et par choix, nous ne nous connaissons guère, — on peut du moins le croire, ou le craindre, — qu'en vertus de parade, en vertus voyantes, et, pour ainsi parler, en vertus oratoires : j'entends celles dont la célébration s'adapte tout naturellement au cadre de l'oraison funèbre et de l'éloge académique. Oui : nous savons nous louer entre nous et trouver des termes heureux pour caractériser une vie y consacrée tout entière au culte des