DISCOURS POUR LA CLÔTURE ANNUELLE
l)oiiit dans leurs articles; — et tout considéré, je pense qu'ils font bien.
Un autre de vos orateurs m'a fail un r('[)n)clie plus t;rave : c'est celui (jui m'a reproché davoirdit quelque part, — et en eflet je l'ai dit, — que, par rapport au protestantisme, l'une des supériorités du catliolicisme était «d'être un gouvernement». Avons-nous donc|)erdu, Messieurs, jusqu'au sens de ce mot de « gouvernement» ? et comment, dans un temps oij l'un des maux dont nous sou lirons sans doute le plus est i'ahsenccîde « gouvernement ». comment se peut-il qu'on nous reproche de concevoir le catholicisme d'une façon étroite et tyrannique, si nous disons qu'il est un « gouvernement » ? Car j'y persiste et j'y insiste. Oui, Messieurs, la force et la grandeur du catholicisme, c'est que l'ensemble des vérités religieuses et morales qui le constituent y dépend constamment d'une autorité suprême, à laquelle seule il appartient d'éclaircir ce que ces vérités peuvent avoir quelquefois d'obscur ou d'indéterminé dans leur forme. Défendre donc ces vérités contre les assauts du dehors ou contre les fausses interprétations du dedans; en lixer la formule, obliger ceux qui les méconnaissent à en recevoir le véritable sens, ou, s'ils s'y refusent, à se séparer du corps de la catholicité ; les maintenir intégralement contre ceux qui essaient de les adoucir, ou, comme on dit aujourd'hui, de les
« minimiser»; les faire, d'un bout du monde à l'autre bout, régner, briller, rayonner du môme tranquille et pur éclat; les animer de cette force intérieure qui en étend la propagation et les conséquences au-delà de tout ce que les fidèles en pouvaient espérer, c'est encore ce qui appartient à cette autorité suprême, gardienne vigilante et indéfectible de l'unité catholique. Et, s'il lui appartient enfin dedéciderdans quelle mesure ces vérités, éternellement immuables, peuvent cependant s'adapter à des circonstances changeantes, par quel côté d'elles-mêmes, inaperçu jusqu'alors ou demeuré dans l'ombre, Messieurs, n'est-ce pas là « gouverner » dans le vrai sens, dans le sens le plus noble du mot? et me suis-je trompé en admirant le catholicisme d'être un «gouvernement)»? Ici, Messieurs, vous le voyez, la querelle, si c'en est une, dépasse de beaucoup ce que l'on appelle une question « personnelle », et ma défense ou mon apologie me conduirait promptement, si je voulais la ])oursuivre, à l'examen des plus graves problèmes. Trouvez bon, cependant, que j'y arrive par un autre chemin; et, pour y entrer, que je commence par vous féliciter, etaussipar vous remercier, — non plus seulement en mon nom, mais, je ci'ois pouvoir le dire, au nom de tous ceux qui vous ont entendus, — des choses excellentes, intéressantes, et amusantes que vous venez de nous dire.
200 Disr.oiHs l'oiiu i.A ci-ormi'; annuelle
<)iii,(Mi NOUS (Moiilanl, Messieurs, j'élais énierveillt' (le ce i\uv vous ave/ louclié de questions (laiLs vos Con/rrr/nrs ; ci j'admii'ais la curiosité d'esprit, l'étendue d'informations, l'ardeur de passion aussi que vous y apporte/-. Il faut avoir d(>s opinions et il laat savoir les soutenir. Nul exercice n'est aujourd'luii plus utile ni ne vous prépare mieux à la vie qui sera la votre. Mais m'en voudrezvous de mêler à l'éloge une légère critique, une critique de vieux ])rolesseur, ami de l'ordre et de la discipline, mais une critique utile, à mon avis, et d'où résulterait plus d'une conséquence? Est-ce que vous ne touchez pas à beaucoup de questions à la fois, dont le lien entre elles vous échappe, si même il existe toujours ? Et quelques-unes de ces questions, toujours intéressantes, ne sontelles pas peut-être moins « actuelles », moins vivantes ([u'historiques, je ne veux j)as dire que scolasliques ? Je me demandais si vous n'en pourriez pas traiter d'autres? Et, en y songeant, il m'en venait à l'esprit quatre ou cinq dont je voudrais essayer, oh ! très sommairement, de vous indiquer l'importance et surtout les liaisons. 11 y a, Messieui's, pour parler comme les philosophes, quatre ou cinq concppls qui sont, à mon avis, comme le support ou l'aliment de la vie de l'esprit en notre temps. Les mots qui les désignent sont pour ainsi dire le fond de notre langue. Il n'est
personne de nous qui ne les emploie tous les jours, a toute heure, dans presque toutes les discussions qui s'élèvent. Mais ce qu'ils enveloppent, c'est ce qui est moins clair; ce qu'ils contiennent exactement, c'est ce que l'on n'a pas encore déterminé; et combien de questions en dépendent, si c'est ce que l'on ne sait pas encore très bien, c'est pour vous, Messieurs, et pour nous tous, ce que je voudrais vous voir examiner.
Tel est, par exemple, le concept de Race. Vous savez certainement que, depuis Augustin Thierry, s'il en est d'autres, il n'en est guère que l'on ait mis de notre temps à plus d'usages et fait servir à l'édification de plus de théories. De quelle question, en ce siècle, n'a-t-on pas fait une question de « Race » ! et quel abus n'en ont pas fait, je ne dis pas seulement la critique générale, mais l'histoire môme et la politique ! L'idée de Race représente la réaction du réalisme historique contre la philosophie idéaliste du siècle dernier; et peut-être vous rappelez-vous la forme que lui a donnée J. de Maistre, quand ila dit dans ses Considérations : « J'ai vu des Français, des Anglais, des Chinois, des Russes, des Persans, mais je n'ai jamais rencontré l'homme. » Eh bien, Messieurs, qu'esl-ce donc qu'une « Race », et croirons-nous ou non qu'il y ait vraiment diverses*' Races » d'hommes ?Sinous l'admettons, quelle est la nature des différences qui les dis-
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lint;ii<Mil on <|iii Ic-^ S(''|t;ir(Mil ? Soiil-cllcs irn'diiclil)h^s ou iiiiomiiiuiiicablcs ? (( On ne Itlancliira jamais lin nègre », dit un coninniri proverbe;: cela signilie-l-il (jue le nègre nous est inlV'ricur ? Existel-il des « Races » destinées à la servitude et des « Races » destinées à la doMiination ? Ouel enseignement l'histoire nous donne-t-elie à cet égard? Quoi qu'il en soit de l'origine des « Races » et de leur ])reniière formation, les diiïérences qui les séparaient se sont-elles, au cours de l'histoire, aggravées ou atténuées, accusées ou effacées, consolidées ou dissipées ? L'humanité semble-t-elle tendre vers une différenciation croissante? Son développement va-t-il de l'homogène à l'hétérogène ? ou au contraire le mouvement s'opère-t-il vers l'unité? Mais au point de vue de la morale, à quoi devons-nous nous efforcer ? Lorsque nous nous nous trouvons en contact avec d'autres races, devons-nous nous mélanger à elles, — comme aussi bien nous l'avons fait, dans presque tous nos essais de colonisation, — ou au contraire, à la 'manière anglaise, devons-nous les tenir à l'écart de nous? Leur imposerons-nous nos lois, nos préjugés au besoin; ou nous soumettrons-nous aux leurs; ou tâcherons-nous de fondre ces diversités dans une unité d'autant moins caractérisée qu'elle sera plus complexe? Si toutes ces questions ne sont pas ce qu'il est permis d'appeler des questions
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vivantes, ou même palpitantes, convenez, Messieurs, qu'alors il n'y en a pas; et certes, celui-là ne nous rendrait pas à l'heure actuelle un médiocre service ni ne serait une intelligence ordinaire, je ne dis pas qui les résoudrait, non ! mais seulement qui en verrait, qui en déterminerait, qui en préciserait les rapports et les liaisons.
En voici d'autres, et d'une plus grande importance encore. Si nous en voulions croire les conclusions d'une certaine ethnographie, rien ne serait plus caractéristique des grandes « Races » d'hommes qui se sont partagé jusqu'ici l'histoire et le monde que leur façon d'entendre et de pratiquer la Religion. C'est la théorie qui résume une parole célèbre de Renan : <( Le désert est monothéiste. » Que pensons-nous. Messieurs, de cette parole ? Qu'en penserons-nous? Que croirons-nous qu'il y ait de contenu dans ce concept de Religion ?
Quis prinuia? ... La « Religion » est-elle une invention des hommes ? ou la révélation de Dieu môme? Est-il vrai qu'elle n'ait répondu dans l'histoire qu'à un besoin passager de notre nature? ou tait-elle au contraire partie de la définition même de notre espèce? pouvons-nous, quand nous le voudrions, anéantir en nous le besoin de croire? et, si nous y réussissions, quel avantage en résulterait-il? C'est ici la question du rapport de lareli-
ilO DlSCOritS l'OL'Il LA CLÔTl UK ANNUELLE
t;i«M) avec la(i\ ilisalioii : d, C()iir()nn(''in('iiL (à l^Uyiii(>l()L;i<' (!ii iDol , >' la Ht'li^ioii » iTcsl-elle pas le lien (If la soi'iclc' dos lioiimics? Les soci('t('S liiimaiiK.'S dans l'hisloin» sonl plus unies par leurs croyunccs même (jue par leurs intérêts; et quelle n'est pas, Messieurs, la signilicaliou {\i^ rc plu-nomène ! Mais, si cela nous explique Tuniversalité du phénonumc religieux, pourquoi les manifestations en sontelles si diverses? Pour(|uoi tant d'idoles, et d'oii sont venues tant (rcri'eiirs ? Dm milieu de ces eon- Iradictions une vérité ne se dégage-t-elle pas, qui s'impose? Et ceux-là mômes qui n'avouent pas la « divinité )) du christianisme, ne sont-ils pas obligés d'en reconnaître non seulement la supériorité, mais encore Viuticité? Toutes les comparaisons qu'on en a voulu faire avec d'autres (( Religions », comme le bouddhisme, n'ont-elles pas tourné à la confusion de ceux qui les tentaient? et contre la vertu sociale du christianisme, je veux dire contre l'espèce de rénovation perpétuelle, que lui a dû, que lui doit tous les jours l'humanité, à quoi ont finalement abouti même les subtilités de l'exégèse et les raisonnements de l'encyclopédisme? Revenant alors à notre point de départ, existe-t-il, peut-on citer une morale qui ne soit une laïcisation du plus pur d'une «Religion»? ou, de quelque nom qu'on les nomme, peut-on concevoir une force, un principe, un < facteur »
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qui ait rivalisé dans l'histoire avec l'action sociale de la « Religion» ?ou qui puisse la remplacer un jour? Si l'on ôtait la « Religion », quel serait l'avenir de la société? quel serait le sens de la vie? ou comment nous empêcherions-nous de tomber d'une chute inévitable au plus profond du pessimisme le plus désespéré ? Sont-ce encore là, Messieurs, des questions de cabinet, si je puis ainsi dire, sont-ce là des question mortes, ou si ce sont des questions vivantes? et en quel temps, je vous le demande, se sont-elles trouvées posées d'une manière plus tragique ou plus inquiétante qu'aujourd'hui?
La Science, a-t-on prétendu, suppléera la Religion chancelante ! Autre question, qui vaut sans doute, elle aussi, la peine d'être examinée. Mais avant tout, et pour y répondre, ne nous demanderons-nous pas ce que c'est que la Science? S'il n'y a pas, en effet, de mot dont on fasse plus d'emploi, j'ose bien dire, Messieurs, qu'il n'y en a pas de plus mal, de plus imparfaitement défini, dont les acceptions soient plus diverses, presque contradictoires, dépendent davantage de celui qui s'en sert, et du genre de discussion dans laquelle il en use. Qu'est-ce que donc que la Science? et de la question posée en ces termes, ne voyez-vous pas, Messieurs, combien et aussitôt il s'en engendre d'autres ?
212 DISCOUKS POUIl LA CLÙIT'HK ANNUELLH
Ihii, qu'cisl-co ([in^ l;i Scifiicc? et comniiMil le (.'oncept LM1 a-l-il lui mrnic évolué? A quels caractères se reconnaît la vérité scientilique, et l'histoire, par exemple, est-elle une « Science ? » Ne connaissons-nous pas beaucoup de choses, qui ne sont pas (le la « Scieuce » el fjuc uoiis conuaissons cependant d'une certitude entière et d'une certitude absolue? Nous savons que Condé a gaj^né la bataille de Rocroy : cela est-il de la «Science »? Nous savons (}ueGharl(>s X asiuM"(^dé à LouisXV'llI : cela en est-il davantage? Connaissance n'est pas « Science ». « Il n'y a de science que du général », a dit autrefois Aristote : cette formule n'est-elle pas trop générale et trop vague? Mais, si nous disions qu'il n'y a de « Science » que de ce qui s'est vu plusieurs fois », de ce qui se répète ou de ce qui se reproduit, cette distinction ne serait-elle pas à son tour trop étroite? Car, à ce compte, m"a-t-on fait observer, la géologie, par exemple, ne serait donc pas une science? Supposé maintenant que l'on s'accorde un jour sur la définition de la « Science », il s'agira de délimiter l'étendue de son domaine, et nous aurons à nous demander s'il n'y a pas des problèmes qui échapperont toujours à la prise de ces méthodes? Sommes-nous, ou ne sommes-nous pas, nous autres hommes, selon la forte expression de Spinoza, « comme un Empire dans un Empire »? Spinoza, lui, ne l'a pas cru,
mais Pascal Fa pensé, et, des deux, le vrai savant c'était Pascal. Mais, si quelque chose de nous échappe aux prisesde la « Science », oii doivent donc en ce cas s'arrêter ses revendications ? La « Science » a-t-elle le droit de s'ériger en maîtresse de la vie humanie, en institutrice de la morale, en règle ou en loi de la conduite? Elle est une force, mais d'autres forces ne sont-elles pas aussi indispensables qu'elle à l'équilibre de l'individu et des sociétés ? Existe-t-il une commune mesure entre elles et ces autres forces? La religion, par exemple, ou l'art doivent-ils s'en remettre à elle de la direction, de l'orientation, du gouvernement d'eux-mêmes? Autant de questions. Messieurs, dont il serait aussi difficile de nier Y actualité que l'étroite liaison avec toutes les autres questions que je vous ai déjà indiquées, questions vivantes, elles aussi, questions capitales, et questions, me direz-vous peut-être, que nous ne rt'soudrons pas? Je n'en sais rien ! Mais questions en tout cas qu'il faut s'être posées, questions dont on pourrait dire que chacun de nos actes implique une solution; et
— n'importe que d'autres l'acceptent toute faite!
— nous avons le droit d'y regarder de plus près, et, si nous en avons le droit, j'ajouterai que quiconque s'etTorce de penser en a vraiment le devoir.
Faisons un pas de plus. Voilà tantôt deux cent cinquante ou trois cents ans que, par l'intermé-
21 i DISCOURS porn i,a r.i.ATiRE annuelle
iliiiiro (le la Science, nue idée nouvelle est entrée dans le monde : c'est Tidée do Progrès. Les Anciens, vous le savez, n'en avaient pas même le pressentiment ; et leur « âge d'or» était dans le passé :
^■Etas 2)are7itum^ pejor avis, tdiil Nosneguiore.s, mox dnlriros Progeniem viliosiorem
C'est la Science, ]\lessionrs,et la Science presque seule, — avec son accroissement de vérités nouvelles s'ajoutant aux vérités anciennes, — qui a triomphé de ce genre de pessimisme ; et c'est donc d'elle qu'est sortie l'idée de Progrès. Vous savez le prestige que cette idée a exerc(', qu'elle exerce encore sur les imaginations.
En quoi consiste le Progrès? Valons-nous vraiment mieux que ceux qui nous ont précédés dans la vie? et nos fils vaudront-ils mieux (jue nous? C'est, Messieurs, une grande et redoutable question. Nous nous agitons et tout change d'âge en âge, mais ce changement s'opère-t-il en mieux ; toujours en mieux, jamais en pis? et notre agitation nous porte-t-elle toujours et nécessairement en avant? Ne reculons-nous pas quelquefois? ce qui est aussi une manière de se mouvoir ; et les histoires ne sont-elles pas, pour ainsi dire, pleines de ruines? Vous vous rappelez en quels termes Bossuet nous a représenté ce fracas des
DE LA CONFÉRENCE SAINT-PAUL 21 o
anciens empires s'ecroulauL les uns snr les autres ! et les apoloi;istes eux-mêmes de l'idée de « Progrès » ne sonl-ils pas ceux qui nous ont peint le plus vivement la civilisation gréco-romaine s'abîmant et sombrant dans l'obscurantisme du moyen âge? Si l'on admet qu'il soit continu dans sa ligne — après la torche la chandelle, et après la chandelle la bougie, et après la bougie le quinquet, et après le quinquet la lampe, et après l'huile le gaz, et après le gaz Télectricité ou l'acétylène, — le « Progrès» est-il total? Si tout progresse ensemble, et du même pas, les positions respectives des choses en sont-elles changées ; et alors n'est-ce pas comme si rien ne progressait? Quant on ne voyagera plus qu'en chemins de fer et en bateaux à vapeur, de plus grands espaces en seront assurément parcourus dans un moindre temps, mais la mesure du temps , elle aussi, n'aura-t-elle pas changé ? et à quoi cela nous avancera-t-il ? Est-ce un « Progrès » que d'avoir besoin, pour éprouver la même somme de plaisir, d'un quantum d'exci- ^-ation de plus en plus considérable ? Les inconvénients du « Progrès » n'en compensent-ils pas les bienfaits? Les blés de l'Amérique ou de l'Inde apportés dans nos ports d'Europe, ou des vêtements dont le bon marché a déjà pour contre-coup la rapidité de leur usure, est-ce une rançon de la misère physiologique et de la corruption morale engendrées
2lfi DISCOri'.S l'OL'U I.A CI.ÙTIÎUK ANMKLLR
par le rt'i^inic niaïuii'acliirier? Le seul « Progrès » digne île ce iu)iii ne serail-il pas le progrès moral, et où en sonmies-noiis de ce genre de Progrès? Vous le voyez, Messieurs, c'est au cœur même du problème économique el social que ces questions nous l'ont pt-nétrer! Elles sont d'autant plus vivantes, ei, — je réj)ète le mot avec plus de conliance encore que toulà l'heure, — elles sont d'autuni [)lus palpitantes qu'elles sont plus douloureuses; et nous ne manqu(>rions qu'à un devoir envers nousmêmes si nous ne nous interrogions pas sur le contenu du concept de Science, mais si nous ne nous posions pas la question de savoir quel est le contenu de celui de Progrès, nous manquerions vraiment à un devoir envers l'humanité.
C'est ce qui m'amène à vous indiquer une autre et dernière série de problèmes ou de questions, qui sont les problèmes relatifs au concept de (( Démocratie ». Et en effet, Messieurs, si le caractère le plus certain de la « Démocratie » est de tendre à la croissante égalité des conditions humaines, ai-je besoin d'en dire davantage pour vous en montrer le rapport avec les questions relatives au Progrès, à la Science, à la Religion et à la Race? Tout cela se tient ou se commande; toutes ces idées s'impliquent, s'enchevêtrent les unes dans les autres ; et qui de nous en débrouillera l'inextricable écheveau ? Il nous y faut travailler.
cependant; nous essaierions en vain de nous soustraire à cette obligation; elle nous «tient à la gorge»; et, sans doute, c'est une de nos grandes misères, mais c'est une nécessité de la nature et de vie, que, n'ayant pas en nous de quoi résoudre ces problèmes, il nous faut pourtant les trancher, si nous voulons agir. Tâchons du moins de le taire en connaissance de cause.
On a dit de la Démocratie, — c'est Tocqueville, je crois, — que son progrès à travers les âges était le fait le plus caractéristique et le plus continu de l'histoire du monde. L'observation estelle fondée? Et, en ce cas, si la «démocratie» n'est pas, comme la Monarchie ou l'Aristocratie, une forme de Gouvernement, mais quelque chose de plus profond, de situé plus profondément, de lié plus intimement à la structure même de la Société, les questions qui s'y rapportent ne relèvent-elles pas moins de la politique proprement dite que la sociologie? L'observation de Tocqueville a de bien autres conséquences, qui n'intéressent pas seulement la méthode, mais la vie quotidienne des peuples. Car, par quel moyen ce progrès continu de la « Démocratie " s'opère-t-il? et quelle en est la vraie nature? Est-ce que, si la « Démocratie » tend constamment à égaliser les conditions des hommes, l'inégalité n'a pas cependant une fonction sociale? Est-ce que, si les
218 nisr.oiir<s pouii la clotuue annuelt-e
Mci/h'iirs soiil loiijoiii's el jK'cossairemcat les moins nombreux, le prot!;i'ès de la <( Démocrulie » ne ris(nie [);is (raboiilir ;i lu ruine dc^ loules les parties supi'rieures de la civilisation? A moins peut-être que nous ne nous trompions sur ce (jue nous appelons « les parties supérieures de la civilisation »? et ([u'elh^s ne soient (|ue le nom pompeux sous lequel des minorités déguisent leur avidité de jouissances? Quelle est encore la voie la plus sûre de contribuer au pi-ogrès de la « Démocratie »? Et devons-î!ous y contribuer, ou ;iu contraire nous efforcer de le ralentir et de l'enrayc^r? Au nom de quel principe, dans l'intérêt de qui? C'est ce que personne encore n'a su nous dire avec exactitude, ni si ce progrès était décidément favorable ou nuisible au progrès de l'idée de liberté, ni si le terme en était le déchaînement de l'individualisme ou l'asservissement de l'individu sous la loi du collectivisme, ni quel en est le rapport avec les idées de Science ou de Religion. Avouons-le, Messieurs, qu'il n'y a pas aujourd'hui de questions plus pressantes, à l'occasion desquelles, sur lesquelles il nous soit à tous j)lus nécessaire de prendre parti ! Et croirons-nous qu'un seul homme y puisse réussir à lui seul? Non ! mais il faut tous à la fois nous y mettre ; et, s'il est une œuvre qui demande le concours de toutes les bonnes volontés, c'est celle-ci...
Mais je m'arrête, et ce programme est sans doute assez vaste. J'ai tâché de vous montrer ce qu'il avait à'actuel^ et j'espère que vous l'avez vu. Si vous ne mettiez à l'étude qu'une seule de ces questions, vous y trouveriez de quoi remplir (les années entières de vos Conférences et de quoi satisfaire toute votre ardeur de curiosité. A'ous y trouveriez surtout, Messieurs, de quoi rétablir avec les Idées Générales ce commerce et cette familiarité qui, depuis vingt-cinq ou trente ans, ne sont pas ce qui nous manque le moins, dans la l'rance telle qu'on nous l'a faite. La spécialisation prématurée des études, la division du travail, les préoccupations de la « lutte pour l'existence », ont ('levé entre les hommes des barrières plus hautes et plus infranchissables, des cloisons plus impénétrables et, si je l'ose dire, plus « étanches » qu'aucunes de celles qui aient jamais séparé les esprits. Nous nous servons des mêmes mots, mais nous y attachons des idées différentes. On ne s'entend qu'à la condition de ne pas s'expliquer. Et tout cela. Messieurs, se résume au dédain des idées générales, lequel ne serait rien de moins, si vous ne réagissiez, que l'affaiblissement général de la faculté de penser, et j'ajoute : la diminution de l'influence de la France dans le monde. Notre littérature nationale, depuis qu'elle se connaît, a développé des idées générales; et, sans doute,
■220 niscorus poih la ni.ôrrnK annukllr
il laut l)i(Mi (|Uo colle tciHUiiicc lui ronroi'inc iioii siHiicinent à r(>spril IVaiK^ais, mais à la iialure iiiriiic (lo Tospril luiiiiain, |)iiis(|ii(', si nous clierciioz los raisons de la fortune de noire lanj^iie, de notre littérature, et de nos idf'es, xous n'eu iroiivere/ pas de plus certaine.
Il est vi"ai (ju'on nr sait pas toujours ce que c'est qu'une Idée Générale, et j'ai connu des gens qui feignaient de l'ignorer, ou, — ce (jui est bien plus dangereux, — j'en ai connu qui les confondaient avec ce que Ton pourrait appeler les idées communes ou banales. Notez, à ce proj)os, que je ne méprise point les idées banales ou communes^ et, au contraire, je crois qu'il n'y a rien de plus prétentieux ou de plus vain (}ue de se propos(?r d'être <( original». Le paradoxe est toujours facile à soutenir; ce sont les idées communes o\\ banales dont il est diflicile et int(U'essant de trouver la justiiication et de lixer le vrai sens, de |)i'éciser la portée. Mais les Idées Générales ne sont pas les Idées banales. On atti'ibue, Messieuj's, à un grand et illuslre savant, c'était Glande Bernard, un mot spirituel et profond. Comme un de ses élèves lui soumettait une monographie, très bien faite, à ce que l'on conte, et très détaillée, de je ne sais quel njollus(|ue ou quel crustacé : « Voilà qui va bien, lui disait le maître, mais de tout ce travail, qui est excellent d'ailleurs, dites-moi, que resterait-il,
mon ami, si par hasard ce mollusque n'existait pas? » Vous entendez ce qu'il voulait dire. Il ne trouvait rien dans ce travail qui en dépassât les limites ; cette savante « monographie » n'avait de rapport qu'avec elle-même; et tout enfin s'y trouvait de ce qui devait y être, excepté des Idées Générales. Ce qui revient à dire, Messieurs, qu'une idée générale, c'est une idée qui résume, ou, selon le langage des logiciens, qui « subsume » un grand nombre d'idées moins générales, lesquelles sont déjà l'expression portative de toute une série d'observations ou d'expériences. Comparons-les, si vous voulez, aux « lois de ^la nature ». aux lois de la physique ou de la physiologie. Ces lois sont l'expression de ce qu'il y a d'identique, d'immuable donc ou de permanent, dans un grand nombre de faits analogues ou semblables au fond, mais dont les circonstances masquent et déguisent' parfois l'identité. Il en est ainsi des Idées Générales. On ne les forme point à l'aventure, ni, pour ainsi parler, de son fond. Elles reposent toujours sur des faits, ou, encore, elles ne sont ellesmêmes que ces « faits » longuement, patiemment, consciencieusement observés, dépouillés de ce que chacun d'eux pouvait avoir de « circonstanciel », réduits à ce qu'ils ont de plus caractéristique d'euxmêmes et exprimés dans une formule qui ne les dépasse qu'en ce qu'on y voit la nature du rap-
222 DISCOURS POUn 1-A CLÔTURE ANNUELLF-:
[)ort (juils souruMuicnl avoc (l'aiilros faits. Qu'y a-L-il de plus naliirol. de plus légitime, de plus scientifique? et, par liasanl, si l'on vous ol)jectc que li}s (/énofHÔrortcnls <,uv lesquels une idée j.';('iiérale se l'onde sont souvent impa?'/'aits, vous répondrez, Messieurs, deux choses : premièrement, que pour établir la Loi de toute une catégorie de faits il suflit d'en observi^r un seul, à la condition de savoir observer ; et, secondement, (jue Ion voit aussi tous les jours, en physique ou en physiologie, pour quelques lois qui dcmcunMit, d'autres lois qui cessent d'en être.
Au surplus, vous le savez bien ; et je prêche des convertis. Ce sont des Idées Générales que vous discutez dans vos Conférences, les rapports que nous venons d'entendre en font foi, et môme vous n'avez fondé vos Conférences que pour échanger entre vous des Idées Générales. C'est ce que j'en trouve de plus utile, et c'est ce que je crois que l'on ne saurait trop encourager. Les nécessités de la vie, qui vous prendront bientôt, qui peut-être ont déjà pris quelques-uns d'entre vous, se chargeront de vous spécialiser. Il sera temps alors, quoi que vous fassiez, de vous enfermer ou de vous confiner dans les bornes de votre profession, quand les exigences de la réalité vous en feront un devoir. Mais, en attendant, ne vous pressez pas d'être professeurs, avocats ou méde-
oins. Croyez d'ailleurs qu'en toute profession cVst un içrand a,vantage que d'enter, pour ainsi dire, sa spécialité sur un fonds étendu de culture générale. Et je vous en prie, jeunes gens, dans votre intérêt comme dans le nôtre, ne soyez pas impatients, comme on Test trop aujourd'hui, de voir se rétrécir, s'abaisser et s'obscurcir les vastes et lointains horizons de la vingtième année.