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DISCOURS POUR LA SÉANCE ANNUELLE

DU

11 mars 1900

Messieurs,

Si nous étions en des temps ordinaires, je me reprocherais, en prenant la parole, d'interrompre ou de gâter votre plaisir; je remercierais, — en votre nom, je pense, comme au mien, — les excellents artistes que nous venons d'entendre ; j'exprimerais toute ma reconnaissance à ceux qui mont fait le grand honneur de m'inviter à présider cette imposante séance ; et ensuite, et tout de suite, je me tairais, et j'irais m'asseoir. Que pourrai s-je en effet vous dire de vous, et du cercle des Francs-Bourgeois, ou de l'Institut des Frères des écoles chrétiennes, qu'à cette même place, depuis trente ans,nevous aient dit et redit des voix plus éloquentes et plus autoriséesque la mienne? Mais, précisément, vous le savez, nous ne vivons pas eu des temps ordinaires. La paix n'est qu'apparente ; les divisions sont profondes ; l'unité des volontés est rompue. Tout est obscur autour de nous; l'horizon est chargé de nuages; et

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jamais nous uavons eu plus de raisons de murmurer les vers du grand poMe :

Ali! (Icinain, c'est la jurande chose, De (juoi demain sera-l-il fait?

i/homme aujourd'hui sème la cause, Demain Dieu fait mûrir l'effel!

Ilélas ! depuis loni;leinps nous n'avons rien « semé » dont nous soyons imi)alients de voir répanouissement ou la lloraison ; et, des effets qui mûrissent, nous n'attendons malheureusement rien de bon.

Est-ce pourtant une raison de perdre courage? Tout au contraire, Messieurs, et, si c'en est une de combattre, c'en est une avant tout de nous compter, de nous rapprocher, de nous unir i)liis étroitement ; c'en est une de chercher, dans ces glorieuses traditions dont on vous parlait tout à l'heure, des directions que rien n'a remplacées ; et, puisque j'en crois voir de salutaires dans l'histoire de ce grand Institut des Frères des écoles chrétiennes, il ne vous semblera pas inopportun, je l'espère, il vous semblera même naturel et obligé que j'essaie de dire, — oh ! très brièvement, très insuffisamment, — ce que j'admire et ce que j'aime avec vous en vos maîtres.

C'est donc en premierlieu le caraciève pop u/n Ire ou social de leur œuvre, et, en elfet, n'est-ce pas

eux qui se sont avisés les premiers, il y a de cela deux cents ans, qu'une sociét*^ bien réglée n'est tenue plus étroitement d'aucun autre devoir que de celui de répandre et de faire pénétrer partout le bienfait de l'instruction? Ce qui n'était avant eux réservé qu'à une petite élite, les compagnons et les fils du bienheureux de La Salle ont voulu que les plus humbles en pussent également profiter. Et, en vérité, Messieurs, mettant à part quelques exceptions, si personne de nous, ici présents, n'a sans doute besoin de remonter bien haut dans sa modeste généalogie pour y retrouver le paysan ou l'ouvrier, il n'est donc personne de nous, dans notre société moderne, qui ne doive quelque chose, directement ou indirectement, à l'œuvre des Frères des écoles chrétiennes. N'ayons pas peur des mots, et ne nous soucions que de les bien définir : je ne connais pas d'œuvre plus démocratique que celle des Frères des écoles chrétiennes ; et d'abord, vous et moi, c'est, n'est-ce pas? ce que nous en aimons.

Car, s'il y a une fausse démocratie, qui ne consiste qu'à poursuivre la chimère d'une impossible et dangereuse égalité des conditions, il y en a un autre, et une vraie. C'est celle qui consiste à nous rappeler sans cesse, tous tant que nous sommes, au souvenir de notre origine commune ; c'est celle qui consiste à étendre et à resserrer

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los lions (lo la solidarilo (|iii nous lie; et, comnK» la gouLlc d'eau (jui du fond des océans vient étinceler un jour à la crôto écumante des vagues, c'est celle qui consisie à favoriser, dans les sociétés humaines, la })erp(Huelle ascension des hunjhles vers les sommets et vers la lumière. Qui, mieux ((ue vous, mes très chers Frères, a pressenti l'avènement de cette démocratie, et qui, |)lus que vous, y a contrihué? Votre œuvre est là pour nous répondre, je veux dire vos élèves, et, [)artout où vous avez passé, la transformation qu'ont opérée vos écoles.

J'en dirai la grande raison, qui est qu'en aucun temps, ni sous aucun prétexte, vous n'avez séparé ni disjoint les deux choses inséparahles : l'instruction et l'éducation. Ce n'est pas la science seulemont que vous avez développée chez vos élèves, mais vous vous êtes attachés d'abord à former les consciences. Des savants, s'il se peut, mais d'abord des hommes, d'honnêtes gens, des hommes de cœur! Et quand les passions de l'heure présente seront quelque jour apaisées, il faudra bien qu'on y revienne, à cette primauté de l'éducation morale et religieuse; et déjà, si ce n'était un reste de respect humain, que de gens ne demanderaient pas mieux que d'y revenir! J'ai raconté quelque part l'histoire de ce haut fonctionnaire de l'instruction publique, qui, ne sachant plus très bien

ce qu'il devait penser de son œuvre, convoqua quelques amis chez lui pour les inviter à chercher le moyen, sans effaroucher le conseil municipal et les Chamhres, de réintroduire le nomme Dieu dans les écoles : on ne trouva naturellement rien ! Dans les écoles comme partout, le « nommé Dieu » ne saurait être remplacé que par lui-même. Soyez remerciés, mes très chers Frères, et soyez-le par ma voix, — au nom de tant de gens qui pensent comme moi, mais qui ne l'osent pas dire, — soyez remerciés de n'avoir jamais séparé l'instruction de l'éducation, ni l'éducation de la religion, qui en est et qui en sera toujours la seule base et la seule garantie !

Car cette préoccupation vous a-t-elle empêchés de donner tous vos soins, toute votre ardeur, tout votre dévouement aux progrès de l'instruction? Non; et encore ici, c'est vous que je retrouve, vous et vos idées, vos méthodes et vous, à l'origine de tant de choses que nous croyons avoir inventées. Animés de l'esprit démocratique et social que je disais tout à l'heure, c'est vous qui avez posé le principe de la gratuité de l'enseignement. Que dis-je ! Vous avez lutté pour le maintenir contre plus d'un Gouvernement ou plus d'une politique ; et où doncai-je lu le récit de la résistance qu'il vous a fallu faire au ministre qui voulait vous obliger à percevoir, pour légère qu'elle fût, une rétribution

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ilo la faniille di' vds élî'vcs? Vous jivoz ti'iomplK' depuis lors; mais nous avons hicn le droit do rappeler à vos adxcrsaiics (juc voire {^l'MnM'osil»' a précédé el sans doute inspiré la liMir!

Et les cours d'adultes? et les cours du soir? et tous ces moyens, tous ces s(>cours, toutes ces leçons poiu' pi'olonger cl ronliniier l'école au-delà, des limites que lui impose tro|) souvent Tohlii;ation de vivre ? Qu'est-ce doue que ces (euvrcs post-scolairfs dont on fait depuis quel({U(» temps si grand hruit? cl rextension universitaire? et ces «universités populaires »? Une « université pojuilaire »! Mais vous en êtes une, vous, messieurs du cercle des PVancs-Bourgeois, et, si je m'en rapporte à ce qiu' j'entendais tout à l'heiii'e, vous en êtes même une où ragr('al)le et l'utile se mêlent. Et aussi bien, Messieurs, pour donner à ces œuvres posi-scolaires le développement ([u'elles comportent, il ne suffit ni de l'argent ni du temps que nous y pouvons dépenser, nous, liommes du dehors, qui avons autre chose à faire, qui ne pouvons vous donner en quelque sorte que nos loisirs, qui avons d'autres devoirs à remplir ! mais il y faut un dévouement comme celui de vos vénérables maîtres; il y faut, pour donner à ces œuvres la consécration de la durée, non seulement des individus, mais un corps, un grand corps qui entasse l'objet de son activité ; et depuis deux cents ans

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rinstilut des écoles chrétiennes a été ce grand corps.

C'est aussi lui qui le premier a conçu Tidée et déterminé la constitution de ce qu'on appelle l'enseignement moderne... Mais ici, Messieurs, permettez-moi de faire une réserve. Je suis, et j'en ai dit plus de vingt fois mes raisons, je suis et je serai toujours grand partisan des humanités. Je suis de ceux qui croient qu'il y aura toujours, pour des Français, une vertu singulière et unique dans l'éducation latine. C'est aux sources latines qu'il nous faudra, je le crois, nous retremper toujours. Mais je ne méconnais point pour cela les conditions nouvelles que la vie nous a faites en ce siècle; je ne m'en plains même pas, ce qui serait d'ailleurs parfaitement inutile ; et je dis, en tout cas, puisque c'est de l'histoire, que tout ce que l'on a fait depuis vingt-cinq ou trente ans, pour donner à l'enseignement, tant secondaire que primaire, un caractère plus pratique, pour l'adapter à ces conditions nouvelles de vie, on n'a fait que l'emprunter aux Frères des Ecoles chrétiennes.

C'est ce qui me permet de m'engager, un moment, dans un autre ordre de considérations. 11 y a deux cents ans que le bienheureux de la Salle a fondé l'Institut des Frères des Ecoles chrétiennes, et, de dix ou douze qu'ils étaient alors, ils sont aujourd'hui quinze ou vingt mille, qui rem-

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plissent, vous le savez, lunivors, ol, dont la robe n'est pas moins respectée au C.inada qu'en l^^rance, et à Singapour qu'au (Jaire. Telle est la fécondité de presque toutes les (euvres qu(^ le xvii" siècle a vues naître, et, à ai propos, je me suis souvent demandé si nous en ('lions assez fiers. Pour moi, quand je songe, — ^^ ]^' ne vous parle, vous l'entendez bien, qu'au point de vue catholique ou chrétien, — quand je songe donc que ce grand siècle a été le siècle de saint l'rançois de Saies et de BéruUe, de Pascal et de Bossuet, d'Arnauld et de Nicole, de Fénelon et de Bourdaloue, de Mabillon et de Monlfaucon, de Thomassin et de Petau, de JNlalebranche et de Massillon, de tant d'autres encore qui sont la gloire de l'Eglise de France et l'éternel honneur du nom français; quand je songe que ce même siècle a été non seulement le siècle ([ui a vu naître votre Institut, mes très chers Frères, mais les savantes congrégations de l'Oratoire et de Saint-Sulpice, mais celles des Lazaristes et des Missions étrangères, mais celles des religieuses de la Visitation et des Filles de Saint- Vincent de Paul, et j'en oublie sans doute; quand je songe qu'il a été le siècle de M"'' de Chantai et de M""" Acarie, de la mère Agnès et de M"" de Miramion, de l'abbé de Rancé et du bienheureux de la Salle, oui, je me demande si nous en sommes assez fiers ; et en vérité, je ne sais si je me fais

illusion, mais pour trouver un ternie de comparaison, je remonte le cours des siècles, et je ne trouve où m'arrèter qu'aux âges glorieux, aux âges héroïques du christianisme, aux siècles de Chrysostome et d'Augustin. Pardonnez-moi de me répéter, mais sans doute, c'est encore une des choses que j'ai voulu dire en disant que « le catholicisme c'est la France, et la France c'est le catholicisme ».

Eh hien, Messieurs, si quelqu'un des contemporains du bienheureux de la Salle ou de saint Vincent de Paul reparaissait aujourd'hui parmi nous, il serait sans doute étonné, d'abord vos costumes et mon habit le surprendraient, mais il reconnaîtrait tout de suite votre robe, mes très chers Frères, pour l'avoir vue circuler dans les rues du Paris de son temps, de même que dans nos hôpitaux il reconnaîtrait la cornette de nos Filles de Saint- Vincent de Paul. Il reconnaîtrait que, les uns et les autres, vous êtes également demeurés fidèles à l'esprit de votre institution. Ce sont les mêmes statuts qui vous régissent toujours, et ce sont les mômes vœux que vous contractez, et c'est le môme objet, toujours, oiî vous tendez. S'il y regardait de plus près, il s'émerveillerait alors, et à bon droit, de la souplesse de ces l'ègles qu'on croirait si rigides, et, sans cesser d'être elles-mêmes, il admirerait comment tant de changements sur-

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venus depuis deux ceuls ans les ont toujours trouvées assez larges pour s'y accommoder. Vous êtes anciens et vous ôles modernes. Vous date/ du Icuips de Louis XIV (^l vous êtes du notre. Vous avez précédé dans la voie du progrès ceux (jui se considèrent comme les précurseurs et les hérauts du xx^ siècle. VA de là, Messieurs, je veux, en terminant, tirer une dernière leçon.

Jeunes gens, (|ui demain entrerez dans la vie, et vous, enfants, dont Tintelligence commence à s'ouvrir aux bruits du dehors, on vous dira, comme à nous, qu'entre le progrès de la civilisation ou de la science moderne et les enseignements de la religion il y a non seulement opposition ou contradiction, mais discordance môme et incompatibilité. N'en croyez rien! Vous avez fait un peu de géométrie. Quand le rayon d'un cercle augmente, sa courbe ou sa circonterence enveloppe à mesure plus d'objets, plus divers, plus nouveaux et plus inattendus, mais le centre en est toujours le même. Vous avez fait un peu de botanique. Est-ce que ce n'est pas la loi du chêne que de sortir du gland, et si profondément qu'il enfonce ses racines enterre, ou si haut qu'il élève sa tête vers les cieux, est-ce que le rapport n'est pas toujours le même entre l'arbre magnifique et l'humblo germe d'où il est sorti? Vous avez fait un peu de physique, un peu d'histoire, un peu de philosophie. Est-ce que notre

puissance a diminué sur la nature, à mesure que les lois nous en étaient mieux connues, et bien loin d'empocher ou d'entraver le proj^^rès, est-ce qu'au contraire nous ne l'avons pas vu qui naissait, pour ainsi parler, de notre soumission à ces lois? C'est ainsi que le progrès religieux se développe sous la souveraineté du dogme immuable, identique en tout temps à lui-même, et que l'autorité de la tradition ne le gène pas, mais le favorise. Le dogme est aujourd'hui ce qu'il était hier, et il sera demain ce qu'il est aujourd'hui. C'est l'humanité qui vit et c'est le monde qui change. L'un des termes du rapport passe, mais il y en a toujours un qui demeure. Tenons-le donc ])our assuré! Ne nous ellVayons pas des assauts qu'on lui donne : il Y résistera dans l'avenir comme il y a résisté dans le passé. Et j'ai taché, Messieurs, de vous le montrer : puisque, dans le temps où nous sommes, la libre-pensée n'a rien trouvé ni rien imaginé de mieux que de laïciier les idées chrétiennes, — et que c'est même en quoi consiste a peu près tout son progrès, — opposons-lui cette autre formule, et, à notre tour, proposons-nous de catholiciser tous les progrès de la civilisation et de la pensée modernes. Nous le pouvons, si nous le voulons!

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