AU DISCOURS DE RÉCEPTION
DE
21 juin 1900
Monsieur,
N'est-ce pas une chose vraiment admirable, — et tout à la gloire de notre commune modestie, — qu'aucun de nous, en prenant place dans cette Compagnie, ne se fasse honneur à lui-même des suffrages qui l'y ont appelé? Non! Messieurs, disons-nous tous, ou presque tous, non, ce n'est pas moi que vous avez élu, c'est le fils de mon père; c'est lélève de mon maître; c'est l'ami de monami; et, puisque nous le disons, assurément nous le pensons! Vous n'avez pas voulu, Monsieur, vous singulariser en vous dérobant à l'usage ; et vous avez pensé, vous êtes convaincu que l'Académie française, en vous choisissant pour succéder au brillant auteur du Monde où roti s'ennuie^ ne s'est préoccupée que de donnera Edouard Pailleron cette satisfaction suprême d'être aujourd'hui loué par l'un de ses plus chers amis. Et, sans doute, si vous vous y obstinez, je ne disconviendrai point qu'il y ait eu quelque chose de cela dans les inten-
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lions de rAcadrmic! Qiinnd rAcadomie fVuiKjaiso, qui ne regarde pas (|uel(juefois à remplacer un historien par un poêle, ou un nialhémalicien par un évêque, ofl're, comme aujourd'hui, le fauteuil d'un auteur dramatique à un auteur dramatique, elle en a ses raisons. VA c'est bien vous, Monsieur, qu'elle a choisi en vous, vous d'abord, et pour vous-même, je crois pouvoir vous en rendre certain; mais (die est heureuse aussi qunn nom qui, pendant tant d*ann(^es, comme celui dT^douard Pailleron, a été pour elle une parure, soit célébré d'une manière et avec un éclat dignes de lui ; — et d'elle.
C'est ce que vous venez de faire. Si je puis me vanter d'avoir moi-même un peu connu notre regretté confrère, et si j'ai bien apprécié ce qu'il y avait d'ironiquement défensif dans son attitude accoutumée, vous venez de faire de lui l'éloge non seulement le plus spirituel et le plus pénétrant, — je dirais volontiers le plus aigu, — mais encore l'éloge qu'il eût le mieux aimé, pour la liberté de jugement qui s'y mêle à la iidélité de votre souvenir et à la sincérité de votre émotion. Vous ne nous avez pas révélé Pailleron: son théâtre y suffisait! et, à vrai dire, nul n'a guère su de lui que ce qu'il en a bien voulu laisser passer dans son théâtre. Il était un peu mystérieux. Mais vous nous avez admirablement défini l'originalité
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de son œuvre. Vous nous avez admirablement fait voir ce qu'il y a eu de conscience professionnelle, d'ingéniosité, d'invention et d'art dans le maniement adroit de cesmoyens dramali([uesdont Pailleron lui-même, avec une feinte insouciance et un peu d'inquiétude, ne craignait pas quelquefois de nous dénoncer rartifice. Il excellait ainsi à dérouter la critique, en la prévenant; et, d'une objection qu'il prévoyait, il se faisait, en habile bomme, un élément de succès. Vous nous avez encore monti'é ce qu'il y avait de signification lointaine, et, par conséquent, de raisons de durée, dans son œuvre. 11 avait, vous nous l'avez dit, des instincts de propriétaire, et, tous les conservateurs ne sont pas des propriétaires, mais, sans que l'on en devine exactement le motif, la plupart des propriétaires sont des conservateurs. L'œuvre de Pailleron, dans sa forme légère, fut certainement une œuvre de « conservation sociale «.Aussibien la comédie, la ^raie comédie, celle qui fait rire, la comédie d'Aristophane et de Molière, n'a-t-elle pas toujours été conservatrice? On s'y est plus d'une fois trompé. C'est une autre comédie, celle de Dumas fils et de Diderot, la comédie dramatique, la comédie oij l'on pleure, qui est volontiers réformatrice ou révolutionnaire ; et à ce propos, il est fâcheux que, pour désigner deux espèces si difTérentes, — la Dame aux Camélias et le Monde
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où l'on s'enn/ficy le Père de Famillr (>| /es lù'nnncs saraiifrs, — nous ne disposions, on Ixiti IVaiiçais, (|M(' (Inn stMil iiidl. l'iilin, .Monsiciif, sous lo rire élincelanl de lu comédie de Paillenm. vous n'avez pas omis d"indi(jiier, sans y insister, (oui ce (juil y avait de sensibilité réelle, d'émolion, de délicatesse; et j'aime à ré[)('Lei* ce que vous nous av(>z si bien dit de la gràc(> pudique de ses jeunes lilles, u dout les bras candides l'ont llotlersur son œuvre comme une lon^me écbarpe blanche ». Ne serais-je pas l»ien imprudent (b- vouloir ajouter quelque chose à cette analyse si précise de l'œuvre, à ce portrait si vivant de notre heureux confrère? J'en serais aussi très embarrassé ! Non, en vérité, l'Académie ne s'est pas trompée en vous choisissant pour lui retracer la physionomi»' d'Kdouard Pailleron ; et personne, mieux ([iie vous, n'eût pu répondre à notre intention.
C'est peut-être que vous avez, parmi beaucoup de difi'érences, plus d'un trait en commun avec votre prédécesseur, et notamment celui-ci, de n'avoir jamais livré de vous-même, à vos lecteurs, que vos écrits. La discrétion faisait le fond du caractère de Pailleron; et sa plaisanterie, toujours mordante, souvent un peu dure, n'était qu'une manière d'éloigner la familiarité. On pouvait être son ami ; iln'avait point de « camarades » ! C'cdait le plus galant homme du monde, mais il n'avait
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rien, tel du moins que je le revois, de ce qu'on appelle un « bon garçon ». Si vous lui ressemblez en ce point, souiïrez, Monsieur, que je vous en félicite! et permettez-moi, quoique je l'aie dit bien souvent, de saisir, en vous souhaitant votre bienvenue parmi nous, Toccasion de le redire encore : je ne sache rien de plus déplaisant, en littérature, — et ailleurs, — ni rien de moins littéraire, ni vraiment, en un certain sens, rien de plus immoral, que cette manie qu'on a de se prodiguer, de s'étaler soi-même en ses écrits, comme si l'on se llattaitde conquérir à sa personne une admiration, ou une sympathie, que l'on a donc grand' peur de ne pouvoir éveiller par ses idées, retenir par ses oeuvres, et satisfaire par son talent. Dieu nous préserve des Montreiirs! c'est le nom, vous vous le rappelez, qu'un grand poète leur a donné. Edouard Pailieron, vous avez eu raison de le faire observer, poussa l'horreur de ce cabotinagejusqu'au point de n'avoir pas écrit, — pour expliquer, je ne dis pas Edouard Pailieron, mais son œuvre, — une seule Préface! Vous partagez, Monsieur, cette aristocratique et salutaire horreur. Vous estimez que nos écrits n'engagent pas notre personne à nos lecteurs. J'ai lu de vous des Dédicaces, et je m'honore d'avoir des raisons très particulières d'en garder la mémoire. Mais vous n'avez, non plus que Pailieron, jamais perpétré de Préfaces. Après tout, on n'en
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fait fii'iière que pour s'y uiirer soi-môm(\ cl, (|m;ui(I on se trouve « bien », pour inviter le public ;i prendre sa part de lacompUiisancequo loiisiuspire. Aussi, Monsieur, n'abusci ai-jc pas aujourdbui de la facilite qui m'en serait oll'erte, et je ne vous conterai point ce (^uc vous savez beaucoup mieux que moi : voire l)iograpbie, votre jeunesse et vos origines. \'ous clcs lu'' en 1857 : ce iTest jias un(î raison pour que je cherche à débrouiller bi « ])sychob)gie » de l'année 1857. Vous êtes Parisien : ce n'est pas une raison |)our que je m'attarde à faire la monographie du Parisien; — si d'ailleurs il était possible de la faire, et qu'il n'y eût pas presque autant de Parisiens que d'individus. Je vous plaindrais plutôt, ou je vous querellerais de n'être pas assez provincial ! Vous êtes, je crois, de bonne famille bourgeoise : ce n'est pas une raison. Monsieur, pour qne je vousinllige une dissertation sur l'esprit bourgeois dans le roman ou au théâtre. Vous avez fait vos études an lycée Condorcet, qui s'appelait en ce temps-là Bonaparte : vous m'excuserez de ne vous parler ni de vos professeurs, ni de vos camarades, ni même de Bonaparte ou de Condorcet. N'êtes-vous pas aussi presque docteur en droit? Et ne fûtes-vous pas secrétaire d'ambassade? Le beau prétexte à rechercher ce que les savantes intrigues de rAnnalure et de Peints par eux-mêmes \v'A\\\?>^^ni de connaissance des mystères
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de u la carrière », et, peut-être, ce que roii retrouverait de traces de vos études juridiques dans les Te/iailles ou dans la Loi de l'homme ! Quoi encore? Faites-vous, par hasard, de la bicyclette, ou préférez-vous raulomobile? Toutes ces questions, et d'autres semblables, nont été, je pense, inventées qu'en haine du talent. Tandis que nous nous elTorçons ainsi, ou que nous avons l'air de nous eiïorcer de le rattacher à ses origines, nous ne négligeons que de lui rendre justice, et, tout en feignant de l'analyser dans ses prétendues causes, nous nous dispensons de l'admirer. Et cela est fort i)on, quand l'admiration ne sait pas où se prendre, ni la justice oii se fixer. Quand un écrivain ressemble à tout le monde, il faut bien, dans le portrait qu'on en donne, faire entrer tout le monde. Mais quand il ne ressemble décidément, comme vous, qu'à lui-même, c'est alors son originalité d'écrivain qu'il faut essayer de préciser; c'est son individualité qu'il est intéressant de mettre en lumière ; et, n'y duss<'-je réussir qu'à demi, j ai la contiance que vous ne m'en voudrez point, mais vous me saurez gré. Monsieur, d'y avoir ingénument tâché.
« Toutes ses idées surprennent d'abord, car on dirait qu'elles commencent au point où s'arrête la banalité des idées habituelles, et l'on est d'autant plus entraîné à prendre ses manièi'es de voir
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qu't'lles scniMeiil (MMiliiiuor et prolonger notro pciisoo pltitnl qu'ollo ne nous on dérangoraionl: on no nous <Mi (h'Ioiiriioraionl.. » Songioz-vons à vous. Monsieur, sans lo savoir ou sans vous on être aporou, quand, clans nu de vos romans, vous caracléi-isioz on cos lormes l'un de vos personnages? et, coninio il nous arrive on songeant, vous représentiez-vous ainsi la l'orme d'es{)rit que vous eussiez souhaité que Ton recounùt lui vous? Ce qui du moins est bien sur, c'est (juo je ne puis trouver d'expi-essions qui vous conviennent mieux. Roman ou théâtre, il n'y a rien, mais absolument rien, de « banal » dans votre œuvre; il n'y a rien même d'assez banal; et ce qu'on serait tenté d'y reprendre, ou d'y critiquer, n'y procède peut-être (juo do ce dédain do la « banalité ». Non pas du tout (jue vous ignoriez le pouvoir de la banalité, — j'onlends son pouvoir légitime, — et la valeur (\v ce (jue vous appelez les idées habituelles. Idées habituelles, idées communes ! Nous ne vivons que d'idées communes, d'idées banales ; et, vous ne l'ignorez pas, lo ])lus ingénieux paradoxe tire au moins la moitié do son prix de ce qu'il y a de vérité danslo lieu commun auquel il s'oppose. On ne le goûterait pas sans cola? La saveuron serait trop amère I 11 laiil qu'on l'édulcore d'un peu de banalité ! Mais ce que vous savez encore mieux, c'est que les idées pou habituelles.
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les idées neuves et originales, sont presque toujours extrêmement voisines des autres... En fait, elles les « continuent », ainsi que vous disiez, ou elles les « prolongent » ; et de « neuves » qu'elles étaient en naissant, c'est même ainsi qu'elles deviennent à leur tour « habituelles ». Le progrès scientifique et intellectuel ne consiste peut-être qu'à transformer en vérités courantes et banales des idées qui furent, à leur heure, originales, téméraires et blasphématoires.
Jeune encore, et presque à vos débuts, dans votre premier ouvrage, Diogène le chien ^ qui remonte a 1882, comme dans les « Nouvelles » dont le recueil compose votre Alpe homicide, c'est donc, Monsieur, ce que vous vous êtes proposé de faire : commencer d'observer au point oîi s'arrêtait la banalité des observations ordinaires ; essayer de voir plus loin et plus profondément qu'on ne regardait autour de vous; et obliger le lecteur à vous suivre. Le naturalisme régnait alors chez nous : et le naturalisme, c'était certainement autre chose, — les Dickens et les Georges Eliot, les Tourguenetf et les Tolstoï auraient dû nous l'apprendre, — mais, en France et dans l'école française, c'était avant tout l'imitation de la vie « dans sa nullité crasse et dans sa platitude nauséeuse » ces expressions ne sont plus de vous, ni de moi ! Votre goût un peu dédaigneux n'a pu se conten-
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lor de celle observation [)lus carica lu l'aie encore ([lie sommaire. Vous avez compris (\\}o l'imilalion lie la vie ne saurail nous intéresser (lu'à la condilidii d'en (Mre une ex[)lieali(m , on pour le moins nne inler])rélalion. Laissant là les « modèles » el les théories des « cliers mailres », vous vous êtes |)roposé d'aller directement aux choses. Et c'est dès ce lemj)s-là, ([u'ajjrèsavoir commencé d'écrire comme on écrivait autour de vous, il vous a paru nécessaire, pour faire un pas de plus, de vous lormer un style qui ne fût bien qu'à vous.
On vous l'a quel(|uefois reproché. El franchement, Monsieur, je ne puis le nier, on a besoin quelquefois d'un peu d'attention pour vous lire; el. comme on l'a fort bien dit, nous ne ferons jamais que raltenlion ne soit toujours une chose ])énible ! 11 n'y a pas moyen de vous lire à la volée, du bout de l'œil, si j'ose ainsi parler. Vous êtes un auteur diflicile; et, pour vousgoûler, il nous faut nous donner un peu de la peine que vousavezprise pour nous. Mais vous pouvez du moins répondre, et on a déjà répondu pour vous, ce que répondait à un semblable reproche l'écrivain subtil et exquis dont vos romans, — je ne dis pas voire théàlre, — m'ont rappelé si souvent la manière : « L'homme qui pense beaucoup, écrivait Marivaux, approfondit les sujets qu'il traite; il les pénètre; il y remarque des choses d'une extrême finesse, que
tout le monde sentini quand il les aura dites, mais qui de tout temps n'ont été remarquées ([ue de très peu de gens ; et il ne pourra les exprimer que par un assemblage et d'idées et de mots très rarement vus ensemble, » N'est-ce pas là le secret de ce que vous avez mis de recherche ou di^» préciositi' dans votre façon de dire? 11 vous a semblé, comme à Fauteur de Marianne et du Pai/san Pam'rnu, que la langue usuelle, la langue ordinaire, celle du discours et de la conversation, n'exprimait rien que d'un peu court ou d'un peu gros, et rien surtout qui ne fût d'une observation facile et trop superficielle. « Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour », voilà qui est sans doute aisé à dire ; ce Molière sait toujours prendre sou avantage! Mais voulons-nous exprimer des choses plus intérieures ou plus cachées, nous n'y réussissons ni avec les mots, ni avec les tours de l'usage commun. Pour pénétrer un peu profondément dans l'intimité des cœurs, il nous faut nous servir d'un acier dont la trempe soit plus rare et la pointe plus délicate. On n'anatomise pas le fin réseau du système nerveux avec un sabre d'ordonnance. C'est ce que vous avez si bien vu, et c'est ce que l'on voit si bien, dans quelques-uns de vos premiers récits: les Yeux Bleus et les Yeux Verts, rinccninn et rExoi'cisée.
Autant que des romans, ce sont en elTet là de
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savanios rhuh's de pysolioloi^io niorl)i(lo, et, mieux que pas uu de vos conLempoi'aius, vous av(»/ apen^u, Monsieur, ce que la connaissance de la pathologie des sentiments projetait de vive iunii(''re sui' la régula ri l(' de leur dfHelopiieuu^ut : on n'entend pas grand'cliose aux phéuonièues dont on n'a pas étudié les « perturbations ». C'est pourquoi, cinq ou six ans durant, votre curiosité, indillérenle en apparence aux choses de la vie quotidienne, s'est attachée tout entière à ces phénomènes inquiétants dont le gros mot de «Folie», s'il les enveloppe tous, n'en définit cependant aucun. Qu'est-ce que la folie? Plût à l)ieu que, comme le pensait, de tous nos philosophes, le j)lus optimiste, le bon sens fût« la chose du monde la mieux partagée »; et à la v('rilé, lui-même, notre René Descartes, n'en était pas la preuve, avec ses visions et ses bizarreries, de l'équité de ce partage! Mais, au contraire, il y a plus de fous que l'on ne le croit, ou encore, nous ne délirons pas tous de la môme folie; et qu'y a-t-il de plus intéressant, de plus instructif, de plus troublant aussi, que de considérer, à ce sujet, en combien de manières un homme peut différer d'un autre homme, et tous les deux de l'homme normal des psychologues et des statisticiens ? Qui nous dira d'ailleurs si ce que nous nommons de ce nom de folie, — pour avoir fait plus vite, et nous dispenser d'y re-
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garder déplus près, — ne serait [)as tout simplement une plus grande irritabilité de la libre nerveuse; une regrettable facilité de sentir plus vivement, d'être ému plus à fond, de percevoir des nuances plus fines; un don, et un don fatal, de discerner et d'appréhender dans les choses une complexité qui échappe cà des sens plus obtus? Telles sont justement quelques-unes des questions qu'avec cette témérité ferme et froide qui vous appartient vous abordiez dans votre Inconnu ; et, s'il ne m'est pas défendu de mêler un souvenir personnel a ce que je voudrais dire de ce curieux roman, c'est justement aussi ce qui me séduisit, voilà tantôt quinze ans, quand j'eus le grand plaisir d'en lire ,1e manuscrit. C'est un terrible métier. Monsieur, que de lire des manuscrits; mais il a ses compensations.
J'avais déjà goûté, dans quelques-uns de vos récits, qu'Edouard Pailleron m'avait signalés, — dans fAlpf hoinicide ou dans le Secret du glacier inférieur, — un art très personnel de noter et de rendre ce qu'il peut y avoir de surprise, de mystère et de frisson dans les choses les plus simples; je l'avais retrouvé dans les Yeux bleus et les Yeux verts; il reparaissait encore dans r Inconnu ; et, je l'avoue, ni HotTmann, ni EdgardPoë, ni ceNathaniel Hawlhorne, — dont le nom môme nous semble évadé de quelque conte fantastique, — ne m'en avaient donné l'impression à un plus haut degré.
300 UKPONSE AE DlSCOrUS l)K HKC.El'TION
Je mo ra|»|)(>II(' siirliMil iiiic l»ii^<', iiiio scùne élrange ol i)iiis.saiil(', où se iiianilcslail loiilc la portée psyc'hologi([iie et, d<''jiV la ma lu ri li' de voire jciiiic laleiil. \ Olre J/ko/ui/i \ieiil de loiiiin'i' on élai de catalepsie; ou le croit mort; et, tandis (liraulour de son cadavre présumé toute sa maison s'empresse, — femme, valets, servantes, et jus([u'au chien i\\\ logis, — lui, continue de voir, et d'entendre, et de sentir : je veux dire, d'odorer encore. Cependant, et en observation des rites consacrés, voici qu'une main pieuse j)rocède, pour commencer, à lui lei-mer les yeux ; et quelques instants après, une autre main, jetant un voile épais sur ce masque immobile, intercepte et lui enlève ce qui siégeait encore de vie dans son odorat; et voici qu'une troisième, en l'embobelinaut d'une mentonnière, supprime enfin la dernièi'e, l'intermillente et tremblottante communication (jue l'oreille inquiète entretenait encore avec le monde extérieur. Supj)Osition bizarre! dira peutêtre ici quelque savanl ; imagination folle de poète ou de romancier! Je le veux bien! mais imagination qui donne, en tout cas, à rêver; et supposition dont ou ne peut s'empêcher de suivre les conséquences. Car, savons-nous seulement ce que c'est que mourir? comment on meurt? combien de temps quelque chose de ce qui fut nous survit à la mort apparente? Et puis. Monsieur, et
ainsi que vous le dites vous-même, avec cette ironie un peu hautaine que nous allons retrouver dans \oive Ar?fiatiire et dans Peints par eux-mêmes , quand cette supposition ne nous insinuerait que de traiter moins légèrement nos morts, ne serait-ce pas déjà quelque chose? « Hommes, qui avez organisé froidement la pompe des funérailles, comment n'avez-vous pas réfléchi aux parcelles d'àme et de sentiment que pouvaient conserver les morts, ni aux ménagements qu'elles méritent, tandis qu'elles vont s'atténuant jusqu'à la dernière poussière du dernier ossement. »
On ne fit pas à votre Inconnu l'accueil qu'il méritait : je dois le dire. Notre public n'aime pas Ijeaucoup ces histoires de fous, comme s'il en redoutait le choc pour la fragilité de son bon sens; ou, plutôt, parce qu'elles lui imposent l'obligation de réfléchir, de s'interroger sur lui-même et de mesurer la faiblesse de cette raison dont nous sommes si hers. Mais vous n'aviez pas perdu votre temps; et on dut en convenir, et on en convint unanimement, quand parut Peints par euxmêmes, votre chef-d'œuvre peut-être, à mon sens, et, sous la parfaite convenance de la forme, un des romans les plus audacieux qu'on ait écrits depuis vingt-cinq ans.
Audacieux! Ce mot et ses synonymes reviennent souvent dans mon discours ; ils y reviendront