‹ Discours académiquesChapitre 5 sur 31 · Lamennais · texte numérisé non relu

Lamennais

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dos aulrcs lioninies, l'arlislc ou le savaiil sont tonus envers la S(3ciété d'un devoir plus étroit. Dépositaires, ou, si je l'ose ainsi dire, consignalaires de la science et de l'art, ils ne peuvent pas les détourner de leur destination naturelle, qui est de libérer riiomnie des tyrannies de la nature ou d'étendre et de fortifier les liens de la solidal'ilé qui nous lie. I^]l quiconque l'i^^uore ou le méconnaîl, il |)eut hien être un peinti'e ou un poète habile et savant, un profond pliilolog-ue ou un chimiste illustre, que sais-je encore? mais croyez, mes amis, qu'il n'est pas un grand esprit, ni une âme généreuse, — ni peut-être seulement un homme.

Si nous nous devons à nos contemporains, ai-je besoin d'ajouter maintenant que nous ne nous devons pas moins à ceux qui viendront après nous? et malheureusement, c'est ce que l'on oublie trop souvent de nos jours. Où en serions-nous cependant si nos pères, uniquement préoccupés de la culture de leur Moi, n'avaient hypothéqué, pour ainsi dire, à l'avenir le meilleur de leur intelligence et de leur activité ? « Souviens-toi, écrivait une mère à son lils, que, depuis le commencement du monde, ceux qui n'ont travaillé que pour leur propre renommée ou leur propre ambition sont des hommes qui ont fait un emploi coupable de leurs grandes qualités. Ceux qui n'ont

songé qu'à leurs plaisirs sont des brutes. » Retenons, mes amis, ces fortes paroles, et formonsnous-en comme une règle de la vie. Quel est le père qui ne travaille pas à écarter du chemin de ses enfants les obstacles contre lesquels il a failli se briser lui-même, et dont le rêve ne soit, en leur rendant la tâche plus facile, de la leur rendre en même temps plus noble, plus dégagée de la matière, plus conforme à sa destination?

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage,

disait le vieillard de la fable ; et, en effet, qui sème un gland, il le sait bien, ce n'est pas lui qui verra le chêne s'épanouir un jour dans l'orgueil de sa frondaison ! Ainsi nous faut-il user de l'intelligence et de la science, pour contribuer a leur propre progrès, non à notre fortune, et — sans nous llatter d'espérances qui ne sauraient convenir à la médiocrité de notre nature — pour épargner à ceux qui nous suivront quelques-unes de nos épreuves, de nos erreurs ou de nos fautes. Les générations passent, mais l'humanité demeure, ou plutôt c'est à elle qu'appartient la réalité de l'existence, et nous ne vivons, à vrai dire, que pour en assurer la continuité.

Quand vous l'aurez bien compris, mes amis, vous aurez triomphé de cette indillerence que j'entends

DISC.Ollî.S l>K()NONCÉ LK 31 .Hll.LET 1894

jjnrlois i-cproclicr à l;i joiinossc conleinporaine. Dans le désarroi dos doctrines cl dans la confusion des idées, vous ne savez, dit-on, où vous jtrendro, à qui croire, ni à quoi; — et je suis sur que l'on vous calomnie! (^cux-lù seuls manquent de loi qui se sont enfermés en eux-mêmes, et le scepticisme n'est en ell'et que Taboutissement logique de l'égoïsme intellectuel. On finit inévitablement par ne plus croire à rien, quand on s'est fait un jeu d'abord, puis un vice de ne croire qu'en soi. Vous ne seriez pas de votre âge si vous en étiez déjà là. Mais que croirez-vous? Car enfin, ni nous ne croyons comme nous le voulons, ni nous ne croyons ce que nous voulons, mais seulement ce que nous pouvons! Je réponds que c'est ce qui n'est pas prouvé : que notre foi ne soit pas dans notre dépendance; et peut-être sommes-nous les maîtres de notre croyance dans la mesure exacte oîi nous le sommes de notre volonté. Ainsi du moins l'ont pensé un Pascal ou un Kant. Mais, si nous n'avions pas le courage de les suivre, qui donc a décidé qu'en cessant d'exprimer l'adhésion du fidèle aux enseignements de la religion, les mots de croyance et de foi, comme une écorce creuse, se videraient brusquement de toute espèce de sens et de vertu ? Ce qu'à Dieu ne plaise ! Quand nous ne croirions plus ni à la religion, ni à la philosophie, ni même à la science, il reste-

rait encore que, n'ayant en notre puissance ni le commencement, ni le terme de notre existence, nous serions toujours obligés de croire à quelque chose qui nous dépasse. Nous sommes environnés de mystère, et, au-dedans même de nous, rien ne se passe qui s'explique de soi. Qu'est-ce que la vie? qu'est-ce que la mort? Nous ne le savons pas, nous ne le saurons jamais ; et c'en est assez pour nous assurer que, notre existence n'ayant pas en elle sa raison d'être, ou son sens, n'y saurait donc avoir ni son objet, ni sa fin, ni sa règle. Cette métaphysique vous paraît-elle cependant trop haute, ou trop douteuse, ou trop arbitraire encore? Contentons-nous donc, en ce cas, des certitudes que nous donne l'histoire, et, si d'autres hommes nous ont précédés, si d'autres hommes nous suivront ; si toute une part de nous-mêmes n'est en nous que l'héritage d'un long passé ; si nous n'existons que dans la société; si chacun de nous a besoin pour développer sa personnalité du secours ou du concours de tous les autres hommes ; si nous sentons confusément l'avenir se préparer en nous, que faut-il davantage? Puisqu'il n'en faut pas plus pour nous révéler en nous autre chose que nous-mêmes, il n'en faut pas plus pour nous arracher au culte de nous-mêmes; et hœc est Victoria, quse viîicii mundiim, fides nostra. La véritable foi, celle qui vaincra l'égoïsme et qui nous com-

DlSCOl'RS PUONONCK I.I^ 'M M'WA.V.T IHOl

miiniqiiera la fièvre généreuse de l'action, c'est la foi (Je l'individu dans les destinées de respôce; et (|iioi que les sc'ei)tiques en disent, n'est-il pas vrai (pie ici pass(' nous est ici garant de l'avenij'? Car ils n'ont pas eu d'autre loi, les grands peuples qui remplissent l'histoire, ni tant de grands hommes (jui demeurent les héros de l'humanité! Ce ne sont pas leurs dieux, ce n'est pas leur Bacchus ou leur Aphrodite, ce n'est point Apollon ni Minerve qui ont instruit les (irccs « à regarder leur famille comme une partie d'un plus grand corps, qui était le corps de l'Etat », ou « la patrie, comme une mère commune, à qui ils appartenaient plus encore qu'à leurs parents*; » et, au contraire, vous le savez, le plus sage de leurs philosophes est celui qu'ils ont fait ou laissé périr comme en étant le plus impie. Ce ne sont pas leurs dieux qui ont guidé les Romains à la conquête du monde, ni qui leur ont dicté leurs codes; mais, du fond de leur Italie, pour étendre invinciblement la domination de leurs armes jusqu'aux extrémités de l'univers connu, ils n'ont pas eu besoin d'une autre foi que celle qu'ils avaient mise dans la grandeur de leurs destinées. Quels autres exemples vous rappellerai-je encore? Celui de la Révolution française, dont on a si bien dit

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