‹ Discours académiquesChapitre 7 sur 31 · A ANCENIS · texte numérisé non relu

A ANCENIS

2 septembre 1894

Messieurs,

Si j'ai d'abord accepté, avec empressement et avec reconnaissance, de venir ici, dans son pays natal, célébrer avec vous la mémoire du poète mélancolique et charmant des Regrets, j'en ai eu, ■ — sans parler du plaisir de répondre à l'honneur que vous me faisiez, — bien des raisons et de plus d'une sorte, mais aucune de plus décisive ni, dans le temps où nous sommes, de plus pressante que la nécessité de défendre, pour ma modeste part, contre les attaques dont on voit qu'ils sont trop fréquemment l'objet, les érudits, les écrivains et les poètes de la Renaissance. On les a longtemps méconnus ; et peut-être vous souvient-il en quels termes rhonnète Boileau, dans son Art poétique, a parlé de Ronsard, qu'au surplus je doute, entre nous, qu'il eût jamais lu. Mais voici maintenant qu'on les accuse, en mettant le génie français à l'école de l'antiquité, de l'avoir détourné de ses voies prétendues nationales. S'ils n'ont pas eux-

niSCOLRS POl R L INArOl'RATION DE LA STATUE

mêmes, et pour cause, rt'di^o les progrumuies de notre baccalauréat, on leur reproche, avec leur indiscrète admiralion de Virgile et d'Homère, d'en avoir inspiré les auteurs. Et il n'est pas enfin jusqu'à leur palriotisme que l'on n'incrimine obliquement, pour avoir osé préférer leurs Olive et leurs Pasithée, leurs Cassandre et leurs Hélène, aux Guibourc de nos C/icaiso/is de Gcstr et aux Yseult de nos Romans de la Table ronde. Moi qui leur en sais gré, je ne pouvais donc. Messieurs, saisir une meilleure occasion de le dire que celle que vous m'offriez ; et vous me pardonnerez, je l'espère, l'entière franchise de cet aveu. Du Bellay n'y perdra rien, si peut-être même il n'y gagne! Notre secret désir à tous n'est-il pas, en effet, d'attacher notre nom, pour l'en rendre inséparable, à quelque œuvre plus grande ou plus durable que nous? Et je ne sache pas dans l'histoire entière de notre littérature, avant le romantisme, de révolution, ou d'évolution plus considérable que celle dont l'auteur de la Défense et Illustration de la langue française a été, avec Ronsard, l'initiateur et le guide.

Je ne vous raconterai pas. Messieurs, l'histoire de votre Du Bellay; ce serait presque de l'impertinence; et vous la connaissez assurément mieux que moi. Vous savez que sa destinée fut mélancolique entre toutes, et qu'aucune de ces fées bien-

DE JOACHIM DU liELLAY 57

faisantes qui président à la naissance des élus du bonheur ne s'inclina sur son bcrcean d'enfant. Non ! en vérité, aucune étoile ce jour-là ne dansait au-dessus du château de Lire! Orphelin de père et de mère; durement ou négligemment élevé par un frère; cousin éloigné, parent pauvre de ces Du Bellay dont on vous disait tout à l'heure qu'ils ont rempli le siècle du bruit de leur nom, le sien ne lui servit qu'à rendre encore plus insupportables, plus humiliantes pour son jeune orgueil, l'étroitesse de sa fortune et la médiocrité de sa condition. C'est un lourd fardeau qu'un grand nom, quand dans l'héritage paternel on n'a pas trouvé de quoi le soutenir; et Du Bellay l'éprouva. La maladie survint alors, qui le cloua deux années entières sur un lit de douleurs ; et, lorsqu'il se releva, s'il avait pu rêver, lui aussi, comme un bon gentilhomme, de la gloire des armes, c'était fini! la surdité l'avait condamné pour toujours à se renfermer en lui-même.

C'est sur ces entrefaites qu'il rencontra Bonsard dans une hôtellerie de Poitiers. Eloigné de la diplomatie comme Du Bellay de la guerre, — par la même infirmité, — Bonsard avait à peu près le même âge; il avait les mêmes goûts; il nourrissait intérieurement la même ardeur de gloire et d'immortalité. Les deux jeunes gens se plurent. Le plus mondain ou le plus expérimenté des

58 DISCOLHS POLK L I N ACC.L'15 ATION DE LA STATIK

deux, — c'était lionsard, — ontraîiia l'aulro ; l't'iilova j)r('S(jii(>, jioui' ainsi dire; lui persuada de l'accompagnera Paris et l'introduisit dans la savante maison de Lazare de Baïf. On y étudiait passionnément le grec; et Dorai en personne, l'illustre Dorât, l'enseignait au lils de ce grand personnage. Puis, quand Dorât fut nommé principal du collège de Coqueret, ses élèves l'y suivirent et s'y internèrent avec lui pour achever leur éducation. La Pléiade était constituée; il ne lui restait plus, pour justifier tout à fait son nom, qu'à s'adjoindre encore deux ou trois asti'es de moindre importance ; et ce fut pour les provoquer en quelque sorte à luire dans le ciel de l'art que Ronsard et Du Bellay lancèrent la Défense et Illustration de la langue française, — leur « manifeste )', leur déclaration de guerre à l'école marotique, leur Préface de Cromwell.

On a dit de ce livre qu'il marquait une époque dans l'histoire de la littérature française, et on a eu raison. J'en connais les défauts, que je crois même avoir signalés quelque part : c'est un livre du xvi' siècle, etc'est un livre de jeune homme; il est confus et déclamatoire. Mais quoi! la déclamation, qui estun défautdela vingtième année, n'estelle pas souvent aussi, je ne dis pas toujours, le naïf témoignage de la sincérité de la conviction? Aucun sceptique ne déclama jamais! Et pour un

peu (le confusion qu'on remarque dans la Défense, si le bouillonnement des idées, qui voudraient sortir toutes à la fois, y obstrue le passage même qu'elles cherchent à se frayer, le dessein de l'auteur n'en est pas pour cela moins clair, ni sa triple ambition moins évidente — et moins généreuse, lia voulu fonder la critique en France; et, dès 1550, un demi-siècle avant Malherbe, cent ans avant l'auteur des Satires, aux admirations de complaisance ou de commande qu'on affectait tout autour de lui pour les « épisseries' » des poètes de cour, il a voulu substituer une manière de louange qui ne dépendit plus du goût intéressé d'un prince ou du caprice d'une jolie femme, mais de la connaissance des lois éternelles de l'art. Les générations passent, mais la beauté demeure; et on le savait peut-être avant Du Bellay, mais on lavait certainement oublié. Il a voulu autre chose encore. Passionnément épris des modèles antiques, et sentant bien que sa langue maternelle était capable de plus de grâce, et de majesté surtout, que n'en laissaient soupçonner les épigrammcs ordurières ou les épîtres prosaïques de Marot, il a voulu qu'on s'efforçât, tous ensemble, d'en égaler la gloire et la réputation dans le monde à celle du latin ou du grec. Il en a même indiqué quelques-uns des

1. C'est sous ce terme de mépris qu'il enveloppe les « rondeaux, ballades, virelais, chants royaux et chansons ».

60 DISCOURS rorn i. i.n aimuration nie i.a statik

moyoïis. I']l poMo CMifiii dans l'àme, il a vouliil tirer la porsic française de 1 "ornière oili Ton peut dire (|ue depuis ccnl cinquante ou deux cents ans elle se traînait. Car, en vérité, Messieurs, n'allez pas le dire h Gahors, mais connaissez-vous rien de moins poétique au monde que les chefs-d'œuvre du génie de Marot? S'il y a bien les Lunetles des Princes, nous sommes trop près de Nantes pour que je vous parle ici de Meschinot. Noire Du Bellay se formait de la poésie une autres ich-e, plus haute, plus noble, plus difficile à atteindre aussi, et, — pour cette raison même, pour cette raison seule, — une idée dont il faudrait encore admirer et louer la noblesse quand il n'aurait pas tout à fait réussi à la réaliser.

Mais n'y a-t-il pas réussi? Et dirons-nous, comme on l'a fait, qu'en dépit d(; son Olive et de ses Poèmes lyriques, sa Défense demeure son titre principal à l'admiration et à la reconnaissance de la postérité? Messieurs, vous savez le contraire! Il a connu ses forces; il a laissé, j'en conviens, l'ode pindarique à son ami Ronsard. 11 n'a pas abordé non plus le «long poème français », le poème épique; et je ne puis quele féliciter d'avoir abandonné VAlaric ou la Pncelle aux Scudéri et aux Chapelain de l'avenir. Il s'en est remis à l'impatient Jodelle du soin d'adapter la tragédie antique, non pas même à la scène, mais aux

exigences de Tesprit français. Et si peut-être, — car il avait l'esprit fin et subtil, — oui, s'il s'était rendu compte que ni notre langue n'était assez faite encore, assez maîtresse de toutes ses ressources ; ni la personnalité du poète assez riche, assez complexe, assez souple alors; ni l'expérience et l'analyse morale assez étendues ou assez délicates j)our suffire à ces genres plus élevés et vraiment souverains, je n'en serais pas étonné! Nous devions attendre, vous le savez, jusqu'au siècle où nous sommes pour avoir, en français, nos Pindare, je veux dire nos Hugo, nos Lamartine, nos Vigny. Mais il n'y en a pas moins de beaux sonnets dans son Olive, ce poème qu'il écrivait à l'imitation de la Délie de Maurice Scève et du Chansonnier de Pétrarque. Comme il n'était pas lui-même de complexion très amoureuse, il n'y en a pas de voluptueux ou de sensuels, tels qu'on en trouve, — et de si nombreux, et si hardis, — dans les Amours de Ronsard. Si le bon Joachim a vraiment aimé M'^* de Viole, c'est de loin, comme on aime... quand oh n'aime guère, et qu'à la beauté de celle que l'on chante on préfère l'agrément des choses ([ue l'on en dit. Mais, toujours élégants, quelquesuns des sonnets de Y Olive sont parfaitement nobles :

Si notre vie est moins qu'une journée En réternel ; si l'an qui fait le tour

02 DISCOUnS POIÎR I.'lNAL'C.rit ATION DE LA STATUE .^l

C'hassc nos jours sans espoir de retour ; Si périssable est toute chose née ;

Qu"espères-tu, mon ûme emprisonnée ?

Pourquoi te plaît l'obscur de notre jour, Si pour voler en un plus clair séjour Tu as au dos l'aile bien empennée?

Là est le bien que tout esprit désire, l.à le repos où tout le monde aspire.

Là est l'aniour, là le plaisir encore !

Là, ô mon àme, au plus haut ciel guidée,

Tu y pourras reconnaître l'idée

De la beauté qu'en ce monde j'adore.

Il faut bien le savoir, il faut le dire et le redire, I depuis que Fon faisait des vers en notre langue, > personne encore, Messieurs, n'en avait fait de semblables; et je ne crains pas d'ajouter que, depuis Du Bellay, Lamartine seul, sur le même thème, dans le môme sentiment, en a fait de plus beaux ^ N'y a-t-il pas encore de beaux cris dans les Odes :

Qui suivra la divine Muse «

Qui tant sut Achille extoller? '

Oîi est celui qui tant s'abuse Que de cuider encor voler,

Page 1