‹ Discours académiquesChapitre 8 sur 31 · Comparer Y Isolement · texte numérisé non relu

Comparer Y Isolement

Là je m'enivrerais à la source où j'aspire,

Là je retrouverais et l'espoir et l'amour, -m

Et ce bien idéal que toute âme désire, M

Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour ! 1

Où par régions inconnues Le cygne thébain, si souvent, Dessous lui regarda les nues Porté sur les ailes du vent ?

Et plus loin :

Quel siècle éteindra ta mémoire, O Boccace ? et quels durs hivers Pourront jamais sécher la gloire, Pétrarque, de les lauriers verts?...

Mais déjà, dans cette pièce qui est intitulée : lyécrire en sa langue, — et qu'il a écrite pour confirmer Tune des leçons de la Défense, — Du liellay, avec une modestie qui rhonore, s'exhorte lui-môme à rabattre quelque chose de ses premières ambitions. S'il a bien le coup d'aile et le premier essor, il a compris qu'il ne saurait planer ui très haut, ni très longtemps. La vigueur et le s(juftle lui manquent. De délicates impressions, profondément senties, et finement, spirituellement rendues : une mélancolie douce, oij parfois se mêle un peu d'amertume et de mépris des hommes et de la vie; un vif sentiment de la fragilité, de la brièveté, de l'intimité des choses, voilà, Messieurs, ce qui le caractérise, voilà son domaine, et voilà ce qui fait de ses Regrets le recueil de vers le plus personnel, — et le plus lyrique en ce

04 Disr.oriis porn i, in viniRATioN de la statue

sens — que le xvi' siècle nous ait laissr. C.\m est aussi le plus moderne, le plus voisin de nous, et Sainte-Beuve, par exemple, quand il s'apj)elait encore Jose|)h Delorme, n'aurait-il i)as pu signer celte lin de sonnet?

Je me plains à mes vers, si j'ai quelque regret.

Je me ris avec eux, je leur dis mon secret,

Comme étant de mon cœur les plus sûrs secrétaires.

Aussi ne veux-je tant les peigner et friser

Et de plus braves noms ne les veux déguiser

Que de papiers journaux ou bien de commentaires.

Plus de pindarisme ici, vous le voyez, plus de pétrarquisme ! Rien de plus simple et de plus familier. Rien qu'un homme qui se parle à luimême, et qui ne se soucie plus de nous étonner ou de se faire admirer, mais uniquement d'être sincère :

Ceux qui fout tant de plaintes N'ont pas le quart d'une vraie amitié, Et n'ont pas tant de peine la moitié, Comme leurs yeux pour nous faire pitié

Jettent de larmes feintes.

Qu'est-ce à dire, Messieurs, et que s'était-il donc passé? Reniait-il sa Df^fense? avait-il abjuré les enthousiasmes de sa jeunesse? Non; mais il avait fallu vivre, et, pour vivre, il avait accepté,

dans la maison de son puissant parent le Cardinal, on ne sait quelles fonctions qui tenaient moins du service d'un cousin que de l'assujettissement d'un premier domestique. La nécessité avait incliné son orgueil. H avait suivi le Cardinal à Rome; et, sans doute, il était trop artiste, trop (Tudit aussi, pour n'avoir pas d'abord senti la grandeur de la Ville Eternelle :

Telle que dans son char la Bérécynthienne Couronnée de tours, et joyeuse d"avoir Enfanté tant de Dieux, telle se faisait voir En ses jours plus heureux cette ville ancienne ;

Cette ville qui fut, plus que la Phrygienne, Foisonnante en enfants, et de qui le pouvoir Fut le pouvoir du monde, et ne se peut revoir Pareille à sa grandeur, grandeur sinon la sienne.

Mais il n'y avait trouvé rien de grand que les ruines. Observée de plus près, et comme au jour le jour, l'âme italienne lui avait paru singulièrement inégale a l'idée qu'il s'en était formée jadis, à travers la lecture de Pétrarque et des anciens. L'esprit de satire s'était éveillé ou réveillé chez lui, et, pour railler, ou pour se venger de ses dégoûts, il avait retrouvé la verve qui lui avait naguère inspiré quelques-unes des pages les plus piquantes de sa Défense. Vous vous souvenez que ce lyrique est le premier de nos satiriques. Rome,

DlSCOrUS POUH I. INAICTR ATIOX ni; LA STATUE

la Cour poiitificalo, la vio l'omaine, et bioiilol môme Tltalic tout eiilioro lui ('lai(Mi[: dovemios presque odieuses :

Maudit soit mille fois le hoi-g-iie de Libye, Qui le cœur des rochers perçant de part en part Des Alpes renversa le naturel rempart Pour ouvrir le chemin de France en Italie !

Mars n'eut empoisonné d'une éternelle envie Le cœur de rH]spag'nol et du Français soldard, Et tant de gens de bien ne seraient en hasard De venir ici perdre et l'honneur et la vie !

Ne sont-ce pas là des paroles hien amères! un anathème dont la violence étonne! Et quand Du Bellay, dans ses vers latins, nous dira qu'il a connu la tentation du suicide, ne serons-nous pas disposés à l'en croire"? S'il avait emporté quelques illusions, l'une après l'autre il les avait perdues. Mais qui perd tout, s'il est vraiment poète, il se reste à lui-même, et n'ayant plus le cœur

A suivre d'Apollon la trace non commune,

encore peut-il chanter sa tristesse; et, puisque, comme le dira le moraliste, « chacun de nous porte en soi la forme de l'humaine condition », pourquoi sa plainte ne trouverait-elle pas en tout homme un écho ?

DE JOACHIM DU BELLAY 6î

Ainsi, Messieurs, sont nés les Regrets; ainsi, pendant trois ans, comme d'une source vive, sontils sortis du cœur du poète ; ainsi ont-ils créé dans notre langue ce que nous avons appelé depuis lors la poésie intime.

Panjas, veux-tu savoir quels sont mes passe-temps? Je songe au lendemain, j'ai soin de la dépense Qui se fait chacun jour, et si faut que je pense A rendre, sans argent, cent créditeurs contens.

Je vais, je viens, je cours, je ne perds point de temps, Je courtise un banquier, je prends argent d'avance, Quand j'ai dépêché l'un, un autre recommence; Et ne fais pas le quart de ce que je prétends.

Qui me présente un compte, une lettre, un mémoire, Qui me dit que demain est jour de Consistoire, Qui me rompt le cerveau de cent propos divers.

Qui se plaint, qui se deult, qui murmure, qui crie. Avecque tout cela, dis, Panjas, je te prie. Ne t'ébahis-tu pas comment je fais des vers?

Si tels vers tout à l'heure nous rappelaient Sainte-Beuve; si je ne serais pas embarrassé de vous en citer que vous croiriez être de Musset; n'est-ce pas à l'auteur des Intimités et des Humbles que ceux-ci nous feraient penser maintenant'?

Page 1