‹ Discours académiques, suivis des discours prononcés pour la distribution des prix au concours général de l'université et devant diverses sociétés religieuses, et de trois essais de philosophie littéraire et politiqueChapitre 1 sur 36 · QUAI DES AUGUSTIN S · texte numérisé non relu

QUAI DES AUGUSTIN S

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PRÉFACE

On m’a demandé de l’ecueillir les divers discours académiques que j’ai été appelé à prononcer. J’ai réuni dans ce volume tous ceux que j’ai prononcés, de i 836 à 1861, dans les séances publiques de l’Académie française et de l’Académie des sciences mo-

raies et politiques, ainsi que les rapports dont j’ai été chargé, à diverses époques, par cette

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dernière académie, à l’occasion des concours qu’elle avait ouverts.

J’ai joint à ce Recueil :

i° Deux discours que j’ai prononcés en 1 838 et i85i, le premier à Caen, dans une séance publique de la société des antiquaires de Normandie ; le second à Falaise, à l’occasion de la cérémonie qui eut lieu dans cette ville, le 26 octobre 1 85 1 , pour l’érection de la statue équestre de Guillaume le Conquérant ;

2 ° Mes discours, comme ministre de l’instruction publique, à la distribution des prix du concours général de l’Université en 1 833, i834 et 1 835, et à la rentrée de l’École normale de Paris en i836.

3° Les discours que j’ai prononcés de 1 836 à 1 36o, dans les réunions publiques des diverses sociétés protestantes fondées à Paris

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et à Nîmes, pour la propagation de la Bible, pour l’encouragement de l’instruction primaire, et d’autres institutions religieuses et morales.

Enfin, ce volume contient en outre trois Essais de philosophie littéraire et politique écrits en 1826, pour prendre place dans un grand ouvrage dont l’exécution n’a pas été poursuivie. Quelques personnes avaient conçu à cette époque le plan d’une Encyclopédie progressive, c’est-à-dire d’une collection à' Essais classés par ordre alphabétique et périodiquement publiés, destinés nonseulement à faire connaître l’histoire et l’état présent des diverses connaissances humaines, mais à les suivre dans leurs progrès et à en populariser les résultats. Je me chargeai d’exposer l’idée fondamentale de cette grande entreprise, et de donner quelques exemples

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delà méthode qui convenait à son exécution.

De là sont nés les trois Essais qui suivent sur les mots Encyclopédie , Abrégé, Élections.

T .es événements publics et des circonstances particulières ont empêché que le dessein de Y Encyclopédie progressive fut accompli. Je persiste à penser que l’idée première n’était pas sans valeur, et c’est ce qui me détermine à réimprimer aujourd’hui ces trois Essais, tels qu’ils ont paru en mai, août et septembre 1826.

Guizot.

Avril 1861 .

DE

HÉCEPTION A L’ACADÉMIE FRANÇAISE

(22 décembre 1836) 1

Messieurs ,

Quelquefois, m'abandonnant à ces espérances qui charment la vie d’un homme de lettres, et rêvant l’honneur d’être admis au milieu de vous, la pensée m’était venue que, parmi tant de glorieux héritages, il serait beau d’obtenir celui du philosophe illustre dont vous avez voulu que je prisse aujourd’hui la place. Bienfait redoutable, et auquel la plus profonde reconnaissance ne se flatte pas de s’égaler! honneur témérairement désiré, et dont je sens en ce moment le poids ! Il vous est donné, Messieurs, d’illustrer celui sur qui descendent vos suffrages , mais il n’est

1 M. Destutt de Tracy mourut le 9 mars 1836. M. Guizot fut élu le 28 avril suivant pour le remplacer. Vingt-neuf académiciens prirent part k cette élection. Vingt-sept donnèrent leur voix à M. Guizot. 11 y eut deux billets blancs.

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pas en votre pouvoirde l’éleverau niveau de l’épreuve que vous lui imposez. Un grand siècle, un siècle qui a conquis le monde , s’éloigne à peine de nous ; un grand philosophe, le dernier d’une génération de grands philosophes, se couche à peine dans la tombe; et me voici appelé à dire devant vous ma pensée sur cette époque immense et sur son digne représentant!

Convient-il à des fils de juger publiquement leur père? Le xvin 0 siècle nous a faits ce que nous sommes. Idées, mœurs, institutions, nous tenons tout de lui; nous lui devons, et, pour mon compte, je lui porte une affection filiale. Qu’ elle pénètre, qu’elle paraisse dans mes paroles, même les plus libres ! Si nos paroles sont libres, a qui le devons-nous? Le xvin* siècle a fait notre liberté. Dans cette enceinte, hors de cette enceinte, partout, toute pensée qui se déploie, toute voix qui s’élève sans entrave , rend témoignage de la gloire du xvin 0 siècle et de son bienfait . Montesquieu, Voltaire, Rousseau, puissants génies , noms immortels, nous sommes libres comme vous nous avez voulus; nous le serons envers vous-mêmes : mais notre liberté vous sera le plus digne hommage, et notre reconnaissance montera vers vous avec l'indépendance de notre jugement.

Un moment s’est rencontré, Messieurs, dans le cours de cette grande époque , qui a fait éclater ses puissantes destinées. Montesquieu venait de publier Y Esprit des Lois , et le défendait avec ce calme un peu hautain du génie blessé de la lutte et sûr de la

1>E M. GllZOT A L’ACADÉMIE FRANÇAISE. 3

victoire *. Rousseau, sortant tout à coup de son orageuse obscurité, portait la hache dans les fondements de ces sociétés dont Montesquieu, la veille encore, pesait avec respect les institutions 1 2 3 4 5 * * . Voltaire, dans l’éclat de sa retraite, à l’abri de la malveillance et de l’amitié des rois, faisait comparaître devant lui tous les peuples, tous les pouvoirs, toutes les croyances, tous les faits, le monde entier avec son histoire, et les jugeait, les condamnait en se jouant, admiré, encensé de ceux-là meme qu’atteignaient ses coups 8 . Buffon , sans s’arrêter aux traditions consacrées , interrogeait notre globe sur les secrets de son origine et de ses révolutions *. Condillac, Helvétius, ne trouvaient dans l’esprit de l’homme plus de secrets; à les en croire, une méthode sure atteignait et ramenait à un principe simple toutes ses lois \ Et pendant que l’homme, la société, la nature, étaient ainsi sondés et maniés en tous sens avec une hardiesse jusque-là inouïe, Diderot, bien plus hardi, promettait de recueillir, en un seul ouvrage, tous les trésors de la

1 L'Esprit des Lois parut en 1748. La de f en se de l'Esprit des Lois en 4750. Montesquieu mourut en 1755.

* Le Discours sur l'influence des sciences et des lettres est de 4 750 ; le Discours sur l’inégalité des conditions, de 1754.

3 La première édition, publiée par Voltaire lui-même, de Y Essai sur les mœurs et l'esprit des nations est de 1757. Voltaire se retira en 1756 aux Délices, et en 4758 à Ferney.

4 La publication des premiers volumes de l’ Histoire naturelle est de 4749.

5 L'Essai sur l'origine des connaissances humaines de Condillac

parut en 4746; le Traité des sensations en 1754; et le livre de

l'Esprit d’Helvétius en 1758,

science humaine, et de les livrer à l’usage familier du public 4 .

Dix ans suffisaient à tant de travaux, à tant de triomphes.

C’est au milieu de ces années décisives , c’est â ce zénith du xvm c siècle que M. de Tracy vit le jour. La philosophie ne semblait point sa vocation , ni les philosophes sa société naturelle. Il était né dans une famille toute militaire, d’un père laissé deux fois pour mort sur le champ de bataille, au fond d’un vieux manoir dont la tour portait â son sommet cette inscription méritée : Bien bien acquis . La carrière des armes devait être et fut en effet la sienne. Mais le temps n’était plus où les carrières classaient sévèrement les hommes, où les esprits se renfermaient dans les limites des professions. Pareille à celle du jour, la lumière qui se levait alors sur le monde pénétrait, se répandait partout, éclatante, irrésistible. Les provinces comme Paris, la cour comme la ville, l’armée comme la nation , les châteaux comme les cités, l’homme désœuvré dans les salons, l’homme laborieux dans son cabinet, le militaire à son régiment, l’ecclésiastique dans sa chaire, le magistrat sous sa toge, tous subissaient l’empire de ces nouveautés qui venaient ouvrir tant de brillantes perspectives et susciter les plus nobles passions de l’âme, et aussi les instincts les plus violents de l’égoïsme humain.

1 La publication des deux premiers volumes de ï Encyclopédie eut lieu en 4751 ,

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