‹ Discours académiques, suivis des discours prononcés pour la distribution des prix au concours général de l'université et devant diverses sociétés religieuses, et de trois essais de philosophie littéraire et politiqueChapitre 2 sur 36 · DE M. GUIZOT A L’ ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DE M. GUIZOT A L’ ACADÉMIE FRANÇAISE

Comment leur eût-on résisté? Ce n’était pas en s’adressant à la raison seule, ni par la froide parole des livres , que la philosophie exerçait et propageait son empire. Elle s’emparait de la société elle-même, dominait ses pouvoirs , suspendait ses lois , introduisait dans les relations des hommes une liberté, une variété, un mouvement inconnus. Pendant des siècles, les destinées des philosophes, des libres penseurs, avaient été rudes, souvent douloureuses; elles devenaient faciles, brillantes. Loin de n’aspirer, dans une laborieuse retraite, qu’aux joies sévères de la pensée, ils goûtaient, dans le monde, tous les agréments de l’a vie. Jamais mœurs si douces ne s’étaient unies à de si vifs débats ; jamais tant d’ardeur dans les esprits à tant de sécurité dans les existences , un tel élan des âmes à un tel laisser-aller des actions. Élan général , laisser-aller commun à tous , plein de charme pour tous; comme, vers la dernière heure d’une fête , tous les spectateurs animés , entraînés, se pressent, se confondent, et, dans le même abandon, se livrent ensemble aux mêmes plaisirs.

Et ce n’étaient plus les plaisirs honteux, les transports déréglés qui avaient marqué les premières années du siècle. Des joies nobles et pures s’associaient aux jouissances vulgaires; des espérances sublimes aux satisfactions de la vanité littéraire ou mondaine. Au sein de ces mœurs si faciles renaissaient, s’exaltaient avec complaisance les sentiments les plus honnêtes et les plus beaux ; cette philosophie si prodigue, envers ses disciples, de plaisir et de

DISCOURS I»E RÉCEPTION

gloire, se promettait, pour tous les hommes, la liberté et le bonheur !

Aussi, quand le grand jour arriva, quand, au nom de la France, au sein de Paris, V Assemblée Constituante reçut pour mission d’accomplir toutes les promesses de la philosophie et de satisfaire toutes les ambitions de riiumanité, quelle explosion ! quels transports! quel concours inouï des plus sérieux travaux et des plus enivrants plaisirs ! La domination réelle, immédiate, pratique, passant tout à coup à ces esprits naguère absorbés dans la critique et la spéculation; l’orgueil de la science et l’orgueil du pouvoir unis et triomphants; la pensée et la volonté humaines libres de tout frein, que dis-je? souveraines, despotes; toutes choses livrées non-seulement aux regards, mais aux mains des hommes! Et ces brusques conquérants , ces créateurs éphémères , poursuivant leur œuvre sous les yeux, aux acclamations de la société la plus cultivée et de la multitude la plus ardente, l’une et l’autre également avides d’émotion et de succès, également empressées à se répandre en reconnaissance ou en colère, en admiration ou en invectives! Quel si puissant, quel si entraînant spectacle a jamais été offert au monde? Quelles scènes ont jamais dû exciter à un si haut degré le génie et la passion des acteurs?

M. de Tracy siégeait parmi eux, l’un des plus sérieux, l’un des plus sincères. Il n’avait jusque-là dirigé vers aucune étude spéciale sa pensée ferme, active, rigoureuse. Le charme de cette vie de société,

1)E M. GUIZOT A 1,’aCADÉMIE FRANÇAISE.

si séduisante par le mouvement des esprits comme par la douceur des relations, avait suffi à sa jeunesse plus animée qu’occupée. Mais nul n’avait plus profondément respiré l’air de son temps; nul n’en avait adopté les idées et les espérances avec plus d’amour de la vérité , plus de respect pour ses droits , plus de confiance dans son empire. Il arrivait à l’Assemblée Constituante étranger à tout intérêt, exempt de toute ambition personnelle , uniquement préoccupé du désir de régler selon la raison et la justice, et pour le bien de tous, cette société si' longtemps dominée, au profit de quelques-uns, par la force et le hasard. Ainsi pensait cette portion de la noblesse française \ laquelle appartenait M. de Tracy, et qui soutenait avec ardeur les réformes sans avoir rien à en attendre. Esprits vraiment libéraux, cœurs vraiment généreux, qui ont aimé par-dessus tout l’humanité, et, s’ils n’ont pas toujours échappé à l’erreur, ne se sont trompés du moins qu'en se sacrifiant !

Qui mesurera la douleur dont ils furent saisis quand, apres tant et de si beaux travaux, presque aussitôt exécutés qu’entrepris, et qui ont fonde la société nouvelle, ils virent leur œuvre violemment arrêtée, dénaturée, près de s’abîmer dans le plus cruel, le plus imprévu naufrage? Au milieu de l’enivrement unanime, tout à coup un bouleversement universel ; à côté de ces magnifiques promesses, tous les bonheurs détruits, fous les droits violés; la folie proclamée sous l’invocation de la raison; la liberté servant de drapeau à la tyrannie; les échafauds

dressés en foule, en permanence, au nom de l'humanité ; la barbarie montant sur le char de triomphe de la civilisation; la fête d’un grand peuple soudain, interrompue, dispersée, cédant la place à la mort violente, au convoi funèbre d’une ancienne et longtemps glorieuse société!... Ah! Messieurs, déjà si loin de ces jours terribles, au sein de notre France calme et prospère , nous ne concevons que bien faiblement l’amertume, la stupeur où tombèrent, à ce spectacle , en présence de tels mécomptes , les nobles esprits qui, le matin même, avaient salué avec transport le lever du plus beau soleil. Si rien n’est plus cher au cœur de l’homme que ces convictions pures et fécondes dans lesquelles il embrasse tout le genre humain, tout l’avenir, qui l’enivrent de joies désintéressées , et glorifient sa pensée en charmant sa vie, les voir subitement déçues, sentir chanceler en même temps la foi et l’espérance, c’est la plus rude épreuve pour le courage du philosophe , la plus douloureuse leçon pour son orgueil.

Jeté dans une prison, voyant chaque jour, à chaque heure, partir, pour aller mourir, quelque compagnon chéri de ses espérances passées et de ses infortunes présentes, près de succomber sous ce fardeau, pour le secouer, pour oublier le monde, M. de Tracy se plongea dans l’étude de l’homme; étude puissante, qui s’empare souverainement de l’âme, la relève quand tout l’abat, la repose quand tout l’épuise, et l’établit dans ces régions sereines où rien ne pénètre que la lumière. Les beaux jours de l’Assemblée

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