CONCOURS OUVERT PAR LA SECTION D’HISTOIRE
pour i/année 1850.
(30 avril 1853.)
La Section d’histoire m’a chargé de rendre compte à U Académie des résultats du concours qu’elle a ouvert en 1847 sur la condition des classes agricoles en France depuis le xm® siècle jusqu’à la Révolution de 1789. Ce concours a déjà occupé F Académie ; mais lorsqu’elle eut à le juger pour la première fois, en 1850, il n’avait produit qu’un seul mémoire, auquel, malgré des mérites réels, F Académie ne crut pas devoir décerner le prix. Elle prorogea le concours. Il a produit cette année quatre mémoires, dont plusieurs sont de longs et savants ouvrages dignes , à clés titres divers et à des degrés inégaux, de l’attention et de l’estime de l’Académie.
La question était posée en ces termes :
RAPPORT DE M. GUIZOT
« Rechercher quelle a été en France la condition des classes agricoles depuis le xm c siècle jusqu’à la Révolution de 1789. Indiquer par quels états successifs elles ont passé, soit qu’elles fussent en plein servage, soit qu’elles eussent un certain degré de liberté, jusqu’à leur entier affranchissement. Montrer à quelles obligations successives elles ont été soumises, en marquant les différences qui se sont produites à cet égard dans les diverses parties de la France, et en se servant des écrits des jurisconsultes et des textes des coutumes anciennes et réformées, générales et locales, imprimées et manuscrites, de la législation royale et des écrits des historiens, ainsi que des titres et des baux anciens qui pourraient jeter quelque jour sur la question. »
Ce programme ne se bornait pas à poser avec précision la question; il indiquait en même temps aux concurrents les moyens de la résoudre. Les lois, écrites ou coutumières , qui règlent d’une manière générale la condition des personnes et des classes diverses; les actes de la vie privée, tels que les contrats de tout genre qui attestent cette condition dans ses applications individuelles et quotidiennes ; les récits des historiens, qui, à côté des monuments de l’état des personnes , placent les événements où s’est manifestée leur destinée réelle : telles sont en effet les sources où la solution d’un semblable problème doit être cherchée et obtenue. Les concurrents dont l’Académie est appelée aujourd’hui à juger les travaux n’ont pas fait tous, de ces sources diverses, un égal usage, ni avec le même succès.
L’auteur du mémoire n° 1 , qui a pour devise :
sur le concours d’histoire EN 1853. 137
O fortunatos nimium, sua si bona norint,
Agricolas !
a peu étudié, soit la législation écrite ou coutumière, soit les actes et les monuments de la vie privée. C’est surtout dans les récits des historiens qu’il a puisé et les faits qu’il retrace et les considérations qu’il en déduit. Et comme les récits des historiens sont toujours plus vagues et plus douteux que les lois et les contrats, il en résulte que les idées comme les recherches de l’auteur de ce mémoire manquent souvent de précision et de preuves. C’est un long tableau des misères des classes agricoles, du xm° au xvm e siècle, plutôt qu’uri examen approfondi de leur condition et de ses vicissitudes; tableau souvent vrai dans sa tristesse et qui atteste une grande lecture de nos historiens et des sentiments généreux, mais qui tombe, souvent aussi, dans la déclamation et la monotonie. Ni les temps ni les lieux divers n’y sont étudiés d’assez près et suffisamment distingués. On dirait que, du xm e au xvm e siècle, les souffrances des classes agricoles ont été constamment et partout à peu près les mêmes. A ce défaut de précision historique s’ajoute un grand défaut d’équité morale; Fauteur impute aux classes supérieures toutes les misères des classes agricoles, ne voyant d’une part que malheurs causés par le mauvais vouloir et les mauvaises passions des maîtres, de l’autre qu’iniquité et oppression préméditées. Toutes les puissances
sociales, la féodalité laïque d’abord, puis l’Eglise,
RAPPORT 1)E M. GUIZOT
puis la royauté elle-même, sont tour à tour l'objet de ses accusations excessives et indistinctes. Singulière contradiction avec la devise de son mémoire ! Si les vues de l’auteur étaient justes, les laboureurs de France, du xm e au xvin 0 siècle, auraient eu beau connaître les biens naturels de leur condition; ils n’en auraient pas été plus heureux ; car, à l’en croire, ils n’avaient eux-mêmes aucune influence sur leur destinée , et ils vivaient absolument à la merci des plus durs oppresseurs.
En rendant justice à l’instruction et aux intentions libérales cpii se manifestent dans ce mémoire, la Section ne croit devoir faire, à son sujet, à l’Académie aucune proposition particulière.
Le mémoire n° 3 , dont la devise est une phrase du président la Barre, dans son Formulaire des Es lus : « Tousjours faut-il vivre, et, quelque disette qu’il y ait, ensemencer, planter et cultiver; toutes lesquelles choses le peuple ne peut faire sans avoir de quoi et sans espérance du futur , » est un travail considérable, plein d’une érudition étendue et puisée aux sources diverses que l’Académie, dans son programme, avait elle-même ouvertes aux concurrents; les lois générales, les coutumes locales, les actes et contrats de tout genre qui révèlent la vie privée, les récits des historiens, les chroniques des provinces et des villes, y sont tour à tour invoqués à l’appui des vues, souvent ingénieuses, de l’auteur. 11 a donné au côté économique de la question , c’est-à-dire au rôle qu’ont joué, dans les vicissitudes de l’état des