‹ Discours académiques, suivis des discours prononcés pour la distribution des prix au concours général de l'université et devant diverses sociétés religieuses, et de trois essais de philosophie littéraire et politiqueChapitre 22 sur 36 · A CAEN · texte numérisé non relu

A CAEN

(27 août 1838.)

Permettez, Messieurs, qu’en ouvrant cette séance, avant toutes choses, je vous félicite et je me félicite avec vous, de ce concours qui nous entoure, de cette sympathie publique si hautement témoignée pour notre société et pour ses travaux. Et ce ne sont point là , croyez-moi , des félicitations vaniteuses. Quelque chose de bien supérieur à toute vanité me les inspire. Je vois ici la meilleure, la plus éclatante réponse à ce reproche si souvent adressé à notre temps de ne s’attacher qu’aux intérêts matériels, de perdre le sentiment et le goût des intérêts moraux , des nobles besoins, des nobles plaisirs de Pâme et de la pensée. Vous protestez contre ce reproche, et, si le mal existe, vous le combattez. Quel intérêt plus vraiment, plus purement intellectuel et moral, que celui qui a formé notre société, 1% soutient et attire autour d’elle tant d’hommes

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honorables? Point de profit, une gloire bien modeste, le seul plaisir de la science, de l’étude; et quelle étude ! l’étude du passé, des temps qui sont morts, qui n’ont rien à donner, rien à promettre môme. Jamais à coup sûr réunion ne fut plus étrangère à l’intérêt matériel, à ses séductions et à son empire.

Et pourtant, Messieurs, grâce à Dieu, le mouvement qui nous réunit ne nous appartient pas à nous seuls : il ne se renferme pas dans cette enceinte, dans cette province; il se répand, il se manifeste dans toute la France. Quelques-uns d’entre vous se rappellent peut-être ce vieux puritain écossais , ce Robert Paterson, que le génie de Walter Scott préserva de l’oubli, et qui avait passé sa vie à défendre aussi de l’oubli les victimes des guerres religieuses de son pays, les martyrs de sa foi. Il parcourait incessamment la terre, recherchant partout les traditions, les monuments de leur histoire, ici réparant un tombeau, là renouvelant une inscription, ailleurs redressant une borne, quelquefois racontant aux enfants assemblés les malheurs de leur village et de leurs pères. Dévoué au service des anciens morts, il en avait reçu son nom populaire ( Old Mortality ), et il est mort lui-même à ce service, il n’y a que trente-sept ans, au milieu des neiges du comté de Dumfries, sur le bord de la route, à côté de son vieux cheval. Presque partout aujourd’hui, Messieurs, on rencontre en France de vieux amis des temps anciens qui, je l’espère, voyagent un p m

plus commodément que Robert Paterson et ne mourront pas comme lui, dans un fossé, mais qui sont, comme lui, incessamment appliqués à remettre en évidence les souvenirs, les monuments, les vieilles renommées d’événements, de lieux , de personnes, à sauver de l’oubli des hommes les débris de cette vie nationale qu’on ne peut soustraire aux coups du temps.

Et partout, Messieurs, des sociétés se forment, des réunions périodiques se tiennent pour encourager, pour diriger ce zèle , pour le porter même au delà des recherches purement historiques et locales, sur toutes les études d’intérêt national; pour rapprocher les esprits élevés qui s’occupent de ces études et leur procurer du moins cette récompense de leurs travaux, souvent la seule , mais aussi la plus pure, le plaisir des communications intellectuelles et de la sympathie morale , dans une activité désintéressée.

C’est une réunion semblable, Messieurs, le congrès scientifique de Clermont, qui nous prive aujourd’hui de la présence du secrétaire perpétuel de notre société, si souvent, je puis bien le dire, l’àme et le bras de ses travaux. M. de Caumont avivement regretté de s’éloigner; mais il s’est cru plus utile à Clermont qu ici , dans le seiü intérêt du mouvement scienti- • tique auquel il a voué sa vie , et il est parti pour obéir au devoir qu’il s’était lui-même imposé.

A l’exemple de M. de Caumont, Messieurs, faisonsnous un devoir assidu de seconder ce mouvement, de propager nos études, nos idées. Qu’au milieu de cet

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admirable progrès d’industrie et de richesse, auquel nous assistons, la pensée humaine grandisse et s’élève comme les forces matérielles dont l’homme dispose. 11 y va de l’honneur de notre France. C’est bien le moins quelle demeure semblable à elle-même. Elle a toujours été un pays de grande activité intellectuelle; activité point rêveuse, point chimérique, rarement adonnée à la seule contemplation, presque toujours préoccupée de l’application des idées comme des idées mêmes, des idées élevées aussi bien qu’efficaces, philosophiques aussi bien que pratiques. C’est même là le caractère original et grand du développement de l’esprit humain en France. Il a toujours poursuivi avec ardeur les idées générales, la science, la vérité pure, et cependant il n’a jamais perdu de vue l’application ; il a toujours éprouvé le besoin de faire passer les idées dans les faits , de ne point livrer les idées à leur fantaisie, ni les faits à la seule routine, d’employer les unes et de régler les autres selon quelque haute vue d’ordre et do progrès. Ce caractère qui est empreint dans toute notre histoire , surtout dans l histoire de la magistrature et de l’administration française , a éclaté de notre temps avec toute son . énergie. Quelle révolution a été, au même degré que la nôtre, l’œuvre de la pensée, la victoire des idées générales? Et quelle révolution a jamais pénétré si avant dans les faits sociaux , les a jamais dominés et transformés avec tant d’empire? Vit-on jamais à la fois tant de hardiesse théorique et pratique?

Grand exemple aussi , je le sais, de présomption et d’aveuglement. Si jamais l’esprit humain n’a tant osé, jamais aussi il ne s’est tant abusé sur son droit . et son pouvoir; et l’expérience s’est hâtée de donner à son orgueil d’ éclatants démentis. Mais en reconnaissant cette erreur, gardons-nous de tomber dans une erreur non moins déplorable. Ne désertons pas les hautes régions de l’intelligence, parce que dans son vol l’intelligence s’est souvent égarée. Jamais certes pareille désertion n’aurait eu moins de motifs. Sans doute , l’esprit humain n’a pas fait , bien s’en faut. , tout ce qu’il avait prétendu ; mais il a fait plus qu’il n’avait jamais tenté ; sa puissance s’est déployée aussi bien que son insuffisance, et sa puissance est maintenant fondée. Le moment serait étrangement choisi pour mal parler de la pensée. Partout nos institutions et notre organisation sociale lui font place , provoquent son activité et assurent

son influence. Elle a conquis dans l’Etat droit do bourgeoisie* En touto occasion désormais elle y jouera son rôle et y tiendra son rang.

Il appartient peut-être à notre époque, Messieurs, d’assigner à ce rôle sa juste mesure d’importance. Jamais l'esprit humain n’a été mieux placé pour se bien juger lui-même et se bien conduire. Ses droits sont reconnus , son pouvoir est grand , il peut être tranquille sur son avenir. Et en même temps une expérience récente et solennelle l’avertit d’être modeste, de reconnaître ses limites et d’y contenir ses prétentions. Nous pouvons, nous devons aujourd’hui,

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Messieurs, être également à l’abri de l’orgueil et du découragement intellectuel ; les faits que nous avons vus, qui nous pressent de toutes parts, nous adressent l’un et l’autre conseil. Ecoutons-les l’un et l’autre , Messieurs , car , si je ne m’abuse , nous en avons presque un égal besoin. Nous conservons encore, pour la raison humaine et en son nom, des prétentions souvent bien orgueilleuses et déréglées. Et pourtant je ne sais quel esprit bassement sceptique se répand, qui voudrait nous faire absolument douter de nous-mêmes, nous enlever toute hardiesse, toute foi dans nos idées , et livrer toutes choses à cette routine courte et subalterne qui usurpe les noms de sagesse et d’expérience. Défendons-nous, Messieurs, de ce nouvel ennemi comme de l’ancien. Ne nous laissons ni enivrer ni abaisser; marchons d’un pas mesuré et sur un sol ferme; mais marchons la tête haute , avec les sentiments et vers les desseins qui conviennent à des cœurs fiers et à des esprits libres. C’est notre droit ; nous l’avons payé assez cher pour le garder.

Les études historiques conviennent merveilleusement à cette situation. Ce fut dans le siècle dernier le tort de l’esprit humain de dédaigner les faits , de ne pas savoir les observer, les comprendre et en tenir compte , de s’en fier aveuglément à des idées générales arbitrairement et légèrement conçues : de là , au jour de l’épreuve , tant d’égarements et de mécomptes. Les études historiques poussent l’intelligence dans des voies plus sûres; elles l’obligent à

considérer attentivement les faits , lui enseignent à les apprécier, à n’en rien omettre, à tirer les idées des faits mêmes; car ces études ne sauraient être désormais une froide et stérile érudition : elles doivent nous conduire, elles nous conduisent heureusement à des idées générales, à des conclusions morales, à des jugements et à des principes. Pour nous, et par la seule force des choses, l’histoire, désormais, sera pleine de politique, de philosophie, de poésie peutêtre ; et par là les études historiques auront la vertu d’animer et de régler , de relever et de contenir à la fois la pensée humaine encore arrogante et pourtant abattue.

Elles auront aussi , je l’espère , Messieurs, un résultat moral bien important de nos jours : elles sont très-propres à raffermir , à réveiller dans les cœurs deux sentiments bien affaiblis parmi nous, le respect du passé et la confiance dans l’avenir. Nous avions conçu de l’avenir une espérance immense, mais nous ne portions au passé aucun respect . Notre espérance dans l’avenir a beaucoup déchu, trop, je pense, et nous n’avons pas recouvré le respect du passé : que l’un et l’autre sentiment nous reviennent, Messieurs ; leur présence et leur harmonie importent essentiellement à la dignité comme à la puissance de l’humanité. Qu’est-ce que la vie, qu’est-ce que la pensée d’un homme, d’un peuple, si elle se renferme dans le présent, s’ils ne portent pas en arrière et en avant d’eux-mèmes, au delà du point qu’ils occupent et dont ils fuient si vite, ces longs regards qui

agrandissent l’àme avec la destinée? Interrogez et la société en général , et chacun de nous en particulier, les mœurs publiques et le secret des cœurs ; de toutes parts, on vous rendra la même réponse. Partout vous verrez que là où sont à la fois un respect affectueux pour la mémoire des générations passées et une sollicitude pleine d’espoir pour le sort des générations futures, là sont aussi la moralité et l’activité, la règle et la force , la stabilité et le progrès; tandis que partout où manquent ces deux nobles mobiles , vous ne rencontrez que désordre , fluctuation, stérilité et abaissement.

Il n’appartient, je le sais, à aucune science, à aucune étude en particulier, d’exercer, sur la société ou sur l’àme humaine, tant de puissance que de lui ravir ou de lui rendre , par leur seule vertu , des sentiments à ce point intimes et profonds. Mais parmi les occupations intellectuelles, les études historiques sont peut-être celles qui possèdent, sous ce double rapport, l’influence la plus salutaire. En nous ouvrant les perspectives du passé, et, par une liaison naturelle, celles de l’avenir, elles nous y font vivre et nous y attachent , par la lumière qu’elles y répandent et le travail même qu’elles nous imposent. Ayez donc foi dans votre œuvre , Messieurs , poursuivez-la avec le zèle et la satisfaction de la foi. Elle est bonne en elle-même, elle convient à notre temps. Elle est féconde en jouissances pures et en utiles résultats.

Vous aurez beaucoup à faire pour l’accomplir;

vous rencontrerez beaucoup d’obstacles ; vous essuyerez des pertes douloureuses. Si j’étais entré soudainement et sans aucune information dans cette enceinte, mes premiers regards y auraient cherché, au premier rang, cet homme d’esprit et de bien que nous avions coutume d’y voir si assidu, qui portait à la science et à son pays une affection si vive , et leur rendait à l’une et à l’autre de si excellents services. M. Galeron nous manque , M. Galeron nous manquera toujours. Ressentez, Messieurs, déplorez profondément de telles pertes ; gardez à ceux qui nous sont enlevés affection et respect. Mais ne vous lassez pas , ne vous découragez pas. Heureux ou tristes , entourés ou seuls , que le vent nous pousse ou nous retarde, quand on est dans la bonne voie, il faut marcher, il faut avancer. Regardons au but et non à la route, pensons au prix et non au travail. En toutes choses et quel que soit le champ de notre activité , Dieu nous appelle à labourer et à semer; puis il décide quand et pour qui viendra la moisson.

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