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LES CONSOLATIONS DU CHRÉTIEN

Esaïe, XLIX. 1-7.

• lies, écoutea-moi; et vous, peuples éloigne*, soyez attentifs. L'Éternel m'a appelé dès rua naissance ; il a fait raenlion de mon nom dès les entrailles de ma mère. Et il a rendu ma bouche semblable aune e'pe'e aiguë; il m'a protégé sous l'ombre de sa main ; et il m'a rendu semblable à uue flèche bien polie ; il m'a serré dans son carquois. El il m'a dit : Tu es mon serviteur ; Israël est celui en qui je me glorifierai par loi. Et moi, j'ai dit: Je travaille'en vain ; j'ai consumé ma force inutilement et sans fruit; toutefois mon droit est auprès de l'Eternel, et mon oeuvri est auprès de mon Dieu. Maintenant donc l'Eternel, qui m'a formé dès ma naissance pour être son serviteur, m'a dit que je ramène Jacob à lui; et Israël ne se rassemble point ; mais je serai glorifié aus \ eux de l'Eternel , et mon Dieu sera ma force. Et il m'a dit: C'est peu de chose que tu sois mon serviteur, pour rétablir les tribus de Jacob et pour ramener les restes d'Israël; mais je t'ai donné pour être la lumière des nations et mon salut jusqu'au bout de la terre. Ainsi a dit l'Éternel , le Rédempteur et le Saint d'Israël , à celui qui est méprisé, à la nation qui est détestée, à celui qui est esclave de ceux qui dominent: Les rois le verront et se lèveront , et les principaux se prosterneront devant lui , pour l'amour de l'Éternel qui est fidèle , et du Saint d'Israël qui t'a élu. •

Ce fut un peuple extraordinaire que celui dans le sein duquel naquirent les Esaïe, lesEzéchiel et les Jérémie. Extraordinaire, en effet, puisqu'il a fourni pendant une longue suite de générations une longue suite d'hommes inspirés, confidens des mystères des cieux , spectateurs et interprètes des ineffables scènes de l'éternité. Ici, mes frères, quel majestueux tableau se présente à nos regards! Le Père éternel, le Fils éternel, dans

l'auguste intimité de leur confidence, échangeant quelques paroles solennelles où tout le destin de l'univers est enfermé ! Le Fils épanchant dans le sein de son Père une sainte douleur qui devance les siècles ; le Père consolant cette douleur divine par de nouvelles promesses ; l'avenir du monde irrévocablement gravé dans ces paroles puissantes que rien ne peut démentir, et dont chacune est une inébranlable réalité 1 Et le prophète tremblant, prêtant l'oreille à ces divins discours qui passent muets à travers les mondes pour arriver à lui seul ! Et la voix d'Esaïe dénonçant aux Hébreux leur future incrédulité ! Et les siècles , fidèles à la prophétie , la réalisant de point en point d'une manière à la fois terrible et consolante ! Et notre siècle, enfin , voyant de ses yeux , touchant de ses mains , pour ainsi dire , ces merveilles qu'annonça la voix prophétique ! Quels objets, mes frères, quel aspect pour des yeux mortels ! quelle source adorable de contemplation, de trouble et d'amour !

La consolation du Christ, voilà le sujet qui s'offre immédiatement à la pensée dans les paroles de mon texte. Mais les motifs de consolation qui sont présentés au chef et au consommateur de notre foi s'appliquent également au Chrétien , lorsqu'une tristesse semblable à celle de Jésus vient à pénétrer dans son ame. Ce texte nous offre donc et la consolation du Christ et la consolation du Chrétien, et c'est sous ces deux points de vue que nous nous proposons de l'envisager.

Tu es mon serviteur, dit l'Eternel au Messie ; Israël est celui en qui je me glorifierai par toi. Or, écoutez la plainte de Christ dans le prophète : Je travaille en vain , fai consumé ma force inutilement et sans fruit.... L" Eternel m a dit de ramener Jacob, et Israël ne se rassemble point. Ainsi gémissait à l'avance le Fils unique du Père sur l'endurcissement de la nation au milieu de laquelle il devait paraître dans une chair mortelle. L'événement ne démentit point cette prévision douloureuse. A peine Jésus-Christ eut mis la main à l'œuvre pour laquelle Dieu l'avait formé dès sa naissance, qu'il éprouva toutes les amertumes dont il parle dans notre texte. Nous n'avons pas dessein, mes frères, de vous retracer à cette occasion la longue histoire de ses souffrances ; une seule chose nous occupera : c'est la douleur que fit éprouver à

( '39 ) l'arae de Jésus l'opiniâtre incrédulité du peuple juif. Pour s'en faire une idée, il faut se représenter tout ce que versent d'amertume dans l'ame un grand travail inutile et un grand amour trompé. D'un côté, Jésus vit échouer contre la dureté de ses compatriotes toutes les mesures qu'il avait prises pour s'en faire accueillir et croire. Il s'était fait annoncer long-temps à l'avance par la voix des prophètes. Lui-même avait confirmé sa mission par des prodiges nombreux, en sorte qu'il avait pu dire publiquement au peuple de la Judée : Si vous ne croyez pas à mes paroles, croyez du moins aux œuvres que je fais. Son caractère avait été un plus éclatant prodige. Pur de toute tache, il avait réuni en lui tout ce qu'il y a de parfait, d'attrayant et d'aimable. 11 n'avait élevé aucune prétention qui pût effaroucher le peuple ou les grands ; il avait fui une royauté temporelle ; il avait déclaré que son règne n'était pas de ce monde ; il avait voulu qu'on rendit à César ce qui appartenait à César. On exige de lui, dit le prophète ; mais lui n'exige rien de personne , rien que ce qui , donné, n'appauvrit personne, le repentir, la foi, l'amour. Mais c'était trop demander encore ; le peuple eût livré plus volontiers ses trésors que son avarice , ses titres que son orgueil , le monde entier que son cœur. Il avait courbé la tête sous le joug des Césars, mais il ne pouvait la courber sous le joug de Dieu ; et toutes les tyrannies du monde lui paraissaient plus supportables que l'empire légitime et doux du Seigneur. Il repoussa donc les invitations de Jésus ; il les repoussa avec fureur, et sa résistance accomplit ce que Jésus avait prédit de lui-même dans le prophète: J'ai tout le jour étendu mes mains vers un peuple rebelle et contredisant.

Ainsi un vaste plan de grâce anéanti par la méchanceté d'Israël , premier sujet de la sainte douleur du Fils de Dieu. Mais cette douleur prend surtout sa source dans un amour trompé. Et qui de nous aurait concentré non-seulement tous ses efforts mais toute son affection sur un objet, qui de nous aurait fait d'aimer cet objet la seule affaire de sa vie , et ne sentirait pas son cœur déchiré, je ne dis pas par l'ingratitude, mais par la simple indifférence de ce qu'il aime ! Et que sera-ce d'un Etre qui ne respire qu'amour, qui ne vit que pour aimer.

d'un litre qui est l'amour même personnifié sous des formes sensibles? Quand la haine répond à son affection, et les cris de la fureur aux touchans appels de sa bonté , que se passet-il dans son ame? La vie n'en est-elle pas en quelque manière déracinée? ne meurt-elle pas à tous les momens dans le vide affreux dont elle se sent entourée? Telle est la situation de Jésus. Mais ce n'est pas tout encore. Son amour, que la haine ne saurait éteindre , s'émeut à la vue des maux terribles que ses ennemis se préparent. Il embrasse, d'un regard tristement prophétique , la chaîne des calamités qui menacent Jérusalem. Ces Juifs, qu'il aime comme compatriotes, comme enfans de la promesse, comme hommes surtout; il les voit s'avancer en aveugles au-devant d'une terrible catastrophe , qui , suivant de près leur crime, annoncera à la terre qu'un tel peuple ne peut plus subsister devant l'Eternel. Il voit Jérusalem en feu , ses habitans égorgés, le temple aboli, une destruction comme il n'y en eut jamais sur la terre. Il ne peut détourner, même au prix de son sang, ce triomphe de la justice divine; et, dans une douleur que nul ne peut sonder , il s'écrie en gémissant : Jérusalem , qui tues les prophètes , combien de fois n'ai-je pas voulu rassembler les enfans, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes , et vous ne l'avez pas voulu! Rien ne le distrait de ce sujet amer de tristesse, ni les approches de son heure , ni les outrages du Prétoire , ni le fardeau de la croix. Courbé sous le bois infâme , il est encore plus accablé sous cette lugubre pensée. Et lorsque des femmes, en le voyant passer, répandent des larmes de compassion et de douleur, lui, insensible à ses propres tourmens , ne voit que la mort prochaine de sa patrie : Filles de Jérusalem, dit-il , ne pleurez pas sur moi; mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfans ; car les jours viendront auxquels on dira: Heureuses les stériles , les femmes qui n'ont point enfante et les mamelles qui n'ont point allaité! alors ils se mettront à dire aux montagnes : Tombez sur nous, et aux coteaux : Couvrez-nous. Suivez-le jusqu'au sommet de la montagne du sacrifice. Ecoulez jusqu'au bout ses divines paroles. L'amour et la pitié , victorieux de l'agonie , remplissent encore ses pensées, inspirent ses derniers discours. Oh! qui nous ré-

vêlera toute la profondeur de cette exclamation déchirante : Mon Dieu, mon Dieu , pourquoi m' as-tu abandonné? Je crois t'entendre, ô Mon Sauveur ! Mon Dieu, dis-tu à ton Père, mon Dieu ! est-ce donc là la fin de mon œuvre? est-ce ainsi que ton amour devait assister mon amour? Tu m'avais envoyé pour ramener Jacob , et Jacob ne s'est point rassemblé. Il n'a point voulu venir à moi pour avoir la vie; ces infortunés ont comblé la. mesure de leurs pères. Et moi qui leur fus annoncé comme Sauveur, me voilà plus faible que le dernier des fils des hommes, hors d'état de les instruire, incapable de les sauver, réduit dans l'impuissance de mon amour à contempler du sein de mon agonie la prochaine agonie de cette nation infortunée! Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?

Voilà, autant que peuvent le peindre de faibles, de mortes paroles, voilà la douleur de notre Jésus. Hâtons-nous de tourner les yeux vers les consolations qui lui sont prodiguées. Elles se renferment en deux consolations générales. La première , il se la donne à lui-même : Toutefois , mon droit est auprès de l'Éternel, et mon œuvre est auprès de mon Dieu ; je serai glorifié aux yeux de l'Etemel, et mon Dieu sera ma force. La seconde lui est présentée par son Père : C'est peu de chose que tu sois mon serviteur pour rassembler les tribus de Jacob , et pour ramener les restes d Israël; je t'ai do?iné pour are la lumière des nations et mon salut jusqu'au bout de la terre.

Mon droit est auprès de l'Eternel , et mon œuvre est auprès de mon Dieu. C'est la première consolation de Jésus. Il n'y a pas d'oeuvre si petite que Dieu ne recueille et ne serre dans ses trésors, lorsqu'elle a pour principe un sentiment d'amour pour lui. Et cette certitude suffit au bonheur. Dans le sentiment de la fidélité de Dieu s'engloutissent toutes les amères pensées et s'adoucissent tous les regrets. Or, si cela est vrai du simple fidèle , combien plus de Jésus, parfait en sainteté, en amour, en obéissance! Aussi, dans ce moment solennel où, voyant s'approcher son heure , il prenait congé de ses disciples , et leur léguait ses dernières instructions, le sentiment de l'approbation de son Père , de sa fidélité à son Père , de sa communion avec son Père l'cleva au-dessus des ianpressions de douleur nui

( '4a ) assiégeaient son ame, et , dans un saint ravissement, déjà étranger à la terre, déjà de retour dans sa patrie, il leva les yeux vers le ciel, et il dit: Mon Père , l'heure est venue ; glorifie ton Fils. Je t'ai glorifié sur la terre ; j'ai achevé l'œuvre que tu m avais donnée à faire. Et maintenant glorifie-moi , toi , mon Père , auprès de toimême^ de la gloire que j'ai eue auprès de toi avant que le monde fût fait. Et si, étant encore sur la terre, au milieu de tant d'objets qui lui rappelaientl'injusticeetringratitudedes hommes, parmi les préparatifs de sa mort, et à cette table même où il venait d'ordonner la commémoration perpétuelle de ses souffrances, si alors déjà Jésus ressentit cette paix triomphante d'une ame où le dévouement règne sans partage , comment décrire les consolations de son ame rendue à son premier élément, réunie à son Père , rentrée en possession de la gloire dont elle jouit avant que le monde fût fait? mais son Père lui donne une autre consolation.

C'est peu de chose , dit- il , que tu sois mon serviteur pour ramener les tribus de Jacob et pour ramener les restes d Israël; je t'ai donné pour être la lumière des nations et mon salut jus qu 'au bout de la terre. Qu'Israël ne se rassemble pas à la voix du bon berger , quoi de plus digne de compassion? Mais ce n'est pas pour Israël seulement que le Sauveur est venu. Dès l'origine des temps il a demandé, il a obtenu davantage. Demande-moi, lui a dit l'Eternel, et je te donnerai pour héritage les nations , et pour ta possession les bouts de la terre. L'ingratitude et la haine des Juifs servira même à l'accomplissement de cette grande promesse. Quand je serai élevé de terre , dit Jésus, j'attirerai tous les hommes à moi. C'est sur la croix que Jésus sera entendu et compris. C'est de la croix qu'il régnera sur le monde. Glorifié sur leThabor, il a moins de puissance que crucifié en Golgotha. Il n'a qu'à monter sur ce bois infâme pour voir les peuples à ses pieds. Un bruit s'épand dans le monde qu'un homme a été pendu au bois. Le monde s'étonne, le monde écoute, le monde pleure, le monde croit. Les empires de la terre s'ouvrent pour faire place au christianisme; il traverse les continens , il franchit les montagnes, il vole sur les mers. Comme un oiseau à l'aile gigantesque et puissante , il renverse et rase les temples

et les autels ; les religions de la terre font place à la religion du ciel; les dieux s'en vont; et Dieu, le Dieu fort et jaloux, le Dieu des armées , le Dieu saint traite alliance avec ses bienaimés. A quoi bon , mes frères , vous décrire plus amplement ces merveilles ? elles sont écrites dans l'histoire , gravées dans vos souvenirs et dans vos lois ; ces murs vous les raconteraient au besoin. Nous ne vous parlerons point encore de l'avenir du christianisme; mais ce que vous savez du moins , c'est qu'aucune religion ne lui succédera sur la terre ; hors de lui, l'homme ne peut plus croire qu'à une chose, à la mort. Ainsi à travers mille vicissitudes s'est accomplie la promesse du Père : Son salut a été vu jusqu'au bout de La terre.

Mais nous l'avons dit , mes frères : ce n'est pas à J.-C. seulement , c'est au Chrétien que notre texte s'applique. Dans notre texte, c'est le Chrétien aussi qui gémit , le Chrétien aussi qui est consolé.

Le Chrétien qui gémit. Et de quoi donc , mes frères? Peutil dire comme Jésus : « J'ai consumé majorée inutilement et sans fruit. L'Eternel ma dit que je rassemble Jacob , et Jacob ne se rassemble point. Généralement non , mes chers frères ; mais la vue de l'Eglise et de l'humanité peut lui fournir souvent des sujets de tristesse. Arrêtons-nous à ceux qui sont plus particuliers à l'époque présente. De quoi , dans nos jours, le Chrétien peut-il s'affliger?

Ce n'est pas principalement de ce que les talens et le savoir désertent en foule le christianisme ; de ce qu'en certains pays c'est comme une chose entendue qu'on ne peut être à la fois savant et chrétien ; de ce que tous les genres de supériorité sociale semblent se préparer à dire adieu à la religion, en sorte que saint Paul pourrait dire encore : Considérez qui vous êtes ; il n'y a pas parmi vous beaucoup de sages selon la chair , beaucoup de puissans , ni beaucoup de nobles. Cela est affligeant ; mais ce n'est pas la principale plaie du christianisme. On se laisse trop aller à lui souhaiter l'adhésion et les suffrages de ceux qui sont grands selon le monde. Il ne se glorifie pas plus des grands que des petits. Pour Christ , une ame est une amc et rien de plus. Il cherche indifféremment ses disciples dans tous les rangs de

la société. Quand le christianisme serait exclusivement la religion des pauvres , il n'en serait pas moins la religion de Dieu et de l'éternité. C'est un de ses plus beaux caractères d'ignorer complètement nos distinctions sociales ; et ce caractère , il l'a eu le premier. Jusqu'à lui , de toutes les religions, de toutes les philosophies, l'écorce était jetée au peuple : le fond même, la moelle était réservée aux gens d'esprit et de savoir. Mais lorsque Jean-Baptiste , informé de l'apparition de Jésus , lui fit demander : Es-tu celui qui devait venir, ou devons-nous en attendre un autre? il lui fut répondu : \J Evangile est annoncé aux pauvres. Ali ! si tous les pauvres , si tous les ignorans étaient chrétiens, nous ne gémirions pas sur l'état religieux de notre âge ; nous ne gémirions que sur les grands esprits qui sont trop savans pour songer à se sauver.

Je ne vous dirai pas non plus que peu à peu la politique se sépare du christianisme; qu'on l'écarté plus ou moins respectueusement du domaine des affaires publiques. Sans doute ce fut un beau temps que celui où ces deux sphères n'en faisaient qu'une ; où le citoyen et le chrétien ne faisaient qu'un homme ; où le christianisme était la loi des sociétés comme celle des individus. Mais peut-être aussi il sera beau de voir la religion de Dieu livrée à elle-même, prouvant sa force d'une manière incontestable dans l'absence de tout appui terrestre, se développant avec l'indépendance qui lui convient, et exerçant néanmoins sur les institutions publiques tout autant d'influence que lorsqu'elle leur était unie. On s'est beaucoup trop accoutumé de nos jours à considérer la religion exclusivement dans ses rapports avec la société. La religion chrétienne fait du bien dans toutes les sphères; mais son but essentiel est le salut des âmes. Jésus n'est pas mort pour les sociétés, mais pour les individus. La religion fleurit là où beaucoup d'hommes croient et vivent de leur foi. Tous les effets extérieurs qui en résultent sont bien dignes d'être admirés ; mais il ne faut pas perdre de vue le principal pour l'accessoire; c'est pourquoi, mes frères, je ne regarde pas cette séparation de la religion et de la politique comme une des choses qui doivent contrister l'âme du Chrétien.

Ce qui doit la contrister , mes frères , vous nous le direz vous-mêmes. Si vous êtes convaincus , comme je le crois, que la religion est le tout de l'homme , que mettre quelque chose au-dessus d'elle ou seulement à côté d'elle, c'est la détrôner; qu'elle prétend sur toutes nos affections, sur toute notre vie , un empire souverain voyez et jugez. Embrassez d'un regard, je ne dis pas le monde entier, où tant de superstitions végètent encore, mais ce lumineux Occident que vous habitez , d'où le soleil de la civilisation se lève sur l'univers, et où, si l'on en croit un premier coup d'œil , le christianisme règne sans concurrence. Vous jugerez convenable, sans doute, d'écarter tout ce qui n'est qu'extérieur , simple nom, vaine apparence ; et vous ne voudrez rien donner au christianisme que ce qui est de son domaine réel et incontestable. Vous retrancherez donc ce paganisme hideux , qui sous l'invocation trompeuse de la croix , anéantit l'honneur de la croix , et sert de garantie et de sanction à toutes les passions humaines. Vous retrancherez cette incrédulité ouverte et déterminée qui porte la hache à la base même de la religion , l'incrédulité plus timide qui la mine sourdement par des insinuations malignes , l'incrédulité déguisée qui, avec les formes du respect, la dépouille de tout ce qu'elle a de positif, de divin, et la réduit aux proportions mesquines d'un système de morale humaine. Vous retrancherez cet indifférentisme superbe, qui se soumet à la religion comme à une convenance sociale, lui accorde quelques démonstrations extérieures, mais lui refuse son affection et ses pensées ; hypocrisie publique , avouée entre les habiles , et dont à peine ils font plus de mystère qu'ils ne s'en font de scrupule. Vous retrancherez cette prétendue fidélité qui souscrit à toutes les promesses de l'Évangile, et ne rejette que leurs conséquences pratiques. Vous retrancherez cette orthodoxie étrange qui signe hardiment toutes les confessions de foi , mais qui ne souffre pas que l'on confesse Jésus-Christ dans le monde; qui ne veut pas que de V abondance du cœur la bouche parle ; qui accepte le christianisme pourvu qu'il reste muet; qui le tolère plutôt qu'il ne l'accepte; qui ne lui permet pas dépasser de l'Evangile dans les chaires, ou des chaires dans les écrits, ou des écrits dans

( 146) la vie ; christianisme inconséquent et dérisoire , christianisme païen, arbre qui n'a plus que l'écorce, et dont la moelle est tombée en pourriture. Vous retrancherez cette incrédulité pratique, qui laisse flotter les étendards du Christ, mais qui répugne à voir les peuples se presser sous leur ombre , qui assigne à la religion un séjour dans les nuages et loin de toutes les réalités, qui ne souffre qu'à peine que son nom soit prononcé dans les affaires, qui voudrait maintenir les mœurs, les opinions,

la vie à l'abri du christianisme , comme d'une contagion Et

quand vous aurez retranché toutes ces choses, vous nous direz, mes frères, ce qui reste.

Puis, vous chercherez dans la vie des nations ce que vous avez cherché dans la vie des individus ; vous vous demanderez, par exemple, pour combien est entré dans le mouvement des peuples vers les réformes sociales , ce christianisme qui , de votre aveu, doit envelopper toutes les relations de l'humanité, et pénétrer toute la vie des nations; et quand vous aurez en vain attendu le nom du Sauveur au milieu des éclats de l'enthousiasme populaire, quand vous n'aurez découvert dans ce culte nouveau de l'homme d'autre divinité que l'homme luimême , vous saurez à quoi vous en tenir sur la place qu'occupe la religion dans les pensées de l'humanité.

Les sentimens des adversaires du christianisme ne vous échapperont pas sans doute. Ils chantent, le sourire sur les lèvres , l'hymne funèbre de cette religion qui doit un jour les accabler. Ils voient cet arbre antique courber sa cime dépouillée vers ce sol poudreux et desséché de la vieille Europe qui ne lui fournit plus de sève. Ils s'applaudissent de ce progrès des lumières générales : insensés ! mille fois plus insensés que ces Juifs dont notre texte déplore l'aveuglement. Les Juifs du moins se rattachaient à la religion divine de leurs pères; eux à l'éblouis ement de leurs propres pensées, aux clartés d'une science orgueilleuse qui apprend tout, hors le secret de vivre et celui de mourir , à des théories dont la plus belle ne saurait calmer une seule des peines de la vie, ni expliquer la destinée humaine , ni jeter le moindre jour sur les muettes ténèbres de l'avenir! Oh! n'est-ce pas le cas de s'écrier:

( -47 ) « Quand l'impie est arrivé au fond de son abîme, alors il méprise! »

Ah! mes frères, je l'ai dit: Vous prononcerez vous-mêmes; je m'en rapporte à vous; mais si vos réflexions ne vous conduisent pas à juger que l'époque où nous vivons est une époque critique du christianisme, vous conviendrez du moins comme on en convenait il y a un siècle , il y a deux siècles , il y a trois siècles, que la tiédeur est grande, l'indifférence répandue , et que, sur le terrain même qui semble lui appartenir, le christianisme a encore de grandes conquêtes à faire.

Mais , mes frères , quand ces temps seraient ceux de la grande défection , les consolations ne manqueront point aux amis de Jésus. Et d'abord, leur droit est auprès de l'Eternel , et leur œuvre est auprès de leur Dieu. Ne gémissez pas, leur dirons-nous, ne gémissez pas au milieu de l'infidélité présente , si vous avez été fidèles ; ne gémissez pas si vous avez généreusement confessé le seul nom qui ait été donné aux hommes par lequel ils puissent être sauvés ; ne gémissez pas si vos œuvres ont répandu autour de vous la bonne odeur de V Evangile ; ne gémissez pas si vous avez prié pour les âmes de vos frères; ne gémissez pas si vous avez gémi ; si vous avez combattu devant Dieu par vos larmes et vos supplications; et si vous avez contribué selon votre pouvoir à la propagation de la vérité qui est selon la piété.

Et quand l'incrédulité du présent siècle vous afflige , vovez avec reconnaissance les préparatifs imposans du Saint-Esprit. Il glorifie encore une fois les choses faibles de la terre. Voilà qu'au milieu des événemens qui préoccupent les yeux de la chair, de plus grands événemens se préparent dans l'obscurité et presque dans le silence. L'épée aiguë , la Jlèche bien polie dont parle le prophète , sont fortes encore dans la main des faibles. Le monde parle peu ou parle avec dérision de la Parole de Dieu : son admiration est ailleurs; mais cette Parole, toujours la même, opère après dix-huit siècles les mêmes merveilles qu'à son apparition. Elle a secoué la poussière profane dont notre négligence la couvre, et, rejetant sur nous cette poussière en témoignage, elle s'envole du milieu des peuples civilisés vers ceux qui sont méprisés , vers la nation délestée , vers celui qui est esclave de crux

qui dominent. Elle relève du sein de leur abjection des peuples que l'humanité avait honte d'avouer; elle fait pénétrer la soif de la perfection dans des âmes avilies; elle affranchit les esclaves en leur montrant les cieux; elle crée dans les âmes une douleur sublime et une joie qui n'est pas de ce monde. Partout la même dans ses discours elle produit partout les mêmes effets ; et tandis que notre histoire religieuse, se compliquant de jour en jour, n'est bientôt plus qu'un tissu de subtilités, d'arguties et de controverses, pour eux elle se renferme en deux mots, toujours les mêmes et toujours admirables : 77 nous a été beaucoup pardonné , c'est pourquoi nous avons beaucoup aimé.

Telles sont les prémices de la révolution glorieuse qui s'accomplira lorsque nous dormirons dans la poussière. Telle est l'aurore des beaux jours qui consoleront la terre , quand la plénitude des nations sera entrée dans l'église de Dieu. Car nous avons foi à des promesses dont une grande partie s'est réalisée aux yeux de nos pères et aux nôtres. Et nous retenons ferme cette espérance que le roi sacré par Dieu même obtiendra les nations en héritage , et que son trône sera comme les jours des cieux. (Ps. 89, 3o. )

Attendrons-nous que du sein de ces régions lointaines où nous portons la lumière , elle soit rapportée un jour à notre continent obscurci? Demanderons -nous secours à ceux qui l'attendent de nous? Quel jour que celui où l'on verrait l'Indou, le Cafre et l'indigène de la Polynésie aborder avec la croix sur nos rivages profanes, rassembler nos descendans dans ces temples désolés, et faire retentir nos chaires muettes des paroles de la bonne nouvelle redevenue nouvelle à force d'oubli! Si cette supposition vous indigne , pensez seulement qu'aujourd'hui nous envoyons l'Evangile à Ephèse, à Corinthe, à Jérusalem d'où il nous vint jadis , et que nous pourrions le faire annoncer dans Rome. A vos tentes, Israël! renforcez vos mains tremblantes et vos genoux qui ploient. Donnez un glorieux démenti à ceux qui disent que la vieille terre de la civilisation ne peut plus porter le christianisme. Conjurez-vous ensemble pour faire voir à tous les bouts de la terre le salut de votre Dieu. Unissez vos prières, et demandez pour la religion qui vous console ,

( i49 ) la splendeur et la gloire des anciens jours. Mais , avant tout , que votre lumière luise devant les hommes; que votre vie prêche l'Evangile ; et soyez en paix : l'œuvre du Rocher est ferme, et ceux qui s'attendent à l'Éternel ne seront point confus.

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