POUR LE DIMANCHE DES RAMEAUX
Luc, XIX. 37, 58.
Et lorsqu'il approchait de la descente de la montagne des Oliviers, toute la multitude des disciples, transporte^ de joie, se mil à louer Dieu à haute voix pour tous les miracles -qu'ils avaient vus. El ils disaient: Be'ni soit le roi qui vient au nom du Seigneur! Paix dans le ciel, et gloire dans les lieux lies hauts I •
Telles sont les acclamations dont la multitude ravie frappait les airs à l'entrée de Jésus-Christ dans Jérusalem. Tel est le triomphe qu'elle décernait à ce roi paisible , qui ne lui avait révélé sa puissance que par des bienfaits. Multitude obscure et pauvre, incapable de déployer un somptueux appareil en l'honneur de celui qu'elle aimait, elle se borne à répandre des rameaux sur les pas de l'humble monture de Jésus; quelquesuns se dépouillent de leurs vètemens , et les étendent sur le passage du fils de David; et tous, dans un transport de joie et d'adoration, s'écrient à sa vue: Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur ! paix dans les cieux , et gloire dans les lieux très hauts !
Si Jésus a voulu que l'action de cette femme qui versa du parfum sur ses pieds fût racontée dans tout l'univers , quoi d'étonnant que l'Evangile nous ait conservé la mémoire d'un hommage plus éclatant, d'un hommage rendu à Jésus par une multitude? Ce fait, perpétué dans le souvenir des hommes, a même pris une place dans nos institutions chrétiennes; nous le célébrons huit jours avant Pâques , en un jour que nous appelons le dimanche des Rameaux ; nous assistons par la pensée à l'entrée triomphale de Jésus dans la ville de David; par la
( <29 ) pensée nous semons de palmes le chemin du Christ ; et nous disons avec les disciples: Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur ! paix dans le ciel , et gloire dans les lieux très hauts !
Mais , avant de répéter ces paroles et de nous les approprier pour ainsi dire , n'est-il pas nécessaire de les comprendre? Ne faut-il pas être sûr que, lorsque la bouche les dit, le cœur aussi les prononce? Ce ne sont point en effet de ces paroles d'un sens confus, de ces expressions vagues qu'on puisse prononcer sans conséquence et sans responsabilité. Ce sont des paroles qui, dans l'esprit des disciples, avaient un sens particulier et une intention précise. C'est ce sens, mes frères, c'est cette intention qu'il importe avant tout de fixer.
Nous pouvons supposer que la multitude au milieu de laquelle Jésus-Christ s'avançait à Jérusalem était composée de personnes assez différentes. Les uns, témoins des miracles bienfaisans de Jésus, ou guéris par lui de quelque maladie, se pressaient avec émotion autour d'un bienfaiteur dont peut-être ils n'avaient pas approfondi la nature et la mission. D'autres, impatiens du joug qui pesait sur la nation juive, se réjouissaient de voir paraître ce roi tant promis par les prophètes, ce libérateur par qui le peuple vaincu devait remonter à sa première indépendance. Mais d'autres , mes frères , d'autres reconnaissaient dans sa maturité celui que Siméon avait reconnu au berceau; ils voyaient en Jésus autre chose qu'un bienfaiteur terrestre , autre chose qu'un monarque de ce monde. Que voyaient-ils donc en lui? Leurs paroles vous l'apprennent, mes frères ; ils disent : Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur! paix dans les cieux , et gloire dans les lieux très hauts!
Pauvre aveugle, à qui Jésus a ouvert les yeux à cause de la foi, pauvre lépreux, à qui Jésus a dit en te guérissant : « Ta « foi t'a sauvé, va-t-en en paix; » si vous êtes parmi celte multitude, venez, et dites-nous le sens de ces paroles solennelles par lesquelles vous saluez l'entrée de Jésus dans la ville royale. Béni soit, dites-vous, le roi qui vient au nom du Seigneur! Mais d'autres peuvent le dire sans y attacher peut-être la même idée que vous. Ils attendent un puissant prince, qui, au nom
du Seigneur , comme autrefois Cyrus , relève les remparts de Sion , et la rétablisse dans ses premiers honneurs. Est-ce là celui que vous attendez? — Pour toute réponse on me montre ce prince débonnaire , son humble monture , ses simples vêtemens, son pauvre et pacifique cortège. Je comprends que c'est d'une autre royauté qu'il s'agit , d'un règne qui n'est pas de ce monde, et que ce roi venu au nom du Seigneur n'est pas un compétiteur d'Hérode, ni un rival des Romains.
Achevez donc, sujet de ce roi débonnaire, et faites-moi comprendre toute votre pensée. — Elle est, me répond l'ami de Jésus , tout entière clans ce que j'ai dit , et mes dernières paroles expliquent les premières : Paix dans les cieux 7 et gloire dans les lieux très hauts! Parlerais-je de paix s'il s'agissait d'un roi de ce monde , se préparant à reprendre sur des usurpateurs le royaume de ses ancêtres ? C'est la guerre que j'annoncerais et non pas la paix. Et s'il était possible qu'en de telles circonstances un roi vînt nous apporter la paix , il ne s'agirait encore que de la terre ; et j'ai dit : Paix clans les cieux ! Croyez-vous qu'il soit question d'un roi de ce monde ?
Ah ! la paix que mon cœur célèbre est une paix conclue et scellée dans les cieux ; la paix que mon cœur célèbre est une paix entre les hommes et l'Éternel. Et vous et moi et tous les hommes nous avons transgressé sa loi sainte , effacé en nous son image. Nous nous sommes bannis de son cœur; nous avons renoncé au titre de ses enfans ; il a cessé d'être notre père. Une guerre impie s'est déclarée sur la terre contre le souverain des cieux; une révolte du cœur, de l'esprit, des sens, de toutes les facultés, une insurrection générale de la race humaine contre son Créateur s'est organisée clans le monde. Les sens mutinés ont dit : Rompons ses liens et jetons loin de nous ses cordes; la raison ivre et chancelante a dit à son tour: Où est la promesse de son avènement? l'égoïsmc et l'orgueil, ligués ensemble , se sont écriés : Nous ne voulons pas qu'il règne sur nous. Au fond de mon cœur endurci mille voix criaient les mêmes choses; mais une voix grave , importune, perçant ce tumultueux concert, s'obstinait à me reprocher mes égarcmens,
( ,3i ) me rappelait les droits de Dieu , sa justice , mon avenir, et me faisait clairement connaître qu'il n'y a point de paix pour le méchant. Tel était mon état, plein d'incertitude, de trouble, et souvent d'angoisse. Or, voici l'Agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde. Voici le gage , le moyen , l'auteur de la réconciliation. Voici le médiateur qui veut s'interposer entre son Père et nous, et qui peut sauver parfaitement tous ceux qui s'approchent de Dieu par lui. La guerre cesse entre mon Créateur et moi : la paix est signée dans le palais du Très-Haut; et mon cœur transporté s'écrie : Paix dans les cieux !
Mais cette paix dont mon ame se réjouit est-elle peut-être une concession indigne de la majesté divine? et dans cette lutte impie que j'ai entreprise, la sainteté de Dieu aurait-elle été vaincue? M'a-t-il pardonné par lassitude, par faiblesse, par indifférence? Ah ! loin de mon esprit de pareils blasphèmes! Le roi du ciel ne peut signer que des paix glorieuses. Quand il daigne pardonner, ce ne peut être aux dépens de sa justice ni de sa sainteté. L'honneur de son gouvernement n'a souffert aucune atteinte. Une réparation éclatante, un sacrifice d'un prix immense proclame jusqu'aux dernières limites de la création que l'ordre éternel ne saurait être impunément violé. Ce fils de David n'entre dans Jérusalem que pour y mourir ; et sur la croix qui l'attend, il sera le représentant à la fois et d'une divine colère et d'un divin amour. Il y a plus encore : de cette croix où il est attaché, il attirera beaucoup d'hommes à lui; cette croix va prêcher le monde; cette croix, instrument de mort, devient un instrument de régénération; la sainteté de Dieu reparait sur la terre ; et à cette vue les anges émus répètent dans les demeures célestes ce même cri que nous faisons entendre sur la terre : Gloire à Dieu dans les lieux très hauts l
Ainsi me parlera l'un de ces petits selon la chair qui , sur les bords du lac de Génézarelh , dans les murs de Capernaûm ou sur les chemins de Jéricho ont entendu le Sauveur et ont cru à sa parole. Ainsi s'expliqueront pour moi ces transports d'allégresse qu'ils font éclater à la vue de Jésus montant vers la cité sainte. Si nous nous mettons à leur place, mes frères, (et faut-il tant de peine pour nous y mettre ? ) nous comprendrons leurs
transports. Nous sentirons même qu'aucune parole n'élaïf. égale à leurs idées, aucune expression proportionnée à leurs sentimens , et que jamais joie comme la leur n'a inondé des cœurs d'hommes. Mes frères , l'histoire nous rapporle que la ville d'Aniioche , l'une des principales de l'empire romain et la mélropole de l'Orient, ayant souffert qu'on renversât dans son enceinte les images de l'empereur Théodose, ce prince l'accabla du poids terrible de ses vengeances. Un arrêt de proscription l'enveloppa tout entière. Les prisons se remplirent de captifs destinés à l'échafaud. Chaque jour apportait de nouvelles violences et de nouvelles terreurs; et le ressentiment du prince outragé semblait ne pouvoir être apaisé que par l'entière destruction de cette cité célèbre. L'évêque Flavien , se dévouant alors pour son troupeau , va dans Constantinople affronter la colère du prince , et faire appel à sa miséricorde. Bonheur inespéré! sa chrétienne éloquence amollit cette ame irritée ; le mot de pardon , tant imploré , sort de la bouche de Théodose. Uri messager est aussitôt envoyé vers Antioche. Il presse sa marche, il arrive ; il trouve aux portes de la ville les citoyens rassemblés ; le pardon brille dans ses yeux avant d'être prononcé par ses lèvres ; il le proclame enfin ; et ce mot , ce seul mot rend la vie à cent mille âmes désespérées.
Que ces images sont touchantes , mes frères ! après quinze siècles elles nous émeuvent; et, faisant passer dans nos âmes une partie de la joie des habitans d'Àntioche , elles perpétuent parmi nous les impressions de ce beau jour. Mais il y a un nom pour de telles joies : il n'y en a point pour celles dont l'expression solennelle retentit aux portes de Jérusalem. Cet homme qui, dans un humble appareil, y monte avec la multitude, apporte aussi une nouvelle , mais quelle nouvelle ! aussi une «race , mais quelle grâce! Il ne dit point, comme le messager de Flavien : Vous vivrez encore quelques jours sur cette terre d'exil ; il dit: Vous vivrez éternellement! 11 ne dit pas : Vous verrez encore le soleil ; il dit: Vous verrez Dieu! Il ne dit pas: Vous goûterez les biens de ce monde avant de mourir ; il dit : Vous goûterez une paix qui surpasse toute intelligence ; vous
vous associerez par vos sentimens et par vos vertus à la divinité même ; et après quelques jours donnés à l'exercice de votre foi , quittant pour jamais les champs de Babylonc , vous aborderez dans le pays du salut, dans l'immortelle Canaan.
Et ce messager qui leur apporte ces promesses, quel est-il ? Celui qui seul peut les accomplir ; celui qui veut les accomplir; celui par qui tous ces biens leur sont acquis ; celui qui , au prix de sa vie , a demandé à Dieu toutes les nations en héritage , et tjui les a obtenues ; la grande victime , le grand prophète , le grand roi!
A présent , mes frères, je viens à vous. Ou'ètes-vous venus faire dans ce temple? Vous êtes venus célébrer, de même que la multitude des disciples , l'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem. Vous êtes venus joindre vos acclamations à leurs acclamations, et répandre , comme eux, des palmes sur le chemin de voire Sauveur. Ce jour, qui fut une fête pour eux , en est une aussi pour vous , avec cette seule différence que vous avez à célébrer de plus qu'eux dix-huit siècles de triomphes de la religion de Jésus-Christ.
C'est une fête ; oui , c'est une fête. Mais toute vraie fête est dans le cœur. Interrogez le votre. Renferme-t-il quelque chose de ce qui animait d'un si doux transport les Israélites fidèles ? Et crie-t-il comme le leur : Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur! paix dans les cieux, et gloire dans les lieux très hauts!
Je laisse à chacun le soin de se répondre à soi-même. Mais qu'il me soit permis d'adresser quelques autres questions à mon auditoire.
De quoi se réjouissent , dans un jour pareil , ceux pour qui Jésus n'est pas un roi venu au nom du Seigneur , mais un être d'une nature vague , d'une dignité indécise , un docteur enseignant un système plus parfait de morale? Se réjouissent- ils de ce que les exigences de la loi se sont augmentées, de ce que de nouvelles chaînes sont ajoutées par Jésus à celles dont ils étaient chargés, de ce qu'il est encore plus difficile de faire la volonté de Dieu depuis qu'il l'a révélée toute entière? se réjouissent-ils de ce que la tâche est doublée tandis que les moyens
( i34 ) restent les mêmes? Etrange sujet de joie pour une créature qui,, tous les jours, est contrainte de reconnaître, dans les petites choses comme dans les grandes, son incapacité et sa misère!
De quoi se réjouissent, dans un jour pareil, ceux qui, accoutumés dès long-temps à regarder le christianisme comme une religion divine , s'en tiennent à cette notion vague , gardent sans en briser le cachet la lettre qui renferme de si gracieuses nouvelles , et ne se prévalent , ni pour leur consolation ni pour leur sanctification , des instructions importantes qu'elle contient? L'habitude et la bienséance les poussent dans les temples aujourd'hui comme toujours; mais de quoi se réjouissent-ils? Est-ce d'appartenir au corps extérieur de l'Eglise de Jésus ? C'est sans doute un grand avantage , quand on en profite. Mais celui qui s'en tient à ce premier pas, qu'a-t-il de plus que celui qui repousse l'Evangile ? sont-ce les murs , disait un Père, sont-ce les murs qui font l'Eglise? Est-on chrétien pour vivre au sein de la chrétienté et pour être né sous une certaine latitude? On n'est pas Chrétien en vertu du baptême extérieur, mais en vertu du baptême de la régénération. On n'est pas Chrétien pour être inscrit et enrégimenté dans une commune chrétienne; et Jésus n'est pas venu sur la terre fonder des paroisses , mais une église,
De quoi se réjouissent, en un jour pareil , ceux qui , acceptant le message de grâce, se croient bien compris dans l'amnistie divine, mais qui, après avoir crié avec les disciples: Paix dans les deux ! n'ajoutent pas comme eux : et gloire dans les lieux très hauts! En d'autres termes, de quoi se réjouissent ceux qui adhèrent aux promesses et non aux préceptes, qui acceptent la grâce et non la loi , qui veulent bien être sauvés, mais se soucient peu d'être régénérés? Je vais vous dire de quoi ils se réjouissent : ils se réjouissent de voir, en leur faveur , le gouvernement de Dieu avili ; car si la grâce abolissait la loi , où serait la gloire de Dieu ? Direz- vous que , du moins , par reconnaissance ils aimeront Dieu , et que Dieu sera glorifié par leur amour? Il n'en est rien, mes frères: on n'aime véritablement que ce qu'on estime; on ne saurait aimer véritablement un Dieu qu'on ne respecterait pas , et Dieu ne pour-
( '35 ) rait être l'objet de nos respects dès qu'il aurait sacrifié au dessein de nous sauver la moindre partie , !e moindre iota de cette loi sainte que Christ lui-même n'est pas venu abolir, mais accomplir, et qui doit demeurer intacte et inviolable jusqu'à la fin des siècles. S'ils se réjouissent donc, leur joie est fausse ; et nous pouvons leur adresser ces paroles d'un apôtre: Que votre ris se change en deuil , et votre joie en tristesse.
Oui, mes frères, les sentimens d'un Chrétien ne sont tout entiers que dans ces paroles tout entières : « Béni soit le roi « qui vient au nom du Seigneur! paix dans les cieux , et gloire « dans les lieux très hauts! » Hors de ces sentimens, cette fêle et toutes nos fêtes ne sont que de vaines cérémonies. Ali! si notre cœur est étranger à ces sentimens , désertons plutôt ces fêtes sacrées, n'abordons plus ces temples, supprimons des formes vides de sens, que notre vie soit profane, mais conséquente. Ou plutôt , aspirons à revêtir ces dispositions avec lesquelles le culte est un vrai culte, et les fêtes vraiment des fêtes. Demandons à Dieu de nous pénétrer de ces sentimens qui donnent seuls du repos à l'ame et du prix à la vie. Piecevons Christ ainsi que les disciples le recevaient, comme le vrai Dieu et la vie éternelle. Sages de la terre, il est la clef de vos problèmes, le complément de cette philosophie que vous recommencez sans cesse et que vous n'achevez jamais ; âmes troublées , votre paix; heureux du siècle, votre vrai trésor; hommes, le mot de l'énigme de la vie , et le vainqueur de la mort. Lui seul nous rattache à l'auteur de notre être et à l'ordre universel; sans lui , errant dans la vie entre un passé inconnu et un sombre avenir, jouets tour à tour de nos passions et de notre raison, en proie à des désirs infinis que rien ne peut satisfaire, réduits à nous construire industrieusement de pauvres imitations de bonheur , fatigués de vivre et tremblant de mourir , tremblant surtout d'être jugés , nous approcherions sans guide et sans appui de cette limite effrayante où la terre manquera sous nos pieds. Allons donc au consommateur de notre salut; réjouissons-nous de sa venue ; répandons à ses pieds des pleurs et des palmes; ces pleurs seront essuyés par sa main divine- ces palmes deviendront notre couronne dans la cité de la paix ,
alors que désaltérés à la source de toute perfection et de toute félicité , nous redirons ces acclamations des anciens fidèles : Béni soit le roi venu au nom du Seigneur ! paix dans les cieux , et gloire dans les lieux très hauts !