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CARACTÈRE DU CHRISTIANISME

Apoc. XIV. 6.

Après cela, je vis un autre ange qui volail par le milieu du ciel, portant l'Evangile éternel, pour l'annoncer à ceu\ qui habitent sur la terre, à toute nation, à toute tribu , à toute langue , et à tout peuple. •

Parmi les incrédules qui résistent avec le plus d'obstination aux raisonnemens des apologistes de la religion chrétienne, il en est peu sans doute qui ne fussent prêts à déclarer qu'une preuve sensible , un miracle authentique ne les trouverait point rebelles. Montrez-nous , vous diront-ils, ce que saint Jean dit avoir vu , « un ange qui vole par le milieu du ciel , portant l'E- « vangile éternel , pour l'annoncer à ceux qui habitent la terre, « à toute nation, à toute tribu , à toute langue, et à tout peu- « pie, » et nous nous convertirons. C'est promettre par-delà son pouvoir; les miracles ne convertissent pas; leur vue peut convaincre l'esprit; le cœur a besoin de cette démonstration de puissance qui n'appartient qu'à l'Esprit de Dieu. Mais encore, si des miracles bien constatés , bien évidens sont capables de produire sur l'esprit une impression qui le prédispose à recevoir le message du salut, que les incrédules cessent de demander la vision de saint Jean ; ils ont quelque chose qui vaut mieux encore; cette vision est une image dont ils ont la réalité ; aussi bien , et mieux , en quelque manière , que saint Jean , ils peuvent voir cet ange « qui porte à travers les cieux l'Evangile « éternel à tous ceux qui habitent la terre » . Je veux dire qu'ils peuvent reconnaître dans le christianisme un caractère de perpétuité et d'universalisme, au moins aussi frappant pour la rai-

( 35 ) son que la vue d'un ange volant clans l'étendue du ciel pourrait l'être pour les yeux et pour l'imagination. S'ils demandent un miracle, en voici un; car à quoi donneront -ils le nom de miracle s'ils le refusent à un fait unique dans son espèce, inconcevable dans sa génération , contraire à toutes les vraisemblances , inaccessible à toutes les inductions , et que , avant de le voir réalisé , tout le monde eût jugé impossible? Qu'ils veuillent nous prêter une attention telle que l'objet le réclame, et nous espérons que le fait que nous leur exposons fera sur eux assez d'impression pour les engager à porter plus loin leurs recherches, et à s'informer plus sérieusement de l'Evangile.

Voilà la question que nous posons devant eux :

Est-il dans la nature des choses qu'une doctrine dont les principales idées ne sont point suseeptibles d'être prouvées, encore moins découvertes par la raison , est-il dans la nature des choses qu'une telle doctrine vive dans tous les temps et s'introduise dans toutes les nations, et non-seulement cela, mais qu'une telle doctrine devienne dans ces temps et chez ces nations, le principe vivifiant de la morale, et l'auxiliaire bienveillant des progrès de l'esprit humain ?

Veuillez répondre ; mais souvenez-vous que les exemples que vous citerez ne doivent manquer d'aucune des conditions énumérées dans ma question. Il s'agit d'une doctrine dont les idées ne sauraient être ni prouvées ni découvertes par la raison. 11 s'agit d'une doctrine qui soit capable d'embrasser tous les temps et toutes les nations. Il s'agit d'une doctrine qui soit le principe directeur de la conduite de ceux qui l'adoptent. Il s'agit d'une doctrine favorable à la loi de progression de l'esprit humain et à la marche ascendante de la civilisation. Quatre conditions, dont chacune est essentielle.

Je vois bien une doctrine commune à tous les temps et à toutes les nations : c'est celle de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'ame , deux dogmes inséparables , dont la réunion forme ce qu'on a appelé religion naturelle. Elle est naturelle , en effet , en ce que la nature semble en avoir partout enseigné les élémens à l'ame humaine. Elle est partout l'un des premiers produits de sa raison, l'un des premiers résultats de son activité

( 56 ) intellectuelle. Elle est la conclusion d'un raisonnement si simple et si rapide, que le raisonnement disparait pour ainsi dire, et quel'ame semble avoir obtenu ces vérités par intuition. Elle est universelle, si l'on veut, mais parce qu'elle est naturelle : et c'est à une religion positive que nous demandons ce caractère d'universalité. Or, aussitôt que la religion naturelle prétend revêtir des formes déterminées, l'unanimité cesse; aucune force humaine ne saurait l'établir. La religion naturelle , aussitôt qu'elle se fait positive, cesse de pouvoir être la religion du genre humain.

Mais du moins, dira-t-on , si une religion positive ne peut être universelle , peut-être regagnera-t-elle du côté du temps ce qu'elle perd du côté de l'espace. Accordons-le par supposition ; mais qu'on avoue que ce n'est plus que la moitié de la condition que nous avons posée ; nous n'avons pas parlé de tous les temps seulement , mais de tous lieux ; ainsi , lorsqu'on nous ferait voir une religion positive maîtresse d'un coin du globe depuis l'origine du monde jusqu'à nous, nous serions en droit de rejeter cet exemple. Acceptons-le toutefois, par accommodation et faute de mieux. Il y a des doctrines religieuses d'une étonnante antiquité ; avec quelques variations dans les détails , les idées fondamentales , les idées mères sont restées ; et elles paraissent immuables comme la constitution physique du peuple qui les professe , inamovibles comme le sol qui les porte. Si l'universalité leur manque, la perpétuité doit, en un certain sens , leur être accordée. Mais sont-elles , comme je l'ai demandé , propres à servir de mobile moral , et favorables au développement naturel et progressif de l'esprit humain? Non; les unes n'ont aucune correspondance avec la vie, les autres pervertissent le cœur et les relations sociales, et toutes enchaînent l'esprit humain dans des formes immuables ; toutes offrent le phénomène d'un peuple qui, surpris, pourrait-on croire , par une subite congélation, garde dans les périodes les plus avancées de son existence l'attitude, les mœurs, les opinions , le costume , les institutions , le langage , toute la manière d'être au milieu de laquelle l'a saisi cette soudaine catalepsie. Que si i'on prétend , au contraire, que c'est l'esprit

du peuple qui a déterminé sa foi , et que ses mœurs ont fait sa religion, alors cette religion n'est pas celle que nous avons demandée, savoir une doctrine capable d'influer sur la vie et de déterminer la conduite.

En pai-courant les différentes religions connues qui se sont partagé les peuples , nous n'en trouverons aucune qui satisfasse à toutes les conditions que nous avons posées. Il manque au mahométisme , outre qu'il doit ses progrès à la puissance du glaive, de favoriser le mouvement progressif de l'esprit humain ; au contraire il le comprime. Il lui manque d'être propre à pénétrer dans tous les pays ; car il a pour nécessaire cortège la polygamie et le despotisme, antipathiques à la civilisation. Il manque à la religion de l'Indostan d'être morale , intellectuelle , favorable à la culture ; il lui manquerait partout son sol et son ciel , pour lesquels seuls elle est faite. L'universalité manque tellement à la religion juive , qu'elle n'en veut pas , qu'elle la repousse ; c'est une religion toute nationale , toute locale : hors de la Palestine , elle est exilée. Il manque à toutes les autres religions tout ce qui manque à celles que nous venons de nommer: l'universalité, la perpétuité, la moralité, et la sympathie pour le progrès.

Ceci est déjà une réponse à la question que nous avons posée. Car s'il n'est point arrivé qu'une religion positive ait réuni toutes les conditions énumérées, on peut dire avec une sort* d'assurance que cela n'est pas dans la nature des choses. Si la chose était possible , n'aurait-elle pas eu lieu ? si elle n'a pas eu lieu , arrivera-t-elle jamais?

Mais en consultant la nature même des choses , indépendamment des renscignemens de l'histoire, on obtiendra la même réponse. Nul homme ne peut donner à l'humanité une religion. S'agit-il de religion naturelle ? c'est la nature qui la donne ; et un homme peut tout au plus en formuler les dogmes , en rédiger les enseignemens ; il ne fait que restituer à l'humanité ce qu'il a reçu de l'humanité. S'agit-il d'une religion positive , j'entends une religion dont la raison humaine n'eût pas d'ellemême découvert les dogmes? je demande quelle portée de cceut-^ d'imagination, déraison, quelle étendue de génie , quitte mer-

veilleuse divination on suppose à un homme pour admettre que ces dogmes de son invention , ces dogmes que la nature n'a pas enseignés, seront admis en tout pays, conserveront leur à-propos en tout temps, s'appliqueront à tous les états de l'humanité et de la société, en un mot pourront constituer et constitueront en effet la religion du genre humain.

On parle avec un peu d'indiscrétion d'hommes quidevancent leur siècle, et qui impriment leur caractère individuel aux générations. Ce sont, la plupart du temps, des hommes qui ont mieux compris, ramené à des formes plus précises, exprimé avec plus d'énergie les opinions dominantes de leur époque. Ils ont constaté ce que leur siècle portait dans son sein. Ils ont concentré dans le verre ardent de leur génie des rayons de vérité qui, dispersés dans le monde , n'avaient pu encore l'embraser. Mais leur génie , expression fidèle et forte d'un temps et d'un pays, qui les ont faits ce qu'iis sont, n'était point immense comme le génie de l'humanité. Hommes, ils ont fait œuvre d'hommes, œuvre partielle, relative, bornée. Qu'un être, s'isolant de son pays, de son temps, je vais plus loin, de son individualité, devine le fait, l'idée, le dogme qui remuera, convertira, vivifiera l'homme de tous les temps et de tous les lieux... cet être n'est pas un homme, c'est un Dieu.

Et faites bien attention que je ne demande pas que sa religion devienne de fait la religion de tous les temps, de tous les lieux et de tous les hommes. D'abord, il lui faut le temps de s'établir , et nous ne prétendons pas qu'à son début elle envahisse le monde entier. Ensuite nous n'avons pas devant nous tous les temps , et tant que l'avenir du monde ne sera pas entièrement écoulé , nous ne pourrons pas dire à la rigueur qu'une chose est de tous les temps. Enfin toute vraie religion suppose liberté , et la liberté suppose la possibilité des résistances individuelles. Nous demanderons seulement, et l'on a bien dû le comprendre, qu'une masse suffisante d'expériences ait prouvé que la doctrine en question est telle qu'aucun lieu, aucun climat , aucun degré de culture , aucune forme politique , aucune circonstance de temps et de lieu, aucune constitution physique et morale, ne soit pour elle une barrière, une limite fatale

qu'elle ne puisse franchir, ou , pour nous exprimer plus brièvement, qu'elle corresponde aux besoins universels et constans de l'humanité, indépendamment de toutes les circonstances accidentelles , temporaires et locales. Voilà ce que nous demandons.

S'il y a une religion de Dieu sur la terre, elle doit avoir ce caractère d'universalité et de perpétuité. Car qui peut douter que la charité de Dieu n'embrasse l'humanité entière ? et comment supposer que Dieu ne peut parler à toute l'humanité ? Dieu ne peut avoir en vue un temps , un pays , un peuple , mais tout ce qui porte un cœur d'homme; et dès qu'il parle, c'est pour tout le genre humain. S'il lui plaisait de distinguer un peuple entre les peuples de la terre, ce serait encore en vue du genre humain ; ce qu'il dirait pour ce peuple en particulier n'aurait pas une portée éternelle , infinie ; cela seul revêtirait de tels caractères, qui, dans cette nation à part, s'adresserait à l'humanité universelle; et sa Parole n'aurait constitué l'existence passagère d'un peuple que pour constituer par son moyen un peuple pris de tous les peuples de la terre , un peuple spirituel , un peuple d'ames saintes.

Nous retournons maintenant la proposition , et nous disons: s'il existe une religion semblable , elle ne peut être que de Dieu. C'est à ce titre déjà, c'est-à-dire à cause de son universalité, que nous reconnaissons que la religion naturelle est de lui. Mais si, outre cette religion naturelle, il y a sur la terre une religion positive douée du caractère que nous avons en vue, nous disons aussi qu'elle est de Dieu, parce qu'à Dieu seul il appartient de concevoir l'homme qu'il a fait , et de satisfaire la nature humaine tout entière; parce que Dieu seul par conséquent sait comme il faut parler à l'homme; parce qu'il n'est ni borné par les lieux, ni restreint par les circonstances; et si l'apparence arbitraire des dogmes d'une religion positive nous arrête, observons que ce qui est nécessaire pour Dieu et une suite de sa nature peut fort bien nous paraître arbitraire ; et que ce qu'il peut y avoir pour nous , dans les révélations de Dieu , détrange et d'inattendu, n'en est pas moins la nécessité même, la conséquence indispensable îles perfections de Dieu, l'empreinte

fidèle et spontanée de son caractère et de ses rapports avec le monde.

Tenons donc pour certain , mes frères , que s'il y a dans le monde une religion positive qui , propre à diriger la vie , el favorable à la marche progressive de l'esprit humain , ne trouve de limites dans aucune circonstance de lieux et de temps , une telle religion est de Dieu.

Cela posé , nous cherchons s'il y a une telle religion.

Il y a un peu plus de dix-huit cents ans que, dans un coin obscur de ce monde , un homme parut. Je ne dis pas qu'une longue suite de prophètes avaient annoncé la venue de cet homme ; qu'une longue suite de miracles avaient marqué d'un sceau divin la nation où il devait naître et la Parole même qui l'annonçait; que des hauteurs d'un lointain avenir il avait projeté son ombre aux pieds de nos premiers parens exilés du paradis; qu'en un mot un ensemble imposant de preuves l'entoure et l'autorise. Je dis seulement qu'il prêcha une religion. Ce n'était pas la religion naturelle ; les dogmes de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'ame sont partout supposés dans ses paroles , jamais enseignés , jamais prouvés. Ce n'étaient pas des idées déduites logiquement des données primitives de la raison ; ce qu'il enseigne , ce qui fait le fond , le propre de sa doctrine , ce sont des choses qui confondent la raison, vers lesquelles la raison n'a point de route , point d'accès : il prêche un Dieu en terre, un Dieu homme , un Dieu pauvre , un Dieu crucifié ; il prêche la substitution de l'innocent au coupable , un rachat, un sacrifice ; il prêche une nouvelle naissance sans laquelle l'homme ne saurait être sauvé ; il prêche une vocation générale, une élection exclusive. Je ne vous adoucis point ses enseignemens ; je vous les livre dans leur nudité; je ne cherche point à les justifier. Non , vous pouvez, si cela vous plail, vous étonner, vous effaroucher de ces dogmes étranges; ne vous y épargnez pas; mais quand vous aurez assez admiré leur étrangelé , je proposerai, moi , autre chose à votre admiration. Ces dogmes étranges ont conquis le monde. A peine éclos dans la pauvre Judée, ils ont envahi la savante Athènes, la riche Corinthc, la superbe Rome- Ils ont recueilli des confesseurs

dans les ateliers , dans les prisons , dans les écoles , dans les tribunaux, sur les trônes. Vainqueurs de la civilisation, ils ont triomphé de la barbarie. Ils ont fait passer sous le même joug le Romain dégradé et le Sicambre sauvage. Les formes de l'état social ont changé ; la société s'est fondue, renouvelée : ils ont duré. Bien plus : l'Eglise qui les professait les a voulu effacer en commençant par les altérer; maîtresse des traditions, dépositaire du savoir, elle a usé de ses avantages contre les dogmes qu'elle devait défendre : ils ont duré. Partout et toujours, il s'est trouvé des âmes , dans les cabanes et dans les palais , à qui un Rédempteur a été doux et la régénération nécessaire. Aucune doctrine , d'ailleurs , ni philosophique , ni religieuse , ne durait ; chacune faisait son temps , chaque temps avait son idée ; et comme l'a développé un célèbre écrivain , le sentiment religieux, abandonné à lui-même , se choisissait , selon le temps, des formes qu'il brisait quand le temps était passé. Le dogme de la croix s'obstinait à reparaître. S'il ne se fût emparé que d'une seule classe de personnes, c'était déjà beaucoup, c'était inexplicable peut-être ; mais vous trouvez des sectateurs de la croix dans les camps et dans la vie civile , chez les riches et les pauvres, parmi les esprits hardis et les esprits timides, parmi les savans et parmi les ignorans. Ce dogme est bon pour tous, partout, toujours. Il ne vieillit jamais. Ceux qui l'embrassent ne se trouvent point en arrière de leur siècle : ils le comprennent, ils en sont compris; ils marchent avec lui, ils le servant. La religion de la croix ne paraît nulle part disproportionnée à la civilisation; au contraire, la civilisation a beau avancer, elle trouve toujours le christianisme devant elle. N'allez pas croire que le christianisme complaisant éliminera quelque idée pour se mettre d'accord avec le siècle ; non , c'est de son inflexibilité qu'il est fort; il n'a pas besoin de rien céder pour être en harmonie avec tout ce qui est beau , légitime et vrai; car il en est lui-même le type accompli. Il est le même aujourd'hui qu'au temps des réformateurs, qu'au temps des Pères de l'Eglise , qu'au temps des Apôtres et de Jésus-Christ. Ce n'est pourtant pas une religion qui flatte l'homme naturel ; et les mondains, en s'en éloignant, rendent assez témoignage

que le christianisme est une doctrine étrange. Ceux qui n'osent le rejeter s'efforcent de l'adoucir. On le dépouille de «es rudesses, de ses mythes , comme on se plaît à les nommer ; on le rend presque raisonnable ; mais , chose singulière ! quand il est raisonnable , il n'a plus de force ; et , semblable en ceci à l'une des plus merveilleuses créatures du monde animé, s'il perd son aiguillon, il est mort. Le zèle, la ferveur, la sainteté, l'amour disparaissent avec ses dogmes étranges; le sel de la terre a perdu sa saveur , et l'on ne sait avec quoi la lui rendre. Au contraire, apprenez-vous d'une manière générale que quelque part il y a un réveil , que le christianisme se ranime, que la foi devient vivante, que le zèle abonde? Ne demandez pas sur quel terrain , ne demandez pas dans quel système croissent ces précieuses plantes. Vous pouvez répondre d'avance que c'est dans le sol rude et raboteux de l'orthodoxie, a l'ombre de ces mystères qui confondent la raison humaine , et qu'elle aimerait tant à écarter d'elle.

C'est donc , parmi les religions, la seule qui soit éternellement jeune. Mais peut-être la nature physique fora ce que ne fait point la nature morale. Peut-être les climats arrêteront cet ange qui porle à travers les cieux l'Évangile éternel. Peut-être une certaine organisation corporelle est-elle une condition pour l'adoption de l'Evangile. Mais vous passez avec cette Parole de l'Européen à l'Africain, du Nègre au Groënlandais, de l'Atlantique à la mer du Sud. Partout ce message était attendu; partout il remplit un vide senti ; partout il complète la vie et la renouvelle. L'ame de l'esclave nègre reçoit les mêmes impressions que celle d'Isaac Newton. La haute intelligence de celui-ci , la stupidité du nègre , ont au moins en commun une grande pensée. — Et partout , remarquez-le bien , les effets sont les mêmes. La croix jette une clarté qui illumine tout; comme par instinct , sans raisonnement pénible ; on pénètre partout les mêmes conséquences , on reconnaît partout les mêmes devoirs, et, avec des formes diverses, on commence partout une même vie. Partout où le christianisme s'introduit, l'homme civilisé se rapproche de la nature, le sauvage s'élève à la civilisation ; ils font , chacun de leur coté , en sens inverse ,

(43 ) quelques pas vers un point commun , qui est celui de la vraie sociabilité et de la vraie civilisation.

On nous objectera peut-être, à propos de cette puissance civilisatrice du christianisme , qu'elle tient uniquement à la sublime morale de l'Evangile , et que ce n'est point par les dogmes positifs, mais malgré ces dogmes, que les sauvages sont convertis , puis civilisés. Cette assertion est fausse , de quelque côté qu'on l'envisage.

Tout en accordant à la morale évangélique une supériorité décidée sur les autres morales, nous faisons observer que cette supériorité tient bien moins à la nature des préceptes qu'à leur base , à leurs motifs , en d'autres termes , aux faits mystérieux et divins qui caractérisent le christianisme comme religion positive. L'Evangile n'a pas inventé la morale ; quelques-unes de ses plus belles maximes étaient depuis long-temps en circulation dans le monde ; l'Evangile ne les pas tant promulguées que fondées sur une nouvelle base et vivifiées par un nouvel esprit ; et la prérogative de l'Évangile est bien moins d'annoncer une morale nouvelle, que de donner la force de pratiquer l'ancienne.

Mais ne contestons pas ; accordons que la morale de l'Evangile contient beaucoup de choses absolument nouvelles ; il faut pourtant convenir qu'il y avait dans le monde, et particulièrement dans les écrits des sages antiques , une assez belle morale ; et si la morale a une force à elle , une vertu intrinsèque, on devrait s'attendre à voir la pratique en quelque proportion avec les théories. Mais autrefois, mais aujourd'hui, mais toujours, nous sommes frappés en chaque homme, et dans l'humanité en général , d'une étrange disparate entre les principes et la conduite ; et nous sommes contraints d'avouer qu'au moins dans cette sphère , ce qu'on fait répond mal à ce qu'on sait, que la vie répond mal aux convictions. La connaissance de la morale n'est pas la morale , et la science du devoir n'est pas la pratique du devoir.

Ces observations générales sont pleinement confirmées par l'histoire de l'évangélisation des païens. S'il y a un fait connu et avoué, c'est que ce n'a jamais été par la prédication de la

morale, même de la morale évangélique, qu'on a gagné leurs cœurs. Que dis-je? ce n'est pas davantage par l'enseignement de la religion naturelle. De pieux chrétiens, se trompant sur ce point, voulurent conduire méthodiquement le peuple du Groenland par la religion naturelle à la religion révélée. Tant qu'ils en restèrent à ces premiers élémens , leur prédication ne toucha, ne gagna pas une seule ame. Mais du moment que jetant au rebut leur méthode humaine , ils se furent décidés à suivre celle de Christ et de Dieu, les barrières tombèrent devant eux , et encore une fois la folie de la croix se trouva plus sage que la sagesse des hommes. Les écoles nous apprennent à aller du connu à l'inconnu , et du simple au composé. Mais il se passe dans le règne de Dieu des choses qui dérangent toutes nos idées. C'est tout directement par l'inconnu, par le composé, par l'extraordinaire qu'il faut commencer. C'est par la religion révélée que l'homme remonte à la religion naturelle. On le transporte de plein saut dans le centre des mystères: on lui montre Dieu homme , Dieu crucifié avant de lui montrer Dieu dans la gloire. On lui montre le renversement avant l'ordre, la fin avant le commencement. Et voulez-vous savoir pourquoi, mes frères? C'est que le vrai chemin dans la connaissance religieuse n'est pas de Dieu à l'homme , mais de l'homme à Dieu ; c'est qu'avant de se connaître il ne saurait connaître Dieu; c'est que c'est la vue de sa misère et de ses péchés qui le conduit à l'expiation , et l'expiation qui lui révèle dans leur plénitude les perfections de son Créateur; c'est, pour répéter le mot célèbre d'Augustin, « qu'avant d'être descendu dans l'enfer de son propre cœur, l'homme ne saurait s'élever au ciel de Dieu ». La religion chrétienne n'est pas purement la connaissance de Dieu, mais la connaissance des rapports de l'homme avec Dieu; or la vue de ces rapports est ce qui jette le plus de lumière sur le caractère même et les attributs de Dieu ; et il est très exact de dire que la religion révélée ramène à la religion naturelle. Et par le fait , combien d'hommes l'Évangile a-t-il été prendre au fond du matérialisme pour les amener par le chemin des doctrines chrétiennes, à croire a l'existence d'un premier être et à la perpétuité de leur ame I

Ce sont donc les dogmes, les mystères, les paradoxes de l'Evangile qu'il faut porter au sauvage, si l'on veut gagner son cœur à la religion naturelle dont il est si éloigné , à la saine morale qu'il connaît moins encore. Mais quand nos adversaires pourraient renverser tout ceci , ils n'en resteraient pas moins sous le poids d'une difficulté accablante. Si la religion naturelle et la morale suffisent pour faire des convertis, suffisentelles pour faire des prédicateurs? Trouvez-nous, parmi ceux qui ne croient pas aux dogmes positifs du christianisme , trouvez-nous des hommes disposés à entreprendre ce pénible et dangereux apostolat. Allons , que les philosophes et les rationalistes s'ébranlent; qu'on voie leur foi par leurs oeuvres; que leur zèle serve de preuve , de garant à leur système; que, par amour de la morale et de la religion naturelle, ilsquittentparens, amis, fortune, habitudes pour aller s'enfoncer dans ces vieilles forêts, traverser ces brûlantes plaines de sable, affronter les influences d'un climat homicide, afin de toucher, de convertir et de sauver quelques âmes. Qu'ils fassent pour le règne de Dieu la moitié de ce que tant de courageux voyageurs ont fait ou tenté pour la science ou pour la prospérité matérielle de leur pays. Eh quoi! nul ne bouge ! nul ne regarde même! cet appel n'a pas ébranlé un seul de ces amis de la religion et de la morale, pour qui la croix est une folie! Quoi! il semblerait qu'il n'y a d'amour pour Dieu , de sollicitude pour les âmes, de prosélytisme pieux que chez les partisans de ces dogmes étranges de la chute de l'homme, d'une expiation sanglante et d'une nouvelle naissance l Mes frères , cette preuve vous suffit-elle, et croyez-vous qu'il y ait quelque autre moyen que nos dogmes pour établir le règne de Dieu sur la terre?

Ainsi le christianisme est bien la religion positive qui réunit toutes les conditions énumérées dans notre question.

Ce ne sont pas des raisonnemens que nous présentons aux adversaires du christianisme , ce sont des faits. Il ne tient qu'à eux de reconnaître comme nous ce caractère éclatant du christianisme , de voir comme nous « cet ange qui porte à travers « les cieux l'Evangile éternel , à tous ceux qui habitent la terre , « de toute nation, de toute tribu , de toute langue et de tout

peuple». Ce sont des faits que nous prétendons leur livrer. S'ils sont Taux , qu'on le prouve. S'ils sont vrais , qu'on en conteste, si l'on peut, la conséquence. Qu'on nous explique, par des causes naturelles , un phénomène unique dans son genre. Qu'on assigne, si l'on peut, un terme à cette vertu, à cette action du christianisme. Mais voudra-t-on s'en donner la peine ? En vérité , il est plus facile de fermer les yeux, et, répétant de confiance quelques ouï-dire, d'assurer que, selon les meilleures informations , le christianisme est passé ; qu'il avait son temps à faire et qu'il l'a fait, son rôle à jouer et qu'il l'a joué ; et que « les hommages qu'on peut lui rendre encore ne sont « que des fleurs qu'on jette sur un tombeau». Ce tombeau, mes frères, serait celui de l'espèce humaine. Le christianisme conserve encore le monde devant la colère de Dieu. C'est peutêtre en vue de sa propagation que les événemens se pressent et que les peuples sont travaillés d'une effroyable crise. Quelques incrédules au cœur léger ne feront pas mentir le Très- Haut. Et l'immense gravité des circonstances n'aura pas été une fausse mesure de la Providence. Prions , mes frères , pour les progrès de l'Evangile éternel; prions pour les esprits superbes qui jusqu'ici ont dédaigné de le connaître. Prions pour qu'il nous devienne à nous-mêmes toujours plus précieux, et que ses lois nous soient aussi sacrées que ses promesses nous sont chères.

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