MORALITÉ CHRÉTIENNE
Rom. XII. 1.
Je vous exhorte , mes frères , par les compassions de Dieu , que vous offriez vos corps en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu, ce qui est votre service raisonnable. »
Il y a peu de temps , mes frères , qu'un de ces écrits fugitifs destinés à offrir un aliment journalier à la curiosité publique, entretenait ses lecteurs d'un ouvrage nouveau qui doit, si l'on en croit le critique , alarmer tous les amis de la saine morale. Cet ouvrage dangereux développe une idée qui fera voir combien la doctrine, et peut-êire l'intention de l'auteur, est empoisonnée : cette idée c'est que tous les efforts de l'homme ne sauraient lui obtenir le salut, et qu'il n'a rien à faire pour le mériter. Vous me demanderez, mes frères, quel est ce livre si amèrement critiqué. Je l'ignore , il n'est pas même nommé; mais ce pourrait être l'Évangile. Car l'Evangile aussi déclare que l'homme n'est point sauvé par ses œuvres; que le don du salut est entièrement gratuit ; et que cela ne vient ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. Et comme l'Evangile ne pose , n'admet aucun autre moyen de salut, il en résulte clairement que tout autre moyen que nous essaierions ne nous conduirait point au but , pas même les plus grands efforts que nous pourrions faire pour accomplir la volonté de Dieu. Voilà la doctrine dans toute sa nudité , j'allais presque dire dans toute sa crudité. Que faut-il maintenant que nous fassions , mes frères? Les hommes qui censurent ces doc-
( 86 ) trines se disant chrétiens, il suffirait peut-être , pour les réduire au silence , de leur faire observer que les doctrines qu'ils blâment sont les doctrines mêmes de l'Evangile , et qu'il v a dix-huit siècles environ que l'Eglise les professe et les proclame comme des vérités fondamentales; mais comme ces critiques inconsidérées trahissent, outre une grande ignorance du contenu de l'Evangile, un grand fonds d'irréflexion et un manque de vraie philosophie , il peut aussi être à propos d'examiner la maxime en question comme une simple idée , comme une pure théorie , à la lumière de la seule raison. C'est ce que nous allons entreprendre ; et nous espérons qu'il résultera de cet examen que cette doctrine n'est pas seulement raisonnable et morale, mais qu'elle est la seule raisonnable et la seule vraiment morale; ce sera tout l'objet de ce discours.
Et avant tout , rendons-nous bien compte de la difficulté qu'on nous propose. « Une doctrine, dit-on, qui enseigne qu'il n'y a rien à faire pour mériter le salut , une doctrine qui nie la nécessité des bonnes oeuvres, est directement contradictoire à l'idée de morale ; car la morale est la science du devoir ; et dans la doctrine que l'on attaque il n'y a point de place pour le devoir. De plus , cette doctrine est contradictoire à l'Évangile ; car à toutes ses pages l'Evangile recommande les bonnes œuvres ; et cette doctrine les exclut. » Recueillons, mes frères, cette objection ; et à ceux qui nous l'adressent, adressons nousmêmes quelques questions.
S'il y a une morale religieuse , c'est-à-dire un système de devoirs envers le Créateur, il faut, n'est-il pas vrai, un mobile quelconque en nous pour nous porter à la pratique de ces devoirs? On en convient. Peut-il y avoir un autre mobile que l'un des deux suivans, l'intérêt et le dévouement? Non, il n'est pas possible d'en concevoir un troisième. Eh bien ! à ces deux mobiles répondent deux systèmes que nous allons examiner.
D'après le premier de ces systèmes , chaque homme arrive dans le monde avec des facultés entières, des obligations qui y correspondent, et l'attente d'un sort proportionné à la manière dont il aura employé ces facultés et rempli ces obliga-
( 87 ) lions. Il y a un contrai lacite entre Dieu et lui. Il y a un engagement réciproque. L'homme promet l'obéissance, et Dieu promet le bonheur. Qui fera le bien sera récompensé , qui fera le mal sera puni. C'en est assez pour nous faire pratiquer tous nos devoirs.
\J intérêt est donc , dans ce premier système , le mobile qu'on nous propose ; un intérêt sans doute très élevé , et le plus immense de tous, mais un intérêt enfin. Or, qui ne voit du premier regard combien ce mobile est insuffisant et défectueux? Et d'abord , ce principe introduit dans la morale un élément étranger, on peut même dire hostile , puisque la vertu est essentiellement le sacrifice du moi. Ce principe ne manifeste pas d'abord tout ce qu'il a de contraire à la morale ; mais laissez-le agir, et bientôt il aura tout envahi; bientôt il vous fera connaître que le résultai fait toute la valeur des actions ; que le produit net ou la perte définitive leur donne leur caractère essentiel ; le bien n'est plus bien par lui-même : il n'est bien qu'en tant qu'il assure le bonheur; le vice également n'est plus vice en lui-même: il n'est vice qu'en tant qu'il expose au malheur. On n'a qu'à attacher des promesses au vice , il deviendra vertu ; des menaces à la vertu, elle deviendra vice. Et pourtant , si la morale n'est pas un vain mot, il faut que la vertu , détachée de ses espérances , soit encore quelque chose; que le vice , détaché de ses dangers, soit encore quelque chose. Ce n'est pas tout : n'oublions pas qu'il s'agit d'une morale religieuse , de devoirs dont Dieu est l'objet ; mais le premier de tous ces devoirs , le seul à bien dire , c'est l'amour; la loi n'est accomplie que par l'amour : or, jamais l'intérêt, porté à sa plus haute puissance, jamais l'égoïsme le plus perfectionné ne s'élèvera jusqu'à l'amour ; on peut calculer des actions; on peut calculer la vie extérieure; on peut, par intérêt, donner tout son bien pour la nourriture des pauvres et son corps pour être brûlé ; mais on ne peut pas plus , par calcul , se décider à aimer, qu'on ne saurait du choc de deux glaçons tirer la moindre étincelle.
Dégoûtés de cette morale tout égoïste, d'autres esprits ont rêvé un autre système. Ils ont absolument exclu l'intérêt , et oui prétendu cultiver la vertu pour la vertu même. « La vertu,
( as )
disent-ils, n'est-elle pas , indépendamment des biens qu'elle procure , digne de recevoir tous nos hommages et d'occuper toutes nos pensées ? Dieu , qui est la vérité , la beauté , la bonté suprême , a-t-ii besoin de nous encourager par des promesses, de nous effrayer par des menaees pour obtenir notre obéissance ? Nous rougirions, en le servant, de céder à d'autres impulsions que celles qui résultent de ses perfections mêmes. >» Eh bien! mes frères, qui de nous osera dire que ceux-ci n'ont pas raison? Qui ne souscrira de bon cœur à ce système élevé? Mais, d'un autre côté, qui îe réalisera? Il est beau ce système, il est noble, il est vrai ; il n'a qu'un seul défaut, c'est d'être impraticable. Trêve aux raisonnemens , et laissons parler les faits. Où sont-ils ceux qui servent Dieu par pur amour? Que dis-je ! où sont-ils ceux qui aiment Dieu? Ne cherchons point à nous abuser : ces émotions fugitives que nous fait éprouver la pensée du Créateur ou la vue de ses œuvres merveilleuses , ces impressions superficielles , étrangères d'ailleurs à tant de cœurs, tout cela n'est point de l'amour. Si nous n'aimons Dieu que quand nous nous plaisons à lui subordonner nos pensées, nos affections, nos vœux, notre vie entière; si nous n'aimons Dieu que lorsque nous avons perdu , noyé noire volonté dans la sienne; si nous n'aimons Dieu que lorsque l'offenser nous parait , dès ici-bas , le plus grand des malheurs , l'unique malheur , et lui plaire la plus grande, la seule félicité; si nous n'aimons Dieu que lorsque notre cœur met entre les créatures et lui la même distance qu'il y a mise lui-même..; répondez , ô vous qui m'écoutez , qui est-ce qui l'aime ? Il est vrai que le mondain s'écrie assez souvent : J'aime Dieu sans doute, et qui est-ce qui ne l'aime pas? mais rien précisément ne marque mieux l'égarement de notre cœur que la témérité de cette prétention. Celui qui commence à aimer Dieu est le premier à s'effrayer de son indifférence pour Dieu. Nous aimons Dieu ! ah ! ne nous hâtons pas de le dire. Quand nous aurons pour lui la dixième, la centième partie de l'affection que nous avons pour un parent , pour un ami , pour un bienfaiteur terrestre , il sera temps peut-être de dire que nous l'aimons. Jusque-là taisons-nous, et rentrons dans la poussière.
Et si nous ne l'aimons point , que devient cette morale désintéressée que nous avions raison de choisir? Que devient ce système épuré dont nous étions si fiers?
Il est vrai qu'il y a dans le monde des hommes qui ont entrepris de servir Dieu. Us se sont dit qu'il avait droit à être servi ; ils ont senti intérieurement l'obligation de lui consacrer leur vie. Mais à quoi cet essai a-t-il abouti, sinon à leur prouver qu'en effet ils n'aimaient pointDieu? Le mondain, l'homme léger pourra vous dire avec assurance qu'il aime Dieu ; mais allez demander à ces cœurs travaillés et chargés, qui traînent avec effort et gémissement la longue chaîne des préceptes de la loi , allez leur demander s'ils ont dans le cœur cetamour. Ah ! cen'est pas d'amour qu'ils vous parleront, mais de crainte, c'est-à-dire encore d'intérêt. Ils vous parleront de la majesté de la loi divine , de son inviolabilité , de ses menaces. Us vous diront que leurs péchés sont un fardeau plus grand qu'ils ne le peuvent porter. Ils vous diront qu'au lieu du Père qu'ils cherchaient , ils n'ont trouvé qu'un maître et un juge , et que sa colère leur a voilé sa bonté , et que la crainte n'a point laissé de place à l'amour , et qu'avant d'aimer il faut qu'ils espèrent.
Entendez-le bien , mes chers auditeurs : avant d'aimer, il faut qu'ils espèrent. Et c est là précisément le système de l'Evangile. Il nous reste à le développer.
Vous avez vu que l'intérêt n'est point digne de servir de mobile à notre conduite morale. Vous avez vu , d'une autre part, qu'une obéissance fondée sur le seul amour ne trouve point de place dans le cœur de l'homme naturel. Nous éprouvons donc ici un double embarras : il faut écarter l'intérêt, il faut produire l'amour ; mais comment écarter l'intérêt , et comment produire l'amour? L'Evangile se charge de répondre à ces deux questions.
Faites ceci et vous vivrez , nous disent la plupart des moralistes, et même les Ecritures de l'Àncien-Testament. C'est-àdire, (si nous avons égard à la spiritualité, à la perfection de la loi) : faites l'impossible , et vous vivrez ; faites l'impossible , si vous ne voulez périr.
Il fallait bien, mes frères, qu'une telle morale lui enseignée
( 9<> ) dans le monde ; il fallait même que Dieu la fit prêcher dans l'ancienne alliance; il faut encore , de nos jours , qu'elle soit prêchée parmi ceux qui résistent 5 l'Évangile; parce qu'il faut qu'on apprécie le rachat d'après la dette , et le remède d'après le mal. Il faut que ceux qui repoussent Jésus-Christ apprennent combien ils sont loin d'accomplir la loi, et combien ils ont besoin qu'un autre y satisfasse pour eux. De cette manière, la loi, ou la morale , est vraiment un précepteur qui mène à Christ.
Mais pour celui que le sentiment de ses péchés et de son impuissance a mené à Christ, commence un autre régime, une autre morale. La loi lui avait dit '.faites ces choses et vous vivrez; l'Evangile lui dit: vous vivez, faites donc ces choses. En deux mots , mes frères , dans la morale ordinaire l'obéissance précède et produit le salut ; dans la morale de l'Évangile , le salut précède et produit l'obéissance.
Le remarquez-vous, mes frères? cette simple transposition a tout concilié. Nous ne savions que faire de l'intérêt, ni où prendre l'amour. L'intérêt et l'amour trouvent place l'un et l'autre dans ce système , mais dans un ordre et dans un rapport nouveau. Oserai-je le dire? L'Évangile se débarrasse de notie égoïsme en le rassasiant , l'épuisé en lui donnant tout ; l'Évangile efface le moi en l'exilant tout entier sur la première ligne. On fait, dès l'abord, mais une fois pour toutes, la plus large part à l'intérêt, ou plutôt on ne lui fait point sa part , car d'avance on lui donne tout , tout ce qui peut remplir la capacité du cœur des hommes et des anges : la vie éternelle , le salut , le bonheur dans la plus vaste, la plus complète acception du mot. On commence par nous déclarer que nous sommes sauvés; non par nos œuvres, mais indépendamment de nos œuvres, mais avant nos œuvres. On nous soulage par-là de l'intolérable fardeau que faisaient peser sur nous les obligations et les terreurs de la loi. On met notre cœur à l'aise et au large. On lui rend la liberté. Et de cette liberté quel usage en fait-il? C'est ici qu'est la beauté du système évangélique. Joyeux de ses terreurs dissipées, heureux de son affranchissement, tranquille sur son avenir, mais surtout admis enfin à contempler Dieu dans la
complète manifestation de son amour, sûr de Dieu dont la bonté ne connaît point de repentir, disons tout en un mol , conquis parla reconnaissance, il se sent saisi du désir de tout faire pour celui qui l'a aimé le premier, et qui s'est donné lui-même pour lui. Il aime beaucoup parce qu'il lui a élé beaucoup pardonné. Négligera-t-il la loi? Au contraire, elle lui deviendra plus chère et plus sacrée; mais il la cultivera dans un autre esprit, comme la loi d'amour d'un père et d'un sauveur ; il reconnaîtra qu'elle est parfaite , plus douce que le miel , et qu'elle restaure l'ame ; il en fera ses délices ; il la pratiquera par devoir sans doute, mais aussi par goût, par inclination , bientôt par instinct ; et plus il la cultivera, plus les doux fruits qu'elle porte la lui feront chérir. Il ne sera plus nécessaire de lui dire : Au nom de vos intérêts éternels, au nom des terreurs du jugement, faites ceci et vous vivrez ; car il a été pourvu à ses intérêts éternels, et la sentence qui le condamne a été clouée à la croix ; mais on lui dira : «Mar- « chez dans les bonnes œuvres pour lesquelles vous avez été « créé en Jésus- Christ; vous avez été racheté à grand prix : « glorifiez Dieu dans votre corps et dans votre esprit qui lui « appartiennent » ; ou, comme l'Apôtre dans mon texte : « Je « vous exhorte , au nom des compassions de Dieu , à offrir vos « corps en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu, ce qui est « votre service raisonnable ».
Sans doute , mes frères , celte plénitude de confiance , cette assurance victorieuse n'est pas, au même degré, départie à tous les Chrétiens; et si plusieurs la possèdent dès le premier moment de leur conversion, d'autres semblent n'y parvenir que par une lenle et laborieuse progression. Mais veuillez prendre garde à deux observations: d'abord, il est certain que pour tous ceux à qui le Saint-Esprit a donné de croire au sacrifice miséricordieux du Sauveur, Dieu est amour. Us se savent, ils se sentent aimés; ils reconnaissent que les desseins de Dieu à leur égard sont salut et paix; et cette conviction qui fait apparaître à leur amc un autre Dieu que celui que le monde connaît, les pénètre aussi d'autres dispositions que celles du monde; ils aiment ce Dieu qui les a personncllcmenl et intimement aimes; et l'amour devient le principe de leur vie mo-
( 92 ) raie. D'ailleurs l'Evangile, infatigable à leur déclarer que leurs œuvres ne les sauraient sauver, les rejetant incessamment vers l'idée du salut gratuit , les chasse continuellement vers l'amour divin, et force toutes leurs pensées à se concentrer sur ce grand objet : la miséricorde du Seigneur. Avec ces persuasions , avec cette direction constante de l'esprit, il est impossible que la vie ne devienne pas une vie selon Dieu. Ces Chrétiens donc ne font point exception à la maxime que nous avons posée. Mais ce n'est pas tout encore.
La foi sincère est en réalité pleine d'espérance. L'ame qui croit fermement que le sang de la nouvelle alliance a été répandu pour elle, ne peut admettre que Celui qui lui a donné de croire, lui a fait un don illusoire et vain. Elle ne peut se nier à elle-même la fidélité de Dieu. Et si quelquefois le sentiment ineffaçable de sa propre indignité, la vue de la loi de la chair qui combat dans ses membres contre la loi de l'Esprit, la vue de tant d'infidélités déplorables dans le sein même de l'Eglise peuvent pour un moment obscurcir son espérance , ces mêmes choses la font recourir avec une ferveur redoublée à Celui qui ne trouvant rien en nous qui nous fût propre, a voulu nous sauver par la foi qu'il nous donne. N'exigez pas impérieusement de cette ame chrétienne cette triomphante assurance dont le Seigneur n'a pas fait le privilège de tous les fidèles ; elle ne l'a pas, peut-être, mais elle aime, elle a renoncé à mériter, elle n'attend rien d'elle-même , et tout de son Père ; je vous demande si elle n'est pas dans les termes de l'Evangile ; je vous demande si, lorsqu'elle obéit par amour, sans espoir en soi-même , sans vues mercenaires et sordides, je vous demande si ce principe de moralité chrétienne dont nous avons essayé d'établir la supériorité , lui est étranger , et si les nuages passagers de son espérance affaiblissent en rien le système que nous avons exposé.
Il est vrai que l'Evangile lui-même parle de récompense, de prix, de couronnes. Mais qui est-ce qui parle de ces choses dans l'Evangile? Est-ce Dieu , ou le fidèle? A.vez-vous entendu S. Paul , S. Jacques et S. Jean parler de leurs titres aux récompenses étemelles, et se vanter d'acheter le salut? Non , certes.
(93) Mais ce qu'ils ne disent pas , Dieu peut le dire. Il n'y a qu'une vérité; mais la vérité peut avoir deux points de vue. Il est très vrai que la foi produit l'amour , que l'amour produit l'obéissance , et une obéissance qui ne calcule point ; mais il est vrai aussi que les œuvres d'une telle obéissance sont de bonnes oeuvres, que de telles œuvres amènent à leur suite le bonheur comme une conséquence nécessaire , que Dieu n'a voulu , n'a pu vouloir la restauration de l'homme que dans le dessein de le rendre heureux , et que sous ce rapport l'Evangile a pu, au nom de Dieu, parler de récompense et de couronne. Nous trouvons donc ici , dans la même vérité , deux idées , non pas contradictoires, mais corrélatives: la foi donnée gratuitement, et les fruits de la foi récompensés ; le fidèle ne travaillant point pour la récompense, mais Dieu le traitant comme s'il lui devait quelque chose; le salut précédant l'obéissance, puisque la croix, moyen de salut, a précédé les œuvres du fidèle, et dans un autre sens, c'est-à-dire uniquement dans l'ordre des temps , l'obéissance précédant le salut , puisque la pleine jouissance des biens promis au fidèle ne commence pour lui qu'après qu'il a fini son œuvre. Il n'y a donc point contradiction, mais correspondance mutuelle entre les diverses déclarations de l'Evangile ; et tout ce qu'il renferme de passages sur les récompenses du fidèle ne saurait ébranler le grand principe , le principe vital de l'Evangile, savoir: que l'obéissance est le fruit du salut , et que le fidèle obéit non pour être sauvé , mais parce qu'il est sauvé. Au reste, qu'avons -nous besoin de secouer toutes ces idées, quand les faits ont un langage si clair? Cherchez parmi les hommes qui font profession de christianisme, ceux pour qui le christianisme est réel, vivant, efficace ceux qui ont pris l'Evangile au sérieux et qui l'appliquent avec fidélité dans leur vie : puisque leurs œuvres sont manifestes demandez-leur compte du principe de leurs œuvres : pas un seul qui ne vous réponde : J'obéis parce que j'aime, j'aime parce que Dieu m'a pardonne.
Mes frères, quand la morale ordinaire, j'entends celle qui repousse le dogme de l'expiation , serait en état de produire les mêmes effets , les mêmes œuvres que la morale éVangéli-
(94 ) que, celle-ci n'en aurait pas moins un caractère éclatant de supériorité. Car, ainsi que l'a judicieusement remarqué un écrivain moderne, la vertu, dans l'une, n'est que le moyen, dans l'autre elle est le but. Dans l'une , Dieu est servi comme moyen de bonheur, dans l'autre il est adoré pour lui-même. Dans l'une nous ne pouvons nous dégager de vues mercenaires, dans l'autre nous n'obéissons qu'à une impulsion généreuse et pure. Dans l'une il y a crainte servile, dans l'autre il y a crainte filiale: (« Ayant de telles promesses... achevons notre sanctification dans la crainte du Seigneur »). Dans l'une il y a intérêt et par conséquent esclavage ; dans l'autre tout est amour, c'est-à-dire liberté.
Après ces réflexions, il vous sera facile d'apprécier la critique que nous avons rapportée au commencement de ce discours. Vous pouvez juger si c'est une doctrine immorale que celle qui enseigne que tous nos efforts ne sauraient nous obtenir le salut , et qu'il n'y a rien à faire pour le mériter. Vous savez maintenant que cette doctrine est celle de l'amour; et de l'amour en deux sens à la fois : d'un amour miséricordieux de la part de Dieu , d'un amour de reconnaissance de la part de l'homme. Ce n'est pas un marché , c'est une libre alliance entre Dieu qui nous a aimés le premier et nous qui l'aimons à cause de son amour même. Quoi ! le devoir nous est-il moins sacré depuis que nous aimons celui qui nous l'impose ? Quoi ! la loi nous est-elle moins connue depuis que nous connaissons mieux celui qui nous la donne? Quoi ! haïssons-nous moins le péché depuis que son expiation a coûté le sang le plus pur de l'univers? Quoi! nous sentirons-nous moins obligés d'obéir depuis que nous connaissons toute l'immensité de l'amour du Père? Une doctrine qui double la gravité de tous les devoirs, l'énergie de tous les préceptes, l'instance de tous les motifs, est-elle une doctrine immorale ; ou n'cst-clle pas plutôt, comme nous l'avons dit en commençant, la meilleure , la seule bonne morale?
Cette doctrine , qu'on nous signale au xixe siècle comme un paradoxe choquant , est la même qu'ont professée tous les vrais Chrétiens depuis J.-C. , la morale de S. Paul et de S. Jean , la
morale de Fénélon et de Pascal , la morale de Nevvlon et d'Oberlin, la morale chrétienne. On vous parle dans vos temples du saint par la foi, et vous accueillez cette expression : eh bien ! cette morale n'est autre chose que le salut par la foi , ou la guérison de l'aine par la confiance à la divine miséricorde; et jusqu'où ceci ne fait-il pas remonter celte doctrine? Déjà sous l'ancienne alliance , les fidèles d'entre les Juifs vivaient de cette fora la miséricorde gratuite du Seigneur : d'une génération remontant à l'autre, vous les verrez tous boire de l'eau du rocher spirituel qui est Christ ; vous voyez Moïse préférer l'opprobre du Christ aux délices de l'Egypte ; vous voyez cette divine promesse jeter sa lueur consolante et pure sur le triste sentier de nos premiers parens sortant des ombrages du paradis. C'est cette morale à laquelle Dieu prépara pendant quatre mille ans l'humanité malade et déchue; c'est cette morale dont la mort du Christ a mis en lumière les majestueux fondemens depuis long- temps posés dans l'ombre ; c'est la morale de l'avenir, c'est la morale de l'humanité, qui n'en peut supporter aucune autre. Oh! s'il est parmi vous, mes chers auditeurs, quelqu'un que retiennent encore loin de l'Evangile des préjugés pareils à ceux qui nous ont donné la matière de ce discours , qu'il étudie , nous l'en conjurons , ce système de l'Evangile, et qu'après en avoir admiré la beauté, la convenance et l'harmonie, il se demande si des hommes ont pu l'inventer; qu'il cherche s'il n'y a pas là mieux qu'un système, s'il n'y a pas là un fait immense et divin , le plus grand de toute l'histoire de l'univers; que la croix devienne pour lui une réalité , Jésus-Christ un sauveur, l'Evangile une bonne nouvelle, un message authentique du Seigneur ; et qu'il adopte cette morale de la foi et de l'amour, seule digne de Dieu , seule appropriée à nos besoins , et seule capable de nous régénérer.