‹ DiscoursChapitre 10 sur 16 · DANS LA VIE ACTIVE · texte numérisé non relu

DANS LA VIE ACTIVE

COLOSSIENS, III. 2.

« Allachez-voiis aux choses qui sont en-haut , et non à celles qui sont sur la terre. •

Ce précepte et une foule de déclarations analogues répandues dans les Ecritures , sont un sujet de scandale pour bien des lecteurs. Ils y voient la providence de Dieu contredite par sa parole. C'est Dieu lui-même qui nous a placés sur la terre, et c'est lui qui veut que toutes nos pensées soient dans le ciel. C'est Dieu qui nous a mis , par notre corps, par nos besoins , par nos facultés , dans une relation étroite et nécessaire avec ce monde , et c'est lui qui veut lier notre cœur à l'éternité par des liens indestructibles. C'est lui qui n'admet point de partage , point de transaction , et qui nous propose le choix entre le ciel et la terre comme une option entre la vie et la mort.

Faut-il s'étonner , disent les lecteurs superficiels de l'Evangile , faut-il s'étonner que , pressés entre deux nécessités contradictoires , nous nous décidions, après quelque incertitude, ou à jeter toute notre vie dans l'avenir , ou à l'engloutir tout entière dans le présent? si des esprits, frappés de l'instabilité du monde , s'empressent de fuir de dessous les voûtes d'un édifice ruineux , se retirent dans la solitude profonde de leurs pensées , se concentrent dans une seule idée , celle de l'éternité, et renoncent à l'activité de la vie sociale pour vaquer uniquement au soin de leur salut ; si d'autres esprits, livrés à la puissance des impressions extérieures, esprits mobiles, actifs, curieux , dominés par l'instinct de la sociabilité et par le charme de vivre, s'engagent, corps et amc , dans le mouvement des

(97 ) affaires humaines , et ne laissent échapper aucune de leurs pensées vers le monde invisible et vers les choses éternelles , nous le demandons encore , faut-il s'en étonner?

Hélas! non, mes frères, il ne, faut pas s'en étonner. 11 ne faut pas s'étonner de voir la déraison humaine altérer et tordre à son gré les simples doctrines de l'Evangile. Mais dans le fait, si l'on embrasse l'ensemble de ses instructions , on n'y trouve rien qui conduise , même de loin , à la séparation , au divorce de nos deux vies , à la mutilation de notre double nature. On n'y apprend pas que Dieu , en nous donnant l'Evangile , ait eu pour objet de déchirer violemment notre nature , et de mettre aux prises deux nécessités également impérieuses. On se persuade au contraire , en lisant avec attention ce divin livre, que Dieu a voulu établir dans notre vie une parfaite et inaltérable unité , faire des deux principes dont l'homme se compose , un seul être; non point détruire une activité au profit de l'autre, mais donner à toutes un seul but et à la vie entière une seule signification ; non point tuer l'homme , mais le régénérer.

L'anachorète des anciens temps , le fidèle peu éclairé qui voudrait de nos jours retrouver la vie de l'anachorète, méconnaissent tous deux le dessein de l'Eternel. Si la perfection chrétienne eut exigé la retraite hors de ce monde , Dieu leur eût fait un monde à part , où les nécessités du corps, les préoccupations de l'existence physique et les engagemens de la société n'auraient jamais troublé le cours de leur paisible contemplation. Dieu ne Ta point fait. Par des liens invincibles il les a attachés au monde des sens et aux relations de la société. Il les a forcés à travailler pour leurs semblables et leurs semblables pour eux ; et il n'en a pas moins exigé qu'ils travaillassent à leur salut.

En vérité, mes frères , notre condition serait favorable et notre tache facile , s'il ne s'agissait que de sortir du monde pour trouver Dieu ! si Dieu ne nous laissait ni respirer la poussière de l'arène ni entendre le bruit du combat ! si nous pouvions triompher sans avoir combattu ! si la religion consistait non à surmonter les tentations , mais à n'en rencontrer aucune ! s'il nous était permis, poux devenir saints, de cesser d'être hom-

mes! et si nous pouvions jeter loin de nous notre part de ce noble fardeau du genre humain, comme s'exprimait jadis un grand orateur (1)!

Que le monde, dans sa constitution actuelle , ait ses tentations , ses dangers et ses pièges , c'est ce dont il n'est pas permis de douter. Qu'il soit sage de fuir la dissipation , d'éviter même toutes les agitations inutiles, de chercher, autant qu'on le peut, le repos de la vie retirée pour y rafraîchir son ame , et très souvent la retraite du cabinet pour s'y recueillir devant Dieu , ce sont des maximes dont il est important de se pénétrer. La paisible uniformité de la vie pastorale ne dispensait pas Abraham de chercher un lieu propice à la prière sous l'ombre des chênes de Mamré; et combien de fois, pour élever son ame pure vers son Père et le noire , Jésus notre sauveur se retira sur la montagne! Mais autant de telles précautions sont conformes à la sagesse chrétienne , autant est chimérique l'idée que, pour fuir le monde, il ne s'agit que d'éviter le contact de la société.

Vaine espérance ! dans le fond des déserts et dans la plus muette solitude , nous retrouverions encore le monde. Il n'est pas tout entier dans le tracas des affaires , dans les agitations de la société : il est au fond de notre cœur. Le monde , ce sont nos passions, que la solitude n'éteint pas, auxquelles parfois elle prête de nouvelles forces ; tous les maux et les troubles de la vie ne viennent pas , pour emprunter ici les expressions d'un °rand philosophe, de ne savoir pas rester dans sa chambre: ils viennent de ne pouvoir sortir de sa corruption naturelle ; celte corruption nous suit au fond des forêts et des déserts comme elle nous accompagne dans les rues et dans les places de nos villes ; tandis qu'au sein des affaires les plus compliquées et les plus épineuses , et dans le trouble même des grands emplois , le Chrétien trouve dans son cœur une solitude, un monde tranquille, une retraite plus inaccessible que celle de son cabinet, où il vit par son aine lorsque son corps se donne à mille travaux , où il se recueille en paix lorsque sa personne semble

(l) Voir la Noie à la Kn du discours.

se répandre et se dissiper. Maint ermite vit dans le monde; maint homme du monde vit dans la solitude.

Renier les nécessités de notre séjour terrestre, regarder toute l'activité temporelle comme une perdition, c'est faire injure à la sagesse de Dieu qui nous a imposé ces nécessités, ces relations, cette activité. Quoi! il aurait créé un monde dont le nécessaire effet serait de l'outrager] Quoi ! la nature, la société, le travail, institutions de sa providence, seraient autant de choses qu'il aurait maudites ! Le monde , dans la variété de ses aspects et de ses mouvemens, ne serait pas , au contraire, un temple dont toutes les parties seraient destinées à sa gloire! Quoi! l'oisiveté, l'apathie, l'isolement, l'inutilité, l'honoreraient seules ! Loin de nous une telle pensée ! Ce n'est pas en demeurant immobiles dans les cieux que les astres célèbrent sa grandeur et son pouvoir: c'est en y parcourant à grands pas leurs orbites immenses; et c'est aussi de notre activité , du libre et vaste déploiement de nos forces que Dieu a voulu tirer une partie de sa gloire.

Il y a des dangers dans la vie sociale ! Certes, je le crois: il y en a à faire trembler. Mais Dieu ne l'ignore pas , sans doute ; ce n'est pas pour rien sans doute qu'il nous a promis son Esprit de sainteté ; ce n'est pas pour rien que Jésus a dit à ses disciples : Vous auriez des afflictions dans le monde ; mais prenez courage, j'ai vaincu le monde. Puisqu'il a plu à Dieu de nous placer dans ces relations redoutables, est-il permis de douter que sa grâce ne pourvoie à des besoins qui sont son ouvrage? Croire le contraire, ce serait révoquer en doute la bonté de Dieu et peut-être sa justice.

Liens de la famille et de la patrie, culture des arts et de l'intelligence , activité industrielle et sociale , vous êtes une condition indispensable de notre existence , vous êtes le chemin par où il nous faut passer; mais vous n'êtes point le but luimême. Le but est le ciel. Or , l'erreur est de confondre le chemin avec le terme, et le moyen avec le but. L'erreur est de s'attacher à la terre, qui est le chemin, non au ciel, qui est le but.

Cette distinction est conforme à noire texte. Il ne dit point:

Ne vous occupez pas des choses de la terre ; mais ne vous affectionnez pas aux choses de la terre. Conduisez-vous comme des voyageurs qui donnent à leurs affaires toute l'attention convenable, mais qui ont hâte de revoir leur patrie. Agissez , mais pour le ciel; travaillez, mais pour Dieu.

Je sais , mes frères , ce que vous pouvez nous dh*e : « On ne saurait soigner convenablement les choses de la terre si l'on n'y porte un certain intérêt. On ne saurait réussir dans un état sans une certaine inclination pour les choses de cet état, ni dans une étude sans le goût de cette étude, ni dans une carrière quelconque à moins de l'aimer. Croit-on que l'intérêt du ciel puisse tenir lieu de tous ces intérêts? Croit-on que le simple sentiment du devoir soit un stimulant suffisant? et ne faut-il pas s'attendre au contraire que plus on s'attachera aux choses du ciel , moins on aura d'aptitude aux choses de la terre? Et que devient alors cette conciliation qu'on nous a vantée? »

L'objection, mes frères, a du poids; et je désire que personne ne s'en dissimule la force. Il est sur que si nous nous bornions à mettre en présence deux devoirs, celui de s'occuper assidûment des choses terrestres et celui d'aimer uniquement les choses célestes, nous ne ferions qu'augmenter la difficulté au lieu de la résoudre. Mais avec un peu d'attention vous verrez , je l'espère , que l'objection repose sur une erreur. Et en quoi consiste cette erreur? Elle consiste à prendre dans un sens trop peu spirituel ces mots de l'Apôtre : Les choses qui sont en-haut. Les choses qui sont en-haut, ce ne sont pas précisément les choses d'un autre monde, mais les choses d'une autre sphère que la sphère habituelle de nos pensées. Ce ne sont pas les choses au-dessus de nos têtes, mais celles qui sont au-dessus de nos sentimens naturels. Les choses qui sont enhaut sont ici-bas si nous le voulons ; les choses qui sont en-haut, ce sont les dispositions d'un cœur renouvelé par l'Esprit d'enhaut; ce sont tous les sentimens, les motifs, les impulsions qui sont propres à une ame régénérée. S'affectionner aux choses qui sont en-haut, c'est s'affectionner à Dieu même; c'est lui subordonner notre vie ; c'est chercher et trouver Dieu en toutes choses.

( io, )

Et qui vous empêchera , mon cher frère , de le trouver dans la nature dont vous étudiez les secrets avec tant de persévérance , dans les fonctions que vous remplissez avec tant d'intérêt? dans cet art que vous cultivez avec tant d'ardeur? Quoi! Dieu n'est-il pas dans tout, ce qui est vrai , beau , grand , utile? n'est-il pas partout excepté dans le mal? Tout ce qui est bon n'est-ce pas lui-même? Et en cultivant les différens domaines de la nature , des arts et de la vie civile , n'est-ce pas de Dieu même que le Chrétien s'occupe? et dans chacune des choses qui l'intéressent , n'est-ce pas Dieu même qu'il admire et qu'il aime?

Aimer Dieu, mes chers frères, voilà donc le secret de tout concilier. Voilà le secret de s'occuper avec intérêt des choses de la terre sans cesser d'aimer les choses du ciel. Aimer Dieu, c'est aimer et la vie qu'il a faite et la mort qu'il a ordonnée. Aimer Dieu , c'est avoir trouvé le secret de vivre. Or, maintenant , cœurs partagés , qui avez rêvé un accommodement entre le ciel et la terre, et qu'on voit incessamment tourmentés de craintes et de scrupules, connaissez la cause de votre état: Vous craignez Dieu, mais vous ne l'aimez pas. La piété sans doute a aussi ses scrupules ; mais gardons-nous de confondre les scrupules d'un amour délicat qui craint de ne pas donner tout à son objet avec les appréhensions d'un cœur égoïste à qui manquent également deux courages, celui de se donner entièrement à Dieu , et celui de se donner entièrement au monde. « Ceci est-il permis? ceci ne l'esl-il pas? Ceci est-il mondain P ceci est-il chrétien? Peut-on voir telle société, former telle entreprise, se livrer à telle étude? » Cela signifie dans la bouche du fils : Comment ferai-je pour garder tout mon cœur à mon Père? mais dans la bouche de l'esclave: Jusqu'où pourrai-je bien suivre les désirs de mon cœur sans irriter mon maître? Tristes et vaines discussions, dont le principe est aisé à démêler. Qu'est-ce que ce marchandement perpétuel entre l'homme et Dieu ? Qu'est-ce que ce Chrétien occupé à faire minutieusement la part de Dieu et la sienne , et tout rempli de la crainte de faire la sienne trop petite? Qu'est-ce que ce fidèle qui pré-

tend se partager en deux , le mondain et le fidèle , comme s'il ne fallait pas de toute nécessité que le mondain fût tout mondain et le fidèle tout fidèle? Qu'est-ce que cet homme qui a deux cœurs, l'un pour le monde, l'autre pour Dieu? Qu'estce que ce dévouement qui fait ses conditions, qui prend ses réserves, qui stipule ses indemnités? Oh! l'amour est un meilleur casuiste. L'amour a bientôt tranché la difficulté. Tout pour Dieu et rien pour moi , voilà sa devise. Tout pour Dieu, pourvu que Dieu soit à moi. Qu'alors il enrichisse ou dépouille ma vie, qu'il étende ou resserre mon activité , qu'il satisfasse mes goûts ou qu'il les contrarie, si j'ai mon Dieu, j'ai tout à la fois. C'est lui que je veux servir , c'est à lui que je veux plaire ; le reste est indifférent.

Si vous aimez Dieu , vous verrez bien d'abord quelles sont les occupations incompatibles avec son service. L'amour de Dieu vous douera d'un sens nouveau, d'un tact sûr et délicat, au moyen duquel vous reconnaîtrez sans peine les œuvres qui lui plaisent et celles dont il détourne les yeux; car toutes les activités ne sont pas bonnes. C'est le premier effet de l'amour de Dieu : il en a un autre. Il donne à Famé une plus grande liberté. Il rend légitimes une foule d'œuvres qui ne l'eussent pas'été sans lui. Si vous aimez Dieu , vous pouvez entrer dans le mouvement du monde , dans le soin des affaires publiques, dans la culture des sciences et des arts; car tout cela, vous le faites pour Dieu, pour sa gloire, avec reconnaissance, avec soumission ; tout cela vous mène à Dieu au lieu de vous en éloigner ; et , si je puis le dire , vos courses en apparence les plus aventurées ne vous éloignent jamais du port. Les fonctions les plus relevées et les offices les plus vils , les grandes entreprises et les plus petits détails, l'œuvre d'une année et l'œuvre d'un jour, tout a été fait pour le Seigneur, par conséquent tout est permis , tout est bien. Mais hors de ce point de vue et de cette direction , tout est mal , même ce qui passe le plus généralement pour légitime et louable ; tout est mal , parce que Dieu n'y est pas. Vous pouvez encore être utile, obtenir et mériter l'estime ; mais par rapport à Dieu , à vous-même , à l'éternité, vous avez fait une œuvre vainc , ingrate et malheureuse.

( io3 )

Casuistes mal instruits , dont la délicatesse coule le moucheron et avale le chameau , laissez , laissez des scrupules oiseux qui s'attachent à quelques actions isolées , à quelques détails de votre vie , et mettez une fois en question votre vie tout entière. C'est de son ensemble, de son caractère général, de l'esprit qui l'anime, qu'il importe, avant tout, de vous rendre compte. Qu'elle ait été , selon le monde , active , utile , bien réglée ; ce n'est plus la question. Elle pourrait être, quant aux faits, la même à peu près que celle d'un Chrétien , et néanmoins en différer extrêmement. Comprenez enfin que des actions maté" rielles qui ont de l'importance pour la société et qu'elle apprécie avec reconnaissance pourvu qu'elle en ait retiré de l'utilité, n'ont en elles-mêmes aucune importance pour Dieu. Comprenez que Dieu regarde au cœur, et que ce qui fait pour lui la différence des actions , c'est le sentiment qui les a inspirées. Comprenez enfin que le seul sentiment qui puisse, à ses yeux, revêtir une action d'un caractère de bonté absolue , c'est la piété ; et que ce qui a été fait par des motifs étrangers à celui-là , sans désir de plaire à Dieu, sans aucun sentiment de ses droits , en un mot toute action qui ne fait pas partie de son service , est une action nulle et vaine. Ainsi donc , s'il était possible que la vie de celui qui aime Dieu et la vie de celui qui ne l'aime pas fussent exactement semblables, la différence des motifs met une telle différence entre les actions , que celles du premier de ces deux hommes seront pour lui une couronne d'honneur au dernier jour, et que le travail du second se trouvera vain auprès du Seigneur, et par-là même un sujet de condamnation.

Regardez donc quel vent souffle dans vos voiles , et vous saurez où vous allez. Demandez-vous compte du sentiment qui domine votre vie , et vous saurez ce qu'elle vaut. Tout le monde est en état de se donner là-dessus une réponse précise ; mais si cet examen ne vous paraissait pas suffisant , voici deux épreuves après lesquelles il ne vous restera plus d'incertitude.

Au milieu des occupations et des soins qui vous lient nécessairement à la terre , aimez- vous à vous occuper des choses du ciel? Avez- vous du goût pour la Parole de Dieu? Vous plaisezvous à la consulter, à agrandir par sou moyen le point tic vue

- ( io4 )

de toutes vos affaires, à étendre, pour ainsi dire, par-dessus l'horizon borné de votre vie terrestre , l'horizon infini de l'éternité ? Plusieurs , mes frères , lorsque leur regard rapproche involontairement ces deux vues , ne trouvent entre elles aucun rapport , aucune harmonie, mais bien plutôt une sorte de contrariété. L'aspect du ciel et des choses divines les trouble dans leurs travaux ; il les dérange , il les désenchante ; il les chagrine et les oppresse. Us voudraient n'avoir pas jeté les yeux de ce côté ; car ce qu'ils ont entrevu leur a fait craindre un moment que leur vie , qui leur avait paru jusqu'alors si bien remplie , ne fût en effet remplie que de vanité. Ils évitent dès lors cette vue et ces réflexions; et , pour mettre leurs travaux à l'abri de ce contrôle sévère , ils se plongent tout entiers dans le présent. A mesure que cette vision des choses divines s'affaiblit et s'efface , ils reprennent bientôt leur première ardeur ; mais ils ne sont actifs et persévérans dans les choses de leur profession qu'à condition de songer le moins possible à leur vocation céleste. Et cependant cette vocation céleste, ils ne prétendent pas y renoncer, ils sont bien aises d'avoir en réserve un point de repos et un asile ; et, pareils à l'enfant prodigue errant dans les chemins du monde , il leur plaît de penser de loin en loin à la maison de leur père ; mais il ne leur plaît pas d'y habiter, il leur plaît de croire ; ils craindraient de perdre leur conviction religieuse ; mais ils craindraient encore plus de la voir devenir trop forte ; ils redoutent ces momens imprévus , ménagés par Dieu même, où la vérité de la religion apparaît soudainement toute rayonnante d'évidence et toute-puissante de réalité. Us craignent cette tyrannie d'une foi vive qui bouleverserait leur vie , déconcerterait leurs plans, donnerait un autre cours à leur activité , et détruirait la position qu'ils se sont donnée dans le monde. Effrayés de cet éclair, ils se hâtent de fermer les yeux, et, par une contradiction étrange, ils craignent tout ensemble et l'incrédulité et la foi. Mes frères, ces gens travaillent-ils pour la terre ou travaillent-ils pour le ciel? J'ai parlé d'une autre pierre de touche. C'est la pensée de la mort. Quelqu'un est-il en doute sur la légitimité de ses efforts, sur L'emploi île sa vie : qu'il se mette en présence de la mort

( »o5 ) Que, d'un œil ferme, il considère sa dernière heure, cette heure où, comme on L'a dit avec raison , « il nenous reste plus rien que ce « que nous avons donné ». Que , pour un moment , il n'appartienne plus à la terre ; qu'il se couche sur son lit funèbre ; qu'il prête l'oreille à cet avertissement solennel : Fils des hommes , retournez; rendez compte de votre administration. Qu'il se dise que , dans quelques heures , couché sous la terre , il sera aussi étranger à ce qui se passe six pieds au-dessus de lui que s'il n'eût jamais fait partie du nombre des vivans. Qu'il voie s'évanouir et s'éteindre et l'éclat de la renommée et la puissance du crédit , et l'influence personnelle, et ses biens et son nom et son souvenir; et que, procédant à son dernier inventaire , il fasse le compte de ce qui lui reste , c'est-à-dire , je le répète , de ce qu'il a donné. Eh bien! cette activité, ces travaux, ces services , cette fortune ou cette pauvreté , comme on le voudra , a-t-il donné à Dieu tout cela? a-t-il fait des œuvres qui puissent le suivre? Peut-il bien emporter avec lui dans l'autre inonde et déposer aux pieds de son maître tous ses travaux , toutes ses études , toute sa vie? Est-ce pour Dieu qu'il a exercé un état, rempli une charge, cultivé son esprit, augmenté sa fortune ? Sa vie est- elle de ce côté ou de l'autre? apparente dans le monde ou cachée avec Christ en Dieu? va-t-il se séparer de tout ou va-t-il tout retrouver ? va-t-il mourir ou va-t-il vivre ? Si, en présence de cette grave pensée de la mort, il ne sent point sa vie passée comme un fardeau qui le gêne , mais comme une richesse qui le sert; si la pensée de l'activité qu'il va interrompre lui inspire non du regret , mais des espérances , alors cette activité est bonne ; il peut s'y livrer sans crainte : car, en s'occupant des choses de la terre, il travaille pour celles du ciel. Voilà , mes frères , ce que nous voudrions graver dans l'esprit de vous tous et dans le nôtre. 11 n'y a point de plus importante vérité. Infailliblement il viendra un moment où elle nous semblera évidente; mais il faudrait devancer ce moment. Car la même vérité , salutaire aujourd'hui , peut être accablante demain. Salutaire pendant que la vie nous appartient encore, elle est accablante quand la vie va nous quitter. Si donc noire vie a besoin d'être réformée, réformons-la ; c'est-

( io6 ) à-dire réformons notre cœur ; car c'est dix cœur que procèdent les sources de la vie.

Réformons notre cœur ! Quelle parole , mes frères ! Ah \ quand on entendra du sein de leur tombeau les morts s'écrier: Vivons , il sera permis aux hommes pécheurs de s'écrier aussi: Réformons notre cœur. Aimer le Seigneur par-dessus toutes choses , n'aimer aucune chose que selon le Seigneur, soumettre toute notre vie à un seul principe et notre conduite à une seule impulsion , est-ce bien là, mes frères, l'effet d'un simple acte de notre volonté? Consultons là-dessus notre propre expérience : elle nous déclare notre profonde incapacité à déplacer nous-mêmes le centre de notre vie ; consultons l'expérience des fidèles : elle nous apprend que c'est dans la foi au Sauveur crucifié et glorifié qu'ils en ont trouvé la force; consultons l'Evangile : il nous enseigne que dans cette grande œuvre, c'est Dieu qui produit en nous le vouloir et .l 'exécution selon son bon plaisir. Ne cherchons pas à nous faire illusion ; ne vantons pas quelques réformes extérieures dont nous nous sommes trouvés capables : la réforme des habitudes n'est rien sans la réforme du cœur. Reconnaissons franchement notre faiblesse; demandons, sollicitons, prions sans relâche, jusqu'à ce que le secours vienne , jusqu'à ce que notre cœur soit tout entier où est notre trésor ; jusqu'à ce que nous soyons un de pensée et d'affection avec Jésus, qui n'eut qu'un but dans sa vie , le service et la gloire du Père qui l'avait envoyé. Que le Seigneur répande sur nous tous son esprit de prière et de supplication.

Note relative cl la page g 8.

Il y a eu dans l'anliquilé un peuple célèbre (celui de Sparte), dont une partie était parvenue à subjuguer l'autre, et à lui faire accepter les lois les plus dures. Les vaincus et les vainqueurs continuèrent d'habiter le même sol et de former , si l'on veut, un seul peuple; niais la différence de leur position respective se montrait par la différence de leurs occupations. Les vainqueurs s'étaient proposé de parvenir, comme peuple, à une perfection idéale et sans exemple. En conséquence les exercices militaires, la régularité la plus sévère, les privations les plus dures devinrent le fond de leur vie; il n'était permis à aucun des membres de cette association de sortir des bornes de la république, ni à aucun étranger de pénétrer sur ce territoire sacré; on eût dit un monastère guerrier soumis à la plus dure des

règles. Mais comme, au milieu de toute celte sublime discipline, il fallait vivre pourtant, la race vaincue fut chargée d'y pourvoir ; c'est à elle qu'on imposa la tâche vulgaire, mais indispensable, de cultiver la terre, d'exercer des métiers, en un mot de fournir à toutes les nécessités matérielles que les esprits même les plus élevés ne peuvent s'empêcher de sentir. Ainsi d'un côté le perfectionnement, del'autre le travail ; d'un côté la vie intellectuelle et morale, de l'autre la vie matérielle et les occupations mécaniques; d'un côté la politique devenue une espèce de religion, de l'autre l'industrie sans la liberté et presque sans la pensée; telle était l'organisation de ce peuple élrange. Cet état de choses est une faible image, mais une image pourtant, du système que nous combattons. En effet, ce système partage aussi l'humanité en deux classes, en deux peuples: les uns qui se sauvent en se soustrayant aux charges de la société, les autres qui se damnent en s'y soumettant ; les uns poursuivant la nourriture permanente en vie éternelle, les autres se consumant pour la nourriture qui périt; et enfin , ce qui n'est pas seulement étrange mais odieux , les uns travaillant aux dépens de leur salut pour que les autres puissent en repos faireleur salut. Car enfin il en est ainsi. Quelque spirituel qu'on soit, on a un corps, on a des intérêts , on a une famille. On a besoin des produits de la nature pour se nourrir, des produits des arts pour se vêtir, des lois pour vivre en paix, de la force publique pour être protégé; et tous ces besoins, en les réduisant même au strict nécessaire, supposent un développement de connaissances, une masse d'études dont il est difficile au premier coup d'œil de se faire une idée. La possession de telle denrée grossière et de première nécessité, qui rend presque impossible le relourde la famine, se rattache, sans qu'on s'en doute, aux plus hautes spéculations de la science et aux inventions les plus ingénieuses des arts. En sorte qu'à moins qu'il ne soit possible de vivre sans nourriture, sans vêtemens et sans lois, il faut, de toute nécessité, dans le système dont il est question, qu'une partie du genre humain se damne pour assurer l'existence de celle qui se sauve.

LA

Page 1