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Discours aux étudiants

Les discours qui composent ce livre ont été adressés à des étudiants; leur portée cependant dépasse le cercle du inonde universitaire. Prononcés devant une génération qui monte par les conducteurs de la génération qui domine la vie, ils ont maintes fois, sous forme d’une causerie amicale, pris le caractère d’une profession de foi sociale. Un beau désir de se donner davantage et de prolonger leur effort dans l’avenir a engagé des hommes d’un génie profondément dissemblable à chercher quel fut le meilleur inspirateur et le plus ferme appui de leur esprit en marche vers une haute conquête. Un tel examen de conscience est digne de l’intérêt de tous ceux que préoccupe l’évolution de Pâme moderne; il forme le principal attrait de ce livre.

Sans doute beaucoup y chercheront autre chose; on voudra scruter les aspirations de la jeunesse contemporaine et lui demander le secret de l’avenir.

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Les indications sur ce point sont d’une interprétation délicate, et nous voulons mettre en garde contre une déconvenue. 11 ne faut pas s’attendre à trouver ici l’expression neite et entière des sentiments des générations nouvelles: La question est trop complexe pour recevoir une solution si facile, et les étudiants pas plus que les maîtres ne sont en mesure de la résoudre. A chaque discours contenu dans ce recueil, une réplique a été donnée par un étudiant; ces réponses, nous n’avons pas cru utile de les publier; ce n’est pas seulement qu’une bien pardonnable maladresse littéraire leur aurait donné mauvaise allure devant la parole des maîtres, c’est surtout parce qu’elles n’auraient rien révélé. On comprendra qu’un étudiant accueillant un homme illustre est mal placé pour donner un portrait fidèle de ses camarades et de lui-même. La jeunesse ne saurait parler d’elle; elle sent et elle agit: c’est aux actes qu’elle demande à être jugée.

Or ce livre est un recueil de faits, une série de manifestations de la vie sociale des étudiants. De ces manifestations, la première qui frappe l’esprit est que les étudiants de Paris ont fondé en 1884 une association d’un caractère purement universitaire, qui prospère aujourd’hui après 16 années d’existence. Cet événement n’est pas local, on verra dans ces pages que des sociétés semblables se sont développées

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vers la même époque dans tous les centres universitaires de France; il n’est pas davantage fortuit, car la tentative avait été depuis longtemps répétée sans réussite. Enfin cette transformation est liée à la création des nouvelles universités françaises, concordance que nous avons mise en relief par le chapitre IV de ce livre: « Les Étudiants et V Université de Paris ». Il est donc juste de reconnaître là un acte caractéristique de l’esprit de la jeunesse contemporaine. Le développement parallèle des Associations générales d’étudiants et des Universités françaises dénote une double tendance dans le monde des Écoles : nous y voyons le besoin de consacrer une partie de soi à une communauté, et aussi le désir d’entretenir dans le pays plusieurs centres intellectuels indépendants; harmonisation des personnalités isolées dans un effort solidaire d’une part, démembrement décentralisateur d’une collectivité unique et lointaine comme une entité d’autre part, voilà ce que nous pouvons constater sans autre discussion dans révolution universitaire.

L’histoire de l’Association de Paris donnera matière à des réflexions; les grands traits en sont tracés, dans les pages qu’on va lire, par des hommes trop éminents et trop impartiaux pour ne pas nous dispenser de parler davantage pro domo. Nous voulons seulement prévenir que les appréciations méritées

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par l'Association peuvent être véridiquement appliquées à l’ensemble des étudiants. Entendons-nous bien: cette association ne prétend pas traduire l’opinion de la totalité des étudiants; nous estimons la tâche impossible à qui que ce soit, nous l’avons déjà dit, en raison de la variété et de l’irréductibilité de ces opinions. Mais elle a l’ambition d’exprimer les tendances générales et moyennes, si l’on veut, parce que sa constitution la conduit à cela, et même lui interdit de faire autre chose. Et voici comme : la société est ouverte à tous, à seule condition qu’on soit étudiant; il est ainsi inévitable qu’elle groupe desjeuncs gens d’origine, d’éducation, de tendances et de convictions politiques ou religieuses très diverses, et c’est défait ce qui se produit. La plupart se trouvent à Paris séparés de leurs relations antérieures; ils viennent naturellement trouver dans leur milieu nouveau une maison hospitalière et des camarades qui pourront devenir des amis. — D’aucuns soupçonnent qu’on y vient aussi chercher un moyen de se pousser dans le monde; penser ainsi c’est bien mal connaître ce qui se passe chez elle : si quelque « lutteur pour la vie » se fourvoie à l’Association pour y faire fortune politique, il en sort vite en reconnaissant qu’il a pris un très mauvais chemin. — Voici donc réunis des étudiants de mentalité très différente : chacun cherche à

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vu

faire prévaloir son sentiment; il s’établit ainsi une opinion moyenne, ou plutôt une moyenne d’opinions dont notre histoire enregistre la trace. Et peu importe que tous les électeurs n’aient pas pris part à ce suffrage universel: il suffît que les votants soient des étudiants groupés par le hasard, et non unis par une conviction préconçue. C’est là ce qui donne à l’Association son caractère vital de généralité comme à notre livre tout son intérêt social.

Telle qu’elle se dessine dans ces pages, persévérante dans ses entreprises, modérée dans ses choix, la jeunesse moderne va paraître une personne étrangement sage. Il serait naïf de le nier: le siècle qui a formé cette génération a mis dans son cœur le goût des choses précises et positives; dès l’enfance elle a été accoutumée à ne pas considérer la vie comme une fantaisie, et tous ses actes portent l’empreinte de cette prédisposition. Ceci d’ailleurs n’exclut nullement la gaîté: les esprits les plus forts et les plus sérieux sont capables comme jadis des meilleures folies. Qu’on se souvienne de l’antique et inattaquable réputation de gaîté des salles de garde des hôpitaux: et pourtant nulle part les études ne sont plus ardues et ne demandent plus de contention d’esprit; le rire, c’est la détente, la révulsion; ils est aussi nécessaire que le sommeil après la journée de fatigue. Tous les étudiants en ce point se ressemblent :

ils ont besoin de la plus folle gaîté après les plus arides préoccupations. Ce livre montre comment ils pensent, et non pas comment ils s’amusen t ; mais ils s’amusent encore, qu’on se rassure!

Il y a beau temps qu’on a signalé le danger de ces tendances graves et positives de la jeunesse contemporaine; poussées à l’extrême, on les accuse d’aboutir à un utilitarisme impitoyable, à un particularisme odieux et dissolvant. Nous ne voulons rien dire de ceci, sinon que dans toute génération un même ensemble de convictions sociales a conduit les esprits forts et généreux vers le bien, et les esprits incomplets et mesquins vers le mal. Si les générations nouvelles sont positives, c’est qu’elles sont profondément imbues de l’esprit scientifique; aussi est-il juste, en face des dangers de l’utilitarisme, de mettre en balance l’apport des idées scientifiques. Car la science et ses méthodes font d’indestructibles conquêtes dans les esprits ; sur ce point le doute ne nous semble pas permis. On peut préjuger de la pensée des jeunes gens par les éducateurs qu’ils se choisissent : eh bien, parmi les hommes illustres dont ce livre a réuni les conseils, qu’on cherche ceux qui ont proposé le retour à d’anciennes formules! Sans doute, en des points très resteints de la jeunesse présente, on voit parfois se produire des remous contraires, mais ils sont perdus dans la

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masse du courant. Du plus profond de notre sincérité nous croyons pouvoir affirmer que si quelque chose fait en ce moment faillite dans l’esprit de la jeunesse, ce n’est pas la science! L’avenir est engagé dans la science et c’est peine perdue que d’enrayer son élan; mieux vaut chercher hardiment dans cette direction quelle pourra être l’ornière dangereuse ou la voie triomphale.

Où cela nous mènera-t-il? Sans renier l’Héritage de leurs devanciers, les jeunes gens que nous sommes ne seront pas leurs fidèles continuateurs dans l’ordre social; ils tâcheront de faire autrement, car le présent les choque par maints endroits. Notamment ils n’élèveront pas leurs enfants comme ils ont été élevés, parce qu’ils ont constaté l’insuffisance de l’éducation qu’ils ont reçue, qu’ils ont subi la nécessité de la refaire pour marcher dans la vie et qu’ils ont vu l’armée de prolétaires intellectuels qu’elle a recrutée. Des hommes, en qui les pères ont mis toute leur foi et à qui encore aujourd’hui d’éclatants hommages sont rendus, apparaissent aux fils comme des étrangers dont on écoute la voix sans la comprendre; entre eux, il y a l’espace d’une frontière.

Et pourtant ce n’est pas une rupture qui s’apprête, mais une évolution lente, déjà commencée. L’avenir ne brisera pas avec le présent, d'abord

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parce que la jeunesse est tolérante ; ce livre la présente capable de choisir des éducateurs dont le caractère forme le plus vif contraste : de Yogüé et Émile Zola, Jules Lemaître et Duclaux. La méthode expérimentale lui a montré que la vérité ne tient pas dans une seule formule; la science l’a rendue éclectique, c’est pourquoi elle sera tolérante pour le passé.

Au reste, voudrait-elle se dégager entièrement de ce passé qu’elle ne le pourrait pas; elle lui tient par des prolongements dont elle n’a pas même soupçon. Ce sera facile de découvrir dans les manifestations de son esprit, qui sont inscrites dans ces pages ou tout ailleurs, des contradictions flagrantes. C’est que l’hérédité, l’éducation, l’habitude ont créé dans la génération nouvelle des sentiments et des opinions auxquels la critique expérimentale ne changera jamais rien et qui, pour une part trop grande peutêtre, continueront à déterminer l’évolution sociale:

Dans les jeunes esprits les plus audacieux, de surprenantes reliques restent debout au milieu des idées nouvelles, comme un semis de rochers sur la côte envahie par la mer montante. Ces rochers peuvent devenir de terribles écueils ; notre race aurat-elle la vigueur courageuse d’abondonner les vieux continents usés pour faire voile vers une terre nouvelle? Voilà le' problème troublant que les plus

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jeunes d’aujourd’hui ne verront peut-être pas résolu et auquel ce livre a voulu apporter un éclaircissement utile et sincère.

L’Association des Étudiants de Paris a le devoir d’exprimer toute sa reconnaissance aux maîtres qui ont permis de reproduire leurs paroles éloquentes, et ses plus sincères remerciements aux éditeurs qui ont donné à la publication de cet ouvrage leurs meilleurs soins.

D 1 Paul Tissier,

ancien Président de l’Association des Étudiants de Paris.

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