DISCOURS PRONONCÉ
Par M. PASTEUR à son jubilé
27 Décembre 1802
M. Pasteur fut le président d’honneur de l’Association des Étudiants. La jeunesse des Écoles ne pouvait se placer sous l’égide d’une conscience plus haute et d’un génie plus généreux ; de même nous ne saurions mieux inaugurer ce recueil que par les paroles prononcées par M. Pasteur, au Jubilé qui lui fut offert le 27 décembre 1892. Ce discours est comme le testament philosophique légué par le grand savant à la jeunesse qui l’entourait d’une affectueuse vénération.
Discours de M. Pasteur
Monsieur le Président de la République,
Voire présence transforme tout : une fête intime devient une grande fête et le simple anniversaire de la naissance d’un savant restera, grâce h vous, une date pour la science française.
Monsieur le Ministre,
Messieurs,
À travers cet éclat, ma première pensée se reporte avec mélancolie vers le souvenir de tant d’hommes
i DISCOURS AUX ÉTUDIANTS,
de science qui n’ont connu que des épreuves. Dans le passé, ils eurent à lutter contre les préjugés qui étouffaient leurs idées. Ces préjugés vaincus, ile se heurtèrent à des obstacles et à des difficultés de toutes sortes.
Il y a peu d’années encore, avant que les pouvoirs publics et le conseil municipal eussent donné a la science de magnifiques demeures, un homme que j’ai tant aimé et admiré, Claude Bernard, n avait pour laboratoire, à quelques pas d’ici, qu’une cave humide et basse. Peut-être est-ce là qu’il fut atteint de la maladie qui l’emporta ! En apprenant ce que vous me réserviez ici, son souvenir s’est levé tout d’abord devant mon esprit : je salue cette grande mémoire.
Messieurs, par une pensée ingénieuse et délicate, il semble que vous avez voulu fairepasser sous mes yeux ma vie tout entière. Un de mes compatriotes du Jura, le maire de la ville de Dole, m’a apporté la photographie de la maison très humble où ont vécu si diffi-
cilement mon père et ma mère.
La présence de tous les élèves de l'Ecole normale me rappelle l’éblouissement de mes premiers enthousiasmes scientifiques.
Les représentants de la Faculté de Lille évoquent pour moi mes premières études sur la cristallographie et les fermentations qui m’ont ouvert tout un monde nouveau. De quelles espérances je fus saisi quand je
pressentis qu’il y avait des lois derrière tant de phénomènes obscurs !
Par quelle série de déductions il m a été permis, en disciple de la méthode expérimentale, d’arriver aux études physiologiques, vous en avez été témoins, mes chers confrères. Si parfois j’ai troublé le calme de nos Académies par des discussions un peu vives, c’est que je défendais passionnément la vérité.
Vous enfin, délégués des nations étrangères, qui eles venus de si loin donner une preuve de sympathie a la franco, vous m’apportez la joie la plus profonde que puisse éprouver un homme qui croit invinciblement que la science et la paix triompheront de l’ignorance et de la guerre, que les peuples s’entendront, non pour détruire, mais pour édifier, et que l’avenir appartiendra à ceux qui auront le plus fait pour l’humanité souffrante. J’enappelleàvous, moncherLister, et à vous tous, illustres représentants de la science, de la médecine et de la chirurgie*
Jeunes gens, jeunes gens, confiez-vous à ces méthodes sures, puissantes, dont nous ne connaissons encore que les premiers secrets. Et tous, quelle que soit votre carrière, ne vous laissez pas atteindre par le scepticisme dénigrant et stérile, ne vous laissez pas décourager par les tristesses de certaines heures qui passent sur une nation. Vivez dans la paix sereine des laboratoires et des bibliothèques. Dites-vous d’abord :
Qu ai-je fait pour mon instruction ? Puis, à mesure que vous avancerez : Qu’ai-je fait pour mon pays? jusqu’au moment où vous aurez peut-être cet immense bonheur de penser que vous avez contribué en quelque chose au progrès et au bien de l’humanité. Mais que les efforts soient plus ou moins favorisés par la vie, il faut, quand on approche du grand but, être en droit de se dire : J’ai fait ce que j’ai pu.
Messieurs, je vous exprime ma profonde émotion et ma vive reconnaissance. Demêmequesur le revers de cette médaille, Roty, le grand artiste, a caché sous des roses la date si lourde qui pèse sur ma vie, de même vous avez voulu, mes chers confrères, donner à ma veillesse le spectacle qui pouvait la réjouir davantage, celui de celte jeunesse si vivante et si aimante.
Chaque année l’Association des Étudiants réunit ses membres honoraires et ses membres actifs en un banquet amical. La présidence de cette réunion est offerte à l’un des maîtres de la science, de la littérature ou de^ l’art, désigné par le Comité des étudiants. l)e bonne heure cette manifestation acquit un caractère intéressant, un peu en raison du choix des étudiants, et surtout par le discours où le président du banquet, s inspirant de son passé, proposait un but et un ressort intérieur à la vie des jeunes.
Le premier banquet eut lieu un an après la fondation de l’Association, au mois de mai 1885, sous la présidence de M. A. de Quatrefages. L’Association, alors à son berceau, et ignorante de ses destinées, ne possédait encore aucun moyen de recueillir et de publier le discours de celui qui lui faisait le grand honneur de présider son premier banquet ; et M. de Quatrefages étant mort, nous avons le regret de ne pouvoir reproduire ici ses paroles. En sorte que le discours prononcé par M. Renan au second banquet de 188G se trouve ouvrir cette série.
En 1889, au milieu des fêtes universitaires, le banquet annuel a été remplacé par un banquet international; le discours que M. Lavisse y prononça est publié plus loin, au chapitre des Relations étrangères des Étudiants (Chapitre Y).