DISCOURS DE M. LÉON BOURGEOIS
et non ce doute qui est l’impuissance, qui semble la mort meme d’un esprit qui se survit à lui-même et qui raille sur sa propre mort. Non, les étudiants sont bien restés d’esprit français. Ils ont toujours pour maître Renan, qui faisait, il y a huit jours à peine, l’éloge de la joie. Ils ont le rire, le rire gaulois qui toujours pour eux est le propre de l’homme.
Ils ne sont pas indifférents. Ils sont tolérants, et ce n’est pas la même chose. Ils acceptent, avec un respect mutuel, au milieu d’eux, la diversité des opinions et des croyances. Votre président disait tout à l’heure que l’Association avait au plus haut point le respect de la conscience individuelle. C’est en dehors d’elle, c’est quand vous sortirez de l’école commune, que chacun de vous cherchera son drapeau.... Mes amis, je sais bien déjà sous quel drapeau sera le gros bataillon.
S’ils pratiquent la tolérance, cette vertu républicaine, nos étudiants ont également au cœur deux choses sur lesquelles ils ne transigeront pas : ils aiment la liberté, ils adorent la patrie. Ils se souviennent que nous, qui les avons précédés, nous n’avons pas été heureux : à leur âge nous avions perdu la liberté, et quand nous l’avons recouvrée, nous portions le deuil de la patrie. Eux ne veulent porter le deuil ni de la liberté ni de la patrie. Ils ont l’une, ils veulent retrouver l’autre, tout entière. Et
quand ils l’auront reconquise, ils la sauront conserver.
Messieurs, nous avons le droit d’avoir confiance dans ces fières générations qui se lèvent. Je ne crois pas qu’on ait vu en France un mouvement plus merveilleux que celui d’aujourd’hui. Jamais n’a été mieux compris quel est le devoir de la jeunesse dans un état libre.
Nos jeunes gens savent que s’ils ont reçu la science, ce n’est pas seulement pour eux-mêmes, comme un bien particulier. Ils la tiennent comme un dépôt, dont ils doivent compte à tous ceux qui sont moins favorisés, à tous ceux qui demandent plus de liberté, plus de justice, plus de fraternité.
Mes amis, vous saurez conserver tous à l’âge d’homme vos qualités d’étudiants : l’esprit de tolérance, l’amour de la liberté, la passion de la patrie, tous ces nobles sentiments qui sont la raison d’être de votre association.
A tout cela vous resterez fidèles, et par vous se réalisera cette pensée, qui est la vôtre, et que j’aperçois en vos esprits à tous, comme la devise même de l’Association des Étudiants de notre pays : « La France, grâce à la jeunesse d’aujourd’hui, sera grande demain par la pensée et par l’action ».
Après Ig discours de M. Leon Bourgeois, les assistants ayant vivement prié M. Jules Ferry de prendre la parole, M. Ferry répondit ainsi :
Discours de M. Jules Ferry
Je suis venu, ici, mes amis, sur la foi des traités, pour entendre et pour applaudir, non pour vous faire un discours. Quel discours restc-il à faire, d’ailleurs, après celui que vous venez d’entendre ? Le grandmai tre de 1 Université vous a parlé en frère aîné, en camarade, ce qui est excellent. Il vous a parlé aussi ce qui vaut mieux encore—en moraliste et en philosophe. Nous connaissions en lui le ministre éloquent, l’homme de tribune. Il vient de nous révéler — avec quel charme d’éloquence, quelle grâce de diction, vous en avez pu juger—des dons de pénétration, une maîtrise des choses intimes qui le mettent au premier rang. Pour parler à la jeunesse et pour la charmer, il a un grand mérite: il est jeune d’âge et jeune de cœur !
Après lui, pous qui n’avons plus qu’une de ces deux jeunesses, nous vous répéterons, mes amis, le conseil qui résume tous les autres, celui qui parait le mieux approprié à l’heure présente. «Jeunes gens, soyez jeunes ! »
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On parle beaucoup et Ton se préoccupe de l’âme de la jeunesse, de ses oscillations de surface sans doute plus que de fond ; on l’aperçoit, suivant le lieu d’où on la juge, livrée aux idées, aux influences, aux courants les plus contradictoires.
En vérité, si la jeunesse souffre, comme on le dit, et s’il y a, comme on l’écrit, un mal de la jeunesse contemporaine, ce mal vient uniquement de ce qu’il existe un certain nombre de jeunes gens ou certaines couches de la jeunesse d’aujourd’hui qui ne savent ni ne veulent être jeunes. Il y a de vieux jeunes et il y a de faux jeunes. Le désintéressement est la vertu essentielle de la jeunesse. Les jeunes gens d’aujourd’hui qui font passer avant toutes choses la considération de leur intérêt, de leur carrière, ces jeunes égoïstes, positifs avant l’âge, et qui, dès la vingtième année, traitent la vie comme une affaire, ne ressemblent guère à la jeunesse que nous avons connue.
Ceux-là ne sont pas des jeunes. Ce sont des vieux.
11 y a une seconde catégorie de jeunes gens qui ne savent pas être jeunes : ce sont ceux qui manquent de sincérité, qui, départi pris, se révoltent contre la naïveté de leurs impressions, contre la candeur de leur âge, qui ne retiennent, de cette grande évolution de l’esprit moderne, que la critique inexorable. Leur esprit tourmenté ne sait prendre ni la vie, ni la beauté, ni la poésie pour ce qu’elles sont. Il sont en quête
de nouveautés à tout prix, ils raffinent sur la philosophie et sur l’amour ; ce sont des abstracteurs de quintessence. Et dans cette poursuite d’un idéal compliqué dont ils n’ont pas eux-mémc la claire perception, ils dissipent et jettent au vent les dons les plus précieux de leur âge.
C’est pourquoi je vous répète : Soyez jeunes, c’està-dire soyez sincères! ayez la loyauté de votre propre esprit! Soyez naturels! Soyez vous-mêmes!
Vous êtes la fleur d’un vieux tronc toujours vivace, toujours fécond : le vieux tronc de l’esprit gaulois ! Cet esprit est fait avant tout de clarté, de franchise, de joie de vivre.
Pour rester Français, mes amis, il faut avant tout rester jeunes.