L'Université de Paris , n° 76, juin
posthume à un grand Français, lui demander de venir vous présider en esprit, de se mettre une fois de plus en communion d’âme avec vous, et n’osant encore vous adresser pour cela ni à l’héritier de son nom, ni à cet autre, que vous connaissez si bien et qui l’a si bien connu, ayant aussi été vraiment son fils par le cœur et par l’intelligence, 1 vous êtes venu à celui qui, depuis la mort récente du regretté Raulin, se trouve être le plus ancien des élèves de Pasteur.
/ Permettez-moi de faire rpmontcr jusqu’à mon maî tre, la meilleure part de l’honneur qui m’est fait aujourd’hui.
Mais qu’il est difficile de le remplacer, même à celte table, et de vous parler comme il l’aurait fait lui-même ! Vous rappeler ce qu’il vous a dit lorsqu’il est venu à vous ou que vous êtes allés à lui? C’est bien inutile; vous ne l’avez pas oublié. Essayer de vous donner en son nom des conseils? Outre que ce serait prétentieux, ce serait encore plus inutile. La jeunesse a ceci de bon, qu’elle n'écoute pas les conseils. Quel est le torrent qui ne s’est jamais laissé endiguer ou canaliser par de bonnes paroles? A moins qu’il ne soit dévastateur — et n’entraîne les kiosques — la sagesse consiste à l’abandonner à lui-
1. M. Vallery-Radot, gendre de M. Pasteur, qui a entouré le savant d’une piété filiale et fut toujours l’interprète bienveillant des étudiants auprès de lui.
même. Chaque goutte d’eau y suit sa pente et sa destinée. Il y en a qui se laissent prendre par un remous et tourbillonnent longtemps sur place, d’autres qui se précipitent en écumant et en jetant dans l’air des reflets irisés; d’autres qui, plus sages ou plus heureuses, contournent les obstacles, évitent les rapides, et vont parfois plus loin que celles qui bouillonnent. Mais, aux unes commeaux autres, il faut, au départ, la liberté. Ce n’est que plus loin, danslaplaine, quand le torrent s’est assagi, qu’il accepte les directions et les drainages. Vous êtes encore sur la pente abrupte, enivrés d’air et de soleil. Soyez aussi enivrés d’indépendance !
Poussez même cette indépendance de l’esprit jusqu’à l’intolérance ; je ne vous en voudrai pas. Et ici, je suis sûr de ne pas vous paraître en contradiction avec le brillant écrivain que vous applaudissiez à cette place, il y a deux ans. 1 Lorsqu’avec le sourire malicieux qui fait le charme de sa personne et de ses écrits, il vous recommandait d’être tolérants, vous avez bien compris que c’était envers les personnes et les choses. Il vous déconseillait également, et en cela il avait encore raison, l’indifférence qui laisse tout passer, et l’aveugle parti pris qui condamne tout à l’avance. Mais la tolérance pour les idées, mes amis,