M. Jules Lemaître
qu’en feriez-vous? Elle vous déparerait. Tâchez, au contraire, d’avoir des rancunes, même des haines contre les idées, les théories, les doctrines, qui, après réflexion, vous paraîtront fausses, et par là contraires au devoir particulier ou à l’intérêt général. Tout ce à quoi vous êtes obligés dans cet examen, c’est défaire abstraction de vous-mêmes. Tenez même vos ardeurs pour d’autant plus généreuses qu’elles iront davantage à l’encontre de vos intérêts particuliers. Mais, celles-là, conservez-les longtemps, et tâchez, ce qui est plus difficile qu’on ne croit, de mourir avec elles! C’est la grâce que je vous souhaite !
Si vous êtes par nature rebelles aux conseils, vous êtes en échange sensibles aux exemples. Pourquoi, je vous prie, votre jeune Association est-elle allée, presque d’instinct, choisir comme son premier président un centenaire? Etait-ce pour y trouver un présage favorable? Non, vous étiez assurés de vivre plus longtemps. Etait-ce au grand âge de Chevreul que vous vouliez rendre hommage? Pas davantage. Bien qu’il soit de plus en plus difficile de devenir vieux, c’est là un mérite auquel la jeunesse n’est guère sensible. Ce que vous avez voulu honorer en Chevreul, c’est l’étudiant de quatre-vingtième année qu’il était. Vous aviez été frappés du spectacle de cette vie de savant, longuement et noblement déroulée comme un chœur, dans le culte de la vérité. Pasteur,
dans une vie moins longue mais plus pleine, vous a donné le même spectacle et c’est pour cela que vous l’avez acclamé. Vous n’avez pas seulement salué en lui le glorieux inventeur, mais aussi le chercheur patient et obstiné. Vous avez même compris que c’était par là qu’il se rapprochait le plus de nous et pouvait le mieux nous servir à tous d’exemple.
Il n’a pas commencé en enfant prodige, et on l’eût fort surpris au début de sa carrière, si on lui eût prédit sa brillante destinée. Il n’était pas entré de plain-pied à l’École normale, et comme les examinateurs, même ceux de la Sorbonne, ne sont pas toujours infaillibles, il n’avait eu un rang brillant ni à la licence, ni à l’agrégation. Vous voyez que, de ce côté là aussi, son exemple est assez encourageant. Mais le rang d’ordination importe peu quand on a une foi profonde. Pasteur n’en était pas moins prêtre, prêtre de l’idée: déjà il portait allumée dans son esprit la lampe de l’adoration perpétuelle ; déjà il se vouait à passer sa vie dans le sanctuaire du laboratoire.
Quelle foi le guidait à ce moment? D’abord celte pente de l’esprit dont je parlais tout à l’heure et qui l’entraînait à sortir des sentiers battus pour essayer des routes nouvelles. Quelqu’un qui, à ce moment, lui eût donné le conseil d’être etde resterprofesseur, lui eût beaucoup nui. Il était trop primesautier pour
avoir des élèves ou des maîtres, et c’était peut-être pour cela qu’il ne passait pas de brillants examens. Nous dirions aujourd’hui qu’il était automobile. Il n’était fait ni pour donner ni pour subir la remorque : il était fait pour marcher seul. Puis, il voulait faire connaître son nom, je me trompe, le nom de son p v re,pour lequel il avait déjà un sentiment de reconnaissance profonde. Il bornait là ses premières ambitions. Ce n’est que plus tard, après l’éclat de ses travaux de début, qu’il songea à la gloire. Déjà, à Lille, il parlait, en souriant, il est vrai, de la postérité. Mais à la lin de sa carrière, assuré de survivre, il s’oubliait dans une vision plus noble. C’était le fils de l’ancien soldat de l’Empire qui s’était réveillé en lui, et il eût volontiers transformé en hommage à sa patrie les hommages qu’il recevait de tontes parts. C’était l’image de la France vaincue et humiliée qu’il faisait apparaître devant les yeux de ceux qui le fêtaient au Congrès de Milan en 1875, et c’est encore la statue de la patrie reconnaissante qu’il dressait devant vous, jeunes gens, en vous parlant des fêtes de son jubilé.
Jusqu’ici, vous le voyez, il reste à notre niveau, car, Dieu merci ! ni l’amour du pays, ni les ardeurs généreuses ne sont choses rares. Ses moyens d’action ne l’éloignent pas davantage de nous. A vrai dire, il n’en avait vraiment qu’un, la persévérance, et si on
lui axait demandé, comme à Newton, comment il avait fait ses grandes découvertes, il aurait pu, lui aussi, répondre : « En y pensant toujours ».
Entendons-nous bien! Je ne dis pas qu’il suffise d’y penser toujours pour devenir un Newton ou un Pasteur. Ce serait trop facile! 11 y faut autre chose que nous allons rencontrer tout à l’heure. Mais si la condition n’est pas suffisante, elle semble nécessaire comme on dit en géométrie. Je peux au moins affirmer que Pasteur la réalisaitpleinement. Ceux qui l’ont connu seulement à la lin de sa vie l’ont vu capable de s’intéresser à beaucoup de choses en dehors de scs études. 11 n’était pas aussi dissipé au début. Je ne crois pas que, dans les trente premières années de sa vie de savant, il ait pensé sérieusement à autre chose qu’à ses recherches, à ce que lui avaient donné celles de la veille ou à ce que lui promettaient celles du lendemain. Cette rumination continue, cette triture intellectuelle qui faisaient repasser constamment devant son esprit tous les éléments du problème à résoudre, étaient pour lui le préliminaire obligé de toute recherche, le fondement solide de tout ce qu’il bâtissait.
Rien n’apparaissait aux yeux du public de ce travail souterrain, et même on pourrait croire, a voir l’originalité, la simplicité, l’imprévu de beaucoup de ses solutions, qu’elles ont quelque chose de spontané
DISCOURS DE M. DUCLAIiX 13-1
et constituent d’heureuses trouvailles. Maintenant qu’on les connaît, on leur voit tant d’éclat qu’il semble qu’elles aient dû frapper de suite les yeux. Je ne sais pas s’il y a jamais eu de ces découvertes géniales, accomplies sans effort et en vertu d’une sorte de divination. Mais tel n’a sûrement pas été le cas de Pasteur, et s’il a été un découvreur, c’est d’abord qu’il a été un silencieux et un obstiné.
Ce qui l’a mis hors de pair, c’est qu’il aimait les grands horizons, qu’il savait les reconnaître et s’y reconnaître, qu’il voyait mieux que personne au loin, dans la brume, le haut sommet qu’il fallait conquérir pour dominer la terre inconnue et promise.
C’est là qu’a été le don rare, le secret de sa puissance. Mais une fois le but entrevu, il n’avait pas plus que nous des ailes pour y arriver. Il n’avait même pas pour cela la marche méthodique et savante qu’il estimait tant chez son élève Raulin. Ce n’était pas un officier du génie poussant régulièrement sa sape. C’était plutôt un artilleur audacieux faisant le tour de la place pour en chercher le point vulnérable, déplaçant ses batteries quand elles
avaient été démontées, mais ne lâchant jamais prise. Quand, après une longue série de tentatives avortées, on se retrouvait au même point qu’au début, un autre se serait découragé. Recommençons, disait Pasteur, et on recommençait, et il était rare alors
qu’avec l’expérience, la connaissance des lieux qu’avaient données les premières attaques, on ne découvrit pas cette fois tel détail qui avait échappé, telle fissure par laquelle on pouvait s’insinuer et faire brèche.
Quand le moment du dernier effort était arrivé, la fougue faisait place au recueillement. Pasteur combinait en général une expérience décisive, résumant toutes ses tentatives antérieures et en quelque sorte schématique pour la régularité avec laquelle elle devait marcher et aboutir. On montait à l’assaut au son des violons et en marchant comme à la parade. Quant cette expérience réussissait sans encombre, c’était le signe que l’on était maître du sujet, et qu’on avait triomphé de la malice des choses. Et l’expérience réussissait, souvent à la surprise des préparateurs, qui ne savaient pas le siège si avancé, même à celle de mon ami houx, qui y voit pourtant si clair, parfois à celle de Pasteur, qui ne croyait pas avoir aussi bien deviné, toujours à celle du public, qui, frappé de la maîtrise avec laquelle avait été conduit l’assaut final, ne voulait voir et connaître que ce dernier épisode et saluait le vainqueur de longues acclamations.
La grandeur des découvertes de Pasteur fait pourtant qu’il y a un enseignement que sa vie ne peut pas nous fournir, celui du travail obscur et sans gloire.
Gardons-nous de le dédaigner, parce qu’il n’a pas toujours, qu’il a même rarement ce couronnement. La recherche libre, désintéressée de la "vérité vaut par elle-même, par les joies qu’elle donne à qui la pratique, par l’indépendance d’esprit dont elle lui donne l’habitude, par le sentiment plus profond qu’elle lui communique de sa liberté et de sa responsabilité. J’oserai même dire que, pour celte œuvre intérieure, elle n’a pas besoin d’aboutir et de rencontrer le suffrage des autres. Il suffit que nous ayons la conscience d’être à notre place et de faire honnêtement notre devoir. Comment ne pas voir du reste que l’édifice immense auquel nous travaillons tous, change constamment de plan et d’assises? Nous avons amoureusement taillé, dressé et même sculpté notre pierre, avec la pensée qu’elle restera peut-être une pierre de façade et arrêtera l’attention des visiteurs. Vain espoir, de nouvelles assises la recouvrent et la font oublier. N’importe ! elle existe, et si nous l’avons choisie ou faite solide, elle pourra servir à asseoir des découvertes nouvelles. C’est la joie de la travailler qui est la rançon de l'effort et non la place qu’elle occupe. « Vivez, vous disait Pasteur, dans la paix sereine des laboratoires et des bibliothèques 1 . » Je suis sur de rester fidèle à sa