DISCOURS DE M. SULLY-PRUDHOM5IE
C’est que les poètes ont le privilège d’avancer en âge sans vieillir tout entiers ; ils conservent leur premier cœur intact, et le rêve qui demeure inséparable de leur pensée la rattache sans interruption à celle des jeunes hommes. Vous êtes, en effet, des rêveurs aussi ; vous l’êtes à votre insu, malgré vous.
Ah ! ne vous en défendez pas ! Je vous supplie tous, même les plus sérieux d’entre vous, ceux dont les études sont les plus ardues, les plus positives, de ne jamais répudier la poésie, votre alliée naturelle, car le rêve dont je parle n’est pas seulement le vagabondage de l’imagination, ni même l’extase de l’âme aspirant à l’objet idéal de ses vœux; il consiste avant tout, pour elle, à sentir s’enfoncer dans l’infini toutes les racines de la vie humaine jusqu’à ses fondements mystérieux. La matière propre de la poésie n’est pas l’irréel, mais l’indéfinissable; les sources n’en résident pas à la surface éclatante du monde, mais bien dans le principe inaccessible d’où rayonne l’activité universelle. Le poète, il est vrai, cueille les images comme des fleurs symboliques, sur le terrain qu’il foule, mais elles ne lui servent qu’à désigner par des traits de lointaine ressemblance et à illustrer les révélations intimes, ces signaux profonds accordés par la nature à l’homme pour le diriger dans sa nuit. Savants, juristes, philosophes, vous sentez la dernière assise du vrai se dérober à votre
atteinte, et dans toutes les recherches le fond fuir la sonde. Mais ce qui échappe à vos prises n’en existe pas moins, et vous aussi vous reconnaissez dans l’indéfinissable ce qu’il y a de plus important, de plus réel, car c’est précisément lui qui supporte et explique toutes les réalités. C’est lui, par exemple,
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l’essence même de ce qu’on nomme la vie et de ce qu’on nomme la morale. Ah ! s’il fallait attendre pour se conduire, pour choisir la meilleure voie, l’accord des penseurs sur le problème du libre arbitré et du désintéressement, les plus utiles démarches, les plus beaux mouvements seraient suspendus. Mais, Dieu merci ! au seul commandement du cœur, les mains généreuses s’ouvrent d’elles-mêmes, les héros se dévouent les yeux fermés. Or, Messieurs, le don n’est jamais plus spontané, ni le mépris du péril plus aveugle qu’à votre âge. Tous les instincts qui rassemblent naturellement les hommes et toutes les inclinations à Injustice et à la fraternité dont s’est douée progressivement la ruche humaine, en un mot tous les ressorts de la civilisation s’exercent chez vous dans leur naïve intégrité, rien ne les a faussés encore. Chaque génération nouvelle en apporte le dépôt héréditaire, tel que les précédentes le lui ont confié. Ce dépôt, c’est la conscience des peuples, leur plus fructueux capital et leur véritable trésor de guerre. L’éducation ne suffit pas à former la conscience