DISCOURS DE M. SULLY-PRUDIIOMME
nationale, elle ne la crée pas, elle en développe seulement le germe dans les enfants, sous la diversité de leurs caractères. Nous ne l’éprouvons que trop en Afrique, par exemple, où l’assimilation de l’âme arabe par l’âme française est une œuvre si problématique.
La France reconnaît donc en vous, Messieurs, les représentants immédiats et, à ce titre, les plus sûrs de son génie et de sa moralité. C’est pourquoi, dans les manifestations importantes de sa vie, à l’intérieur ou à l’extérieur, quand elle s’engage dans quelque entreprise intéressant sa dignité, elle ne saurait demeurer indifférente à votre émotion. Vous avez sans doute, la main trop novice et trop vive pour qu’elle vous associe au terrible labeur de ses gouvernants. Ils tiennent un écheveau trop embrouillé, dont vous ignorez comme la plupart de vos aînés, les fils les plus déliés et les plus fragiles, et vous manquez, comme moi et bien d’autres, de l’expérience requise pour les démêler et en tisser des rênes, mais votre inexpérience même atteste en vous la pureté, la spontanéité du sentiment français. Voilà ce qui leur importe, et, soyez-en certains, qu’ils vous donnent satisfaction ou qu’ils vous résistent, ils vous jugent, comme vous le méritez, par les mobiles qui vous inspirent. Oui, je m’imagine que le Ministre de l’instruction publique eût souffert
clans sa tendresse pour la jeune France qu’il élève et aussi dans sa fierté pour elle si, dégénérée, elle n’eût pas tressailli à l’appel de la Grèce. Je m’imagine qu’il vous eût infligé, comme à des monstres en herbe, une infamante punition, si vous eussiez désappris son enseignement au point d’oublier que, sans la victoire de Salarnine, sans le rempart des poitrines hellènes, Michel-Ange, Newton, Pasteur, Hugo, mille autres génies européens, n’eussent pointhonoré et servi l’humanité tout entière. Mais je n’en conclus pas, pour autant, qu’il devait se brouiller avec son collègue le Ministre des affaires étrangères. Il suffit d’expliquer à votre louange vos généreux élans, concertés d’ailleurs en dehors de l’Association dont je suis l’hote ce soir. Je laisse entière la question internationale, je n’ai point ici qualité pour la trancher. A Rome, les augures ne pouvaient se regarder sans rire ; dans les nations modernes, travaillées par tant de soucis complexes et d’enfantements douloureux, les ministres les mieux intentionnés peuventils se regarder sans pleurer?
Les diplomates surtout ne sont-ils pas voués à la tristesse ? Leur essence est contradictoire ; d’une part, ils représentent respectivement la plus exquise politesse et la plus fine culture de leur patrie et ensemble, la civilisation du genre humain ; mais, d’autre part, sous une enveloppe soyeuse, ils repré-