‹ Discours aux étudiantsChapitre 3 sur 59 · DEUXIÈME BANQUET ANNUEL · texte numérisé non relu

DEUXIÈME BANQUET ANNUEL

15 Mai 1886

Discours de M. Ernest Renan 1

Président du banquet

Messieurs,

Je demande à vous dire quel plaisir pour moi c’est de me trouver au milieu de vous. J’ai la voix tout à fait éteinte, c’est un des grandes signes de la viellesse chez moi, c’est ainsi qu’elle se traduit et je ne sais si vous pourrez tous m’entendre... (Oui ! oui !)... Tant mieux, vous êtes bien bons; nous allons, si vous le voulez, causer quelques instants.

Je dois commencer d’abord par une rétractation, oh ! mais ce qui s’appelle une rétractation complète ! Ces messieurs se rappellent sans doute qu’ils ont eu

1. L'Université de Paris , n° 5, mai 1886. discours et conférences , par E. Renan, Calman-Lévy éditeur.

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la bonté de venir me voir au début de cette excellente institution ; ils se rappellent sans doute aussi que je ne leur ai fait que des objections. Etais-je assez insensé? Je n’ai fait que des objections à une chose qui se réalise delà manière la plus charmante! Je crois que c’est la seule fois de ma vie où j’ai été routinier et conservateur, ma parole! Cela ne m’encourage pas à continuer !

C’était vous, messieurs, qui aviez raison et complètement raison, et tout ce que je vois ici implique une excellente pensée excellemment réalisée. Je vous en fais mon compliment; il n’y a rien de meilleur que ce que vous faites ; l’association appliquée à une des choses les plus élevées, c’est-à-dire la haute instruction, une aristocratie dans le bon sens du mot, un centre pourtant d’efforts qui divergent et ne réussissent pas à faire quelque chose de fécond, voilà ce que vous avez réalisé ; je vous en fais mes compliments, et je fais bien des réparations à ceux d’entre vous qui sont venus me parler de l’association et que j’ai eu l’insigne sottise de combattre. Je vous remercie vivement d’avoir bien voulu m’appeler à venir me réjouir avec vous; je regrette beaucoup que notre fête ne soit pas plus complète et que quelques-uns de vos excellents maîtres aient été empêchés de venir à cette réunion par des incidents avec lesquels vous n’avez pas la moindre solidarité. Je regrette qu’ils ne

soient pas ici, niais au point de vue personnel je m’en réjouis presque, parce que vous êtes tout entiers à moi, et ma foi je vais en abuser ! Et si vous me le permettez, je vais être tout à fait familier, et suivant le privilège de mon âge je vais vous donner des conseils C’est un des privilèges, ou des défauts si l’on veut, de la veillesse; eh bien, vous l’accepterez, certains cependant que je n’en abuserai pas trop.

Eh bien oui, rien de meilleur que la jeunesse; j’ai toujours coutume de dire cela dans la plupart des autographes que Ton me demande, et l’on m’en demande souvent! Heureux les jeunes, car la vie est devant eux, et la vie est une bien bonne chose : pour nous autres elle est derrière nous ; cela nous rend joyeux tout de même, mais vraiment il vaut mieux encore la voir devant soi ! C’est une bien grande joie pour nous autres, qui avons fait ce que nous avons pu, de voir ainsi s’ouvrir en quelque sorte les fenêtres d’un coté quand elles se ferment de l’autre; c’est une réflexion que je fais souvent à la campagne avec mes deux petits enfants; je n’en ai que deux, mais j’espère en avoir davantage! C’est une reflexion que je fais souvent : combien il est doux de voir la vie se reproduire quand on sent que la sienne s’en va, mais qu’on a en même temps la conscience d’avoir rempli son devoir! Je vous remercie donc de m’avoir appelé à venir célébrer cette fête avec vous,

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et je voudrais que nous puissions chanter ensemble le Gaudeamus du moyen âge.

Hier justement nous en étions à l’histoire littéraire, et j’ai demandé à Gaston Paris et à Léopold Delisle — c’étaient les meilleures sources — de me donner le vrai texte du Gaudeamus du moyen âge. Ce n’est pas précisément très gai, mais enfin le voici :

Gaudeamus igitur, juvenes dum sumus,

Post jucundam juvenlutem Post rnolestam senectulem,

Nos liabebit humus.

Eh bien oui, après la jeunesse si charmante, après la... triste vieillesse, c’est ïhumus qui nous aura! — (Rires.)

Cela les réjouit !

Je vous remercie donc, messieurs, de m’avoir associé à cette fête; il n’y a rien de meilleur que le programme de votre âge, le programme de la jeunesse scolaire: travailler beaucoup et s’amuser beaucoup. Voilà les vieux programmes, c’était comme cela autrefois; je vous engage bien à ne pas changer ces choseslà î Travailler beaucoup et s’amuser beaucoup, ce sont des choses qui ne s’excluent pas le moins du monde; je dois cependant reconnaître que ce que je vous dis là est de ma part un peu théorique, car de ces deux conseils, je n’ai suivi que le premier! Je n’ai peut-être pas eu raison, et c’est peut-être bien

DISCOURS AUX ‘ÉTUDIANTS, pour cela que sur mes vieux jours je ne suis pas assez grave, vraiment ! Je devrais vous parler plus sérieusement..., mais après tout que pourrais-je vous dire de meilleur: le travail et l’amusement sont deux choses qui ne s’excluent nullement, ce sont deux choses très saines et très bonnes.

Oui, travaillez beaucoup, c’est une chose délicieuse, c’est cela que jevous envie, c’est la possibilité de travailler beaucoup et de ne se fatiguer jamais! Bien travailler, mais sans fatigue ! Il faut avoir là-dessus des méthodes et si vous le voulez bien je vous donnerai une ou deux de mes recettes. Il ne faut jamais travailler avec contention ; par exemple, il ne faut pas être pressé; c’est si désagréable d’être pressé! Oui, le travail ne fatigue jamais. Il faut savoir s’occuper de beaucoup de choses à la fois, il ne faut pas s absorber en une seule; je crois que c’est très fatigant, cela; il faut avoir plusieurs objets à son activité. Je n’ose parler du cerveau devant des maîtres de la science; j’imagine cependant que les lobes de notre cerveau qui sont fatigués par un travail laissent des vides pour d’autres travaux qui peuvent encore être faits fructueusement et que l’on peut caser à côté des premiers. Permettez-moi une citation d’un professeur d’hébreu : il y a un mot admirable d’un vieux rabbin du premier siècle de notre ère —c’est notre savant confrère!. Derenbourg qui m’a signalé ce texte, il

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est lumineux ! — un rabbin du premier siècle de notre ère à qui l’on reprochait d’avoir trop surchargé la loi ; il avait réussi à y introduire un ou deux préceptes de plus! il y en avait déjà bien assez, mais enfin il avait réussi encore à en caser un ou deux! Un de ses confrères lui en faisait des reproches ; à quoi il répondait ceci : « Dans un tonneau rempli de noix on peut encore verser beaucoup de mesures d’huile de sésame ». Et c’était juste ! Dans les interstices du travail et de la pensée on peut caser une foule de choses. Pour cela, il faut suivre toujours son idée. Au milieu d’une conversation, par exemple, si ce que l’on dit ne vous passionne pas énormément, suivez votre idée pendant ce temps-là! il ne faut pas faire une distinction trop absolue entre le temps où l’on travaille et le temps où l’on ne travaille pas; il faut toujours travailler, et c’est de cette façon qu’on arrive à travailler beaucoup sans se fatiguer. Il ne faut jamais se fatiguer, la contention est une très mauvaise chose et n’aboutit pas à de bons résultats intellectuels !

Ayez toujours une curiosité excessivement ouverte ; c’est la curiosité qui est la valeur intellectuelle ; ayez envie de tout savoir, les limites viendront d’ellesmêmes. Ah! c’est là-dessus que nous vous portons envie, nous autres qui inclinons vers la fin de la vie. Nous vous portons envie de ce que vous saurez un

un jour ; vous saurez des choses que nous ne saurons Fais. Ainsi, par exemple, dans les qnesUons soldâtes ilj a tant de choses sur lesquelles nous n osons

pas nous prononcer! eh bien, vous 'une issue à la voie étrange ou se son eng«e«s les sociétés modernes ou bien ces problèmes, ces 1 uesTons sociales. s„nt-ce des impasses dans ienre de ces essais manqués du quatorzième et < quinzième siècle? Ou bien tout cela au con rmi est-il susceptible de donner des solutions apphcab es et peut-être lumineuses? Vous saurez cela, dans vinlt ans, dans quarante ans; je vous en fais mon compliment. Que de beaux problèmes scientifiqu . vous verrez résolus ! vous saurez dans cinquante ans au moins un peu plus clairement qu'on ne e sai maintenant, ce que c’est que la vie, ce que c es que l’individu, ce que c’est que l’espece, ce quelque l’embryon, ce que c’est que la conscience; vous

roz ceia infiniment mieux que nous.

A mon point de vue spécial savez-vous ce que j-

vous envie? C’est que dans cinquante ans *' es ^ bien que quelques-uns de ces problèmes qui nous

mu— For. seront résolus. Cette 1—

cunéiforme babylonienne, al heure qui

ne savons qu’en penser; eh bien, dans cinquante mis j espère, on aura' une immense littérature abylonienne qu’on comprendra et qu on lu ,

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quelque chose de lumineux! Et à mon point de vue plus spécial, savez-vous de quoi je vous porte envie? Nous n’avons, à l’heure qu’il est, que deux inscriptions hébraïques anciennes, antérieures à la captivité de Babylone; mais de votre temps, dans cinquanle ans, quand on pourra faire des fouilles à Jérusalem, on en connaîtra peut-être des centaines! voilà de quoi je vous porte envie; vous ne vous doutiez peut-être pas de votre bonheur, avouez-h'J.-Je vous porte envie donc de ce que vous saurez ^êtce que nouX nous ne saurons jamais. fêfy'. . * \

Soyez toujours de très

seille cela ; c’est un mot iijërt général, cepeijàipt il est assez clair et se définit l\e£par lui-même'^crois d’abord qu’on ne peut pas bi^aVarHer’ n’est pas très honnête homme; etj%tHttJ-qtfg%ous ne vous amuserez pas non plus sans cela, je veux dire que vous ne vous amuserez pas à l’ancienne manière qui est la bonne ; il fallait être de très honnêtes gens pour cela! Et tenez, vous m’inspirez tant de confiance que je vous dirai tout ce que je pense! Je veux vous dire une chose intime ; gardez cela comme le bouquet spirituel, comme on disait autrefois, du temps de saint François de Sales, de cette réunion. Dans vingt ou trente ans il y aura longtemps que je ne serai plus de ce monde. Eh bien ! rappelez-vous ce que je vous aurai dit ici : Ne jouez jamais avec l’amour, ne pro-

DISCOURS AUX ÉTUDIANfS. ^

■j8 DISCOURS AUX ÉTUDIANTS,

fanez jamais l’amour; l’amour est la chose la plus sainte qu’il y ait dans ce monde ! Regardez comme un acte véritablement criminel de trahir l’amour de la femme qui vous a ouvert les portes de 1 idéal, et regardez en même temps comme un reproche qui vous poursuivrait en quelque sorte dans l’éternité les malédictions d’un être qui pourrait exister en ce monde et vous reprocher un jour son existence; ce serait par votre faute peut-être qu’il serait dévoué au mal ! Je vous recommande cette pensée ; ce que je vous ai dit ici est chose bien grave, mais je m’adresse à des personnes dont le sentiment moral est hautement formé. Je crois que les règles un peu étroites que le passé a imposées au mariage seront un jour un peu élargies, mais il y a une chose certaine, c est que la chose la plus sainte qui soit en ce monde, la chose d’où dépend l’avenir de la vie, l’avenir du monde et de l’humanité, cette chose-là ne pourra jamais être livrée au hasard ni à la légèreté! Il faudrait que l’homme qui a véritablement un sentiment moral élevé fit porter tout l'effort de sa moralité sur ce point, de ne pas abandonner cette chose si sacrée d’abord pour soi, et si sacrée ensuite pour l’humanité, au hasard et à l’imprévoyance.

Je vous demande pardon de vous communiquer des pensées si délicates; mais je sais à qui je les livre ; je sais que je les-livre à des esprits hautement

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cultivés; vous êtes appelés par votre éducation exceptionnelle à des devoirs exceptionnels et tout particuliers, vous avez des liens infiniment plus stricts envers la société que ceux qui ont reçu une éducation inférieure à la vôtre. Ne manquez jamais à ces devoirs, a a os devoirs enversl humanité et envers notre pauvre trance; vous la verrez, nous l’espérons, nous en sommes sûrs, vengée, consolée et pacifiée ! J’en ai la confiance et voila encore une des choses que certes je vous envie!

J en suis sur, et vous y contribuerez! Donnez-lui de bons conseils, à cette pauvreFrance, et maintenant ne \ous lâchez pas si elle ne vous écoute pas; il ne faut jamais se fâcher contre son pays. II vous arriveia souvent, vous qui avez une raison supérieure, d’exprimer des pensées qui ne seront pas suivies; eh bien, consolez-vous-en ! Quelquefois on est heureux que les pensées que l’on a eues n’aient pas eu trop de conséquence; je viens de vous le dire tout à l’heure, je suis très heureux que les observations que j’ai faites à ces messieurs n’aient pas été trop écoutées! Ce pauvre pays que nous aimons tant et dont nous faisons partie, il obéit quelquefois à des raisons d’instinct qui nous échappent ; et il a peut-être raison de ne pas trop nous écouter. Enfin soyons toujours indulgents pour lui ; ne nous brouillons, je vous le répète, ne nous brouillons jamais avec la France,

quand même elle suit des avis très différents des nôtres, et qu’elle s’abandonne à des mains que nous considérons comme fort indignes de la conduire!

Mon Dieu, en politique, je ne puis pas vous donner beaucoup de conseils; je ne suis pas très fort sur ce chapitre-là! Ma situation en ce monde a toujours été bien singulière sur ce point : je suis une espèce de légitimiste! Oui, en ce sens que je voudrais qu’il y eût dans les sociétés humaines une dynastie — cela a été comme cela jusqu’ici, je ne demande pas mieux qu’on trouve mieux — une dynastie ou bien une constitution tout à fait sacrée, sacro-sainte et reconnue comme incontestée. Voilà mon point de vue. Je dois vous dire que cela m’a attiré d’étranges déconvenues; cela supposerait qu’il n’y aurait pas de révolutions; vis-à-vis des gouvernements nouveaux, j’éprouve une espèce de respect humain, oui, je ne veux pas trop vite me rattacher à eux ; j’ai peur qu on ne me prenne, je veux dire que je ne me prenne moi-même comme ressemblant à quelqu’un qui court après la curée des régimes nouveaux. J’ai toujours eu pour principe d’attendre une dizaine d’années, pour voir comme cela les gouvernements devenir légitimes.... Dix ans! après tout, cela paraît bien suffisant, et du reste c’est au bout de dix ans qu’un gouvernement commence à faire quelque chose de bon: jusque-là il est appelé à payer les frais de son

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établissement. Mais savez-vous ce qui m’arrive avec ce principe, que je ne vous engage pas du tout à suivre? — et je vous donne sur ce point des conseils bien mauvais — c’est qu’au moment où je commence à me rallier aux gouvernements, c’est-à-dire au bout d’une dizaine d’années, c’est le moment où ils commencent à faire leurs paquets, où tous les hommes qui ont quelque peu le sentiment politique s’écartent d’eux et leur tournent le dos, si bien qu’alors je suis occupé à escorter tous les gouvernements qui s’en vont par tous les chemins de l’Europe, et qui n’ont pas été fidèles à eux-mêmes, car je leur suis plus fidèle qu’eux-mêmes !

La République, j’en suis convaincu, vivra éternellement, mais enfin, je me figure quelquefois ce qui m’arriverait si elle tombait; ce serait quelque chose d’inouï. Je ne suis pas républicain a priori , je suis un libéral; eh bien donc, si ce qu’à Dieu ne plaise, la République venait à tomber, je lui serais plus fidèle que les Républicains de la veille, j’en suis sûr, je lui serais encore fidèle cinq ou six ans'après qu’elle ne serait plus! Mais, maintenant, comme j’ai 65 ans bien comptés, cela me fait un avenir politique bien étrange! Donc sur ce point je ne puis pas vous donner de conseils bien pratiques ni susceptibles d’application, mais je veux vous dire la manière de se mettre en règle avec sa conscience : il faut dire sin-

cèrement ce que l’on pense. Je trouve que les trois quarts clu temps, en recherchant les mandats politiques, on recherche des choses bien onéreuses et bien dangereuses; les mandats politiques doivent être acceptés quand ils vous sont imposés, mais il ne faut pas les rechercher. Ne demandez pas de mandats politiques; ne les refusez pas. Oh! avec ce principe, je vous assure que vous resterez toujours tranquilles; vous aurez votre repos assuré pour la vie entière, et vous pourrez avoir en même temps ce qu’il y a de meilleur en ce monde, je veux dire la paix de sa propre conscience; vous pourrez vous dire que vous avez fait ce que vous avez pu, et vous dire comme dans l’ancienne magistrature : Dixi , salvavi cinimam meam ; ma foi, j’ai dit ce que j’ai pensé, mon âme est sauvée. C’est tout ce qu’il faut, arrive ensuite que pourra.

Il ne faut pas dire cela avec un sentiment de scepticisme ou d'indifférence; je vous engage au contraire, vous qui êtes jeunes, vous qui allez voir des choses si curieuses et si étranges, vous qui verrez, je l’espère, la résurrection de notre pauvre pays, je vous engage bien tous à ne jamais vous décourager! Faites une grande provision de bonne humeur, cela vous sera peut-être nécessaire dans bien des circonstances de la vie, faites une grande provision de bonne humeur, ayez la résolution, sauf les moments

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de danger et de deuil pour la pairie, de ne pas vous abandonner au désespoir. 11 faut un peu, par le temps où nous sommes, s’habituer aux tremblements de terre, ou pour mieux dire au mal de mer. Il y a des esprits sages, comme mon admirable ami M. Taine; c’est un esprit incomparable, mais il lui faudrait toujours la sécurité; pour lui, l’idéal de la vie humaine, ce serait un sol comme celui de cette salle, le plancher des vaches, comme on dit dans les pays marins; il ne peut pas s’habituer au mal de mer! Mon Dieu, qu’est-ce que vous voulez, c’est la condition qui nous est faite ! Au pied du Vésuve, où les tremblements de terre sont si fréquents, il y a encore des endroits charmants et où l’on peut mener une vie agréable. Faites donc une grande provision de gaîté et de sérénité; c’est notre vieille philosophie gauloise, et c’est peut-être la plus vraie et la plus profonde philosophie ; c’estle vieux défaut qu’on nous reproche, le défaut français comme l’on dit! Ne vous hâtez pas trop de vous en corriger, parce que ce défaut-là, dans quelque temps peut-être, deviendra comme bien d’autres, une qualité que le monde nous enviera.

Continuez donc d’être ce qu’ont été nos pères ; continuez donc de chanter comme eux le « Gaudeamus igitur »! — « Igitur » est très joli ! Il n’y a rien auparavant! — « Gaudeamus igitur dum juvenes sumus » — « Nos habebit humus » ! c’est la

triste tin! Il n’est pas nécessaire d’en tant parler.

Je vous demande pardon : Je viens de vous faire un véritable sermon laïque, et je me suis érigé en donneur de conseils; mais c’est votre bonté qui m’y a incité. Je vous remercie bien vivement de cette soirée, et je demande à ceux d’entre vous qui ne me verront plus de garder de moi, quand je serai dans l’autre monde, un bon et affectueux souvenir. Je vous remercie de vos marques de sympathie, je vous assure qu’elles me vont au cœur.

La réponse au discours de M. Ernest Renan a été prononcée par le président de l’Association des Étudiants, M. Georges Chaumeton, licencié ès sciences.

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