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TREIZIÈME BANQUET ANNUEL

4 Juin 1898

Discours de M. Massenet 1

Président du banquet

Un discours, Messieurs ! Vous n’y pensez pas. Quand vous m’avez fait le précieux honheur de m’appeler, cette année, parmi vous, vous n’avez pas dû certainement vous attendre à un grand régal d’éloquence.

Pour le musicien, le papier tout blanc, non rayé de ces attirantes portées où il a l’habitude de laisser courir sa libre imagination, le papier blanc où il lui faut aligner des pensées d écrivain est un juste sujet d’effroi.

Il peut bien tenter d’y ébaucher quelques phrases tout d’abord ; mais peu à peu, malgré lui, par la force des choses, les lettres prennent des formes hésitantes

J. L'Université de Paris , n° 89. juin 1898,

pour se muer bientôt en noires et en croches, et cela finit toujours par des chansons.

Je n’y avais pas réfléchi quand votre président, M. Paul lissier, est venu si aimablement vers moi pour me convier à ce banquet de la jeunesse.

— La jeunesse!—je l’ai tant aimée, je l’aime tarit encore que, malgré des années qui comptent déjà, je n’ai pas encore voulu songer moi-même à vieillir. Les personnes graves m’en font un reproche, mais vous, vous me le pardonnerez et vous m’accueillerez, j’en suis sûr, comme un camarade.

Voilà pourquoi j’ai répondu à votre appel avec la plus vive joie; c’est un ami qui vient vers des amis, et nous pouvons sinon discourir, du moins causer à cœur ouvert.

En parcourant les précédents discours que d’illustres maîtres de la plume et de la parole ont prononcés ici— ce qui n’a pas peu contribué à augmenter mon effarement de parler après eux — j’ai vu qu’on vous y avait donné d’excellents conseils.

L’un vous préconise le travail comme le réconfort et le refuge contre les maux de la vie, et il n’a pas tort. Les yeux et l’intelligence obstinément fixés sur un labeur fécond, vous ne vous apercevrez pas de toutes les vilenies qui peuvent affliger une existence humaine, et vous écarterez de vos lèvres le calice des amertumes, des envies et des jalousies ambiantes.

Un autre vous prêche la tolérance. Et celui-là, esprit subtil et raffiné, a certainement mis le doigt sur un de vos péchés mignons. La jeunesse, emportée par la sève même qui l’anime, ne souffre pas volontiers la contradiction, ni qu’on ait une opinion différente de la sienne. Elle veut être souveraine et n’est pas charitable d’ordinaire à l’expérience acquise, qui lui semble un arrêt ou même un recul dans sa marche en avant. Cela est évidemment excessif. La marche en avant doit être prudenle et s’appuyer solidement tout d’abord sur les positions déjà conquises par les anciens—d’anciens jeunes, s’il vous plaît. Vous voyez que, bien que musicien, je ne suis pas venu ici uniquement pour tenir le rôle de joueur de flûte et que je sais reconnaître les vérités qu’on a pu vous dire.

Un troisième, qui fut ministre, vous a recommandé les vertus politiques. Il faut donc croire qu’il y en a. Mais c’est là un terrain parsemé d’illusions décevantes sur lequel nous aurons toujours avantage à ne pas trop nous aventurer.

Sans rien abandonner des idées généreuses de justice et de patrie qui doivent dominer dans le cœur d’un homme, il nous sera bien permis de nous déclarer satisfaits si on laisse aux penseurs la liberté de penser et aux artistes celle de rêver tout à leur aise.

On a donc déjà disserté dans cette enceinte, et avec

quelle compétence ! sur toutes les questions brûlantes qui pouvaient vous intéresser et j’ai bien envie d’imiter l’éloquente concision de mon grand maître et ami,Puvisde Chavannes, auquel un toast chaleureux a suffi pour communier d’âme avec vous.

De quoi, en effet, pourrais-je parler qui n’ait été ici approfondi ? — Du rapport des sciences avec les arts ? En cherchant bien, il doit y en avoir assurément. Mais le sujet est au-dessus de mes moyens. Il ne faudrait rien moins que la grandiloquence, la perspicacité, la verve étincelante d’un Schaunard, qui fut un des enfants illustres de votre quartier latin, pour s’en tirer honorablement. Il vous raconterait, dans sa manière pittoresque, comment les physiciens ont pu calculer par le menu les vibrations du son, et quelle influence le bleu peut avoir dans une symphonie. il ne manquerait pas non plus de célébrer les mérites de ces orgues si bien nommés de barbarie, qui, pour être intolérables à l’oreille, n’en sont pas moins des chefs-d’œuvre de mécanique, et glisserait quelques mots aimables sur l’invention merveilleuse du graphophone, qu’on doit à Edison, et qui rend si bien les impressions musicales qu’on lui confie, mais à la manière de polichinelle. Pour moi, j’avoue n’avoir trouvé d’agrément à ces exécutions déchirantes, que lorsqu’il s’agissait des compositions des autres.

Ce que je voudrais vous recommander d’une manière générale, c’est, au milieu de vos rudes travaux scientifiques, de consacrer quelques-uns de vos loisirs à courtiser les arts. Vous y trouverez non seulement le délassement de vos nobles fatigues, mais aussi l’ornement de votre vie.

Prenez l’homme primitif, l’homme des temps préhistoriques, revêtu de peaux de bêtes et vivant dans les cavernes à l’état sauvage. Il sait déjà faire jaillir l’étincelle de deux cailloux frottés l’un contre l’autre, ce qui est un commencement de science ; mais vous le voyez aussi ébaucher avec une pointe quelconque des figures informes dans la racine des arbres, ce qui est un commencement d’art, et, le soir venu, errant le long d’une rivière, il y coupe volontiers un roseau pour le percer de trous habilement disposés et en tirer des sons mélancoliques, qui endorment les vagues rêveries de son âme fruste et naïve. Vous qui n’avez rien de sauvage, qui êtes des esprits cultivés, vous qui portez de beaux habits et de belles cravates blanches, aurez-vous de moindres préoccupations artistiques ?

Quand une machine puissante emporte, à travers les plaines, dans la vapeur et les fumées, le voyageur à la recherche de pays éloignés ou d’impressions nouvelles, la route paraîtrait longue et aride, si elle n’était bordée de bois odoriférants, de collines

verdoyantes où chantent les oiseaux, de ruisseaux murmurants ou de champs paisibles en leur majesté dorée.

Eh bien ! dans votre course à travers l’humanité, prenez la peinture pour un simple coquelicot, si vous voulez, et la musique pour le gentil ramage du passereau dans les buissons du chemin, mais donnezleur de temps en temps un regard attendri.

Qu’elles soient le rafraîchissement et la poésie de vos cerveaux toujours en-mouvement!

C’est là tout ce que j’avais à vous dire. Pour ce soir laissons les questions sérieuses. En ce festin, où je voistantde belle jeunesse rayonnante, couronnonsnous de fleurs encore une fois et, la coupe en main, chantons les amours et les roses. Ce ne sera pas du lemps perdu.

La réponse au discours de M. Masseneta été prononcée par le président de l’Association des Étudiants, M. Paul Tissier, interne en médecine des hôpitaux. ( L’Université de Paris , n° 89, juin 1898).

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