DISCOURS DE M. SULLY-PRUDHOMME
est ce caractère ? À quoi reconnaît-on que telle musique appartient ou n’appartient pas à la prose ?
C’est ici que la difficulté commence. Il est certain qu’une observation attentive peut parvenir à dégager les raisons qui expliquent le charme de la bonne prose pour l’oreille; ce sont des lois d’ordre physiologiques. Tant que ces lois ne sont pas nettement formulées, la démarcation entre la prose et les vers demeure indécise, contestable.
La seule méthode rigoureuse pour tracer cette démarcation consiste h procéder, par une analyse exacte et un recensement complet des facteurs de la musique applicables au langage, des conditions requises pour qu’une suite de syllables, formant d’abord des mots, puis des membres de phrase, puis des phrases procure à l’oreille du plaisir, le plus de plaisir possible. L’inventaire de ces conditions une fois dressé, on n’aura plus qu’à les grouper progressivement à partir de la plus simple jusqu’au système le plus complexe. Dans ces groupements successifs on rencontrera d’abord la musique de la prose, puis celle des vers, qui déjà change, enfin le chant proprement dit, qui remplit toutes les conditions de la musique vocale.
Il est évident que le langage parlé diffère du chant en ce qu’il n’implique pas la gamme. Cette différence établit entre ces deux départements de la
musique une démarcation essentielle, sans toutefois leur interdire de communiquer.
11 s’agit de discerner, dans le premier, dans la phonétique du langage parlé, la prose de la versification.
Il semble bien, à première vue, qu’un fragment de prose ne change de nature pour devenir un vers qu’en s’imposant quelques conditions nouvelles, empruntées au chant, abstraction faite de la gamme. C’est dans cette direction qu’il convient de chercher ce qui distingue essentiellement le vers de la prose, une définition du vers, applicable à toutes les langues. La fonction de toute poétique au fond, consisterait donc à introduire le plus d’expression naturelle possible dans le langage, c’est-à-dire le plus de musique possible, mais sans le secours de la gamme.
L’Académie, Messieurs, ne pouvait tirer sur-lechamp, précipilamment, les conséquences délicates de cette définition pour la poétique française. Elle ne l’a pas tenté. Elle a fait ses réserves et s’en est sagement tenue aux conclusions historiques, aux résultats que lui fournissait le travail spontané des écrivains, prosateurs et poètes, sur les matériaux de notre langue depuis qu’ils y exercent leur génie. Notre poétique est sortie, telle que nous l’ont laissée les plus grands poètes de ce siècle, d’une élaboration séculaire où la volonté réfléchie a eu beaucoup
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moins de part que l’instinct, c’est-à-dire les préférences organiques de l’ouïe. C’est en consultant, sans parti pris, naïvement, les indications de l’oreille, en obéissant avec une aveugle docilité à ses exigences inconscientes, que les écrivains ont peu à peu constitué le langage de la prose et celui des vers. Parmi des tentatives innombrables, leurs choix ont été spontanément dictés par les lois profondes de la physiologie acoustique bien avant que Ilelmholtz l’eût étudiée. 11 y a sans doute peu de chances pour que des combinaisons, à la fois très heureuses et très importantes, de sons vocaux soient restées inaperçues et à découvrir encore.
Est-ce à dire qu’il faille condamner d’avance les efforts de la réflexion pour reviser et compléter l’œuvre progressive de la spontanéité en ces matières? Non, celles. Ces efforts sont légitimes; il en est même de fort intéressants, de fort beaux qui témoignent d’une solide érudition et d’une rare puissance d’analyse. Je vous rappellerai, par exemple, l’ouvrage de M. Robert de Souza, intitulé le Rythme poétique. Je n’en connais pas d’autres qui soient aussi capables ni plus dignes de commander l’attention. Il ne me semble pas, toutefois, que sa conception très élastique du rythme appliqué au langage poétique distingue suffisamment le vers de la prose harmonieuse. Je suis, du moins, tout à fait
dérouté et déconcerté par la musique des vers composés d’après ses principes et dont il propose des exemples au lecteur. Mais je n’oublie pas l’incalculable influence de l’habitude sur les perceptions et les jugements esthétiques. Ce n’est pas à mon âge qu’on refait l’éducation de ses sens. Par contre, j’ai, d’autre part, des raisons plus légitimes et non moins impérieuses de demeurer zélateur fidèle, incorruptible de la versification traditionnelle; mes cadets la jugent monotone, impropre à traduire toutes les nuances de leurs émotions, et moi, au contraire, qui en ai l’oreille hantée depuis bien plus longtemps qu’eux, je ne m’en lasse jamais : j’en chéris le bercement qui n’endort que mes soucis inférieurs et m’élève comme un vol puissant et régulier. Les fibres les plus intimes, les plus ténues de mon cœur ont toujours trouvé sur la vieille lyre des cordes à leur unisson, prêtes à vibrer si mes doigts savaient les choisir.
Mais je n’ai nul dessein de plaider auprès de vous une cause qui ne manque pas de défenseurs chez vous-mêmes.
Aussi bien n’ai-je que trop abusé de votre patiente attention. Je serais heureux si seulement j’avais pu vous faire pressentir la périlleuse complexité de la question qui divise aujourd’hui les poètes et apprécier la prudence libérale de l’Académie. Elle a con-