UUniversilê de Paris , n° 98, décembre
une telle preuve de l’estime que lui portent les jeunes gens est d’un grand prix. Du haut de sa chaire, il ne les voit pas d’assez près : lorsqu’ils lui demandent de venir à eux, ce lui est une preuve qu’il a trouvé le chemin de leur esprit et de leur cœur. De cela, Messieurs, je suis très fier.
D’autre part, être invité par des jeunes comme un ancien, en homme grave, c’est lui rappeler qu’il n’est plus jeune ou à la veille de ne plus l’être. Je m’en doutais un peu; mais à partir d’aujourd’hui, j’en suis sûr, et cela ne va pas sans un peu de mélancolie.
Donc, je ne suis plus ce que vous êtes, et cette conviction, par une conséquence naturelle, m’a porté à me mettre en face de moi-même et à demander en quoi, jeunesse à part, je différais de vous.
Et je me suis revu, au seuil de mes vingt ans arrivant à Paris. Ma génération venait de subir une double et terrible épreuve. En sortant du lycée, nous avions entendu crier dans les rues la défaite de la patrie et, bientôt, cette défaite était devenue le désastre. A l’âge où la jeunesse gonfle le cœur de fierté, nous étions humiliés. Cette humiliation a duré des mois, des années, car, la paix signée, tandis que, au retour de la guerré, nous rouvrions nos livres, l’ennemi campait encore dans nos villes. Bien plus, la guerre civile avait suivi la guerre
étrangère et, autour de nous, ses traces étaient partout. Nous voyions nos pères essayer avec une ardeur douloureuse de refaire les forces de la patrie, sous la menace de l’étranger, dont nos provinces enlevées, notre or versé et notre gloire perdue ne désarmaient pas la haine jalouse. Nous les voyions, dans un tumulte de discordes intestines, poursuivre l’application du droit public que la Révolution avait promulgué.
Nous savions que notre tour allait venir bientôt de prendre part à cette double tâche et qu’elle serait très lourde.
Eh bien! dans cette inquiétude, il nous restait deux biens qui allègent, adoucissent, embellissent tout : l’espérance et la gaieté. Nous avions foi dans les destinées de la patrie; nous étions certains que, bientôt, elle serait forte et libre. Nous n’avions rien perdu de ce trésor de notre race que nos pères nous avaient transmis, après l’avoir reçu des leurs; nous le dépensions au jour le jour, sans compter, parce qu’il est inépuisable pour qui le possède; nous avions le rire facile et nous en mettions par tout un peu, meme dans les choses sérieuses, ce qui aide à les faire vite, bien et sans ennui.
Nous ressemblez-vous en cela, mes chers camarades? Oui, dans l’ensemble et au fond, j’en suis convaincu; mais il me semble que, en partie et
d’après l’apparence, vous n’êtes plus tout à fait aussi gais et aussi confiants que nous. Des voix éloquentes et sincères se sont élevées du milieu de vous pour se plaindre de leur temps, de leur pays et de scs lois. J1 y a, dans le concert de la jeunesse, quelques notes de désillusion et de tristesse.
Laissez-moi, puisque vous me prouvez si aimablement que je ne suis plus jeune, user d’un privilège de l’âge que j’aurai bientôt; laissez-moi me faire un peu laudalor temporis acti, me puero. Laissez-moi vous avouer que je demeure incurablement optimiste.
Il me semble donc que les principes dans lesquels nous avions confiance n’ont pas cessé d’êtres justes, et quelques résultats imprévus de leur application ne m’effrayent pas.
Nous croyions à la liberté; nous voyions en elle le premier des biens, celui qu’il faut préférer à tous les autres, l’unique sauvegarde de la dignité humaine, le but, le moyen et la garantie du pacte social. Le souffle parfois âpre et brutal qui existe partout avec elle, nous semblait sain. Elle seule nous semblait donner du prix à la vie, aux lettres et à l’art.
Elle nous imposait avant tout de penser par nousmêmes, et nous étions bien résolus à regarder cette obligation non pas comme un devoir, mais comme
DISCOURS AUX ÉTUDIANTS, le premier de nos droits. Nous avions devant les yeux l’usage qu’en faisaient les maîtres de la pensée française, Michelet, Taine, Renan. Il nous remplissait de confiance et d’espérance.
Par eux nous voyions se continuer la chaîne de notre tradition nationale, qui est une tradition de liberté, celle qui, par Montaigne et Rabelais, Descartes et Pascal, Montesquieu et Voltaire, descend jusqu’à la Révolution française. Tout le reste, malgré les apparences diverses, nous semblait s’y rattacher, car qu’est-ce que la littérature chez tous les écrivains, sinon l’exercice libre de la pensée? Notre littérature nous semblait grande parce qu’elle était libre. Les meilleurs d’entre nous n’avaient pas de plus haute ambition que d’ajouter à cette chaîne quelques anneaux marqués de leur empreinte, ou, tout au moins, de travailler obscurément à la rendre plus solide et plus brillante.
Je suis sûr que, en grande majorité, vous pensez comme nous; mais je voudrais que cette pensée fût encore plus générale et plus confiante chez ceux qui promènent à cette heure le triomphe de leur jeunesse à travers le Quartier Latin.
Ne reniez jamais le culte de l’idée libre : ce ne serait qu’ingratitude, imprudence, absurdité. Sans liberté, l’idée n’existe plus, ou plutôt rien ne prévaut contre cette liberté, pas même son abandon;
DISCOURS DE M. LARROUMET, car y renoncer, c’esl encore en user et, dans ce domaine, l’esclave volontaire qui proclame sa servitude s’en libère en la proclamant. La liberté de penser est tellement inhérente à la nature humaine que l’homme ne peut pas plus s’en affranchir que sortir de l’humanité.
Périodiquement, la pensée française fait un beau rêve, et toujours un rêve généreux. Jadis, elle a voulu réaliser sur la terre la cité de Dieu : elle a écrit VImitation de Jésus-Christ. Ensuite, elle a voulu unir l’autel et le trône; elle a écrit la Politique tirée de l'Écriture sainte. Enfin, il y a cent ans, elle a formulé la Déclaration des droits de l'homme.
Chacun de ces rêves fut un progrès vers un idéal de justice et de bonheur. Je ne sais quel sera celui de l’avenir; mais je suis sûr que lui aussi marquera un progrès. Ce dont je suis aussi certain, c’est que le dernier n’est ni épuisé ni remplacé. Lorsque vous entendez railler ou maudire les principes de 1789, la liberté de conscience, l’égalité devant la loi, le suffrage universel, ne craignez pas de répondre que ces malédictions et ces railleries sont vaines et stériles, que vous connaissez par l’histoire les vieilles théories qui prétendent tenir en échec le droit nouveau, qu’elles sont mortes, tandis qu’il est vivant. Ne regardez vers le passé que pour le connaître et le comprendre; mettez votre confiance dans le présent
et votre espérance dans l’avenir, qui saura bien trouver sa formule, et cette formule ne sera pas celle du passé, car jamais l’humanité n’est retournée en arrière.
Vous êtes ceux par qui cette formule se cherche et se prépare. Ayez la fierté de votre rôle. Je dis la fierté, non l’orgueil. Le propre de la recherche, c’çst d’ètre modeste, car elle sait qu’elle ne sait pas, qu’elle aspire à savoir, qu’elle ne saura jamais qu’en partie. C’est de l’autre côté que viennent les affirmations impérieuses et hautaines. La fierté que je vous recommande, ce n’est que la conscience de votre devoir et le courage de le déclarer. L’orgueil de l’intelligence ne s’est jamais rencontré chez le savant qu’à l’état d’exception et comme un défaut; il est, au contraire, une règle et une nécessité, je dirai presque une qualité, pour l’adversaire de la science. Le premier en date de ceux qui ont réclamé l’affranchissement de la pensée par la science, l’auteur du Discours cle la méthode , nous a donné par ses fameuses règles une double et parallèle leçon de fierté et de modestie, par l’histoire de ses efïorts et l’exposé de leurs résultats. La première de ces règles est toujours la devise de la science et suffit à la préserver de toute infatuation; c’est, disait Descartes, « de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle, c’est-à-dire
d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute ».
Voilà trente ans que j’avais l’àge des plus jeunes d’entre vous, et je vous déclare en toute conscience que cette pratique déjà longue de la vie et de l’étude ne m’a pas permis une seule, fois de mettre en doute la vérité des principes que je rappelle. En ces trente années, j’ai partagé les illusions et les erreurs de mon temps; mais chacune d’elles, une fois dissipée, me laissait une conviction plus ferme dans la dignité de la pensée, la sûreté de son libre exercice et la 1 acuité quelle possède seule de se corriger ellemême. Littérature, art, politique, tout me semble plus que jamais relever d’elle seule; en tout je vois ses bienfaits; et les maux dont nous souffrons, comme ils viennent de sa méconnaissance, ne seront guéris que par sa ferme et claire notion.
Enfin, mes chers camarades, sur un point, vous êtes plus heureux que nous, et vous avez le droit d’être plus fiers. 11 importe que vous appréciiez à leur prix ce bonheur et cette fierté. Je suis d’une génération vaincue et humiliée; vous êtes d’une génération qui peut porter avec confiance les armes de la France, car notre pays aujourd’hui, grâce aux
DISCOURS AUX ÉTUDIANTS, jeunes hommes de votre âge, impose le respect. J’ai traversé les rangs d’une armée en déroute; vous faites partie d’une armée solide et à la hauteur de tous les devoirs. Vous vivez dans une patrie qui peut affirmer et défendre son droit; elle se garde des provocations et des imprudences qui ont coûté si cher à ma génération; mais, malgré les hauts et les has de la politique intérieure ou extérieure, la vôtre peut déclarer que la dignité nationale n’a pas été compromise et qu’elle ne le sera pas.
Comme nous sentons le prix de cette tranquillité fière, nous qui, jusqu’en 1880 , jusqu’à la fête des drapeaux, avons connu les angoisses de la faiblesse menacée et frémissante! Nous avons la joie d’avoir préparé, à force d’abnégation, ce relèvement de la patrie. Si vous continuez allègrement les sacrifices qui en sont le prix, c’est nous qui avons supporté les premiers. Nous avons porté avant vous deux titres, également beaux, qu’il est absurde, qu’il est criminel de séparer : nous avons été des étudiants et des soldats.
Ainsi, mes chers camarades, nos deux générations sont solidaires. A elles deux elles forment un tout cohérent et ferme. Au milieu de vous, j’ai le sentiment d’une pensée commune et, réflexion faite, il ne me reste plus rien du regret que j’exprimais en comm ençant.
Messieurs, il me reste à remplir deux obligations qui, cette année, n’en font qu’une.
Je dois, en vous remerciant encore de l’honneur que vous m’avez fait, boire à la prospérité de l’Association. Ce faisant, j’ai cette bonne fortune de constater l’accomplissement d’un souhait que formaient mes prédécesseurs : votre Association est enfin installée d’une manière digne d’elle. Dans cette installation elle trouve, non seulement le bien-être physique et moral, mais une nouvelle garantie de stabilité et de durée.
Comme vous êtes loin de votre berceau! comme vous avez grandi ! J’ai vu le premier siège de l’Association, cette arrière-salle d’un petit café, où ne s’est assis aucun de vous, et où j’ai reçu l’hospitalité de vos anciens, déjà des ancêtres, car ce sont à cette heure des hommes de trente-cinq à quarante ans, presque des vieillards. Vous êtes bourgeoisement installés dans un de ces immeubles parisiens qui feraient en province toute une rue, presque un quartier. Vous êtes des locataires considérables ; vos successeurs seront un jour de gros propriétaires. Et c’est l’un de vous, une de ces jeunes têtes que je vois autour de moi, alors grisonnante, qui saluera cette étape définitive.
Vous me reprocheriez certainement, messieurs, de ne pas joindre à l’expression de votre reconnaissance
pour les efforts communs qui ont prépare la prospérité de F Association, le nom de son premier guide, de son conseiller, de celui qui, le premier, crut en elle, mon très cher ami Ernest Lavisse. La confiance que les hommes mûrs doivent aux jeunes gens, c’est lui qui vous l’a témoignée le premier. Il a eu foi dans votre persévérance et votre sérieux à une époque où cette foi n’était pas commune. 11 nous a guidés, nous, vos amis actuels, et nous sommes venus à vous sur son appel.
Chacun de vos progrès a été consacré par une haute marque d’intérêt. Vous avez reçu chaque fois la visite du Président de la République. Après M. Carnot, M. Casimir-Perier et M. Félix Faure, M. Émile Loubet est venu vous témoigner aujourd’hui la sollicitude de la France. Je suis sûr, messieurs, de traduire non seulement vos sentiments, mais ceux de vos maîtres, du Quartier Latin, de tous ceux qui mettent leur espoir dans la jeunesse française, en attestant votre reconnaissance pour M. Émile Loubet, président de la République.
Pour moi, je suis heureux de remplir publiquement ce devoir. En déclarant mon respect pour le premier magistrat de notre pays, j’oppose de tout cœur mon loyalisme républicain à des attaques aveugles et injustes, qui, derrière un homme personnellement digne de toute une estime, atteignent la France elle-même.
Nous avons cette bonne fortune, rare en tout pays et réccnlc clans le notre, de pouvoir déclarer ces sentiments sans la moindre apparence de servilité ou de flatlerie. Jadis, le chef de l’État était le dispensateur des faveurs et des grâces; il n’est aujourd’hui que le gardien de la loi et le premier serviteur du pays. Ses actes ne partent plus du caprice et de l’arbitraire; ils ne s’inspirent pas de l’intérêt personnel; ils ne sont plus dynastiques; ils sont nationaux. Chacun de nous, citoyens français, peut déclarer fièrement qu’il n’attend rien pour lui-même du Président de la République, mais qu’il en attend beaucoup pour son pays. Entre lui et nous, il n’y a plus de place pour l’égoïsme. C’est la France même que nous devons honorer en lui.
Mes chers camarades, je lève mon verre en l’honneur de M. Émile Loubet, président de la République française.
La réponse au discours de M. Larroumet a été prononcée par le président de l’Association des Étudiants, M. Victor Macombes, licencié endroit.