RÉCEPTION DE M. ERNEST LAISSE
24 Mars 1893
M. Ernest Lavisse ayant été élu membre cle l’Académie française, l'Association des étudiants lui offrit une soirée intime le 24 mars 1895, au siège social. Le président de l'Association, M. Vachal, licencié en droit, lui souhaita la bienvenue.
Discours de M. Lavisse
M. Lavisse remercie les étudiants de la simple et cordiale fête qu’ils ont voulu lui donner et dit qu’il va prouver son dévouement à l’Association en examinant en toute franchise les critiques qui lui ont été faites et en cherchant si elle ne mérite pas quelques reproches amicaux.
On a beaucoup parlé de vous ces jours-ci. On a dit : « Mais qu’est-ce donc que cette association de jeunes gens qui prend un caractère oifîciel, qui fréquente et chez laquelle fréquentent les grands de
l’Etat, et qui est si sage, si solennelle? Voilà une singulière jeunesse, qui n’est ni gaie, ni bruyante, ni folle. » Puis, comme sur ces entrefaites, un grand tapage s’est fait dans les écoles, on vous a accusés d’être de scandaleux tapageurs. Ces deux accusations se détruisent l’une l’autre, nous les pourrions négliger, mais je les veux retenir.
Parlons d’abord du tapage dans les écoles. C’est très délicat pour un professeur de traiter ce sujet devant des étudiants, mais si l’on ne veut point parler des choses délicates à dire, ce n’est vraiment pas la peine de parler.
Des troubles dans les écoles, il y en a eu toujours. Vous netiez pas nés que vos pères futurs faisaient de beaux tapages, suivant en cela l’exemple donné jadis par vos futurs grands-pères. Est-ce à dire que cette tradition soit sacrée et doive se transmettre de génération en génération jusqu’à la fin des temps? Je ne le crois pas, et, tenez, voulez-vous que je vous dise une raison d’y renoncer? Lorsque j’avais votre âge, bien que je fusse d’une humeur batailleuse (qui n’est pas, je l’avoue, complètement éteinte aujourd’hui), je ne voulus prendre part à aucun tapage. Je me disais que se mettre à quelques centaines pour envahir un amphithéâtre ouvert et pour étouffer une voix sous des cris, ce n’est pas très amusant, et qu’en tout cas cet amusement manque
DISCOURS DE M/LÀVISSE.
un peu... comment dirai-je?... manque un peu de danger, et que l’issue de la lutte est trop certaine.
Je vous recommande cette réflexion pour les jours où vous viendrait quelque tentation.
J’espère, d’ailleurs, que plus nous irons, plus rares deviendront ces manifestations. Les relations de professeur à élève sont bien changées. Les professeurs d’autrefois — quelques-uns exceptés — se tenaient loin, très loin de nous. Ils avaient l’air d’avoir cent ans au moins plus que leurs élèves. Aujourd’hui, il y a rapprochement, et souvent intimité. Rien n’est plus facile que de faire entendre les plaintes fondées, les revendications légitimes* Pour toutes ces raisons j’espère que la fâcheuse tradition s’éteindra, pas tout de suite peut-être; mettons, si vous voulez, au xx e siècle.
Mais, au reste, je ne sais pourquoi je m’attarde sur ce sujet. Vous avez été accusés d’avoir organisé les dernières manifestations. Vous vous êtes défendus par un démenti net,"ce dont je vous félicite. Que si Ton prétend, à présent, que vous devez faire la police d’une population de dix mille étudiants, la plus nombreuse qui soit en Europe réunie dans une ville, on prétend une sottise évidemment.
Passons donc à l’autre grief, qui atteint en même temps que vous vos maîtres et les hommes considérables qui vous ont témoigné leurs sympathies.
1216 mscotins aux ÊïüDîANïà.
Précisons bien. On dit que l’Association est pour vous un moyen de vous pousser dans le monde, pour vos maîtres un moyen de vous dominer, pour des hommes politiques un moyen de vous séduire.
Parlons de vos maîtres, d’abord, et, ici, il faudra bien que je parle de moi, malgré que j’en aie, puisque c est à propos de moi tout justement que le grief a été le plus souvent exprimé. J’ai lu dans des journaux, et même dans (des revues, que j’ai cherché ici d abord la satisfaction d’une sorte de manie dirigeante dont je serais affligé et possédé, puis la popularité auprès de vous et auprès du grand public. J’ai lu, en propres termes, qiPici furent brodées mes palmes vertes.
Je répète ces propos étranges, Messieurs, parce qu ils me sont une occasion de rappeler les sentiments qui se sont présentés à mon esprit, au moment où des étudiants vinrent m’annoncer que l’Association générale était fondée. Je fus étonné, puis inquiet, puis tout de suite après, ravi, ravi pour bien des raisons. Entrer dans une association d’étudiants, cela me parut charmant. Figurez-vous que je n’ai jamais été étudiant, je suis resté jusqu a 1 âge de vingt-deux ans et demi, un écolier enfermé dans une école. Jusqu’à vingt-deux ans, une cloche m’a donné l’ordre de m’éveiller, de m’endormir; j ai travaillé, je me suis promené, j’ai mangé con-
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formément au règlement. Et cette liberté qui vôtre, liberté d’aller et de venir, de travailler ou de flâner, de conduire à sa guise son esprit et sa vie, je l’enviais aux heureux camarades qui n’avaient point conquis par le succès dans un concours les honneurs de la claustration. Toujours depuis j’ai regretté de n’avoir pas mené la vie d’étudiant, et j’ai senti comme une lacune dans mon existence. Et c’est pour cela que j’eus plaisir à entrer dans votre société, comme « honoraire », il est vrai, mais « honoraire » pas trop vieux encore, car je ne puis croire ce qu’à écrit votre camarade Bérenger dans l’article qu’il a publié la semaine dernière 1 , je ne croire que j’ai cinquante ans.
Ce n’était là, comme vous pensez bien, que ma moindre raison d’applaudir à l’institution de votre société. J’ai dit bien des fois déjà que vos maîtres se sont réjouis de voir se réunir et se confondre les étudiants de toute étude. Il nous a semblé que vous preniez vos précautions contre la tyrannique étroitesse de l’esprit professionnel. À la Sorbonne je ne cesse de mettre mes élèves en garde contre cet ennemi. Je leur dis : « Si déjà vous sentez poindre en vous le professeur, priez-le d’attendre. » Et vous tous, mes amis, qui êtes ici, faites attendre le pro-
1. Revue bleue du 11 mars 1895 : Un éducateur national, M. Ernest Lavisse , par Henry Bérenger.
fessionnel.... Si tous saviez comme il a vite fait de s’emparer de son homme et de l’étouffer! Vivez largement de la vie intellectuelle libre, mes amis. Plus tard les meilleurs professionnels seront ceux d’entre vous qui, affranchis du souci prématuré d un métier, se préparent aujourd’hui à la plus noble et à la moins encombrée des professions, la profession
d’homme.
M. Lavisse écarte ensuite le reproche que 1 ou fait aux associations d’étouffer la vie individuelle au prolit de la communauté, et, après avoir dit qu il estime que toute vie véritable doit s’achever par le dévouement à la chose commune, mais commencer par « 1 énergique culture du moi », laquelle est toute libre et personnelle, il se défend contre l’accusation de « manie dirigeante. »
Diriger une jeunesse— mais ce n est pas possible! j’ai presque envie de dire que ce n’est pas permis. Après qu’une génération a occupé la scène pendant un quart de siècle et qu elle a usé des opinions, des idées, des illusions, une autre succède avec des opinions, des idées, des illusions nouvelles. Et des fils apparaissent qui ne ressemblent pas à leurs pères. Cette dissemblance est un effet du perpétuel travail de renouvellement qu’entretient la vie. Prétendre arrêter ce travail, ce serait une folie et très nuisible. On ne dirige pas une jeunesse : on la re-
garde faire, on la consulte, on l’ausculte.... Et, si on lui parle, ce doit être toujours en respectant les droits de l’avenir.
Non, vos maîtres n’ont pas ce noir dessein de confisquer la liberté de votre initiative intellectuelle et morale. Faut-il à présent que je défende de toute préoccupation égoïste les hommes politiques qui vous ont témoigné leurs sympathies : ont-ils voulu vous attirer vers tel ou tel parti? Mais pourquoi donc chercher dans toutes les actions toujours le motif de l’intérêt ? Ce que ces hommes viennent chercher ici, c’est la joie du contact avec votre jeunesse. Ceux qui vivent dans la politique, vous le savez bien, ne sont pas toujours à la fête, et il faut à ce métier des heures de délassement. J’ajouterai qu’il faut avoir le cœur bien trempé pour ne pas sentir de temps à autre venir le découragement. Eh bien, ceux qui se lassent d’espérer aiment à venir se retremper dans vos vives espérances!
M. Lavisse examine ensuite s’il est vrai que les étudiants cherchent et peuvent trouver dans l’Association et par elle des avantages personnels; il conclut qu’il ne comprend même pas ce qu’on veut dire par là, et qu’ainsi toutes les critiques dont il a parlé lui paraissent aussi mal fondées les unes que les autres.
Maintenant, pour être tout à fait sincères, il faut
*220 DÎSCOtJRS AUX ILÏUbtAiSîS.
nous demander si tout est pour le mieux dans l’Association, et si vos amis ne peuvent avoir quelques griefs, inaperçus du public, mais assez sérieux.
Depuis le temps que je vous observe, il me parait que vous n’avez pas tous, au degré où il la faudrait avoir, l’idée des devoirs envers une association. Ce sont presque toujours les mêmes qui font tout. Vos présidents sont gens très affairés, au point qu’une année de présidence est à peu près perdue poui les éludes. Qu’il s’agisse de la direction générale ou de quelque entreprise particulière, de votre bal, par exemple, ce sont toujours les mêmes figures qui paraissent. Mais les autres, que font-ils donc ? Ils se réservent, je crois, le droit de la critique. Je lis les comptes rendus des discussions de vos comités et de vos assemblées. J’y trouve une perpétuelle défiance à l’égard du pouvoir exécutif, et l’appareil compliqué de motions, ordres du jour simples et motivés. Il me semble même qu’il y a quelquefois sous roche des questions personnelles. Alors je me demande si vous n’êtespas atteints du mal de parlementarisme précoce. [Rires et applaudissements.) Eh bien, puisque vos applaudissements et vos rires me prouvent que je ne me suis pas trompé, laissez-moi vous dire que cela est plus grave que vous le pensez. Cette défiance à l’égard de ceux qui agissent, ces discussions, ces querelles personnelles, c’est notre histoire a nous.
DISCOURS DE M. LAYISSE.
Si c’est ici aussi la votre, je m’en préoccupe et m’en afflige. C’est ici qu’il faut user du droit qu’ont les fils de ne pas ressembler à leurs pères. Certainement vous avez un effort à faire pour vous amender, pour éveiller et fortifier en vous le dévouement cordial à la chose commune.
Je suis aussi un peu préoccupé des effets que peut produire à la longue ce que vous appelez la « neutralité de l’Association ». Sans doute vous vous ôtes interdit les discussions sur la politique et sur la religion. Et vous avez bien fait. Mais la religion et la politique, c’est tout l’homme. Ne pas vous y intéresser, n’est-ce pas vous désintéresser de tout? Comment faire alors?
Vous devez, certes, vous interdire toute manifestation contre ou pour un culte quelconque, contre ou pour un parti politique, mais j’ai peine à me figurer des jeunes gens qui s’interdisent les questions supérieures aux questions de sectes et départis, les questions philosophiques, nationales, sociales. Votre neutralité vous interdit ce qui divise ; elle vous permet la libre et large étude, sans idée préconçue ni solution arretée d’avance, de tous les grands problèmes.
Nous vous devons cette justice que le sentiment national est en vous très généreux et très clair. En toute occasion vous l’exprimez à merveille* Hier encore votre neutralité ne vous a pas empêchés de
rendre hommage à la mémoire d’un homme dont la vie s’est dépensée, usée, hélas! dans les luttes politiques. Lorsque vous avez appris la mort de M. Ferry, vous avez oublié qu’il fut un homme de paiti, vous vous êtes souvenus qu’il fut un fondateur d’écoles, grandes et petites, un croyant en la raison, qu il eut un ferme courage dans toutes les occasions de péril, et la vertu rarissime de ne pas vouloir plaire à tout le monde, de braver les inimitiés, de mépriser les haines. Vous vous êtes souvenus qu’à notre heure de l’histoire où s’accomplit comme un nouveau partage du monde, où l’Europe, trop pleine d hommes, d intérêts, de passions, de haines, se déverse sur le monde, il voulut que la France se taillât une large part, et hardiment la lui donna, sans se laisser troubler parles injures et la calomnie, l’atroce calomnie de trahir la patrie, et d’égarer notre attention et nos forces dans les lointaines contrées. 11 laissa dire, se réservant de répondre, après sa mort, que, si son regard d’homme d’État embrassait tout l’horizon, il n’oublia pas une minute la ligne bleue des Vosges. Et vous avez porté une couronne sur son cercueil. Vous avez dit que la jeunesse française pleurait le Français qui venait de mourir. Si votre neutralité vous interdisait des manifestations comme celle-là, elle vous ôterait la raison de vivre.
Nous savons aussi que vous vous efforcez de vous
éclairer sur les questions sociales ; les études sont d'une nécessité si évidente, si pressante, il importe tant de vous instruire, de vous préparer ainsi des opinions raisonnées, des convictions, et le droit de vous résoudre en connaissance de cause, que je voudrais voir votre groupe d’études sociales plus fréquenté, plus vivant, plus agissant.
Et pourquoi n’avez-vous pas aussi votre groupe d’études philosophiques, en ce moment critique du développement de la pensée philosophique en France, alors que viennent de disparaître les deux hommes, si différents, mais si grands tous deux, par lesquels fut élevée une génération, Taine et Renan, alors que les esprits manifestement hésitent entre des directions opposées? Vous ne violerez pas l’article de vos statuts qui vous interdit la discussion sur les religions en éclairant vos esprits et vos consciences, de qui toute religion relève.
Étudiez donc, mes amis, examinez, discutez, préparez vos jugements sur les choses essentielles. Et peu importe qu’il se forme ici des groupes d’opinions diverses. Il ne peut y avoir une opinion politique, philosophiqueet socialede l’Association. L’essentiel est que vous vous éclairiez, en mettant en commun vos bonnes volontés, votre bonne foi, votre sincérité.
Mes amis, je ne vous ai dit que des choses sérieu
ses, mais je sais bien que vous ne vous êtes pas associés seulement pour méditer et travailler. Votre gaieté nous plaît autant que votre sérieux, vos fêtes aulant que voire travail. Nous applaudissons aussi à vos efforts pour organiser, sur terre et sur eau, les exercices physiques. Nous avons été fiers des victoires que vous avez gagnées dans des concours. Peutêtre bien ici encore avez-vous des progrès à faire. Vous les ferez, à mesure que vous arriveront des lycées de nouvelles recrues, habituées aux virils exercices si longtemps dédaignés et si nécessaires, car, sans corps vaillants à porter la fatigue, il n’y a pas de vaillante jeunesse.
Je suis d’accord sur ce point comme sur tous les autres avec quelqu’un que je vois ici, au fond de la salle, et qui a été comme moi, un ami, de la première heure, M. Michel Bréal.
Je ne finirai pas sans reconnaître que, si beaucoup d’imperfections se trouvent encore dans votre Association, c’est vraiment chose toute simple et naturelle. Cette Association est encore très jeune, et elle a un défaut qui ne lui est pas imputable : elle n’est pas riche. Si elle était plus riche, mieux installée, plus attrayante, la vie commune s’y organiserait, les groupes particuliers se formeraient. Tout deviendrait plus facile, c’est pourquoi je vous répète le conseil célèbre . « Enrichissez-vous ! » Réalisez ainsi
le rêve, dès le premier jour caressé par vous, d’avoir une belle maison. Mettez-vous à la recherche de l’argent, demandez-nous de vous aider. Nous joindrons nos efforts aux vôtres, nous réussirons. Et le jour où la colline Sainte-Geneviève, toute chargée de nos nouveaux palais universitaires, verra s’élever la maison des Étudiants, alors sera achevée notre Université de Paris.
Mes amis, je bois à l’achèvement de l’Université de Paris !