Revue bleue du 27 mars
connaître l’internat, qui ne pèche point par l’excès de liberté qu’il donne, — n’est-il pas singulier qu’au sortir de ces années de claustration, du jour au lendemain, vienne une vie ou il n’y a pour le jeune homme ni appui ni aide d’aucune sorte?
Mettez-vous à la place d’un étudiant qui arrive nouvellement à Paris : où trouvera-t-il une main à serrer, des voix amies pour lui souhaiter la bienvenue, des aînés pour le conseiller et le guider? Dans ce fourmillement de la grande ville, où ira-t-il chercher ses futurs camarades? Ceux qui s’offriront à lui, ceux que le hasard mettra sur son chemin seront-ils toujours ceux qu’il aurait pris s’il avait été le maître de choisir? C’est ici que, sans enchaîner ni limiter en rien la liberté de chacun, votre Association fera sentir sa présence. Elle favorisera ces amitiés de la vingtième année qui ont souvent une action durable sur le reste de la vie, et qui sont un des privilèges et des attraits de la jeunesse.
Vous avez pu observer qu’il existe des rencontres où les hommes mettent en commun, et découvrent à leur propre surprise en eux-mêmes, ce qu’ils ont de plus généreux et déplus élevé, comme il se trouve aussi des relations où, gardant par devers eux ce qu’ils ont de meilleur, ils ne laissent voir que les côtés indifférents ou les moins nobles régions de leur personne morale. Je vois bien ce qui a été in-
xenté dans le quartier latin pour les réunions de cette dernière sorte; mais où naîtront l’amitié, la sympathie et l’estime réciproques, 1 échangé affectueux des espérances et des ambitions de la jeunesse, et cette flamme de l’enthousiasme dont vous parlait M. Pasteur, qui fait le prix de la vie à votre âge? Qu’a-t-on ménagé pour permettre à ces forces intéîieures de se montrer et de grandir, de se réchauffer par l’exemple et le contact?
J ai parlé tout à l’heure de l’étudiant arrivant de sa province. Mais n’oublions pas non plus l’étudiant étranger. Tout étranger qui passe au milieu de vous un ou deux ans, dans le travail et dans le délassement qui conviennent à la jeunesse, vous pouvez en êtie sur, c est pour 1 avenir un ami de la France : tel est le pouvoir que ces sortes de souvenirs exercent sui la pensée ! Je connais un professeur, actuellement ministre dans son pays, qui in’a dit qu’il venait tous les ans aux vacances reprendre sa chambre d’au trefois, rue de Seine. Jusqu’à présent, ces hôtes étaient surpris de ne pas trouver chez nous des institutions analogues à celles qu oflrent en grand nombre les universités des autres pays. Plus d’un étudiant, peutêtre, se sentant isolé, a quitté la France pour aller chercher ailleurs un accueil plus hospitalier. Vous saurez désormais recevoir et vous n’aurez pas de peine à garder ces camarades exotiques.
À l’intérieur de l’Association générale qui unira entre eux tous les étudiants de Paris, j’apprends qu il y aura des groupements particuliers, selon des affinités qui pourront être empruntées à des ordres d’idées très divers. Ce ne seront pas seulement les etudes, — droit, médecine, sciences, lettres, beauxarts, qui donneront lieu à ces groupements. Ainsi vous avez déjà un groupe de l’escrime; vous en avez un autre pour le canotage. Rien n’empêche qu’il y en ait un pour l’équitation, pour le tir à la cible. Ces soi tes de sociétés intimes auront l’avantage de mêler les étudiants des différentes Facultés.
Je ne suppose pas que ce sera votre appartement de la rue des Écoles qui servira de centre de ralliement aux canotiers : je pense que le centre sera plutôt placé à Nogent ou à Joinville-le-Pont. Vous vous répandrez ainsi sur Paris et sur les environs. Ces exercices du corps n’ont-ils pas été un peu trop négligés ? Les Universités étrangères ont en général pour annexes des manèges, des salles d’escrime, des tirs ; il en était de même dans nos vieilles Universités françaises. Je me rappelle qu’étant à Caen, où je remplissais pour la première fois mes fonctions d inspecteur, et ayant dit à une voiture de me conduire à « l’Académie », je fus assez surpris de voir le cocher sortir de la ville et me débarquer devant un grand édifice, où 1 on apercevait des chevaux, des
palefreniers, des écuyers, mais pas l’ombre de bureaux. Cette académie-là, nous l’avons trop perdue de vue; j’espère doncqu’outre l’équipe demandée par M. Lavisse, il y aura aussi place un jour pour la cavalerie de la Sorbonne! — Et les excursions de montagnes, devenues si faciles et si intéressantes depuis que le chemin de fer vous transporte en quelques heures sur le terrain à explorer, à quel groupe entreprenant et hardi elles peuvent fournir le cadre !
C’est dans ces petites sociétés qu’on fait l’apprentissage de la vie réelle. J’ai lu qu’au moment de la guerre de Crimée un jeune Anglais, qui venait de quitter les bancs de l’école pour entrer comme officier dans l’armée, fut subitement chargé de transporter six cents soldats de l’île de Malte à Sébastopol. Il s’acquitta de cette commission difficile avec une prudence et une sagesse dont tout le monde fut surpris; on alla aux informations : il avait été capitaine de bateau à Eton. Transportez ce fait dans l’ordre d’activité que vous voudrez ; celui que ses camarades ont choisi pour administrer un groupe, et qui a su veiller aux divers intérêts qui lui sont confiés, est en bonne voie pour apprendre à diriger d’autres intérêts, que ce soit dans une petite commune, dans une grande ville ou dans un parlement. Aux prises avec les difficultés qui viennent des choses et des hommes,
il prend une j liste idée des devoirs et des responsabilités. Il apprend comment on vient à bout des obstacles, comment on désarme les défiances, comment on discipline.les efforts isolés. N’est-ce pas là l’école de la vie publique?
Au-dessus de ces groupes et les contenant dans son sein s’étend votre association, laquelle pourra un jour embrasser toute la jeunesse étudiante. Vous avez placé à la tête un comité dont l’autorité très respectée s’exerce sur les points qui intéressent l’ensemble. Vous avez grandi rapidement, mais non d’une vitesse excessive : permettez-moi de souhaiter que vos progrès continuent du même pas, comme cela doit être pour les choses qui sont destinées à durer, et de manière qu’il n’v ait dans votre croissance ni trouble ni confusion.
L’œuvre que vous avez commencée, et dont vous avez sagement écarté tout ce qui nous divise, est éminemment nationale. Des rivalités et des luttes politiques, il en existera, il devra en exister toujours : l’intérêt national est que ces luttes soient fécondes et glorieuses. Il faut donc désirer que le niveau de la jeunesse qui recrutera un jour notre vie politique, comme elle recrutera notre vie scientifique et littéraire, soit aussi élevé que possible. En ce sens, vous faites une œuvre supérieure à tous les partis. Souhaitons donc à votre association bonheur et prospé-
rite. Vous connaissez le vers touchant d’hmile Augier
parlant des enfants :
lis n’ont qu’à vivre heureux pour n’être pas ingrats.
Pour répondre au vœu le plus cher de vos anciens, vœu mêlé d’affection et d’espérance, pour rendre au pays un signalé service, nous demandons seulement à votre jeune association de vivre et de grandir heureuse et prospère.