‹ Discours aux étudiantsChapitre 41 sur 59 · L'Université de Paris , n° 98 ; décembre · texte numérisé non relu

L'Université de Paris , n° 98 ; décembre

bienveillance et d’estime que vous leur donnez aujourd’hui.

Leur Association a le mérite de vivre depuis longtemps; elle est entrée dans sa seizième année. 11 n’était pas facile de faire durer une association de jeunes gens, car c’est un flot qui toujours s’écoule. Chaque année emporte son contingent, et l'on ne sait jamais si l’année nouvelle apportera les recrues pour combler les vides. Régulièrement, les recrues sont arrivées ; cette année elles sont plus nombreuses que jamais, et l’Association agrandit son domicile et l’embellit. C’est la preuve, comme on dit, qu’elle fait bien ses affaires.

Pour que l’Association ait ainsi duré, il faut qu’elle ait été sagement conduite. Elle l’a été en effet : aussi méritè-t-elle d’être complimentée devant vous. Si vous aviez le temps d’entendre son histoire, nous y rencontrerions dé jolies journées où elle a représenté avec une dignité charmante, en France et à l'étranger, la jeunesse de l’Université de Paris.

Mais je ne dirais point toute la vérité si, devant vous aussi, et pour donner à mes paroles plus de valeur, je ne mêlais quelques regrets aux compliments.

Il s’en faut que tous les sociétaires s’intéressent également à l’Association. Nous avons toujours vu un petit groupe y prendre toute la peine. Ceux-là, il

est vrai, se donnent de tout cœur à l’œuvre commune, et c’est un plaisir que de les connaître ; mais les autres? Ils regardent faire d’un œil ou bien indifférent ou bien sévère. Le métier du pouvoir exécutif et de son chef, Monsieur le Président, n’est pas agréable tous les jours, rue des Écoles. Et l’on croirait, à lire les comptes rendus des discussions où se trouvent questions, interpellations et le reste, que l’on joue ici à la vie parlementaire. Ce n’est pas la façon la meilleure de s’entretenir en état de cordialité.

De ces défauts, nous n’avons pas, hélas! le droit de nous étonner.

Pour faire pleinement réussir une grande association comme celle-ci, un esprit de discipline et de sacrifice est nécessaire; nos jeunes gens n’y sont préparés ni par l’éducation de la famille, ni par celle de nos collèges, si imparfaite encore, ni par le spectacle de la vie publique. D’ailleurs, les bonnes conditions de la vie en commun ont manqué jusqu’à présent à la plupart des associations d'étudiants; presque toutes sont mal logées, et médiocre foyer n’appelle, ni ne réchauffe, ni ne retient.

Voilà pourquoi nos espérances, que fit naître, il y a quinze ans, l’apparition simultanée des sociétés de jeunesse dans les villes universitaires, n’ont pas été réalisées toutes, et ne le seront pas sans doute avant

436 i)ÎSCOtm$ m ÊTtJtotÀNÏS.

longtemps. C’est une raison pour que nous ne ménagions pas notre aide aux jeunes gens ; mais disonsleur que d’eux surtout dépend l’avenir de leurs associations.

Une association d’étudiants, c’est un lieu où les compagnons du beau métier d’intelligence sont réunis. Le métier se subdivise, il est vrai, mais un moteur commun met en mouvement tous les ateliers : la science. La science est la commune patronne de la confrérie des étudiants. Tous lui doivent un culte. Ici, l’étroitesse des spécialités devrait disparaître; une mutuelle éducation y peut naître de la cohabitation même; les étudiants de toutes sortes d’études qui s’y rencontrent apprennent beaucoup les uns des autres, s’ils parlent de leurs études. Il ne leur serait pas difficile, d’ailleurs, d’obtenir la collaboration de ces vieux étudiants, les professeurs de leur Université.

Si les jeunes gens organisaient chez eux une commune vie intellectuelle, de temps en temps viendrait quelqu’un de nous parler du travail de sa vie dans l’intimité d’une conférence, avec la sincérité d’une conversation familière de maître à compagnon, d’homme à homme. Ces causeries seraient utiles aux jeunes gens et les anciens y prendraient plaisir. C’est une des belles émotions humaines que l’on ressent à transmettre « la lampe » aux mains qui doivent la prendre pour la porter après nous, plus loin tou-

jours. Mais cette vie intellectuelle» il faut que les jeunes gens commencent à l’organiser. Tout est à faire encore, ou à peu près. Jusqu’à présent, l’étudiant en droit demeure étudiant en droit, l’étudiant en lettres demeure étudiant en lettres; ainsi des autres. De petites chapelles sont juxtaposées; reste à bâtir la grande nef.

L’éducation purement intellectuelle ne doit pas être l’unique objet de ces associations. Une société de jeunes Français, si elle était indifférente à la date et au milieu, si elle ne savait l’heure qu’il est, ni le temps qu’il fait dehors, ne mériterait pas même l’attention du passant. Elle doit être un moyen d’éducation morale et nationale. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’éducation didactique en propos et discours; les propos et discours, c’est ce qui nous manque le moins.

Se préparer à la vie comme il la faut vivre à présent, ce sera, par exemple, dans une association où il y a emploi pour beaucoup d’activité, s’offrir au travail et à la peine, sacrifier une part de sa liberté ou de ses aises, sortir de soi, se dévouer, se subordonner volontairement, consentir une discipline et l’aimer. — Consentir une discipline et l’aimer, n’estce pas une devise de conduite républicaine?

Se préparer à la vie, ce sera encore se supporter les uns les autres, tolérer les dissemblances, s’ha-

bituer à leur inéluctable nécessité, admettre que l’opinion contraire ne soit pas nécessairement le fait d’un imbécile ou d’un gredin. Les jeunes gens n’ont point d’intérêt à préférer une opinion plutôt qu’une autre. Ils ne font pas une carrière d’un sentiment. Ils n’ont pas de raison d’entre-suspecter leur bonne foi. Et si la naturelle bonne humeur et générosité de la jeunesse ne répugnait pas à la haine, ce serait à désespérer de la patrie, car un des périls de l’heure présente, c’est la haine, qui enlaidit de sa grimace et aveugle de son bandeau tant de visages. Deux étudiants, dans leur salle de lecture, peuvent lire des journaux opposés sans échanger de ces regards où s’exprime la mutuelle envie de se manger le cœur. Des discussions peuvent demeurer amicales et dissiper bien des malentendus. Si les jeunes Français, réunis aujourd’hui dans nos universités, apprenaient à bien vivre ensemble et à s’aimer les uns les autres, quelle préparation à la vie comme il la faut vivre aujourd’hui!

Enfin, une association d’étudiants français a des devoirs envers notre démocratie. Il n’existe plus dans notre société de privilèges formels ; des privilèges réels y demeurent et peut-être y demeureront toujours, mais à l’état de dettes envers la communauté. Vous apprendrez avec plaisir. Monsieur le Président, que nos jeunes gens ont commencé de s’associer au

grand effort si beau, si nécessaire (et qu’il faut à tout prix soutenir) pour répandre, dans de libres auditoires populaires, des sentiments, des idées et des connaissances. Ils ont donné l’an dernier des soirées dans une école du quartier ; ils ont été contents de leur auditoire qui a été content d’eux. Décidés à persévérer, ils ont inscrit à leur modeste budget 1000 francs pour subvenir aux dépenses. Nous devons souhaiter qu’un grand nombre d’entre eux apportent leur concours à cette œuvre de solidarité nationale. Lorsqu’ils verront assemblés dans quelque grande salle ces auditoires d’hommes et de femmes attentifs, curieux, avides de comprendre, comprenant vite, ils auront le sentiment qu’une fraternité s’établit par-dessus une barrière qui tombe. Sans doute ces réunions, ces rencontres rapides, c’est peu de chose, mais c’est quelque chose, une indication précise, une vue de la réalité, l’avertissement d’un devoir à remplir.

Ainsi, une association d’étudiants doit être un foyer d’intense vie intime, rayonnant au dehors. Nous n’ignorons pas, du reste, Monsieur le Président, qu’elle est une société de jeunesse, et, si elle n’avait ses jours de franche gaieté française, vous en seriez comme nous étonné et inquiet. Mais c’est un chapitre où messieurs les étudiants n’ont pas besoin d’exhortations ni de conseils. Notre rôle est de leur propo-

ser un idéal. Cet idéal est-il trop élevé? Vous ne le croyez pas, Monsieur le Président de la République, ni vous, Monsieur le Président du Conseil, ni vous, Messieurs les ministres. Vous qui gouvernez la République, vous n’êtes pas venus employer une heure de votre temps pour voir de futurs magistrats, ou avocats, ou professeurs, ou médecins, ou notaires, ou pharmaciens, un moment groupés en vue de se procurer quelques petites commodités et agréments, et qui s’en iraient ensuite disséminer dans la nation leurs individualités uniquement occupées d’ellesmêmes ; vous êtes venus rendre visite à la jeunesse et lui dire que vous attendez d’elle deux choses: qu’elle cultive largement son intelligence, qu’elle prenne le respect de la science, la souveraine du présent et de l’avenir, et aussi qu’elle se prépare à bien servir la démocratie, souveraine elle aussi aujourd’hui et demain.

Michelet, il y a cinquante ans, s’affligeait de voir la France divisée en deux nations : une petite qui avait parmi ses privilèges la culture intellectuelle, et l’autre, la grande masse, le peuple, comme on dit,— expression singulière au reste, qui semble signifier : ceux qui ne sont pas nous, les autres. — Michelet assignait aux étudiants de son temps le devoir de se faire les médiateurs entre les deux nations et d’achever ainsi l’unité de la France.

Page 1