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LES FÊTES UNIVERSITAIRES DE BOLOGNE

Discours de M. La visse

Au retour des délégués, à Bologne

Messieurs,

Vous voici réunis pour fêler le retour de Bologne. Vous avez été chercher vos camarades à la gare; vous les avez embrassés, acclamés, puis vous les avez ramenés ici en cortège, et vous avez gardé un si bel ordre que M. le Préfet de police vous a félicités. Un préfet de police qui complimente les étudiants! Tout arrive en France.

A présent, vous allez faire aux voyageurs l’honneur d’un punch ; mais laissez-moi, puisque j’ai été du voyage, vous dire que vos camarades ont mérité l’accueil que vous leur faites.

Nous n’étions pas sans quelque appréhension au sujet de cette première manifestation faite au dehors

par les étudiants de l’Université de Paris renaissante. L’Italie est travaillée par une politique hostile à la France : quelle que soit la courtoisie des Italiens, nos étudiants n’avaient-ils pas à craindre une certaine réserve à leur endroit et une préférence marquée pour d’autres? Les fêtes devaient être présidées par le roi d’Italie, mais Bologne est une ville d’opposition, et une partie de la jeunesse bolonaise est républicaine. Vos camarades devaient mettre leurs mains dans les mains des jeunes démocrates bolonais, mais ne pas oublier les égards dus au souverain du pays dont ils recevaient l’hospitalité. Enfin les Français n’étaient pas les seuls étrangers invités. Parmi ces groupes d’étudiants de toutes les nations, il en était un avec lequel les relations étaient particulièrement délicates.

Messieurs, vos camarades se sont tirés de toutes ces difficultés à leur honneur. Ils ont donné aux Bolonais étreinte pour étreinte, baiser pour baiser (car on s’est fort embrassé à l’arrivée), et ils ont rendu leurs devoirs au roi et à la reine, qui leur ont témoigné la plus cordiale bienveillance. Le jour où les souverains ont quitté Bologne, fidèles aux tradi- . lions de la galanterie française, les nôtres ont présenté à la gracieuse reine d’Italie un bouquet, en présence des Allemands qui n’avaient apporté que leurs rapières.

conduits exactement comme ils devaient. À leur courtoisie froide (car les Allemands ont été courtois), ils ont répondu par une froide politesse. Il ont fait de la diplomatie ! Chaumeton s’est conduit en maintes circonstances comme un diplomate à 1 esprit présent, fin et hardi, — le jour, par exemple, où, après avoir adhéré au télégramme envoyé par les étudiants y de toutes les nations à l’empereur Frédéric pour lui !

exprimer le vœu que sa santé fût promptement rétablie, il a rédigé tout de suite et lait accepter le télégramme où les étudiants de toutes les nations envoyaient leur hommage au Président de la Répu- j

blique française et à « la France, terre du progrès et de la liberté ».

Pourtant ce n’est point la finesse, le tact et la présence d’esprit de vos camarades que je dois le plus louer, c’est la façon dont ils ont porté votre bannière.

J’aurais voulu que vous fussiez tous là, poui voii comme elle a été reçue à la gare; moi, je lai vu, aussi bien qu’on peut voir quand on a des larmes dans les yeux. Le lendemain, à l’entrée du roi dans la ville, j’ai retrouvé notre bannière en tête du cortège ; elle était là, grâce à la présence d’esprit de votre camarade Bernard. Dans la cérémonie de l’inauguration de la statue de Victor-Emmanuel, le

premier rang lui avait été assigné; mais, de la tribune où nous étions placés, nous regardions une grande bannière qui avançait toujours vers la nôtre : c’était celle de l’Université de Berlin. Votre portedrapeau Stoeber surveillait cette manœuvre, et il avait l’œil inquiet et pas bienveillant, je dois le dire : il ne s’est pas laissé dépasser.

Messieurs, lorsque j’ai rendu compte au Conseil général des Facultés, dans sa dernière séance, des fêtes de Bologne, j’ai beaucoup parlé de la conduite de vos camarades. Le Conseil a décidé que les noms de MM. Chaumeton, Bernard, Demolon, Chandebois, Franck et Stoeber seraient gardés dans ses procèsverbaux. Il m’a chargé de leur adresser ses compliments et ses félicitations. Je suis heureux de m’acquitter de cette commission devant tous leurs camarades. Vos maîtres s’intéressent à vos études, vous le savez, et ils ont l’ambition que vous en fassiez de bonnes. Mais ils savent qu’il y a quelque chose de mieux que de bien étudier le droit, la médecine, les sciences et les lettres : c’est d’apprendre à bien tenir le drapeau.

Maintenant, mes amis, quelques conseils, des conseils de vieux camarade. Ne vous laissez pas emporter h de trop grandes illusions. Certes, vous avez très bien fait ce que vous aviez à faire; mais le monde n’en sera pas changé, malheureusement. La

politique est aujourd’hui ce qu’elle était hier. Il faudra du temps et beaucoup d’efforts pour la rendre plus juste et plus humaine. Je ne voudrais pas parier qu’elle sera beaucoup amendée quand vos fils seront étudiants.

Est-ce une raison pour vous décourager? Non, certes. Persévérez dans la voie où vous êtes entrés. Persévérez résolument et modestement. Tout à l’heure, votre camarade Corbin terminait sa charmante allocution par ces mots : « Le quartier latin a pris un air de fête pour vous recevoir et célébrer dignement l’heureuse issue de la première mission que le gouvernement a confiée à des étudiants! » Une mission c’est peut-être beaucoup dire.

Ah! jeunes gens, jeunes gens, comme vous êtes bien des Français! Si jeunes, et déjà vous voulez être du gouvernement! Vos camarades de Bologne vous invitent à une fête. Vous acceptez. Le gouvernement, très bien inspiré, vous aide à faire le voyage, et vous appelez cela une mission du gouvernement! Mais la mission, c’est vous qui vous l’êtes donnée! Vous emportiez là-bas votre bannière. Vous vous êtes dit que vous représentiez la jeunesse, la jeunesse française et la France! Vous les avez très bien représentées. C’est tout, mais c’est assez.

Bien plus juste et tout à fait vraie est cette phrase de Corbin : « Vous avez montré aux étudiants de

toutes les nations que les étudiants de Paris sont une force et qu’ils sont dignes de prendre place dans les solennités intellectuelles qui, de temps en temps, unissent les peuples dans une idée commune! »

Là est le vrai service rendu par l’Association. Grâce à elle, notre jeunesse fait corps; elle devient une force au service de la patrie.

Continuez, mes amis, à faire de la propagande en faveur de la France parmi la jeunesse étrangère. Entretenez les relations commencées avec l’Italie. Nouez-en d’autres, s’il est possible. Ces relations seront utiles à votre éducation. Elles vous feront sortir de l’enceinte étroite des préjugés nationaux. Elles vous guériront, si vous êtes atteints de ce mal grave, de l’esprit de dénigrement, qui est un fruit de l’ignorance. Elles vous feront mieux connaître les droits des autres, par exemple le droit qu’a l’Italie de vouloir êlre et d’être une nation.

Vous voyez, je conseille à la jeunesse française d’avoir, à sa façon, une politique étrangère, mais prudente, discrète, sans tapage. Pour le moment, rentrez tout de suite dans le calme et retournez à vos études. N’insistez pas sur le succès obtenu : vous le gâteriez. Surtout ne prenez part à aucune polémique irritante avec des étudiants du dehors au sujet des fêtes de Bologne. Ni à propos de ces fêtes, ni à propos cVaucune affaire, ne soyez des provo-

DISCOURS DE M. LAYISSE.

cateurs. Vous savez bien pourquoi je vous parle ainsi, ce soir. J’ai entendu dire que six étudiants français ont proposé un duel à six étudiants étrangers, à propos d’une insulte faite à une Française en Allemagne. N’oubliez pas que le soin de défendre l’honneur et les intérêts de la France n’appartient qu’au gouvernement de la France.

Encore une fois, retournez à vos études. Songez qu’en ce moment (il n’est pas inutile de terminer par cette petite douche), dans toutes les Facultés, des tables se dressent pour un banquet, qui sera moins gai que ceux de Bologne : le banquet des

examens.

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