INAUGURATION DE L’UNIVERSITÉ DE PARIS
19 Novembre 1896
L’inauguration de l’Université de Paris eut lieu le 19 novembre 1896, dans le grand amphithéâtre de la Nouvelle Sorbonne, sous la présidence de M. Félix Faure. Les étudiants assistaient à cette cérémonie, à la fin de laquelle M. Lavisse leur a adressé les paroles que nous reproduisons.
Discours de M. Lavisse 1
Messieurs les étudiants,
Cette cérémonie ne pouvait s’achever sans qu’un professeur de l’Université vous adressât la parole. Nous avons besoin de vous parler aujourd’hui, car si nous n’obtenions pas l’adhésion sérieuse de vos
1. Journal officiel du 20 novembre 1896. L’Université de Paris , n° 78, décembre 1896.
intelligences et de vos volontés, toute l’œuvre laborieuse accomplie en un quart de siècle serait perdue. Il y aurait en France une loi de plus et un vieux mot rajeuni. Ce serait tout, et ce ne serait rien du tout.
Je voudrais donc vous dire brièvement ce que l’Université de Paris attend de vous; mais, pour vous le faire bien entendre, il faut que je commence par vous résumer l’histoire de nos dernières années.
Si vous pouviez comparer l’ancien régime de notre enseignement supérieur au régime nouveau, voici les principales différences que vous découvririez. D’abord, la plus visible, celle des installations matérielles. L’enseignement supérieur était invraisemblablement mal logé. Il nous en coûte de médire des anciens logis, que nous habitâmes comme étudiants et comme professeurs; les premiers coups de pioche dans nos vieux murs nous furent pénibles. Etaient-ce les logis dans nos vieux murs que nous regrettions, ou notre jeunesse? Je crois bien que c’était notre jeunesse, L’amour de soi a de subtils détours; ce que nous prenons pour une pitié envers le passé est souvent de la piété envers nousmêmes. Vraiment nous étions trop à l’étroit dans ces maisons antiques; et il y faisait noir et triste.
En province, c’était pire qu'à Paris, naturellement. Il y aune vingtaine d’années, le directeur de l’enseignement supérieur, visitant les salles des facultés
d’une grande ville de province, demandait s’il y avait longtemps cju’on avait fait sortir les chevaux. De tous les services publics, l’enseignement supérieur était le plus mal installé, et nous avons connu des villes où les facultés étaient moins bien logées que les gendarmes. Aujourd’hui la montagne Sainte- Geneviève est couverte de nos palais; les villes universitaires de province presque toutes ont leurs palais aussi, et les palais coûtent très cher. L’enseignement supérieur a donc fait fortune? Oui, par un admirable mouvement unanime, le Parlement, les villes, les départements lui ont fait une dotation royale, et c’est le signe manifeste du respect de notre pays envers la science et de la confiance de notre pays en la science.
Pénétrez dans ces bâtiments magnifiques; il s’y trouve des laboratoires vastes et bien outillés, de grandes bibliothèques, et à côté des salles de cours, des salles de conférences. On voit bien qu’il y a de la place pour beaucoup de monde, et ce monde, c’est nous et vous, Messieurs les étudiants. Nos anciennes facultés étaient surtout des maisons d’enseignement; des maîtres y travaillaient dans quelque coin, et quels coins! Si je vous faisais la description des laboratoires de grands et illustres savants d’autrefois, vous n’en croiriez pas vos oreilles. Point de laboratoires pour les élèves; et à quoi auraient servi les salles de
DlSCOtJiiS fiË M. LâVISSË. 27?
conférences dans des facultés où les maîtres et les élèves ne se rencontraient pas? Nos facultés nouvelles sont des lieux de travail: cela est encore une nouveauté.
Comparons l’enseignement à ces deux dates. Je dois d’abord, pour la justice, reconnaître et déclarer qu’il se trouva dans le personnel d’autrefois des hommes qui, revenant parmi nous, nous dépasseraient de la tète, mais ce n’est pas de la valeur des personnes qu’il s’agit. La méthode d’enseigner a beaucoup changé. Yos maîtres sont bien moins que jadis des orateurs ex cathedra ; nous sommes descendus de nos chaires, ou, si nous y demeurons, nous parlons d’un ton moins élevé. Nous affirmons moins que jadis; nous vous disons : Écoutez, voyez, jugez. Les cours sont bien plus nombreux; uneaffiche d’une faculté d’aujourd’hui recouvrirait les affiches réunies des facultés d’autrefois et les déborderait. Parmi nos enseignements, il en est qui n’ont pas de sanction obligatoire dans les examens et son t purement scientifiques; il viendra un jour, nous l’espérons, où toute science, toute étude scientifique sera représentée chez nous. — Autrefois notre fonction était d’enseigner la science faite: à présent, nous contribuons pour notre part à faire la science.
Enfin, si vous compariez les examens d’autrefois à ceux d’aujourd’hui, vous verriez que, peu à peu,
nous y avons introduit, à côté des épreuves destinées à constater les connaissances générales, d’autres où vous montrez votre aptitude au travail scientifique personnel. Vous voyez donc que partout, de toutes les manières, nous vous convions à l’activité»
Ces réformes qui, plus ou moins vite, se sont accomplies ou s’accomplissent dans toutes les facultés, les ont moralement rapprochées. Au temps où celles-ci n’étaient que des corps enseignants et délivrant des grades en vue de fonctions très différentes, elles n’avaient pas besoin de se reconnaître. Elles ne se trouvaient réunies que sur le papier des annuaires et dans les cérémonies où s’avancait « le recteur suivi des quatre facultés». Mais aujourd’hui, vous voyez le lien qui les rattache» En chacune d’elles se retrouve ce double office : transmettre les connaissances acquises, chercher les connaissances nouvelles. Partout vous êtes initiés à la science comme elle est aujourd’hui et aux méthodes pour faire la science» Nous vous transmettons l’héritage de vos devanciers et nous vous donnons les moyens de l’accroître. Vous apprenez où nous en sommes et la route pour aller plus loin.
Dans toutes nos facultés, des problèmes sont étudiés, très divers, mais semblables en ceci qu’ils sont des problèmes dont la solution est cherchée selon des méthodes. 11 est beaucoup de ces problèmes dont
les données ne sont pas contenues dans le cadre unique d’une de nos facultés ; dans nos vieux cadres, nous avons pratiqué des ouvertures. Au-dessus des cadres s’est élevée, ou plutôt, car l'évolution n’est pas achevée, s’élève l’idée de la science en laquelle et par laquelle nous sommes unis. C’est ainsi qu après un long effort bien conduit et bien soutenu, partis de la Faculté isolée et se suffisant à elle-même, nous sommes arrivés à l’Université. Nous formons, en effet, professeurs et étudiants de toutes les facultés, une corporation, — c’est le sens primitif du mot université, — la corporation de la recherche libre et perpétuelle.
Noble corporation, nous pouvons bien le dire, car elle travaille de son état à l’étude de la nature par les sciences, de l’homme par les sciences encore et par la critique des documents que les Lettres nous donnent sur l’humanité pensante, et le Droit sur l’humanité aspirant à l’ordre dans la justice.
Messieurs, si telle est l’université, que doit être l’étudiant d’université? C’est d’abord un étudiant qui étudie, bien entendu, et qui étudie beaucoup et d’une certaine façon. Si vous vous contentiez d’apprendre tout juste ce qu’il faut pour acquérir le droit d’exercer telle ou telle profession, vous seriez des étudiants ancien régime, des étudiants vieux jeu, des étudiants passés de mode.
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Nous ne vous demandons pas l’impossible; vous ne pouvez tous devenir des hommes de science; cela, c est 1 affaire d’une minorité nécessairement très petite. Nous ne vous donnerons pas de conseils qui seraient magnifiques et prêteraient à l’éloquence, mais qui auraient le défaut de s’adresser à des personnes imaginaires. Nous nous adressons à vous tels que vous êtes, et pour vous demander ce que vous pouvez nous donner.
Je vais vous parler en toute franchise, n’est-ce pas? Nous vous aimons bien et vous êtes en effet aimables, car vous avez, jeunesse française, des qualités charmantes d’esprit et de généreuses qualités de cœur; vous comprenez vite et vous sentez a ivement. On peut dire de vous comme de nos soldats qu avec vous, si vous êtes bien conduits, on il ait au bout du monde. Mais, pour vous bien conduire, il faut d’abord vous dire des vérités. En voici quelques-unes :
Ce n’est pas toujours par vocation, c’est très souvent pour des raisons extérieures de convenance personnelle que vous entrez à telle faculté plutôt qu a telle autre, et que vous faites « votre » droit,
« votre » médecine, « vos » sciences ou « vos » lettres, pour employer l’inquiétant adjectif possessif dont vous vous servez. Vous êtes donc exposés à ne point apporter à vos études la sérieuse curiosité
Dîscoüus i)È ür. tÀVlssB.
qu’il faudrait, à faire tranquillement votre petite affaire, comme on dit, à vivre doucement, trop doucement, au jour le jour, broutant l’herbe rencontrée, sans môme lever la tête pour mesurer du regard la prairie. J’ai connu un grand nombre de vos devanciers ; je connais beaucoup d’entre vous, et je puis vous assurer qu’il n’est pas impossible de rencontrer un étudiant en histoire, par exemple, qui se résigne à savoir très vaguement ce qu’est l’histoire, comment elle s’obtient et par quelles méthodes.
Ce que je dis des étudiants en histoire, je pourrais le dire assurément de beaucoup d’autres. Or, votre premier souci doit être de bien définir pour vous-mêmes la science que vous étudiez, d’en comprendre l’objet et les méthodes, puis d’en apprendre, au moins à grands traits, l’histoire, car, si vous ignorez cette histoire vous n’acquerrez pas l’idée du mouvement de la science ni le sentiment du progrès qui est le ressort delà vie intellectuelle et l’embellit par l’espérance illimitée. Bien définir une science et la situer dans le temps, c’est se mettre en l’état philosophique nécessaire pour l’étudier et s’élever déjà au-dessus de la condition redoutable de docililé passive.
Mais ce n’est pas tout. Chacun de vous, enlendezmoi bien, — et comme je souhaite que vous m’en-
tendiez et que vous me croyiez ! — chacun de vous, à quelque faculté qu’il appartienne, pourvu qu’il ait pratiqué 1 apprentissage que nous lui offrons du travail personnel, qu’il ait manié les instruments de la recherche et, placé devant les problèmes, les ait regardés avec l’intensité et la probité d’un regard clair, chacun de vous peut faire acte d’inventeur, ajouter une notion à l’énorme masse des notions acquises, ou bien discerner une erreur et la jeter au tas, énorme aussi, des notions de rebut. En cette opération créatrice, l’étudiant s’achève et l’homme commence.
Quiconque sait, non par ouï-dire, mais par son expérience propre, que la vérité s’acquiert et comment s’acquiert une vérité, que l’erreur se réfute et comment se réfute une erreur, est affranchi des traditions et des autorités, c’est-à-dire des servitudes; il croit à l’efficacité de l’esprit, à la puissance de l’esprit, et pour associer deux termes ordinairement opposés 1 un a 1 autre, il a foi en la raison. Il est donc prêt pour la vie comme il la faut vivre aujourd’hui.
Prêts pour la vie! C’est qu’en effet, messieurs, l’Université entend vous élever, vous préparer, vous armer pour la vie, et il faut que vous sachiez qu’un étudiant à qui elle a donné la haute culture a des devoirs particuliers à remplir. Écoutez-moi bien. On
DISCOURS DE M. RAVISSE, dit que, dans notre pays, nous sommes tous égaux : ce n’est pas vrai; qu’il n’y a plus de privilèges : ce n’est pas vrai; c’est une de ces vérités d apparence qui sont pires que des mensonges, car on ne s’en défie pas, et elles vous endorment dans les sécurités fausses. Souvenez-vous que l’existence qu’il faut gagner par le travail de ses mains est inquiète, rude et souvent cruelle : vous y avez échappé par le hasard de la naissance. Vous à qui est réservée une existence plus douce, plus heureuse et plus belle, vous êtes donc des privilégiés dans notre démocratie française, et tout privilège doit se payer. Vous payerez le vôtre en employant dans votre vie, quelle qu’elle soit, l’activité d’un esprit affranchi par la science.
L’esprit scientifique n’est inutile dans aucun métier. C’est un de ses caractères de n admcttie pas a 2 )riori que les choses ont le droit d’être comme elles sont, ni qu’elles doivent être du jour au lendemain bouleversées de fond en comble. Il est le critique toujours présent de nos actions et de nos idées, l’ennemi des habitudes où s’émoussent les énergies et de la béatitude de ceux qui sont en possession. Il se reconnaît à ce signe : notre point satisfait.
Si un magistrat, en appliquant la loi, la juge, et, comme il est arrive si souvent pom 1 honneui de
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notre magistrature, en demande la réforme, il a 1 esprit scientifique. Le fonctionnaire qui, projetant pour ainsi dire sa fonction hors de lui-même, la juoe et détermine en quoi il est utile au public, en quoi nuisible, a l’esprit scientifique. Ah! si cet esprit était plus répandu, combien de cendres tomberaient de nos foyers qu’elles encombrent!
Vous ne serez pas tous des fonctionnaires, heureusement, mais tous vous serez des membres de la communauté française. Portez dans les mêlées de notre vie sociale la liberté de votre jugement. Vous etes affranchis par l’éducation des débris de choses mortes que tant d’hommes portent en eux, et dont le poids les étouffe. Vous êtes libres et lestes : marchez! Vous avez eu la bonne fortune d’avoir une vie mentale plus haute que celle qui a été donnée au plus grand nombre; votre devoir, c’est d’être la conscience libre, la raison désintéressée dans les batailles des passions, de dire leur fait aux egoismes aveuglés et d’éclairer les revendications tumultueuses et violentes.
Ah! mes amis, si vous vouliez! Vous êtes plus de dix mille étudiants à l’Université de Paris. Quel contingent possible de bonnes volontés largement éclairées, actives et sincères! Nous avons besoin de vous, et nous vous attendons. Nous sommes placés entre l’espérance de réaliser la justice dans nos lois et
dans notre société par la raison généreuse, et la crainte que les passions des uns et l’indifférence des autres nous précipitent dans les abîmes inconnus ou nous ramènent aux trop connus vieux abîmes. Cette espérance est sublime; cette crainte est affreuse : Que deviendrait la France? Mes amis, nous vous attendons ; si vous ne veniez pas, vous seriez des déserteurs.
Messieurs, vous ne vous étonnerez pas qu’après vous avoir parlé de votre devoir intellectuel, je vous aie parlé aussi de votre devoir moral. Une distinction est faite couramment entre l’intellectuel et le moral, mais elle est factice et, par conséquent, provisoiie. Le jour viendra, si lointain qu’il soit, où se concilieront et se confondront la science et la conscience, et l’on ne dira plus alors que le cœur a des raisons que la raison ne comprend pas. Ce mot de Pascal n est qu’un mot. S’il fallait prouver que la raison a fourni au cœur les raisons qu’on prétend que le cœur lui objecte, la preuve ne serait pas si difficile. Le cœur est-il donc si tendre dans 1 état de barbarie? et qui a vaincu la barbarie, sinon la raison? L immense jonchée, que l’esprit scientifique a faite, d’erreurs et de mensonges, causes de tant de misères et de larmes, c’est une promesse de victoires à venir sur le mal.
Tels sont donc, Messieurs, vos devoirs d’étudiants
d’université, qui se résument en ces deux mots : générosité intellectuelle et générosité morale. Mais ce sont les devoirs des étudiants de toute université. Avant de finir, je voudrais vous dire quelques mots en votre qualité d’étudiants de l’Université de Paris; c’est un titre qui sonne bien et fut glorieux jadis, et vous bénéficiez de cette gloire. Lorsque nous recevons de quelque Université lointaine une lettre adressée à l’Université de Paris, où l’on nous rappelle qu’elle est Yaima mater omnium Universi latum , nous nous rengorgeons. Serions-nous donc atteints de la manie archéologique qu’on nous a reprochée souvent? Non! P Université que nous rêvions, que nous avons, est toute neuve, bien d’aujourd’hui, non pas retournée vers le treizième siècle, tournée vers le vingtième. Mais, pour renier cette si glorieuse Université d’autrefois, il faudrait que nous fussions bien peu philosophes. Mes amis, je vais vous dire une grande vérité. La vieille Université de Paris, c’est nous, c’est vous, tels que nous aurions été: la nouvelle, ce sont eux, étudiants et maîtres, comme ils seraient. Ils n’avaient pas prévu l’Université comme elle est aujourd’hui; nous ne prévoyons pas l’Université comme elle sera dans cinq cents ans. Ils ne connaissent pas leurs erreurs, qui nous surprennent; nous ne connaissons pas les nôtres qui surprendront.
Ne dénonçons point la solidarité avec le passé; replaçons-nous dans le courant des siècles. Se prolonger dans le passé, en môme temps se prévoir, s’imaginer, se rêver dans l’avenir, c’est un état très élevé d’âme humaine où les misères de la vie fugitive s’apaisent dans le sentiment de la continuité de l’homme. Allons, voilà qui est fait! Nous ne datons plus du 10 juillet 1896, jour où fut promulguée la loi des universités; nous datons du treizième siècle. Nous sommes des héritiers, mais prenons garde! Quel héritage! Le monde entier, tout le monde d’alors, venait chercher sur cette colline la sagesse, Paris! Les écrivains du douzième et du treizième siècle l’appellent « une autre Athènes », la « reine de la science », le « séjour des sept sœurs divines », Les théoriciens du moyen âge enseignaient que le monde est régi par trois pouvoirs : Sacerdolium, Imperium, Studium, la papauté, l’empire, 1 université; la papauté était à l’Italie, l’empire à l’Allemagne, l’université à la France. Et l’université était en effet un pouvoir qui, lorsque les autres s’éclipsèrent dans le désordre du grand schisme, prit un moment la direction du monde.
Grand héritage, vous voyez, que le nôtre.
Paris, il est vrai, n’est plus le siège unique. La vie scientifique est répandue partout; tout est en circulation et en concurrence. Mais Paris, c’est tout de
DISCOURS AUX ÉTUDIANTS, môme Paris, tout de même une ville unique, parce qu’elle est un être. La preuve c’est que, toute entière, elle comprend à de certaines heures la même chose de la même façon; elle prend un commun visage éclairé d’une commune physionomie; elle a son attitude, ses gestes et ses paroles, comme une personne. Les caractères de cette personne sont une vive intelligence et une chaude générosité. Elle est, il est vrai, capable de coups de tête et même de folies; mais de bassesses, jamais. Elle pense et sent noblement. Puis quel merveilleux spectacle elle offre par la complexité de sa vie intellectuelle et de sa vie sociale, par le contraste de ses misères et de sa générosité! Intelligence, activité, générosité sont donc vertus nécessaires à l’Université de Paris. t Cette Université n’est point la seule en France.
D autres sont nées auxquelles nous souhaitons autant qu a nous-mêmes une vie énergique et heureuse. Elles exprimeront les diversités charmantes de ces terroirs intellectuels qui s’échelonnent de la Gascogne à la Lorraine, du Languedoc à la Flandre.
I uissent-elles du moins les exprimer! La France est le seul pays d’Europe qui ne soit pas tout nord et tout midi; son front est touché par les grandes vagues des mers septentrionales, et son pied baigne dans le flot bleu de la Méditerranée. Ce n’est pas trop de toutes nos aptitudes réveillées pour soutenir
la concurrence où les universités doivent être les champions de la France. Songez que cette concurrence n’est pas purement intellectuelle, puisque 1 esprit est créateur de richesses matérielles, et aussi de droits et de justice.
Pour la soutenir et réhabituer le monde au respect de notre force intellectuelle, comme nous l’avons réhabitué au respect de notre force politique, il faut partout l’effort et le succès dans l’effort. Mais il appartient à Paris de mener le chœur de ses sœurs cadettes de France. Notre Université doit faire honneur à la grande ville qui lui donne son nom, lui témoigne généreusement sa sollicitude et la porte sur son vaisseau héraldique, dont la devise convient aussi à la science. La science, elle aussi, flotte sur la mer immense, secouée par les vents, heurtée à des écueils, mais naviguant toujours, le cap sur la vérité et sur la justice inconnues.
Depuis sa fondation, l’Association des Étudiants de Paris entretient des relations très amicales et très suivies avec les Sociétés d’étudiants des pays étrangers. Alors que les Associations françaises ne datent que de 16 ans, les étudiants des nations voisines possèdent depuis très longtemps des Sociétés nombreuses, prospères, parfois dotées de riches donations et logées en de spacieux hôtels. C’est en décembre 1884, à des fêtes données par les étudiants de Bruxelles, que pour la première fois les délégués de l’Association des Étudiants de Paris, à peine fondée, entrèrent en contact avec leurs camarades étrangers. En 1888, les délégués de Paris furent reçus avec une faveur marquée aux fêtes du Centenaire de l’Université de Bologne; les étudiants de toute l’Europe centrale étaient représentés à ces fêtes qui amenèrent un resserrement considérable dans les relations internationales des étudiants. A l’occasion de l’Exposition de 1889, l’Association de Paris organisa une série de fêtes pour recevoir les étudiants accourus à son invitation de tous les points du globe. Les délégués de cinquante-cinq universités étrangères et de vingt-deux villes françaises s’y réunirent en un véritable congrès dont le seul et important résultat fut d’établir définitivement, entre les centres universitaires, l’habitude de recevoir comme de vieux amis les étudiants étrangers en délégation officielle ou en voyage privé.
Dès lors les réunions d’étudiants se multiplièrent, à propos de solennités universitaires ou nationales : en 1890, à Montpellier, à Nancy et àLevde; en 1891, à Lille, à Toulouse, à Lausanne et à Prague; en 1892 à Nancy, à Madrid et à Liège; en 1895 à Bordeaux; en 1894 à Poi-
tiers, à Anvers et à Caen; en 1895 à Lille et à Bruxelles; en 1896 à Alger et à Grenoble; en 1897 à Anvers. Pendant cette période, l’Association de Paris représentée à toutes ces fêtes, recevait fréquemment chez elle la visite fortuite de sociétés étrangères : les Sokols tchèques en 1892, l’Estudiantina universitaria de Barcelone et les Étudiants écossais en 1898 ; ou bien elle groupait en quelques graves circonstances les autres associations françaises : en 1894 à l’occasion des funérailles du Président Carnot, en 1895 aux funérailles de Pasteur, en 1898 aux funérailles du président Félix Faure.
Ces réunions fréquentes maintenaient la plus cordiale entente entre les étudiants français et leurs camarades étrangers ; jamais pourtant elles ne prenaient le caractère de congrès où pussent être discutées des questions d’intérêt commun. En 1898, la situation s’est modifiée : les étudiants italiens ont voulu établir des relations internationales plus fermes, et, par l’organe de l’un d’eux, Giglio Tos, docteur en droit, ont provoqué la réunion à Turin d’un congrès où fut décidée la fondation d’une Fédération internationale d’étudiants. Des délégations venues de Belgique, de France, de Hollande, de Hongrie, d’Italie, de Roumanie et de Suisse, prirent part effective à ce congrès auquel la plupart des nations européennes envoyèrent leur adhésion. Ce mouvement nouveau semble donc prendre une réelle importance ; le premier congrès de Turin n’a fait que jeter les bases de la Fédération internationale, mais des conséquences plus importantes et plus précises peuvent sortir du deuxième congrès convoqué à Paris le 5 Août 1900. La destinée de cette tentative permettra de suivre une évolution très intéressante dans l’esprit de la jeunesse universitaire.