DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. - DERNIERS ÉCHOS
SENAT
Séance du 13 mars 1897
M. Combes, qui n'était plus à cette époque ministre de l'instruction publique et n'aspirait qu'à reprendre le pouvoir, ne négligeait aucune occasion de combattre l'Eglise et l'enseignement chrétien qui l'avait élevé. A propos du budget de l'instruction publique dont il était rapporteur, il se plaignit de la concurrence des collèges libres, concurrence déloyale, prétendait-il, puisqu'elle dépeuplait les établissements de l'Etat. Abusant de ses anciennes fonctions de grand'maitre de l'Université, M. Combes ne craignait pas de produire à la tribune des rapports plus ou moins fantaisistes que lui avaient jadis adressé les Recteurs d'académie, rapports qui représentaient les établissements libres comme exerçant sur les fonctionnaires de la République une pression plus ou moins dissimulée pour accaparer leurs enfants au détriment des collèges et lycées de l'Etat.
Se faisant l'écho des protestations d'un grand nombre de ses collègues, M. Ghesnelong déjà très souffrant flétrit avec indignation de pareils procédés de discussion. Ces accusations échafaudées dans les rapports plus ou moins indépendants des recteurs sont fausses de tous points, dit-il, les fonctionnaires du gouvernement sont libres, de par la loi, de faire élever leurs enfants par qui ils veulent. Si bon nombre d'entre eux les confient aux établissements chrétiens, c'est que l'éducation qui y est donnée jointe d'ailleurs à une solide instruction leur offre des garanties qu'ils ne croient pas, à tort ou à raison, pouvoir trouver dans les établissement officiels K
M. Ghesnelong. — Messieurs, je n'avais aucune intention d-e prendre la parole dans ce débat. Je ne veux dire qu'un mot qui me semble nécessaire.
1. Journal officiel du 14 mars 1897. — Débats parlementaires. Sénat, p. 406 et 407.
Il ne m'a pas déplu, bien que je fasse quelques réserves sur la correction du procédé, il ne m'a pas déplu, dis-je, d'entendre l'honorable M. Combes apporter ù cette tribune des lettres de recteurs, dont on n'a pas dit les noms, qui attestent que beaucoup de fonctionnaires appartenant à l'armée ou à la magistrature même épurée, lorsqu'il s'agit de choisir l'établissement où ils feront élever leurs enfants, se déterminent dans leur choix, non pas d'après des inspirations d'une prudence intéressée ou d'après les considérations que pourrait leur suggérer leur situation officielle, mais d'après leur conscience de pères de famille... {Très bien! très bien! adroite.)
M. Fruciiier. — Qu'ils donnent leur démission! {Exclamations à droite.)
Un autre sénateur à gauclie. — Ou qu'on la leur envoie.
M. Chesnelong. — ... et confient leurs enfants à nos établissements libres chrétiens.
Je retiens le fait à l'honneur de ces établissements; je le retiens aussi à l'honneur des loyaux fonctionnaires dont on a parlé. Ils usent d'un droit que vous êtes tenu de respecter; ils remplissent selon leur conscience le devoir de leur paternité.
Mais alors si d'un côté, comme vous le constatez, un grand nombre de fonctionnaires parmi lesquels il y en a de très éminents préfèrent l'éducation religieuse qui se donne dans nos collèges chrétiens à celle des lycées qui peut avoir quelquefois un autre caractère ; si en même temps nous voyons ce que vous appeliez tout à l'heure les hommes des classes dirigeantes, qui ne sont liés par aucune attache officielle, envoyer leurs enfants dans nos établissements ecclésiastiques ; si vous n'avez, pour recruter les élèves de vos lycées, ni les familles qui, par la profession de leurs chefs, sont vis-à-vis du Gouvernement, dans une situation pleinement indépendante, ni les familles de beaucoup d'honorables fonctionnaires qui ne prennent conseil que de leur conscience pour choisir les maîtres de leurs enfants, je vous le demande, qui donc avez-vous ? (Vice approbation à droite.)
Il n'y a pas seulement le scrutin qui se fait dans les collèges électoraux ; il y a aussi le scrutin des pères de famille qui ont à choisir des maisons d'éducation pour leurs enfants. Le premier est en votre faveur dans la plupart des départe-
ments français ; mais vous reconnaissez vous-mêmes que le second est pour nous. Encore une fois, il ne me déplaît pas de le constater.
Vous parlez, pour expliquer ce fait, de l'opinion et de la propagande des salons, de je ne sais quelle mode qu'on suit par vanité. Vous oubliez ce qui est la haute et grande raison du fait ; je vais vous la dire.
La conscience du père de famille est, si je puis ainsi dire, une conscience sui generis, une conscience qui est inspirée et purifiée par la tendresse. {Vive approbation à droite.) Le père de famille a pour ses enfants des délicatesses que quelquefois il n'aurait pas pour lui-même. {Très bien! très bien! sur les mêmes bancs.) Quand il s'agit de ses enfants, il se dégage de ce qu'il peut y avoir dans son esprit de préjugés passionnés, de préventions préconçues; il ne voit que son enfant, que son âme dont il a la garde, que son cœur dont il doit assurer la bonne formation, que son avenir moral qu'il doit préserver.
Ahl cette conscience du père de famille, cette conscience qui est la plus grande, la plus noble de toutes, parce qu'elle est la plus vigilante et la plus désintéressée, parce qu'elle est guidée, garantie et en quelque sorte consacrée par le devoir le plus haut et le sentiment le plus pur, celte conscience vient à nos collèges chrétiens. C'est grâce à la conscience des pères de famille que ces collèges vivent, et c'est par leur confiance qu'ils se maintiennent et qu'ils grandissent. {Très bien! très bien! et applaudissements à droite.)
Ce que j'appelais tout à l'heure le scrutin des pères de famille, c'est l'honneur de nos collèges chrétiens et c'est leur force. Comptez le nombre des élèves dans les établissements libres et celui des élèves de vos lycées. Le premier dépasse le second ou tout au moins ne lui est pas inférieur.
M. LE Ministre. — Il est plus facile de compter ceux-ci que de compter les autres !
M. Cbesnelong. — Et puis, déduisez du total des élèves de vos lycées les boursiers de plus en plus nombreux, qui, pour tout ou partie, y sont élevés aux frais de l'Etat, et voyez ce qui vous reste. {Très bien ! à droite.) Voilà où vous en êtes ; ne nous parlez donc plus de cette étroite harmonie que vous prétendez être si complètement établie entre les idées qui vous
dirigent et les sentimcuts vrais du pays au point de vue religieux. Les pères de famille vous ont répondu et leur réponse est décisive. {Nouvelles marques d'approbation sur les mêmes bancs.)
Et ne me dites pas que la réponse ne vient que des familles dont la situation sociale et la position de fortune sont plus ou moins élevées : il en est de même du peuple. (Approbation à droite.) Il en est de môme des familles d'ouvriers, non seulement dans les campagnes, mais aussi dans les grandes villes, ;\ Paris aussi, je pourrais dire surtout à Paris, et même dans les arrondissements où les électeurs ne nomment que des députés d'opinions très avancées. Oui, à Paris, partout où nous avons ouvert des écoles libres, l'espace a manqué pour recevoir tous les élèves qui se présentaient; et partout les écoles libres sont remplies.
M. LE Ministre. — Mais les nôtres aussi; il n'y en a même pas assez.
M. Chesnelong. — M. le ministre me dit que les écoles publiques sont remplies aussi à Paris. Je le sais bien, et en voici la raison.
M. le Ministre. — Parce qu'il y a une grande population scolaire, voilà tout !
M. Cuesnelong. — Il y a une raison : c'est que nous sommes arrivés au maximum des écoles libres que nous pouvons, quant à présent, créer à Paris. Ce n'est pas à dire que les ressources manqueraient pour en créer de plus nombreuses. Nous ferions encore un appel aux générosités, aux sacrifices volontaires et les sacrifices volontaires nous répondraient. {Très bien! très bien ! à droite.)
C'est le personnel des maîtres qui nous fait défaut et ne nous permet pas de suffire à de nouvelles créations. Voilà pourquoi sur les 250,000 élèves environ — je ne me rappelle pas exactement le chiffre — que Paris fournit, vous en avez 150,000 dans les écoles publiques, tandis que nous n'en avons que 80 ou 100,000 dans les écoles libres. Mais ne vous y trompez pas; si nous pouvions fonder de nouvelles écoles, dans quelque quartier que ce fût, nous ne serions pas inquiets de leur succès. Partout la confiance des familles viendrait aux écoles libres chrétiennes ; et les élèves à coup sur ne nous feraient défaut nulle part. Et savez-vous ce qui me permet de
l'affirmer avec une absolue certitude ? C'est que, d'une part, l'expérience nous y autorise; c'est aussi...
Un sénateur à gauche. — C'est une déclaration de guerre I
M. Chesnelong. — C'est aussi, dis-je, parce que, quand l'électeur va au scrutin, il y va avec ses passions politiques, et souvent avec certains mobiles plus ou moins intéressés; mais quand il a une décision à prendre relativement à l'éducation de son enfant, il s'inspire do sa sollicitude de père, de sa tendresse et, je répète le mot, de sa conscience ; et c'est aux écoles libres chrétiennes que va la préférence de son âme et de son cœur.
M. Joseph Fabre. — Vous oubliez le rôle de la femme.
M. Chesnelong. — Je ne l'oublie pas et je lui rends hommage. Mais c'est le père qui décide du choix de l'école, et il fait ce choix, spontanément, sous sa propre inspiration et malgré les excitations extérieures à son foyer qui pourraient l'en détourner.
Vous vous plaigniez tout à l'heure de ce que T unité des esprits n'existait pas dans notre pays, sur le terrain des doctrines morales et sociales. Je le déplore comme vous, en m'inspirant de pensées qui diffèrent des vôtres, et qui à beaucoup d'égards leur sont contraires.
Oui. l'unité des esprits a été brisée ; il y a entre vous et nous des divergences profondes, et nous ne reverrons pas de longtemps, je le crains, les beaux rivages de l'unité. Mais si nous devons en faire notre deuil, j'exprime du moins le vœu qu'à défaut de l'unité, la paix se fasse sur le terrain du respect réciproque de tous les droits, de toutes les consciences et de toutes les libertés. En tout cas, il y a une unité dont je ne voudrais pas et j'espère que dans le Sénat où il n'y aurait personne qui en voulût, c'est l'unité qui s'établirait par la force, par l'immolation du droit des consciences et du droit des familles dans l'éducation des enfants.
M. Joseph Fabre. — Personne ne veut y porter atteinte.
M. Chesnelong. — Ce serait l'unité dans la servitude des âmes ; nous n'en voulons pas pour nous-mêmes ; nous ne voudrions jamais l'imposer aux autres.
Nous n'avons pas toujours été minorité. En 1849, dans l'Assemblée législative do cette époque, en 1871 dans l'Assemblée nationale, il y avait des majorités catholiques. Qu'ont-
elles fait? Elles ont fait des lois de liberté; en 1850, elles ont fondé la liberté de renseignement secondaire ; en 1875, elles ont fondé la liberté de l'enseignement supérieur ; les écoles de l'Etat étaient ouvertes aux instituteurs laïques aussi bien et en plus grand nombre qu'aux instituteurs congréganistes ; nous voulions la justice et la liberté pour tous; nous ne prononcions d'exclusion contre aucune catégorie de citoyens français.
Voilà ce que nous avons fait quand nous étions les maîtres, et c'est ainsi que nous ferions encore.
Ce n'est pas ainsi que vous agissez : vous avez chassé, en pays chrétien, l'enseignement religieux et les représentants de la religion des écoles primaires publiques; vous avez porté de graves atteintes aux droits et aux garanties de l'enseignement libre. Et cela ne vous suffit pas ; dans les derniers mots que prononçait à cette tribune l'honorable M. Combes, il y avait, si je ne me suis pas mépris, une double menace ou tout au moins un double vœu : le vœu que la liberté d'enseignement fût encore plus restreinte, pour arriver à cette unité par la contrainte légale dont je parlais tout à l'heure, et à laquelle le droit et sa garantie seraient sacrifiés.
M. Joseph Fabre. — C'est la République qui nous 'a donné la liberté de l'enseignement secondaire en 1850 et la liberté de l'enseignement supérieur en 1875, alors que toutes les monarchies les avaient toujours refusées. (Protestations à droite.)
M. Chesnelong. — Vous dites que la République nous a donné les libertés que nous avons en matière d'enseignement. Il y a deux sortes de républiques. (Interruptions à gauche.)
Messieurs, l'honorable M. Joseph Fabre m'a interrompu et je tiens à répondre à son interruption ; je le prie lui-même de vouloir bien écouter ma réponse.
Je disais qu'il y a deux sortes de républiques. Il y a les républiques qui sont gouvernées par des conservateurs et celles qui sont gouvernées par des républicains. (Très bien! et rires à droite.)
Oui vous avez raison de rire. Je disais moi-même tout à l'heure, qu'en 1850 et en 1875, quand la république était gouvernée par des conservateurs, on a doté ce pays de libertés qu'il ne possédait pas et auxquelles il aspirait; mais, à
partir du jour où la Rébublique a été gouvernée par des républicains, je n'ai pas besoin de rappeler ce qu'elle a fait et à quels attentats elle s'est livrée, — je me souviens de 1880, de 1882 et de 1886, — contre les libertés les plus sacrées. Voilà ma réponse à l'interruption de M. Joseph Fabre. {Très bien! très bien ! à droite.)
M. Joseph Fabre, — La république républicaine a respecté toutes les libertés après y avoir coopéré, et beaucoup de vos amis les monopoliseraient à leur profit, s'ils devenaient les maîtres.
M. Chesnelong. — Je me résume, messieurs ; on nous accuse de nous livrer à une propagande secrète, de chercher à discréditer les établissements de l'Etat en employant je ne sais quels moyens dont la loyauté aurait à souffrir.
Toutes ces accusations sont vaines ; elles sont fausses. Ce qu'il y a de vrai, c'est que nous nous appuyons sur une force morale qui ne nous a jamais manqué et qui ne nous manquera pas : et cette force, nous en sommes fiers, c'est la confiance des pères de famille et leur souci d'assurer à leurs enfants une éducation chrétienne.
La conscience française est et restera toujours, soyez-en sûrs, une conscience chrétienne. C'est là notre force, je le répète encore, et c'est pour cela que, tout vaincus que nous paraissons, nous attendons avec une invincible confiance les revanches ou tout au moins les réparations de l'avenir. {Très bien ! et applaudissements à droite. — L orateur, en retournant à son banc, reçoit les félicitations de ses collègues.)
Monsieur Chesnelong, se sentit extrêmement falig-ué, à la suite de ce discours et il ne remonta plus à la Tribune du Sénat.
La liberté d'enseignementj qu'il défendait avec tant d'éloquence depuis le 11 mars 1867, eût ainsi ses derniers accents dans la séance du 13- mars 1897.
Il fut enlevé à l'afîection des siens et à son pays, le 29 juillet 1899.
On peut donc dire qu'il lutta jusqu'à la fin, pour cette grande cause de la liberté d'enseignement qui eût toujours son attachement et à laquelle il consacra sans défaillance trentre ans de sa vie publique.