‹ Discours (volume 2)Chapitre 1 sur 73 · ATTEINTES · texte numérisé non relu

ATTEINTES

CHAMBRE DES PAIRS Discussion de l'Adresse an Roi.

Séances des 13 et 14 janvier 1845.

U discussion de l'adresse s*ouvrit à la Chambre des pairs le 1 3 jan- ^'er. Après la discussion générale qui s'engagea sur l'ensemble de la politique du ministère, la Chambre passa à l'examen des articles. ^- le comte de Montalembert prit la parole sur le parîigraphe premier, ainsi conçu :

« Sire,

< Nous avons recueilli avec respect et reconnaissance les paroles de Voire Htjesté. Témoins comme elle de la prospérité intérieure de l'Ëtat, nous ren- ^1^' grâce à la Providence qui permet à notre activité nationale de multiplier* sur tous les points du territoire, les fruits précieux de la paix. Nous nous plaisons à le reconnaître avec Votre Majesté, Sire, ces biens sont dus à ^ '^gesse de nos lois, à leur exécution intelligente et fidèle, et au progrés de la raison publique. »

^'essieurs, en rendant témoignage, dans le premier para- P^phe de l'adresse, à la prospérité intérieure du pays, la ^'^inîssion a sans doute compris la prospérité morale aussi J^ï^n cjue la prospérité matérielle. Elle attribue Tune et Tautre ^ *^ ^gesse de nos lois, à leur exécution intelligente et fidèle*

/\ Qatret. il. — Ditcoara. li. 1

ATTEINTES POBTÉES

Or, cette prospérité moraitt me parait gravement compromise par les atteintes que reçoit parmi nous Ja liberté religieuse ; et la loi des lois, la Charte, qui garantit cette liberté sacrée, ne me semble exécutée ni avec intelligence ni avec Ûdélité. C'est dans cette région orageuse que je me vois forcé de transporter la discussion. Je ne puis me défendre, en l'entamant, d'un si^^ntiinenL pénible, et qui m'intimiderait si je ne devais fompter. Messieurs, sur votre esprit de justice et sur cette indulgence dont vous m'avez donné tant de preuves. Je ecqs, et c'est avec douleur, que je suis condamné à m'inlcrdîre l'ambition de vous plaire. Mais, après tout, Messieurs, nous ne sonuucs pas ici dans une académie, nous sommes dans une assemblée politiq^ie, c'cst-à-dirc sur un champ de bataille où cbacuu doit travailler de toutes ses forces au Iriomplie de ce «[u'il croit la vérité.

Je ne parle donc pas pour mon plaisir, ni jiour le vôtre [mouvement); je parle par devoir et par conviction. (Juel ciuc soit le prix élevé que j 'attache aux applaudissements, ou plutôt aux encouragements que vous m'avez quelquefois accordés, quel que soit lu bonheur qu'ils m'aient valu, vous ne voudriez pas que je pusse sacrifier jamais à ce bonheur la moitié d'une conviction, ni le quart d'un devoir.

Or, aujourd'hui, c'est guidé p;ir lu conviction la plus profonde et par le plus impérieux de mes devoirs, que je viens traiter un sujet fécond en douleurs, à savoir : les injures de l'Ëglise, et spécialement celles qu'elle a eu ù subir depuis six mois. Je 't iens m'en aflligcr avec vous et m'en plaindre à vous: ma plainte, pour être sans irritation et sans amertume, n'en sera ni moins indépendanlc ni moins résolue. Et je uc sais jias où cette plainte jjuurrait être plus légitime et plus tialurtiUe que dans la bouche d'un catholique qui a l'honneur et le droit d'aborder la tribune nationale.

Il y a six mois, après la discussion de la loi sur la liberté d'enseignement dans cette enceinte, et la présentation du rapport sur cette loi dans une autre assemblée, des hommes émiuents et respectables à divers titres disaient que si Téptscopat gardait le silence, si reffervescence des catholiques venait à se calmer, tout s'arrangerait pour le mieux, que la paix se rétablirait et que justice nous serait rendue. Or, je vous le demande. Messieurs, comment cette prédiction s'est-elle vérifiée? De notre côté, la condition qu'on semblait nous im* poser a été remplie et au delà. Les évèques n'ont rien répondu uiaux résultats malheureux qu'ils pouvaient déduire du vote de cette Chambre, ni aux provocations que renfermait le rapport fiût ailleurs: ils s'en sont tenus à leurs anciennes et unanimes réclamations. Le clergé secondaire s'est levé comme un seul homme, afin de protester contre la tentative qu'avait (aite dans cette enceinte même un ancien ministre des cultes pour séparer sa cause de celle de l'épiscopat ; il a adhéré unanimement à la pensée et aux efforts de ses chefs, et il en est resté là. Tous sont rentrés dans un silence qu'il ne faudrait pas prendre pour celui de la lassitude, et qui a eu, aux yeux de beaucoup de monde, sa dignité et sa force. Or, comment nos adversaires ont -ils répondu à cette conduite? Par un débordement d'attaques, de calomnies, d'accusations mensongères et odieuses qui rappelle les plus mauvais jours du passé, et nul assurément ne niera que dans la presse gouvernementale ;au grand regret, j'en suis sûr, des amis les plus sincères du Gouvernement), comme dans la presse de l'opposition, on o'ait vu se succéder chaque jour les démonstrations les plus TÎolentes contre la conduite et ce qu'on appelle les prétentions de l'Église.

Dans cette attaque, rien n'a été épargné : ni les cérémonies du culte, ni les actes de l'autorité religieuse, ni les leçons de

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lii théologie, ni les lois les plus élémentaires de l'Église, ni les mœurs d'un clergé qui jamais et nulle part n'a été phw exemplaire; ni ces dévotions qui, pour èlre anciennes ou |H>pulaires, n'en sont pas moins l'aliment le plus autorisé de la piél)'; calholi(jue; niées ressources d'une charité aussi inépuisable qu'ingénieuse; ni surtout ces communautés religieuses si chères ((e tout temps à l'Église, et si dévouées à toutes les douleurs de l'âme et du corps; rien, encore une fois, de tout cela n'a été épai^né. Avec nu acharnement systématique et une perfidie étrange, on s'est appliijué sans relâche à distiller le venin de la calomnie et à le répandre par vingt oi^anes divers sur tout ce qu'il y a de plus respectable et de plus pur à nos yens ; et chaiiue fois que quelques catholiques ont fait mine de tenir tète ù l'orage, en invoquant le droit naturel de la défense et la liberté de la réplique, ils se sont vus tantôt exposés à toutes les aménités de nos spadassins littéraires, tantôt traités de turbulents et de factieux par les oracles de la politique. Il est vrai que ce reproche leur a été fait le plus souvent par des hommes ou des partis qui, en fait de factions et de turbulence, doivent s'y connaître, dont toute l'existence consiste à entraver le pouvoir, dont tout le talent se dépense à le braver, qui prôciient au pays, à tort ou â raison, un mécontentement perpétuel, mais qui, dès que la religion élève aussi la voix pour se plaindre, se montrent transportés d'une passion subite pour le silence, et ne savent plus prêcher que l'obéissance passive.

Maintenant, Messieurs, permettez-moi d'examiner avec vous quelle est la cause, ou, pour mieux dire, le prétexte dont on s'est armé pour justilier cetle agression continue contre l'Église. On aura beau en chercher les motifs, ta bonne foi n'en trouvera qu'un seul : c'est que, dans ce siècle et dans ce pays où la liberté est dans toutes les bouches, si

elle n'est pas dans tous les cœurs, FÉglise aussi veut être libre. Je ne m*oocupe pas en ce moment, comme je Fai fait Tan dernier, de la forme de ses réclamations; je vais au fond des choses, et je dis que le seul crime de TÉglise est de vouloir la liberté que lui garantit la constitution du pays, Tesprit du siècle, et qui d'ailleurs est pour elle de droit divin, car sa liberté, c'est sa vie. En traitant ce grave sujet, je trouverai sur mon chemin plusieurs erreurs que je dois m'eflbrcer de détruire : mais la première et ht plus grave peut-être consiste à se figurer que le clergé seul est intéressé à la liberté de rÉglise, et que lui seul, par conséquent, est compromis dans la lutte. J'ose le dire, rien n'est plus faux. Sous ce point de vue social et politique, la liberté de l'Église est l'apanage et la garantie des citoyens laïques au moins autant que du clergé. Vous TOUS étonnez peut-être. Messieurs ; mais, je le répète : oui, c'est le citoyen, c'est le laïque qui est siu*tout intéressé à ce que les chefs spirituels, que sa foi lui impose, soient libres, et c'est surtout pour son avantage, et non pas seulement pour celui du clergé, que doit être défendue et reconquise, s'il le faut, la liberté de celui-ci.

L'indépendance du clergé est, en politique et dans un pays catholique, un principe tout à fait analogue à celui de l'inamovibilité de la magistrature. Pourquoi les juges ont-ils été dotés de cette inamovibilité? Est-ce pour leur plaisir, pour leur intérêt personnel? Pas le moins du monde. C'est dans l'intérêt des justiciables, de tous les citoyens ; c'est pour que ces citoyens soient assurés que bonne et sincère justice leur sera rendue en dehors des inspirations ou des volontés du pouvoir. Pourquoi l'État doit-il reconnaître aux évêques et aux prêtres un caractère indélébile, une autorité indépendante? Est-ce pour caresser leur orgueil, ou pour augmenter leur pouvoir? Non; c'est pour nous, pour notre garantie

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personnelle, el afin que nous ne retrouTÎoiia pas la domi-. nation de l'État dans cette région de la conscience et de l'âme, 01) jamais aucune puissiince temporelle ne doit pouvoir pénétrer.

C'est donc à nous, laïques, qu'il importe surtout de maintenir la liberté de l'Église dans sa pureté et sou intégrité. La, raison eu est toute simple : nous avons uu besoin impérieux et souverain de savoir libre de tout joug bumaio, de touteinfluence humaine, l'autorité à laquelle nous reconnaissons le droit de faire ployer nos consciences et nos intelligences sous le joug de la loi divine. Que les protestaula et les rationalistes se résignent à un autre état de choses, rien de plus simple. La foi des prolestants leur donne le droit et la mission de juger l'autorité de leurs ministres. Aussi voyons-nous en Angleterre, en Suède, en Prusse, partout où il y a une Église protestante d'État, l'inûuence souveraine et illimitéi: du pouvoir acceptée et exercée sans résistance. Quant aiii rationalistes, qui n'usent pas des prêtres ou qui n'en usent que pour se laisser baptiser ou enterrer, que leur importe l'indépendance des relations de ces espèces de fonclionnaÎTES avec le pouvoir temporel? Au contraire, comme ils peuvent eux-mêmes le plus souvent prétendre au monopole de copouvoir temporel, ils ont tout intérêt à y asservir la religion. Mais pour nous catholiques siiicîires, conséijuents et pratiques, il en est tout autrement. Nous ne sommes pas des, esprits forts, mais des esprits faibles. Avant d'être purs députés, électeurs ou citoyens, nous croyons et nous sentons que nous sommes chrétiens et pécheurs, et que nous avoua besoin d'être guéris, consolés et pardonnes par d'autres que aous-mèmes, j»r des évèques et des prêtres divinement îastïtués pour cela. Oltligés donc par notre foi d'être docilemoii soumis, en tout ce qui louche la conscÎLiice et la foi, à l'au-

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torité de FEglise, nous ayons an intérêt souverain et impres- CTiptible à ce que cette autorité se présente à nous dans toute la majesté de son indépendance divine. Nous avons besoin, pour justifier et pour motiver notre obéissance, de nous répéter sans cesse que nous obéissons librement à une puissance libre, et dans l'exerdce de ses droits spirituels, libre partout et libre toujours, selon la définition du dernier pape Pie Yin : « Libéra est institutione dii/f na, nuUique obnoxia c terrenœ potestati, intemerata sponsa a^i Christi Jesa. «> (Bref aux évoques du Haut-Rhin, le 30 j«in 4830.)

S'il en était autrement, si les catholiques laïques pouvaient soupçonner que eeux qu*ils reconnaissent pour gnides, pour ooDseits, pour docteurs et pour nmttres de la vie spirituelle, n'étaient au fondée les tn^truments, les ministres, les créatares, si vous voulez, d'une puissance humaine, prenant leur mot d'ordre, non plus même, oonune autrefois, auprès d'un prAat, mais auprès de l'avocat, du député ou de l'homme d'État quelconque qui tient la feuille des bénéfices d'aujourd'hui, à rinstant leur confiance serait détruite, la racine de leur obéissance tranchée, et fis abandonneraient les pasteurs infidèles et serviles qui les conduiraient imperceptiblement à une nouvelle édition du schisme anglican.

Quand on ne comprend pas cela, on peut être grand homme d'État, grand orateur, grand historien ou grand diplomate; mais on ne sait pas le premier mot du devoir ni de la destinée des catholiques.

Toutefois l'on oppose k notre liberté tme objection redoutable : on affirme que la liberté de l'Église, telle qu'elle la réclame, ne signifie autre chose que l'enrpiétement du spirituel sur le temporel, et une foule d'esprits étroits ou passionnés se plaisent à répéter cette absurdité. Je dis que c'est une absurdité, et j'entends par là un argument qui n'a pas besoin

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