‹ Discours (volume 2)Chapitre 21 sur 73 · DISCWBS SUR LES MESURES ANNONCÉES · texte numérisé non relu

DISCWBS SUR LES MESURES ANNONCÉES

Je dirai d'abord que je suis porte à en entreUiiir la Chanibri' pour l'inlérèt du sa proprt' dignité.

Elle se souvient sans doute que cette discussion, qui a eu i tant de retentissement dans le pays, a été d'abord soulevée „ dans celte enceinte même, mais incidemment, par l'honorable baron Dupin et i>ar l'honorable M. Cousin, à l'occasion \ (le la pétition des électeurs de Marseille contre le Collège I de France. La première pensée d'une accusation contre l'existence même de la société de Jésus en France a été énoncée ici par les bonorables pairs que je viens de dési- " gner. Je ne concevrais pas que la Chambre des Pairs pût trouver mauvais que la discussion , commencée dans cette enceinte, y revint a^ec un nouveau caractère de gravité el n d'importance.

Je suis ensuite porté, je l'avoue, à entretenir la Chambre de cette question, par i'intéiét de ma dignité, à moi.

J'ai défcudu cette cause l'année dernière, comme je la défends cette année-cî, non pas parce que c'est la cause des " jésuites, mais parce que, selon moi, c'est la cause de la || liberté, de la liberté de conscience, dont ils sont aujourd'hui l les représentants suprêmes parmi nous; puis, parce que c'est ta cause de la religion qu'on veut atteindre dans leur personne, comme je le montrerai. |

Or, j'ai défendu les jésuites l'année dernière, lorsqu'ils ii n'étaient menacés, attaqués, que dans des publications élran- Il gères à l'enceinte législative, par le livre de votre honorable || collègue le comte Alexis de Saint-Priest, les leçons du Col- " lége de France et autres publications semblables. Mais, dans l'intérieur de l'enceinte législative, si j'ai bonne mémoire, ' on ne voulait que leur interdire l'enseignement. Aujourd'hui on va plus loin , on veut leur interdire jusqu'à l'existence sociale, jusqu'à l'cxislence en corps. Comment poun-ais-je,

par respect pour moi-même , abandonner aujourd'hui la défense de cette cause? On ne me trouvera jamais dans les rangs de ceux qui ne défendent les bonnes causes que quand elles ne sont pas menacées, et qui les abandonnent quand elles sont sérieusement compromises , qui diminuent par conséquent leur courage et leur dévouement à mesure que le danger augmente.

J'ajouterai que je me sens moi-même attaqué dans cette affidre, car, permettez-moi de vous le dire tout bonnement, je suis moi-même aussi jésuite qu'on peut Têtre (rumeurs) , dans le sens de la définition qui a été donnée par un député protestant, le fils de notre excellent collègue M. de Gasparin, lequel a dit dans lautre Chambre : a Si on entend par jésuites ceux qui ne veulent pas accepter le gouvernement du spirituel par l'État, je le suis, d »

Eh bien! je dis la même chose que cet honorable protestant.

Enfin, j'éprouve le besoin d'éclairer, si je le pouvais, le Gouvernement; et, ne le pouvant pas, de protester contre une grande iniquité qui se prépare, qui sera exécutée par le Gouvernement dont je suis le sujet, et avec le concours de la législature dont je fais partie.

A ce double titre, je désire au moins protester. Mais mon premier besoin et mon premier devoir, c'est de bien m'expliquer devant vous sur la portée réelle du vote de Tautre Chambre.

S'il fallait en croire l'impression assez générale qui a été produite dans le public, et qui a été exprimée par la plupart des organes de la publicité , ce vote aurait tranché la question. Je reconnais à ce vote la plus grande valeur politique ^ niorale , mais je crois pouvoir affirmer qu'il n'a aucune ^leur légale.

138 DISCOURS SUR LES MESURES AtSNONCËES

Je suis ici au milieu des jurisconsultes les plus étninents et les plus liaut placés de France, ils me rectifieront &i je m'égare- Voici ma pensée, je la crois tout à fait conforme à tous les principes sur cette matière.

Il n'appai'tient pas à la puissance législative, même collective, et à plus forte raison dans une de ses branches isolées, de s'expliquer sur l'inlerprctation ou l'application des lois; il ne lui appartient que de les faire et de lus délaîre. Il y a eu un temps où l'interprétation des lois était réservée aux Chambres, dans certains cas. Si je ne me trompe, cette interprétation ne leur appartient plus : elle est réservée à l'aulorité judiciaire; mais , dans aucun cas, on ue doit procéder à cette interprétation par la voie des ordres du jour motivés.

Je dis çed sans la plus légère pensée de manquer de respect envers un pouvoir quelconque de l'État; je le dis pour la Chambre dus ])airs comme pour la Chambre des députés: c'est un mode détestable de procéder que celui des ordres du jour motivés, en matière d'application ou d'interprétation des lois.

La pensée de notre constitution , de notre législation tout entière, quelle est-elle? C'est de mettre les décisions l^islalives sous la sauvegarde d'une foule de formalités préservatrices, c'est de vouloir qu'il y ait examen dans les bureaux, rapport d'une commission, délibération dans les deux Chambres, et enfin sanction de la majesté royale. ÎVlalheur à nous s'il nous fallait revenir à un état de choses qui permettrait à une assemblée quelconque de trancher autrement, et par des votes précipités, les questions légales! [Approbation.) Je conçois les ordres du jour motivés en matière politique, en matière de confiance ministérielle, mais en matière légale, lorsqu'il s'agit des droits et de la propriété de citoyens

étrangers au débat, s'il était possible de décider les questions par assis et leyé, sans aucune des formalités que j*ai énumérées, nous tendrions à revenir au régime des déci*ets de la Conyention, c'est-à-dire au despotisme le plus sanguinaire et \q plus odieux qui ait jamais pesé sur la race humaine.

Je déclare donc que le vote auquel je fais allusion n'a aucune portée légale. Quand la question arrivera devant les tribunaux, elle y arrivera tout entière. Le dernier juge de paix, le dernier tribunal sera parfaitement libre dans sa décision , quelle qu'ait été la valeur morale et politique de la discussion dont je viens de parler. {Très-bien f très-bien/)

Mais la valeur morale et politique du vote est immense, je le reconnais, et c'est pourquoi je viens m'en occuper à cette tribune.

Avant d'arriver à examiner les mesures qu'on veut prendre, je demande, avec le plus grand respect pour le corps dont il est question et pour les individus qui en font partie, je demande à signaler deux faits curieux : un nouveau système de respect pour l'ordre légal, et un nouveau système de diplomatie, qui méritent tous deux l'attention.

On a dit qu'on poursuivait les jésuites, qu'on demandait la stricte exécution des lois contre eux, au nom du respect des lois et de l'ordre légal. C'est l'argument le plus puissant; j'aime à croire que c'est celui qui a agi le plus fortement sur les intelligences dans la solution qui a été donnée a cette question .

Et comment s'est-on exprimé en proclamant ce respect de l'ordre légal? L'auteur de la proposition lui-même (et Qj je le répète, je suis bien loin de lui contester la liberté d'user de sa prérogative parlementaire et d'exprimer ses sym-

pathies morales; je compte moi-même user de cette liberté, et je la respecterai toujours chez les autres], l'auteur de la proposition n'a pas hésité à dire que ses sympathies avaient été pour le triomphe des corps francs armés, soi-disant, contre les jésuites dans un pays voisin'; c'est-à-dire que, jrendant qu'on venait ici demander l'application de lois contestées, équivoques, abrogées selon les uns, inexécutces selon tout le monde, et qui n'ont certes pas la même \a!eur que les autres grandes lois du pays, on protestait à la tribune nalionale de ses sympathies pour l'attentat le plus exorbitant qui ait été commis depuis bien des années contre les lois les plus inviolables, contre le droit des gens; attentat ronmiis à main armée par des étrangers sans déclaration de guerre, contre la souveraineté d'un Etat, contre un pacte fédéral garanti par les traités les plus solennels; et on a parlé de cet attentat comme d'une simple exagération de l'opinion hostile aux jésuites; on l'a assimilé à l'existence même des jésuites....

M. LE COMTE d'Argo[!t. L'oraleur s'écarte de ta question. Je demande le rappel au règlement, et voici mes raisons :

L'autre jour, dans une question purement d'aflaii-es et qui n'avait rien de religieux ni de j>olitique (il s'agissait des lois d'alignement), j'ai cité et discuté une opinion prononcée dans l'autre Chambre, et je n'en ai pas même nommé l'auteur : M. le chancelier m'a rappelé à l'ordre. Il m'a notifié que, même dans une discussion d'intérêt secondaire, il ne convenait pas qu'un pair de France rappelât et critiquât des discours prononcés par d'honorables députés : selon lui, c'était manquer aux usages et aux convenances parlementaires,

' Il s*agLBsali de t'invi^ion du canton caiholique de Luceroc par une banda de corps francs, or^'anltéi dans lei Ckntom prolsBUnts, el cominandti p H. Ocheenbein.

œ que fait maintenant Torateur qui est à la tribune. Il cite textuellement Topinion individuelle d*un député, et il incrimine des expressions qui ont été prononcées dans une autre enceinte ; cela ne me paraît ni parlementaire, ni équitable, ni convenable , car enfin il faudrait que la personne attaquée fût ici pour se défendre.

M. LE cHANCEUEB. Je ne puis pas nier Texactitude du fait rapporté par Torateur. Il est certain que j'ai rappelé à M. d*Argout , il y a quelque temps, qu'il n'était pas permis de discuter ici les opinions prononcées dans l'autre Chambre, surtout nominativement ou avec l'indication des orateurs qui les ont prononcées. Par conséquent, je serais en droit de foire la même observation à M. de Montalembert , s'il se mettait dans ce cas.

M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. D'abord, je u ai nommé personne.

M. LE COMTE d'ârgout. Je n'avais nommé personne non plus.

M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Hier, sans aller plus loin, dans la discussion des fortifications, on a cité l'opinion de M. de Lamartine, celle de M. Arago. M. le chancelier a dit : Ne nonmiez personne. L'orateur a répondu : Je ne veux nommer personne ; mais il n'en a pas moins continué à citer les opinions. C'est ainsi que cela se pralique dans le Parlenient anglais ', et pas plus tard qu'avant-hier, M. le garde des sceaux, qui était là, doit se le rappeler, a dû m'entendre nommer moi-même à la Chambre des députés, sans que [•ersonne ait réclamé.

Je ne m'en plains pas le moins du monde ; et je suis persuadé que de même les personnes dont M. d'Argout veut prendre la défendre ne redoutent pas la discussion : elles entassez considérables pour que leurs paroles et leurs actes

U2 DISCOURS SUn LBS HElStlItES ANKONCEf^

lombent nécessairement sous l'appréciation respectueuse, coaïeiiable et modérée de la Chambre des pairs.

M. LE miKŒ UK LA MosKOWA. Oa cite, mois on n'attaque l»as.

M. LE COMTE d'Argoct. J'in'voquerai id la bonno foî (Ic l'orateur lui-même. II arrive fréquemment que, dans nos discussions, on cite des opinions prononcées dans l'autre Chambre, il arrive même quelquefois qu'on en nomme les auteurs; mais on ne devrait jamais agir ainsi quand od veut inQiger un blâme et élever une controverse contre un absent. L'usage n'est donc admissible que lorsque les citalions ont lieu dans un sens approbatif. {Itèclamations.)

Permeltez-moi d'achever. 11 ne m'appartient pas de fane l'éloge ni la critique de ce qui a élé dit dans l'autre Chambre, et ju ne veux point entrer dans cette controverse; je soutiens seulement qu'il n'est jtas admissible d'incriminer les personnes, et cela d'autant moins, dans le cas actuel, qu'une pareille agression n'est pas même nécessaire à l'ai^umentalion du noble comte; il le sait tout aussi bien que moi.

M. LE COUTE DE MuKTALEuuEKT. Cela ui'esl Complètement nécessaire.

M. LE COMTE u'Abgout. Atlaqucr, je le repèle, une personne absente, et qui par conséquent ne peut répondre, c'est un procédi- antiparlementaire; à mon sens, c'est un acte qui n'est pas digne de la Chambre des paii-s. {Marques d'approbation.)

M. LE COUTE DE PoiNTÉcouLAnT. Mcssicurs , permetlozmoi de vous dire ([uelques mots. Je suis arrivé à ce terme de la vie où l'on ne doit qu'écouter les autres ; mais je suis sous une impression pénible, en pensant que, depuis quelque temps, nous semblons pei-dre de vue el nos règlements et les principes constitutionnels; car les formes des assem-

blées délibérantes font partie des libertés publiques, de la constitution elle-même. Si nous continuons dans cette voielà, il est impossible qu'en dernier résultat il n'arrive pas des collisions pénibles, fâcheuses, désastreuses, entre les pouvoirs de l'État. Et alors même que nous n'arriverions pas à ces -extrémités, il en résulterait nécessairement de grands inconvénients, de grands embarras dans les discussions ; car enfin, si nous pouvions discuter ici, indépendamment des opinions émises dans la Chambre des pairs , les opinions émises dans une autre Chambre, en nommant les auteurs ou même en ne les nommant pas, car les désigner par leurs propres expressions, c'est évidemment les nommer, ce ne serait plus parlementaire. En atténuation de cela, qu'on Tienne dire, comme le disait tout à l'heure Thonorable comte de Montalembert, que j'ai tant de plaisir à entendre (et voilà pourquoi il ne peut pas douter de mes sentiments, alors même que je prends la parole dans un sens opposé au sien), ({u'on le nomme positivement dans la Chambre des députés, cela ne doit pas être non plus. Ces deux faits-là sont de trop, et il est temps de s'arrêter. Il faut donner, nous les anciens de la législature, nous les anciens de la France, l'exemple delà sagesse, de la réserve, et éviter de nous lancer dans une voie où nous ne pourrions que nous égarer.

Que mon honorable ami M. le comte de Montalembert me permette de le lui dire , ce n'est pas un discours écrit que le sien; il n'est pas obligé, en retranchant ses feuillets, de renoncer à la parole. Il peut suivre le fil de ses idées , discuter avec la même force et le même talent, sans reprendre en sous-œuvre les propres expressions dont on s'est servi dans l'autre Chambre , ayant ainsi l'air de faire un plaidoyer de réfutation au lieu d'un discours de doctrine. •Je lui soumets à lui-même la prière d'éviter ces personna-

Ui DISCOURS SL'H Ll-b MESl'IlKS A»ISO>r.i;:ES

lités, qui ne peuvent qu'être extrêmement préjudiciables l'ordre constitutionnel. [Très-bien f très-bien!)

M. LE CHANCELIER. Il y a en effet des usages qui, pai qu'ils ne sont pas écrits dans les règlements, n'eu sont peul être que plus respectables, parce qu'ils sont le résultat d' assentiment général donné constamment et toujours à i certaine manière de se conduire. C'est ce que, dans tous b pays du monde, on entend par précédents. li est donc souhaiter qu'on ne s'en écarte pas, et cette Cbambre une de celles qui ont donné le plus d'exemples de tout qui peut assurer le respect des convenances les plus délî cates.

J'ajouterai que, dans une Cbambre où il y a tant d talents, où j'en vois si souvent paraître à celte tribune doit être plus aisé que partout ailleurs de trouver le nioy( d'exprimer sur tontes choses sa pensée tout entière, recourir à des citations de mots ou de personnes qui, rien ajouter à la force des arguments , peuvent eHaroudu quelques délicatesses.

M. lï: MdRQCis DE BoissY. Jc ne sais pas encore dans qu sens doit parler M. le comte de Montalembert ; mais, coma je suis pour la liberté, sincèrement |)our la liberté, francfai ment pour l'exercice de droits égaux pour tons, jc demand qu'on n'interrompe pas M. le comte de Montalembert, qu'on nu réclame pas la liberté de violer su liberté. 3Ia sieurs, je suis aussi pour les précédents, comme vient del dire .M, le cbancelier. Tout à l'heure j'ai été cité, c'est I raison [lour laquelle je réclame la parole.

Hier, en efl'et, j'ai cité le nom d'un député dont je produire l'opinion que je partage. Voici quelles furent paroles pleines de sagesse, comme loujours, de M. le celier. Elles font autorité, et là il nest pas question d'

dire, de citer des opinions. M. le chancelier disait : a On n*a pas nommé M. de Lamartine, je crois qu*il faut s abstenir soigneusement de nommer dans cette enceinte des membres de Tautre Chambre. »

Messiem^, M. le chancelier n'interdisait pas de citer des opinions, car évidemment interdire de citer ici des opinions émises dans l'autre Chambre, c'est interdire de fait toute discussion : toute discussion deviendrait impossible, car chaque question est déflorée dans la première Chambre où elle est portée. J'ajouterai que constamment les rapporteurs dans l'une et l'autre Chambre, et hier encore M. le rapporteur l'a fait, citent des opinions émises dans les Chambres; mais hier M. le rapporteur, organe de la commission, a iait plus, il a cité Topinion de la commission de la Chambre des députés; je l'ai fait aussi , comme d'autres avant moi et après moi.

Un fait récent doit trancher le débat. Dans Tune de ses dernières séances, la Chambre des députés s'est beaucoup préoccupée de ce qu'avait fait la Chambre des pairs, du rejet de la loi des rentes. Messieurs, la liberté doit être égale pour

l les deux tribunes ; je l'ai toujours demandé, je le demande encore, et je dis cpie le moyen de la conserver, c'est d'en

^ usar, précisément pour que plus tard on ne cherche pas ù en

^, abuser.

i- Je crob que nous devons écouter, je demande positive-

jI: ment cpi'on écoute M. le comte de Montalembert, non-seule-

^c iDent dans le développement de son opinion, mais encore ' dans les citations qu'il lui conviendra de faire, en s'abstenant,

^' pour déférer à l'usage, de prononcer les noms propres, comme

€ «^ier M. le chancelier le conseillait.

M. LE COMTE DE MoNTALEMBEBT. Etsurtout si jc uc mauquc ^M3 respect à personne.

(Eurvcs. II. — Di»c(jttr« II* 10

Vous comprenez, Messieurs, cumbieii il m est {icDiblel voir in[erruiii|>re le cours de mes iJées pai' une diseussion semblable, iueidciiie, cl si bien faîte pour lixtubier et complétement briser le fil de ma {lenâée.

Cependant, guidé par la sagesse de M, le ciiancelier, je ne veux pus iiiniister. Loin de mui la penséu du faire violence â la Cliambrc; mais je crois avoir à me plaindre de cette interruption. Je suis étonné qu'on ait commencé par moi, lorsqu'un subit cela si facilement et si docilement ailleurs. Je ne reconnais donc pas le droit, mais je m'incline devant le fait, et je conslalerai seulement qu'il fautqu'il y ait quelque chose de bien vulnérable dans le point que je voulais traiter, puisqu'on met tant de zèle ù le déraber à mus coups. [Mouveinent.)

)[ais, dans aucun cas , on ne peut me contester le droit de faire allusion aux paroles qui ont été prononcées dans une nutrc enceinte par MM. les ministres, qui sont ici pour se défendre, et qui, d'un autre côté, sont responsables de tout ce ipi'ils font et disent. {Approbation.)

Eh bien ! je voulais précisément aiTÎvcr à la conduite tenue par M . le garde des sceaux à l'occasion des paroles auxquelles je faisais allusion tout à l'heure, et je devais m'étonner do ce qu'en les entendant, lui, cbargé de l'auguste mission de représenter devant le pays les deux plus grands intérêts d'une société quelconque, celui de la justice et celui de la religion, il n'eût ))as trouvé une seule jiarole d'indignation , une seule réscr\-e à faire sur la sympathie que j'indiquais tout â l'heure, et qu'il ait au contraire adhéré sans réserve, et même avec éloges, à la proposition et au langage de son auteur, de l'orateur qu'on ne veut pas me permettre de ciler.

M. Martin {dl* Nord), garde des sceaux. Je nai pas cooleslé ; c'clalt tout à fait étranger à la question.

CONTRE LES JÉSUITES. i47

M. LE COKTE DE MoMTALEMBEBT. Permettez! Encore une fois , je suis très-disposé à tolérer toute espèce d'interruptions Tenant de mes collègues; mais je ne suis pas disposé à les tolérer de la part de MM. les ministres du roi, et cela par une raison toute simple : MM. les ministres du roi peuvent prendre la parole quand il leur plait; ils sont les maîtres d'intervenir comme bon leur semble dans toutes les discussions ; ils devraient donc s'abslenir d'interrompre comme font ceux qui ne peuvent pas parler quand ils veulent, et saisir au même point que MM. les ministres laltention de la Chambre. Ceux-là peuvent m'interrompre tant qu'ils veulent; mais, quant à MM. les ministres du roi, je les prie de me laisser parler. Que M. le garde des sceaux veuille donc bien attendre son tour pour faire valoir les excellentes raisons qu'il a sans doute en si grand nombre à m'opposer ; je compte lui en fournir plus d'une occasion.

Je passe à un autre point, où c'est encore à lui que j'ai à faire.

 côté de ce nouveau genre de respect pour les lois les plus saintes de la société, j'ai cru voir dans la conduite du ministère, à l'autre Chambre, l'exposition d'un nouveau et étrange système de diplomatie. On a dit , et c'est la seule réserve que l'on a faite : Nous sommes parfaitement de Tavis des personnes qui demandent l'application des lois de proscription aux jésuites ; mais nous demandons le temps et la faculté de négocier avec l'autorité spirituelle. Et puis, sur la provocation de certaines personnes qu'on ne veut pas me permettre d^indiquer, on a déclaré que, quel que fût le résultat de cette négociation, on exécuterait les lois comme on les entendait En outre, le ministre de l'intérieur, qui représentait alors le ministre des affaires étrangères, a dit, et c'est le Moniteur qui le constate : Cela $ entend de soi-même. Et

us DISCOURS SL'H LES MKSURES AîiNONr.EES

hier encore, M. le garde des sceaux, en réponse à la même question, a de nonveau déclaré qu'il exéculerail les lois comme il l'entendait, quel que dût être le résultat des négociations.

Il y a là deux choses remarquables : d'abord, je m'étonne d'entendre parler de négociation avec une autorité spirituelle sur une loi que l'on soutient être une loi de l'Etat, une loi purement temporelle, et dont l'exécution, nous a-t-on dit, ne peut faire aucun tort ni à l'Église ni au clergé. J'avoue que moi, uUramontain, je trouve qu'il y a là peut-èti-e uu ultramontanisme un peu extrême, {^fouvemellt.) Je ne comprends I>as que, iK)ur exécuter cette loi, si elle est vraiment une loi, si elle est incontestable, si, comme vous le dites, elle ne fait aucun tort à l'Église, au clergé; je ne comprends pas pourquoi, vous gallicans, vous dont nous connaissons l'opinion, d'après les décisions du conseil d'Etat et les discussions des Chambres, je ne comprends pas pourquoi vous vous croyei obligés de franchir les monls, de devenir ultramontains, et de consulter une autorité que je respecte certes au moins autant que vous.

Ou plutôt je ne le comprends que trop. Cela prouve évidemment que vous n'êtes pas sûrs de votre fait, ou plutôt de votre droit {réclamations), Ae votre droit purement temporel. C'est évident ; car autrement, poui^quoi avoir recours à cette autorité spirituelle? Mais je n'ai pas le loisir de signaler plus en détail cette étrange contradiction ; ce que je veux signaler, c'est cet engagement, qui a encore été répété hier dans le Moniteur, d'exécuter, comme vous l'entendez, ces lois, quelle que puisse être l'issue des négociations.

Quand on négocie, on veut obtenir quelque chose, sans quoi Ton ne négocierait pas ; quand on veut obtenir quelque chose, on ne dit pas d'avance ce à quoi on est parfaitement

résolu; «lutreroent la partie avec qui on négocie n'aurait qu'une chose à faire, c'est de se retirer et de vous laisser «igir. C'est là le principe élémentaire d'une diplomatie qui se respecte et qui est fidèle aux premières règles de lart; cela est, en outre, essentiellement dans les habitudes du Gouvernement actueU du ministère actuel. Ce ministère, et il a raison, je ne l'en blâme pas le moins du monde, ce ministère prend les plus grandes précautions toutes les fois qu'il est question d'une négociation avec une puissance étrangère. Quand même il ne s'agirait que de la reine Pomaré {on rit)^ il procède avec des égards, avec des résenes, il procède diplomatiquement.

Voyez-le plutôt quand il a afiaire à l'empereur du Maroc, il emploie les mêmes procédés. Ainsi , il y a peu de jours , on lui demandait dés explications; on lui demandait pourquoi l'empereur du Maroc ne ratifierait pas le traité, et ce que le ministère comptait faire s'il ne ratifiait pas. Il a aussitôt répondu : Mais laissez-nous donc négocier, nous négocions; laissez donc à l'empereur le temps de réfléchir , vous voulez donc violenter sa liberté et la nôtre; laissez-nous négocier, et comme nous négocions, nous ne dirons rien. [Nouveaux rires. — Mouvement.)

Pour le droit de visite, le ministère a dit encore vingt fois : Nous négocions; nous ne dirons rien de ce que nous comptons faire. Mais relativement à la question qui nous occupe, il n'en est plus de même. Ici on s'engage d'avance à faire ce qui est exigé par ce qu'on appelle l'opinion; et on entre dans une négociation avec la résolution manifestée d'avance, promise d'avance, de ne tenir aucun compte des résultats que la négociation pourrait amener.

£h bien ! je crois pouvoir soutenir qu'aujourd'hui Ton ne traiterait pas ainsi une puissance quelconque, même la plus

IRfl Disrofns Sfn I.FS MERCRF-S ANNONTERS

pelilc, en Europe, rt que l'on n'est pas habitt»;, surtniit en France, à Iraifer nînsi cette puissance siipr/^mc en inntîcre spiriltielle, à laquelle je fais allusion.

Et, à ce sujet, qu'il me soit permis (ic rappeler à la Chambre un beau friiil du premier consul Bonnpartc comniençanl sa négociation avec le pape Pic Vil. Lorsque le citoyen Cacault, premier ministre plénipotentiaire de la république Traiiçaïse auprès de cette auloritp spirittielle, qui, certes, n'avait ps en France la même influence qu'aujourd'hui, qui n'avait, aui yeux de la loi et du pouvoir de ce t«mp&-là, aucune espkx d'autorité; lorsque le ministre plénipotentiaire de la république demandait au premier consul ; Comment faut-il traiter avec le Saint-Père? le premier consul lui répondit : Traitez avec lui comme s'il avait 200,000 hommes, [^fot^vemenl.) C'était là une belle et noble parole dans la bouche du jeune vainqueur de l'Italie {approbation) , et elle a été conser\éc et conslalée par M. Artaud , alors secrétaire de légation à Rome; c'était une belle parole, je le répète, dans la bouche d'un jeune vainqueur, du chef d'une i-épubllque élevée sur les ruines de la religion, et elle fait un singulier contraste avec les paroles récentes du ministère. Je m'afflige de ce contraste, non pas pour moi, mais pimr notre Gouvernement, pour VuttilLide, la considération de ce Couvemement; car, quant à la cause que je défends, quant au mal qui pourrait résuller de ces négociations ultramonlaines pour les droits de la conscience, pour la liberté d'association, pour l'honneur de l'Église, dont le pouvoir voudrait s'assurer la complicité, je n'ai nulle crainte à concevoir, et si quelqu'un se figure que je me tromjjo, qu'il aille en demander des nouvelles à voli-e négociateur. [Xouveaii mouvement.)

Cela dit sur la discussion dans l'autre Chambre, j'arrive au siijut en lui-même; il est immense; je compte me ren-

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fermer dan» les bornes les plus étroites; je ne ferai donc ni Fapologie des ordres religieux en général, ni 1 apologie des jésuites en particulier; je n'examinerai pas à fond la grande question de la validité des lois, de celte validité tant controversée; je laisse ce soin à d'autres plus habiles et plus compétents que moi; je ne dirai qu'un mot très-court sur cette question de validité.

Quelques jours après le vote de l'autre Chambre sur cette question, comme je me promenais, permettez -moi cette anecdote personnelle, comme je me promenais derrière la cathédrale de Paris, le jour de la Pentecôte, j'ai vu une foule d'ouvriers payés par l'État, ou du moins par une administration publique, qui travaillaient à une mauvaise fontaine gothique située au chevet de la métropole; et cela à la vue de tout le monde, au grand étonnement des fidèles qui sortaient alors de la cathédrale, en ce jour de dimanche et de grande fête. J'avais l'oreille encore toute remplie de tout ce que je venais d'entendre dire dans une autre enceinte sur l'exécution des lois, contre l'abrogation implicite des lois de despotisme par la Charte; et alors quand j'ai vu ces ouvriers au travail, j'ai été obligé, malgré moi, de penser à ce pharisien de TÉvangile que vous savez, qui voyait une ]>ail]e dans l'œil de son prochain et qui ne voyait pas la poutre dans son propre œil.

Eh bien! cette poutre, laissez-moi vous le dire, elle est très-grosse [on rit); c'est la loi du 18 novembre 1814 , rendue sous l'empire de la Charte de 1814, qui n*a jamais été abrogée, qui a été reconnue, au contraire, depuis la révolution de 1830 comme parfaitement existante, par un arrêt souverain de la cour de cassation. A la suite de cet arrêt, qu est-il intervenu? C'est que le niinijytrc de rintérieur d'alors (je ne juge pas sa conduite, je la constate) a éail une circulaire aux maires pour leur dire : iNe tenez pas trop compte

de cet arrêt, car lui-même ne tient pas compte des circonstances et des changements que la Charte a introduits dans la jurisprudence. Ainsi donc voilà une loi implicitement abrogée par la Charte de 1830, selon le ministère, et que le mi* nistre lui-même viole tous les jours; et il vient, lui et tant d'autres, contester Tabrogation implicite des lois de la Révolution et de TEmpire, rendues en contradiction directe avec la liberté religieuse et avec la libre profession de la foi catholicpie que la Charte nous garantit ! Comment croire, après cela, à la bonne foi de la plupart de ceux qui nous les objectent?

J'arrive maintenant à ma thèse spéciale. Je désire réfuter devant vous, autant que j*en suis capable, le sophisme principal employé par les adversaires des jésuites, celui qui consiste à dire qu'en appliquant ces lois contestées et, selon nous, abrogées par la Charte, à la congrégation des jésuites, on n'en voulait nullement à l'Église ni au clergé. On a répété partout qu'on ne voulait pas porter la moindre atteinte aux droits ni à la prospérité de l'Église ou du clergé. Eh bien ! je soutiens précisément le contraire ; je soutiens qu'on en veut à l'Église, à répiscopat, et que c'est pour les frapper, pour les punir {nonl fwnl)^ ou, comme on Ta dit, pour les avertir, qu'on frappe d'abord les jésuites. [Nouvelle et vive dénégation.)

Messieurs, j'espère le démontrer par l'examen même des reproches qu'on adresse aux jésuites.

Que sont-ils, ces reproches?

On convient, ce me semble, de ne plus leur reprocher aujourd'hui beaucoup de choses dont on les accusait autrefois; on ne leur reproche plus, par exemple, de prêcher le régicide, quoique j'aie quelque vague souvenir d'avoir entendu quelque chose de semblable dans cette Chambre ; mais si l'on y revenait, je rappellerais que l'avocat général, qui porta coutre eux

cette aocQsatîoii au dix-huitième siècle , s'appelait Lepelletier de Saint-Fargeau, et qu'après les avoir accusés de régicide, on sait comment il vota lui-même dans le procès de Louis XVI. Et je TOUS demanderais si les trop nombreux régicides qui ont signalé notre histoire moderne, depuis LouycI jusqu a Alibaud, sortaient de Técole des jésuites.

Non, il est impossible que personne veuille reproduire cette accusation.

Viendra-t-on attaquer la théologie des jésuites? Je sais qu'on Ta fait, et, à cet égard, on a le fameux arrêt du parlement de 1762. Comme cet arrêt a été cité par Thonorable M. Cousin et invoqué par lui conmie premier texte légal contre les jésuites dans la séance du 1 4 avril dernier, je me permettrai de vous en lire cinq ou six lignes. Je les trouve, pages 9 à 16 dudit arrêt, dans une collection in-i"", publiée, non par les jésuites, mais par le parlement lui-même. J'y lis (ju'on y condamne les jésuites pour avoir enseigné a le blasm phème, le saorilége, la magie, le maléfice, l'astrologie, le « parjure, le faux témoignage, le vol, le recel, l'homicide,

tt le parricide, le suicide, le régicide , et, en outre, des

a doctrines favorisant l'arianisme, le socinianisme et le sabel-

«lianisme , entièrement nestoriennes, et même pires que

a le nestorianisme, ressentant l'hérésie de Wiclef , renou-

ayelant les erreurs de Ficonius, de Pelage, des semi-péla-

<i gicDs, de Cassien, de Fauste, des Marseillais , enfin inju-

« rieuses à Abraham, aux prophètes et à saint Jean-Baptiste. » Voilà quelques-uns des motifs par lesquels on a condamné les jésuites! Je sais bien qu'on veut des actes de cette époque, el qu'on ne veut pas précisément de ses arguments. Mais il <loit nous être permis, à nous autres qui répudions ces actes, ^^ ressusciter ces arguments, afin de faire juger des uns par les autres.

Quels sont doDC les reproche!* modernes, en supposant 1i anciens abandonnés?

11 y on a de généraux et de spéciaux.

On leur reproche en général d'être militants, d'être un corps créé pour la bataille. On leur reproche en outre d'être antinationaux, d'avoir un chef étranger.

Eh bien ! je maintiens (pie ces deux reproches s'appliquent parfaitement à l'Église, et bien plus encore qu'ans jésuites. Eh quoi! on reproche aux jésuites d'être un corps milit;intl Mais qu'est-ce donc que l'Eglise? Ceux qui ont lu leur catéchisme le savent : on l'appelle l'Eglise militante précisément parce que sa mission est de lutter toujours. Il n'y u pas de puissance qui prête au pouvoir civil un appui, un concours plus désintéressé et plus efficace, l'hisloin.' entière est là pour le prouver; mais il n'en est pas non pliiï: qui lui oppose de résistance plus énergique et plus tenace, quand ses droits et ses devoirs l'exigent. Elle l'a fait bien avant qu'il y eût des jésuites dans le monde. Je ne viens pas vous Taire ici un cours d'histoire, mais je vous rappellerai ses luttes, au sortir des catacombes, avec les empereurs païens et ariens; puis, pendant le cours du moyen âge, ses luttes avec les empereurs chrétiens, qu'on lui a tant reprochées. Alors 11 n'y avait pas de jésuites ; mais il y avait cet esprit jésuite qu'on dénonce aujourd'hui, c'est-à-dire l'indépendance souveraine et étemelle de l'Église aux prises avec l'usurpation de la conscience par la force. Depuis que les jésuites ont ét^ supprimés, l'Eglise a résisté à la Hévolution, à Napoléon. Vous voyez donc que ce ne sont pas les jésuites seuls qui résistent, et que c'est l'Église, l'Église tout entière qui est uiilitaulc.

M. ViENNtT. Donc elle n'a pas besoin des jésuites!

M. LE CONTE bu. .MoNTALtMBERT. L'Égltse Seule est juge de

ses besoins Sa vie, c'est le combat : lui reprocher cela,

c*est reprocher au soleil de luire.

On accuse ensuite les jésuites d*ètre antinationaux, soumis à un chef étranger . Mais cela est encore applicable à l'Église elle-même. La religion n'est pas plus nationale que la science, la lumière ou la vertu. L'Église qui la représente est étrangère comme la religion elle-même ; elle est de tous les pays, et n'appartient exclusivement à aucun.

L'honorable comte Portalis reprochait l'an dernier aux jésuites d'avoir pour patrie le monde. Mais c'est là précisément le triomphe et la gloire de l'Église catholique! C'est là précisément ce qui fait sa grandeur et son existence même , ce qui la distingue de toutes les sectes, et cela ne l'empéche pas de donner au patriotisme national une vertu et une énergie qu'il n'avait eues nulle part, comme l'ont si bien montré, dans ce siècle même, l'Espagne, la Belgique et la Pologne.

Quant au serment spécial qu'on reproche aux jésuites de prêter au pape, je suppose que les auteurs de ce reproche û'ont jamais lu dans un livre qu'on appelle le Pontifical^ le serment de fidélité au pape prêté par les évoques , par tous les évêques du monde, avant d'être sacrés. Et cependant on ne les appelle pas des étrangers n'ayant pour patrie que le monde. J'ai comparé les deux serments, et je déclare que celui des évêques, contre lequel personne ne s'est jamais élevé, me parait au moins aussi impératif : et j(î me persuade que quand vous l'aurez lu, si vous voulez en prendre la peme, vous serez de mon avis. D'ailleurs, ce serinent spécial au pape n'engage les jésuites que pour les missions étrangères. En retournant un peu en arrière, je trouve, dans cette nombi*euse série d'accusations portées contre les jésuites par les anciens parlements, les auteurs, les prédécesseurs, les ancêtres de leurs accusateurs d'aujour-

<&6 DISCOIRS SUn LES MESURES AMNONCÉES

d'hui, je trouve que Joly de Flcury, au treizième poinl'Si son Compte rendu, leur reproche précisément d'être trop iudépcndaiits du pai>c.

Ainsi vous voyez qu'il y a la contradiction la plus manifeste entre les accusations que leurs ennemis de tout temps ont trouvé bon d'exciter contre euï.

Enlin, pour terminer sur ce point, je rappellerai que depuis cinquante ans ou a vu crauler presque tous les trônes de l'Europe, envahir, bouleverser tous les royaumes, toutes sortes de révolutions et de changements politiques s'introduire par la violence dans tous les pays de l'Europe, et que pas un seul de ces événements n'a pu être imputé, soit aux jésuites, qui n'existaient plus, soit à celte Eglise catholique, qui obéit comme eux à un chef étranger, et qui puise dans celte obéissance sa raison même d'existence.

Maintenant, si Ton admet que ces deux reproches qu'on entend retentir sans cesse contre les jésuites reposent sur des chimères, que ces deux reproches d'être une milice toujours prête au combat, et d'être soumis à un chef éti'anger, s'adressent également à l'Église, on est obligé de se concentrer dans les reproches spéciaux, immédiats, actuels.

Or, qu*cst-il inter\enu depuis l'année dernière, depuis l'époque où M. le comte Portalis et où M. Guizot, dans un discours que vous n'avez pas oublié, reconnaissaient à cette tribune leur existence comme citoyens, se bornaient à leur refuser le droit d'éducation, n'admettaient pas un instant la ])ensée d'appliijuer contre eux les lois dont on réclame aujourd'hui l'exécution? Que leur reproche-t-on d'avoir fait depuis lorsî

Ici, je suis obligé, malgré la résolution que j'ai prise tout à l'heure, de citer un mot dit dans une autre enceinte; car ce

root est devenu historique. On a dit qu'ils avaient été probablement les provocateurs du trouble actuel. On n*a pas pu dire les auteurs, on a dit les provocateurs, et les provocateurs probables.

' Or, s'ils en ont été les provocateurs probables, qui donc a été l'auteur certain de ce trouble ? On le verra facilement en déterminant en quoi consiste ce trouble.

Il consiste, si je ne me trompe, en trois choses : c'est d'abord d'avoir protesté contre le monopole universitaire et contre l'enseignement philosophique^ celui de M. Cousin, en particulier; c'est ensuite d'avoir protesté contre certains articles organiques contraires, suivant Tépiscopat, à la discipline de l'Église; c'est, enfin, d'avoir condamné les libertés gallicanes telles que les entendent certains procureurs généraux et le conseil d'État lui-même.

Voilà, si je ne me trompe, les trois grands points qu'on reprodie aujourd'hui à l'Église , et dans lesquels on fait consister le trouble dont on se plaint.

Or, quels sont les auteurs du trouble? Évidemment ce sont les évêques par leurs mandements et par leurs actes publics, c'est le clergé par l'adhésion à peu près unanime qu'il a donnée à ces mandements et à ces actes; c'est, enfin, le chef de l'Église lui-même par V Index qui a condamné aussi les libertés de TÉglise gallicane, telles qu'elles sont exposées par vos procureurs généraux, la philosophie de l'Université, et toutes les erreurs qu'on reproche à l'Église de tant attaquer.

Or, je TOUS le demande, comment qualifier cette jurisprudence, qui épargne les auteurs certains d'un délit supposé, qui les comble de respect et de caresses, et qui punit ceux qui en sont les provocateurs supposés?

Est-ce là ce qui s'appelle rendre bonne et sûre justice?

esl-ce digne d'un pays qui s'est vanté d'être libéral et d'ùmer l'égalité?

Pourquoi donc , dans cette grande cause , les jésuites sontils les seuls accusés? Ah! il faut l'avouer, parce qu'ils sont les seuls impopulaires, et que, comme l'a dit un oratSur sacré, le nom de jésuite est commode pour lu liulne, il dispense de la vérité, ut il remplace la juiitlcc.

Voilà pourt]uoi on s'altuque à eux , pourquoi on ne s'attaque pas ouvertement, et en ce moment, aux évéqucs, au clergé, au pape, mais à eux, paiïc qu'on sait que c'est le côlé le plus vulncraMe et le plus impopulaire de la ciiose reli^'icuse.

Eh bien ! je ne crains pas de dire , sans vouloir désigner personne en particulier, qu'il y a dans celle tactique une souveraine lâcheté, et, de plus, une souveraine hypocrisie; mais j'ajoute, avec joie, qu'il y a une souveraine impuissance. Car l'Église ne s'y laissera pas tromper, et cela par unu raison toute simple, qui aurait du sauter aux yeux de tous les hommes politiques qui ont pris part à cette discussion : c'est que si les évèques allaient interrompre, après les mtsurcs que vous annoncez contre les jésuites, l'action que vous appelez le trouble actuel, s'ils allaient cesser de protester contre le monopole, s'ils allaient immédiatement reconnaitre la valeur de tous les articles organiques contraires à la discipline de l'Église, et admettre l'explication des libertés de l'Église gallicane qu'ils ont condamnée, aussitôt tout le monde dirait : Vous le voyez, ils étaient gouvernés par les jésuites; mainlcnuat que les jésuites sont expulsés, il n'y a plus de trouble, ils ne font plus rien ; donc ils étaient dominés par les jésuites.

Or, il est impossible d'admettre que les évèques donnent raison par leur conduite à ces suppositions si injurieuses

I |iour leur autorité et pour leur caractère, et de plus si absolument contrairL's à !a vêrilé. Tenez pour cerlain qu'ils se garderont d'y prêter le ibuc.

Veuillez bien noter que je tic me donne nullement ici l'Cfflnmn leur organe, Jl- parle uniqucnwnt comme ieur fils F respectueux et déTouè : je ne suis nullement initié à leurs 1 pensées, mais initié par l'étude et la rcllexion aux antéeê- I dents de l'Eglise en général, et de l'Église de France en I imrliculier.

Je dis que les évéques n'admcttrunl pas la distinction l qu'on Teut établir entre la cause do l'Église et celle des *jésiiite& : ils savent trop bieu que détruire, comme on veut le Riaire, une institution solennel lonient approuvée par l'Kglise, tique dissoudre et dig|>er8er des prêtres, des religieux voués tjux fonctions du saint ministère sous la juridiction des fié^êques, c'est attenter à leurs droits, méconnaitre leurs I «Uributions , et violer dans son plus légitime exercice la I .liberté de lem- {touvolr spirituel.

Ils savent encore que les jésuites sont irréprocbables comme citoyens, car M. le garde des sceaux, qui n'a pas, comme la .justice, un baudcau sur les yeux, mais qui tient toujours un I de ses veux ouvert sur ce qu'il ap|>clle les écarts des prêtres [rou dus évèques pour les traduire devant les cours d'assises I.IOU le conseil d'État, et l'autre œil hermétiquement Terme r lus Écrivains qui insultent chaque jour la religion, atta-

[uent les jésuites et l'Eglise ( Dénéfjalion de la part de

J/. le garde des sceaux.)

Vous n'en avez [>oursuivi aucun, et vous avez poursuivi des prêtres et des évèques. [Nouvelle dénéfjalion.)

Iximment! vous n'avez pas |H)ursuivi? Ileniarquez que )g ne qualifie pas ces poursuites : je constate seulement le fait, qui est incontestable.

160 DISCOURS Sl'R I.KS MKSUUF.S ANNONCÉES

Les évéqiieg, dis-je, savent que, quoique vous soyez tièsvîgîlant (ïous ne pouvez pas prendre cela pour un reproche) [on ril) à l'égard des êcarls ecclésiasliques , Vous n'avei pas pu meltre la maiu sur le plus petit jésuite ( nouvelle hilarité), afin de le traduire, pour la moindre contravention, devant la police correct ionnelle. Ils savent donc que les jésuites sont in'éprodiables, comme citoyens, devant la loi pénale.

D'un autre côté, les évèques savent que les jésuites ne font que ce que font les autres prêtres, c'est-à-dire prêcher et confesser, et peut-être mieux, peut-être plus que d'autres; comment voulez-vous donc que les évèques les sacrifient? Ils ont lu d'ailleurs, dans l'organe principal du ministère, sa déclaration comme quoi il n'ignorait pas que, par les mesures annoncées, on n'atteindrait pas tous les jésuites, mais que ce serait un avertissement pour les autres. Eh bien! oui, ce sera un avertissement: il sera compris, et vous verrez comment. Désormais les catholiques ne sont que trop avertis de la nature de vos intentions et de vos actes envers eux.

Après cela, on croit nous avoir fermé la bouche en disant que les jésuites ne sont pas l'Eglise.

Personne n'a jamais dît qu'ils fussent l'Église; mais ce qu'on dit, c'est qu'ils sont dans l'Église, qu'ils sont de l'Eglise, qu'ils sont ses fils les plus dévoués, ses soldats les plus fidèles, et qu'on ne peut pas leur faire injure sans faire injure à l'Église; et cela, par la raison toute simple qu'on ne peut pas faire injure à ceux qui sont au service d'une puissance, qui portent ses couleurs, sans faire injure à cette puissance même; qu'on ne ]jeut [>as faire injure au fils d'une mère sans faire injure à cette mère elle-même; on ne peut \y.\s les retraiitlier de t'Iv.'lisii s;iii!i la mutiler, pas plus

CDSTIIE LES JFSIITF-S. tËl

[ti'on ne peut retrancher la doigt de la maîii, la main Ju corps, sans mutiler le corps tout entier.

De plus, il est de fiit qu'iiucuu institut, datis les temps podernes, n'a rlé aussi solennellement approuvé, béni, »nnu par l'Eglise; il a reçu au concile de Trente lu sanciioo forinelle du l'Église universelle; il y a été déclaré un Institut pieux et approuvé; il a été approuvé par dix-huit lupes; il a été surtout honoré, couvert de la sympathie de ^lise gallicane, de l'épiscopat français, et au premier r.mg Jpar fiossuct et f^énclon. Il n'y a pas dans le momie un épisfiofat qui aitenlouré la société de Jésus d'une protecdon plus constante que l'épiscopat Français. En 1762, un seul évêque r œnt trente , M. de Fîtz-Jatiies , évèque de Soissons , a j|éclaré que la suppression des jésuites n'oiïi-ait pas d'incun- ^ieot; tous les autres ont eiiprimé au roi le désir de les inserver. Aujourd'hui, si l'épiscopat était consulté, comme . le garde des sceaux est en mesure de le faire, on ne Iruu- Terait peut-être pas même ce seul évt^que pour ajipronver TexpulsioD des jésuites, et M. le garde des sceaux doit savoir , mieux que personne à quoi s'en tenir là-dessus : il ne me contredira pas.

Après cela, nous vivons dans un Icmps où il y a une tijule de gens qui croient savoir beaucoup mieux que l'Église elle-même ce qui lui convient; la plupart du temps ce sont ili^sgiros étrangers à l'Église, qui ne pratiquent aucune de S! lois, et qui se trouvent d'autant plus à l'aise pour lea inlerpréter et les appliquer à d'autres. Ceux-là trouvent que Ira jésuites iièsent sur l'Eglise, qu'il faut l'en débarrasser pour sou plus grand bieu. Mais que l'on consulte donc le dergé sur ce joug. Je le demande, y a-t-il un seul évêque ijui ne les ait pas approuvés là où ils existent, qui ne les voie lUBavec sympalhie? Pas un seul évèque ne a'esl phiintd'eux

16ï DlStniBS SIR I.F.S MESIBKS ANNONCEES

an pouvoir, pas un seul prétr*.', pas un seul curé ne récliimc contre l'iix. Au conlrairc, ces évêques qui portent impatiemment, dit-on , le joug des jésuites, leur offrent un asile dans leur palais quand il est question de leur expulsion.

Et pourquoi cette sympathie? Parce qu'ils savent bien qu'en attaquant les jésuites on en veut à tous les orda-s religieux, on en veut â l'Église tout enliépe, .lamnis on n'a procédé autrement, et, pour le démonti-er, je n'aurai pas recours à des rdisonnemenis, je inc bornerai à citer quelques dates, car les dates sont aussi des preuves.

On invoque contre nous trois lois principales [lour justi- (ier l'emploi des mesures administratives et de haute police qu'on a déclaré vouloir appliquer aux jésuites. Je ne parle pas de l'article 291 du Code pénal: il ne peut être appliqué que par les tribunaux, il ne donne aucun droit à l'administration. On invoque contre nous trois lois principales. Je ne veux pas contester ici leur validité, mais je conjure la Chambre de réfléchir à leur date.

La première est la loi du 19 février 1790. Quant à nous, nous ne la trouvons pas contraire à la liberté que nous ixklamons ; mais enfm on l'invoque contre nous. Elle a été rendue par qui et quand? Par la même assemblée qui , six mois après, le 24 août de la même année, a décrété la constitution civile du clergé, c'est-à-dire le schisme qui a aussi eu force de loi, comme vous savez. Voilà la première loi arec son corollaire naturel,

La deuxième loi qu'on invoque contre nous est celle du 18 août 1792. Remanjuez cette date : huit jours après la destruction de la monarchie, le lendemain du jour où fut constitué le tribunal révolutionnaire, quinze jours avant le& massacres de septembre. La loi est signée Danton : il était alors ministre de la justice, et certes on ne pouvait s'attendre

CONTKK LES JÉSUITES. 463

à voir ses actes invoqués cinquante ans plus tard fav un gouyernement conune le nôtre. Mais j en reviens à la date du 18 août. Eh bien ! huit jours après, le 26 août, est intervenue dans la même assemblée une loi qui, par son article 3, ordonnait la déportation des prêtres qui n'auraient pas prêté serment à la constitution civile, c'est-à-dire au schisme.

Voici cet article : « Passé le délai de quinze jours, les ecclésiastiques non sermentés qui n'auraient pas obéi aux dispositions précédentes seront déportés à la Guyane française; les directoires de district les feront arrêter et conduire, de brigade en brigade, aux ports de mer les plus voisins qui leur seront indiqués par le conseil exécutif provisoire, et celui-ci donnera en conséquence des ordres pour fàvce équiper et approvisionner les vaisseaux nécessaires au transport desdits ecclésiastiques, n

Voilà le corollaire de la deuxième loi invoquée contre nous.

La troisième loi est le décret de messidor an XII. Ici le corollaire est plus éloigne, mais il n'est pas moins logique et naturel. Cette loi a été la première de ces mesures funestes que vous déplorez tous, j'en suis sûr, et qui ont conduit le même pouvoir qui l'avait rendue à mettre la main sur le chef de l'Église, et à le traîner, lui aussi, de brigade en brigade, jusqu'à Fontainebleau, après avoir envahi le patrimoine de Saint-Pierre.

Ainsi donc, trois lois contre les ordres religieux, et trois conséquences naturelles et évidentes contre l'Église : première loi, de 1790, suivie du schisme constitutionnel; seconde loi, de 1792, suivie de la déportation des prêtres fidèles à leurs serments ; troisième loi, de messidor an XII, suivie de l'envahissement du patrimoine de l'Église et de l'emprisonnement du pape.

Ifil DISCOURS SVH LES MFSVRES AKNONCRF.S

Si CCS dates ne vous distant rien, sachez bien qu'elles disent l)eaucou(), qu'elU'S disent tout au cœur des catholiques. On aura beau négocier à Home, cajoler les évèqucs, on ne viendra pas à bout de détniire a'tte évidence de U marche toujours parallèle des attentats contre l'Église avec les lois contre les ordres religieux.

Ah! je conçois bien qu'il y ait eu un grand nombre de dupes lors de la suppression des jésuites en 1763; je conçois qu'on ait pu faire croire à la royauté, à quelques gens religieux, à la papauté même, qu'on pouvait détruire les jésujtes et porter ime atteinte semblable à la dignité de l'Église sans l'ébranler elle-même. On était alors dans un siècle fort léger et très-sûr de lui-même; il y avait des gens très-haut placés, comme nous l'a raconté M . de Saint-Priest, qui se moquaient agréablement des catastrophes, dans le style dn teni}is, qui disaient que Jésus était un iiauvre capitaine qui avait perdu sa compagnie. Il y en avait d'autres qui croyaient bonnement que, moyennant ce sacri6ce, on viendrait à bout de sauver la religion et la royauté.

Mais conserver cette illusion aujourd'hui, c'est être vraiment insensé. Ceia est impossible quand on a vu, trente ans après la chute de ces jésuites qu'on disiiit, comme aujourd'hui, si compromettants pour le trône et l'autel ; quand on a vu, dis-je, et l'antel et le trône, la noblesse, la hiérarchie sociale, les courtisans et la philosophie elle-même tomber tous ensemble dans le même abîme! Et, chose à jamais remarquable, ceux qui avaient poursuivi avec le ))lus d'acharnement les jésuites périrent dans la même catastrophe que ceux qui les avalent lâchement sacrifiés. I) n'y eut rien de plus irrévocablement anéanti par la Hévolution que les parlements euïmêmes.

Oui, ils y périrent aussi , ces parlements qui avaient tant

persécuté les jésuites, et qui jugeaient leur théologie injurieuse à Abraham ; ces parlements qui faisaient brûler les bulles du pape favorables aux jésuites en même temps que les ouvrages de Jean-Jacques et ceux des autres philosophes ; ces parlements qui faisaient, comme on la répété ailleurs, bâillonner Lally, rouer Calas et Labarre ; qui administraient de force les sacrements de TÉglise, et qui pendaient en place de Grève un prêtre nommé Ringuet, après qu*il eut subi la question ordinaire et extraordinaire, pour avoir tenu des propos séditieux et fanatiques contre le roi et TÉtat devant sept personnes! Voici Tarret textuel du 29 décembre 1762, imprimé par ordre du Parlement lui-même. Ils ont péri sans retour; les jésuites qu'ils avaient cru immoler sont ressuscites, les parlements ne le sont pas, et grâce au ciel, ils ne ressusciteront jamais. Avis à qui de droit ! {Mouvement,)

Voilà ce que nous enseigne Thistoire du passé, je crois que le présent nous donne les mêmes leçons. Soyons sincères, Messieurs, et j*adjure ici les hommes de bonne foi de me venir en aide et de prêter le concours de leur sincérité.

A qui en veut-on dans cette polémique contre les jésuites? On en veut, je n*hésite pas à le dire, sans allusion personnelle à qui que ce soit ni ici, ni ailleurs, mais en jugeant de haut , avec impartialité , Tensemble de la polémique antireligieuse ou antijésuitique; on en veut à TEglise, aux évèques et au pape lui-même^ qu'on prétend avertir et punir des jugements portés par eux contre renseignement universitaire.

On en veut encore à toutes les congrégations rcliiziousos, car on n*invoque que des lois qui s'appliquent à elles toutes, et non pas séparément aux jésuites. Lorsque ces trois loi? qu'on invoque et lorsque le Code pénal ont été décrétés, il n'existait pas de jésuites, mais seulement d'autres congréga-

DISCOUnS SCR LfM UESUBES ANNOKCEES lions; c'est dnnc à elles qu'on en veut, et c'est sur elles, comme on le voit du rcsle, ijiie rclonibera le poids de tout cet arbitraire.

Mnis on en veut surtout a la réaction religieuse elle-même, ou à ce qu'on a appelé ainsi.

Il y a des gens qui cooslatcnt, qui louent liypocritemenl cette réaction pour l'étoufTcr le lendemain. Mais il y en a d'autres plus sincèi-es qui la combattent ouvertement, et je citerai, quoiqu'il soit absent, M. Cousin, qui, le premier, l'a signalée ici, en disant, dans la séance du 14 avril : a Cette réaction à laquelle j'ai le malheur et la honte d'assister, n Voilà l'expression dont il s'est servi. Eh bleu ! j'aime la franchise, je l'aime en tout et partout, et je remercie M. Cousin de la sienne. Pour moi, Messieurs, qui dirais au contraire que j'ai eu la gloire et le bonheur d'avoir assisté à cette réaclion, je la connais bien, j'ai fait de mon mieux jiour y contribuer, et je crois en connaître la mesure et les dangers. Or, je dis qu'il y a des houuues qui, tant qu'ils ont cru rpie cette réaction se bornait à écrire des légendes et à faire de l'architectui-e gothique, l'ont trouvée inoffensive et même digne d'encouragement; mais loi-squ'ils ont vu qu'elle s'emparait sérieusement des âmes et qu'elle les ramenait h la pratique des devoirs chrétiens, ils s'en sont alanncs et indignés. Un de ces ])rofesseurs au Collège de France, qu'a attaqué dernièrement le rapport de votre commission des pétitions, l'a ouvertement avoué, page 26 de l'avant-propos de son cours contre les jésuites :

« Ce que nous supportions avec le pins de peine , c'étaiL'nl les tentatives hardies pour corrompre les écoles. » Or, vous savez ce que ces messieui-s entendent par là. C'est donc pour éviter cette corruption qu'ils ont commencé la guerre contre les jésuites en 1843, et qu'ils ont fait ces leçons dont les

dusions ont été transportées en 184S à la tribune nationale. Maintenant ces mêmes hommes qui ont commencé la guerre contre les jésuites, la voyant continuée par d autres qu'eux, attaquent toute autre chose. Et c'est tout naturel.

En effet, si on n'en Youlait qu'aux jésuites, on s'arrêterait à eux. Mais c'est tout le contraire qui arrive. On fait maintenant la guerre à tout ce qu*il y a de plus respecLible dans l'Eglise. Ces hommes, qui n'ont jamais été ni réprimés ni avertis par l'autorité publique, continuent cette guerre contre la confession, contre le célibat des prêtres, contre la piété même des femmes, contre tout ce qui constitue rÉglise et son enseignement. Us ne sont pas les seuls. N'a-t-on pas vu naguère une feuille, qui est l'organe spécial de la cour et du ministèn;, fouiller dans des traités de théologie, dans cette hygiène morale conservée sous un voile prudent par l'autorité épiscopale, et y fouiller jusqu'à ce qu'elle y eût trouvé un cours d'obscénités qu'elle a traduit en français, qu'elle a mis sous les yeux du public de tout âge, et qui, aujourd'hui même, donne lieu à un procès devant les tribunaux?

Enfin, ce que j'avance ici sur le but moral de toutes ces

attaques a été confirmé par des paroles bien expressives, qui

sont restées dans la mémoire de tout le monde. On a dit dans

une autre enceinte que cette ai&ire des jésuites n'étiût que la

première difficulté avec l'Église, et qu'il faudrait aborder

les autres tour à tour et les résoudre de même:, et Ton a

ajouté, pour bien expliquer le sens dans lequel on comptait

les résoudre, qu'on n'entendait pas être plus libéral que

l'Assemblée constituante. Or, l'Assemblée constituante, vous

le savez, a fait la constitution civile du clergé, qui a produit

le schisme. Quand ou nous promet un libéralisme comme

celui-là, sans que M. le garde des sceaux ait réclamé le moins

<Iu monde; quand on ne repousse pas le concours d'hommes

^ mscuL'Ks suit LES MESiREs A^^o^cÉ^

qui piiricnl ainsi, il faudrait être vriiment plus dupes que

nous ne le serons jamais, pour croire qu'il n'est question

dnns toutes («s attaques que d'une seule corporation reli-

gifuso.

Du reste, savez-vous ce qui sortira jugé de ce débat, de ce grand procès? Ce ne seront pas les jésuites; car leur procès est fait et jugé depuis bien longtemps, et je vous dirai comment. Ce sera la \aleur même de uos institutions ul de notre législation. On terra si les institutions politiques, si la l^îslation , les droits politiques de la France , sont vraiment des garanties données à la minorité, si elles consacrent les droits de la faiblesse et de la justice, ou bien si elles ne sontqne des armes pour les passions et les préjugés de la majorité.

Quant aux jésuites, il n'en résultera pour eux rien de nouveau. Leur procès, comme je le disais, est fait et jugé depuis longtemps. Partout où l'Église a été persécutée, partout où elle a été maltraitée, attaquée, bonnie, les jésuites l'ont été aussi ; ainsi dans les pays prolestants après la réfonne, en Russie aujourd'hui, dans la France du dix-huitième siècle et dans la France actuel le, puisque vous voulez qu'il en soit ainsi.

Partout, au contraire, où l'Église a été libre, prot^éc, honorée, les jésuites ont été admis, honorés et approuvés. Je défie qu'on me cite un seul pays où il n'en ait pas été ainsi, et je citerai, parmi les pays actuels, la Hollande, l'Amérique, la Belgique et l'Angleterre, il n'y a pas un seul pays libn! où ils ne soient admis et honorés au même degré que l'Église. Car dans cette Angleterre même, notre voisine, que nous imitons si peu, je viens de lire une adresse couverte de plus de quatre mille signatures des habitants de l'Ile de Mitlte, qui remercient le gouvernement protestant de leur avoir donné un collège de jésuites.

Et puisque j'ai parlé des pays étrangers, permettez-moi de

releyer le contraste étrange qui existe entre nous et TAngleterre, sur une question tout à fait analogue, où il s'agit de la prospérité et de la liberté de FÉglise catholique. Que voyonsnous dans ce pays voisin? Nous voyons un grand gouvernement lutter courageusement, non pas seulement contre les passions de ses ennemis, mais contre les passions de ses amis, contre les passions de sa majorité, contre les préjugés du parti qu'il représente au pouvoir, et lutter contre eux.... : {K)urquoi? Non pour l'intérêt de sa propre religion ou de sa propre politique, mais dans l'intérêt de la justice, delà liberté religieuse, de l'égalité religieuse. Écoutez le noble langage; qu'a pu tenir le premier ministre, sir Robert Peel, dans la séance du 21 mai dernier :

« Personne n'est plus fier que moi d'avoir la confiance d'un grand parti politique; mais je ne saurais reconnaître qu'un ministère soit tenu, vis-à-vis du parti qui l'a élevé au pouvoir, de sacrifier ses convictions personnelles aux exigences de ce parti. Quant à moi, je puis le dire, je regarderai comme le jour le plus heureux de ma vie celui où il me sera permis d'agir comme membre indépendant du Parlement, car j*aime bien mieux garder cette indépendance que conserver le pouvoir à des conditions servi les. »

Et qu'aurait-il dit, s'il lui avait fallu garder le pouvoir à la condition, plus que servile, d'accepter des mains de ses adversaires les plus acharnés la nécessité de poursuivre , de persécuter ceux qui ne sont pas de sa religion?

Là encore on voit les anglicans les plus fervents, tels que lord John Manners, M. Milnes, M. Smythe, protéger et défendre la cause des catholiques. Là, un homme dont je suis 'îer de pouvoir me dire Tami, M. Gladstone, ancien ministre du commerce , a pu se vanter, dans la séance du 1 1 avril , *d avoir fait à la religion catholique des conditions plus

170 DISCOURS SUR U^ MESURES Ar^NONCÈES

larges el plus libérales qu'elle n'en possède en France ou dans tout autre pays, el à l'abri de toutes ces restrictions qui enchaînent (c'est son expression) laction de l'Église parmi les Français. »

Ainsi, voici la France, autrefois la nutiun catholique par excellence, qui est citée à la barre du Parlement anglais comme un pays où il y a plus de restrictions à cette religion qu'en Angleterre; et c'est malheureusement la parfaite vérité!

Mais quelle est la récompense d'mie pareille conduite de la part du pouvoir anglais? la voici : des majorités triomphantes; des majorilcs de 130 vois, et non pas une majorité de o voix, comme la vûlre avant-hier, de !0, de 15 voi\, selon voire habitude; des majorités où il entraîne la plupart de ses adversaires naturels, et à l'aide desquelles il domine les passions, les préjugés de sou pays; et de là cette force morale qui lui permet de dire avec le plus légitime orgueil qu'il ne craint plusses rivaux, qu'il ne craint aucune complication, ni du coté de l'Amérique, ni de la France, parce que après ces grands actcsde justice et de liberté, la reine d'^Voigletene sait bien qu'elle règne sur un peuple uni.

Voilà, Messieurs, le spectacle que nous présente un pays voisin.

Et au contraire, quel est te spectacle que nous avons ici? Voyons-nous ici un ministère qui, sur la question religieuse ou sur toutes les autres, domine la majorité, qui la crée, qui la conduit? Non, nous avons un ministère qui se traîne à la remorque, non pas de sa majorité, mais de toutes les majorités quelconques; un ministère qui ne cède pas seulement aux [lassions de son parti , cela se voit ipielquefois , on )' est forcé, mais qui cède aux passions de ses rivaux, de ses ennemis, de ses héritiers naturels.

Dans toutes les questions, il a la même politique ; faire non

CONTRE LES JÉSUITES. Mh

pis sa Tolonté, mais celle de ses adversaires ou de ses maîtres. Je ne parlerai pas du droit de visite; je rappellerai seulement qu'après avoir déclaré qu'une négociation ne pouvait conduire qu'à une faiblesse ou à une folie, il Ta cependant enlamée, cl qu'il vient vous apporter maintenant un bel et bon traité, fondé sur la non ratification des traités qu'il avait voulu faire passer d*abord pour excellents et impossibles à remplacer.

Mais voyez quelle a été sa conduite au sujet des graines oléagineuses, qui sont devenues un moment des graines politiques. {Bruit et rires.) Vous savez comment, revenant sur son premier avis, quand il a vu que la majorité avait une opinion contraire à la sienne, il s'est chargé de démontrer lui-même dans cette enceinte qu'il n'avait pas eu le sens commun en soutenant d'abord ailleurs ce qui n'était pas o(mfonne au vœu de la majorité.

Ëh bien ! sur la question religieuse il en a été de même. H sait très-bien que les jésuites ne sont pas des factieux, des ennemis des lois, qu'ils ne sont pas dans l'Église un brandon de discorde; il sait très-bien qu'il n'y a pas le moindre délit à leur reprocher : mais il les expulsera, il les poursuivra, parce que la majorité qu'il ne sait pas conduire le veut, et parce que la volonté de la majorité est sa seule loi. Qu'il s'agisse de sésame ou de jésuites, sa politique est toujours la même. Il a une réponse toute prête] à toutes les inventions de ses adversaires : Sachez bien, leur dit-il, que nous avons un moyen assuré de n'être pas battus par vous, c'est de nous t»ttre nous-mêmes. Ah! vous croyez que vous réussirez en proposant contre nous des votes hostiles et embarrassants? Pas du tout, car nous les voterons nous-mêmes. Vous croyez que nous serons vos victimes? Pas le moins du monde ! nous ne serons que vos obligés. {On rit.)

1':2 DlSiOLIlS SIB LI.S MESLRES AK^O^CEES ^^

Telle est, Messieurs, la conduite de noire Gouvernemenl. Or, je dis que ic soleil eu plein midi ne diflere pas plus de la nuit, ou le pùle arctique du pôle antarctique , qu'une telle conduite de celle du gouvcrncinent anglais, et j'ajoute que les l'ésullats qu'on peut en attendre, le crédit, l'honneur, la considération des deux gouvernements, présentent la même diSërence.

Et cependant, il y a un contraste encore plus aniigeant et [jIus frappant, c'est celui de la conduite des deux oppositions dans les deux pays.

En Angleterre, vous voyez, une puissante opposition qui a été longtemps au pouvoir, et qui souQre que le ministère tiui l'a i-enipiacée use de tous ses principes, applique toutes ses théories, et lui dérobe en même temps la gloire, l'avantage de les appliquer, en un mot, récolte ta moisson qu'elle a semée. Or, que fait cette opposition? Loin de faire ta guerre au ministère et d'essayer de lui ravir le pouvoir, elle se joint à lui. elle Un prèle son concours, elle le comble de sus félicitations. Elle use de tous les moyens pour l'entretenir, le pousser dans la bonne voie de la justice et de la liberté due aux catholiques. Et cependant celte opposition ne compte pas dix membres catholiques dans son seinl

Et pendant ce temps-là, eu France, une opposition soidisant patriotique, philosophique, et qui fait consister son patriotisme et sa philosophie à imposer au ministère, malgré lui, je lui rends celte justice [rumeur), une théorie odieuse d'arbitraire, de proscription, de persécution et de confiscation, contre qui? Non pas contre des étrangers, mais contre des concitoyens !

Oui, pendant que l'opposition d'Angleterre travaille à défendre la cause des Irlandais, qui sont pour les Anglais presque des étrangers, l'opposition française invoque à giuuds

a)NTRE LES JÉSi:iTES. 473

cris des mesures de rigueur, de proscription, contre d'autres Français, leurs concitoyens et leurs frères, parce que ces Français ont eu la témérité de se nommer, de s*habiller, de se conduire autrement qu'il ne convient à l'opposition.

Ëh bien, je ne pense pas qu*on m'accuse d'être ministériel, d'après ce que je viens de dire du ministère. [NonI non/) Mais je le déclare, j'aimerais mieux mille fois être ministériel, et tout ce qu'il y a de plus plat en fait de ministérialisme {rires) j que de compter à un titre quelconque dans une opposition qui donne un démenti à tous ses principes, qui remonte le cours des âges et fouille les entrailles du passé pour y puiser la proscription et la servitude, et pour l'imposer à ses concitoyens. [Marques d assentiment .)

Du reste, si nous ne voulons pas imiter l'Angleterre, il y a un pays, un pouvoir dans le monde que nous ne nous faisons pas faute d'imiter, et ce pays, c'est la Russie ; c est le gouvernement de S. M. l'autocrate de toutes les Russies, et encore le régime russe dans \t Caucase, c'est-à-dire au milieu des barbai^s Circassiens, dans un pays dont elle n'a pas encore achevé la conquête. Voilà noèra modèle, le beau idéal de notre libéralisme. Voici ce que je lis, toujours dans le Journal des Débats, où je cherche à me former Vesprit. [Éclats de rire.) Numéro du 23 avril dernier : « Voici encore quelques détails sur l'expulsion des missionnaires catholiques des provinces du Caucase :

« Le premier jour de l'année, deux charrettes, escortées de Cosaques armés de lances et de pistolets , s'arrêtèrent devant la porte du couvent de Tiflis; des agents de police entrèrent aussitôt dans le couvent et ordonnèrent aux moines de monter dans les charrettes; Ceux-ci déclarèrent qu'ils ne se rendraient qu'à la force ; puis ils entrèrent dans l'église du couvent et s'agenouillèrent devant le grand autel. Les

171 DISCOIRS SUR LES SIKSIURS A>KOSrf:ES

agonis nltendirent queliiue lemps; mais lorsfjue, au bout d'une lieuit;, ils virent que les moines ne inani restaient .lucune intention d'obéir, ils leur renouvelèrent l'ordre de se mettre en route. Les missionnaires répondirent qu'ils ne quitiuraieni pas volontairement le poste qui leur avait éLù confié par leur cher spirituel. Cette réponse fut transmise an général Gurko, gouverneur de Tiilis, qui ordonna de les emmener de force et de les transporter dans les voitures. Cet ordre fut aussitôt exécute. Les missionnaires de Gori ont été expulsés de la même manière. »

Eh bien, Messieurs, voilà les beaux spectacles qu'on veut donner à la France. Voilà le type, voilà l'idéal de la conduite qu'on demande au Gouvernement de suivre. C'est en Russie, c'est au régime du Caucase que nos jurisconsulte», nos procureurs généraux , nos patriotes , nos théologiens de bureau vont chercher leiu^ modèles. [Mouvements divers.)

Et maintenant. Messieurs, quand vous vous serez mis à la suite de Sa Miijesté l'autocrate de toutes les Russies et de son général Gurko, quand vous aurez inscrit cette gloîre-lâ parmi vos trophées, ([u'aurez-vous fait? Croyez-vous que vous aurez remporté la victoire? Vous n'aurez rcm))orlê qu'une victoire provisoire et misérable.

Car ici se présente encore un contraste ; mais il est consolant au lieu d'être humiliant. Si le contraste entre la France actuelle et l'Angleterre actuelle est humiliant à l'excès pour les amis de la liberté religieuse, celui de l'Angleterre actuelle avec l'Angleterre du passé est plein de consolation et d'espérance pour nous.

En Angleterre, il y a eu autrefois la législature la plus violente, et plus que violente, la plus sanguinaire contre le catholicisme en général et en particulier contre les jésuilcs. 11 y a eu des lois, sous la reine Elisabeth, qui lescondam-

naîent à mort; vous n'irez jamais jusque-là; il y a eu des lois pour les persécuter à outrance, pour les poursuivre jusque dans les derniers recoins du pays.

Eh bien ! qu'est-il résulté de tout cela? C'est que la reine Elisabeth a passé, elle et tous ses légistes, et tous les sophistes qui l'approuvaient. Toute cette législation infernale a disparu de l'Angleterre, et le catholicisme a survécu, et les jésuites y sont restés ; ils y sont encore avec leurs divers établissements, leurs couvents, leurs collèges; ils y sont avec une pleine liberté, plus grande mille fois que celle que vous voulez leur ôter parmi nous. La seule chose qui a passée c'est cette législation indigne que l'Angleterre maudit, dont elle rougit aujourd'hui, comme la France, laissezmoi cette conviction, rougira un jour des lois de la Révolution et de leur application qu'on a invoquée contre vous. Demandez en Angleterre laquelle des deux Églises est aujourd'hui la plus florissante, la plus pleine d'avenir : celle qui a été créée, protégée par les légistes, les bourreaux, les politiques ennemis de l'Église; ou celle des papistes, des jésuites, poursuivis et torturés pendant trois siècles? Demandez et méditez la réponse. Elle sera à la fois votre leçon et votre châtiment.

Vous y reconnaîtrez que le sacrifice du juste ne profite jamais en dernière analyse qu'à la justice. Cela s'est toujours vu depuis le temps de Pilate; et c'est un exemple, une méditation que je recommande aux nombreux successeurs de ce fameux homme d'État parmi nous. {Rumeur générale.)

Ouï, quoi qu'il arrive , l'avenir sera à nous, parce qu'il est à la liberté et au droit commun. Un jour viendra où le soleil de la liberté se lèvera pour nous et pour tous; car D0Q8 n'en voulons pas pour nous seuls. Comme l'a écrit

176 Discorns siu i es Mt.sinEs A^^o^^;ËEs

ces jours-ci un ecclûsiafiUqiie émiiient, bien connu de ^

nous perdrons des soldats, mais nous ne pnli'ons pas de

batailles.

Pour linir, si je ne craignais d'avoir trop retenu la Chambre, je melti-ais ma faiblesse à l'abri du manteau de deii\ rois : cela doit être permis dans celte Chambre monarchique. Je n'en ai pas d'ailleurs pour deux minutes... [ Voix nombreuses ; Parlez! parlez! )

Écoulez ce que disait, en 1603, le roi Henri IV, en ïiponsc au Parlement, qui, comme loujoui-s, protestait contre l'édit du rélablissement des jésuites en France. Écoutez U' grand roi ; vous le reconnaîtrez sultisamment à son style.

« L'Université les a contrepoinlcs (vous voyez que ctsi précisément comme aujourd'hui , trois siècles n'y ont rien changé); l'Université les a eontrepointés, mats c'est pai-ce (pi'ils faisoient mieux que les autres, témoin l'afQuence des écoliere qu'ils avoient en leurs collèges... Si on n'y apprerui pas mieux qu'ailleurs, d'où vient que, par leur absence, votre Université est rendue toute déserte , et qu'on les va chercher, nonobstant tous vos arrêts, à Douay et hors de mon royaume?... S'ils n'ont été en France J usqu 'à présent, Dieu me réserve celte gloire, que je liens à grâce de les y établir, et s'ils n'y étoient que par provision, ils y seront désormais par édil et par arrêt... Ils entrent comme ils peuvent, dites-vovs : aussi font bien les autres, et suis moimême entré comme j'ai pu dans mon royaume; mais U faut ajouter que leur patience est grande , et pour moi je l'admire, car avec patience et bonne vie, ils viennent à bout de toutes choses...

M Pour les ecclésiastiques qui se formalisent d'eux, c'est de Uinl temps que l'ignorance en a voulu à la science, et j'aî fogneu que quand je parlay de les rétablir, deux sortes de

personnes s'y opposèrent particulièrement : ceux de la religion et les ecclésiastiques mal vivants, et c'est ce qui me les faisait estimer davantage. »

Après ce roi, le plus populaire de la France, et qui jugeait a'nsi les persécutions des légistes d*il y a trois siècles, qu'il inc soit permis de citer un roi contemporain, sage, modéré, éclairé , le gendre du roi des Français , Léopold de Belgique, qui, dans salvisite au collège des jésuites de Namur, le 31 juillet 1843, Ojur a adressé ces paroles : (( Ce qui me « plait surtout chez vous, c'est l'éducation vraiment natio- « nale que vous donnez à la jeunesse. Continuez à l'élever (1 comme vous le faites dans cet esprit : elle sem le soutien « de la patrie. »

Or, Messieurs, quand on a pour soi, parmi les hommes politiques du passé , Henri IV , et parmi les rois d'aujourd'hai, le sage et éclairé Léopold; quand on a pour soi, dans Vordre spirituel, la souveraine autorité de l'Église, on peut attendre avec confiance le jugement de la postérité, et se consoler d'avoir été dénoncé par le ministère du 1" mars et livré par le ministère du 29 octobre à des passions bien moins redoutables pour la religion que pour Tordre, le trône et la société tout entière. [Marques (P approbation. L'orateur, en Titoiimant à sa place , reçoit les félicitations de plusieurs de ses collègues.)

( Extrait du Monilevr du 12 juin 1845. ]

Après uue réplique de M. Martin (du Nord), garde des sceaux, el <^cux discours dans lesquels M. le marquis de Barthélémy et M. le <^nite Beugnot défendirent les droits des congrégations religieuses, ^' le comte de Montalembert prit de nouveau la parole en ces termes dans la séance du 12 juin :

Je sens parfaitement que la Chambre doit être fatiguée de

(Eavrct. ii. — DÎMOurs, il. 12

t7S DISCOURS SfR LES MESURES ASSONCEES

lu lougueur de la discussion. Je ne comple cq aucune façon la prolonger eo letiti-ant dans le débat. Je ne répondrai à rien de ce que M. lu garde des sceaux a dit dans sa réplique d'hier; il a été suflisamnient et compléteniciit réfuté par mes excellents amis le comte Beugnot et le maniuig de Barlliêlemy ; mais j'ui mie petite querelle tout à fait personnelle â vider avec lui.

La Chambre, j'en suis sûr, me le permetlra. L'honneur de chacun de ses membres lui est cher, même le mien; et je ne puis [m& croire qu'elle trouve tout simple que M. le garde des sceaux, tout à lait contre ses iuteulions assurément, ait porté contre moi à la tribune, hier, des imputations de nature à me faire un tort réel dans certains esprits, et que, dans U}as les cas, je sens le devoir eL te besoin de réfuter ici. M. lu garde des sceaux en a mitigé l'expression dans le Moiàtew : je lui ea suis trcs-obllgc ; mais il en itisle assez [Kturine faire un grand tort, si, conformément à son habitude, il envoie ce discours en masse au clergé de France. [On ril.)

M. le gai'de des sceaux m'a fait l'honneur de faire de moi un personnage de Irèir-haule importance. Certes, je ne serais pas de mon siècle si je n'avais pas imc trop bonne et une trop grande idée de moi-même ; il en c^t ainsi de tout le monde. [Nouveaux rires.) Je ne prétends jjas avoir é(.-happé à ce vice de mou temps cl de mon âge ; mais, en vérité, si grande que puisse être celle idée, elle ne l'est pas autant que celle que M. le garde des sceaux voudrait me donner et donner de moi aux autres.

Il m'a dépeint comme le chef, le créateur du parti catholique, comme le guide du clergé, comme le dictateur des mandements de Vépiscoiwl, comme faisant des voyages da propagande, adressant des circulaii-es aux évèques, em— plovaul, en un mot, tous les moïens iwssibles pour ensei—

gner aux évéques ce qu'ils devrdicnt approu ver ou condamner, et quelle conduite ils doivent tenir. Et non-seulement je tenterais cette grande entreprise , mais, à entendre M . le garde des sceaux, elle serait couronnée d'un plein succès : et c'est moi, c*est mon humble individu qui serait le guide de Tépiscopat, et par conséquent Tauteur de tout le mal, de tout le trouble qui se passe en France.

Ailleurs, dans une autre enceinte, on prétend que ce sont les jésuites qui ont tout fait ; ici, dans celte Chambre, c'est moi . Eh bien! Messieurs, croyez-m*en, ces deux accusations sont également chimériques.

Je concevrais parfaitement la série des imputations que M. le garde des sceaux m'a adressées, s'il s'était agi de m'expulser, moi, de mon domicile; s'il s'ékiit agi d'adopterà mon égard une mesure quelconque dans le genre de celles annoncées contre les jésuites. Mais comme, jusqu'à présent, je ne pense pas que ce soit son intention, j'avoue que je me perds à rechercher les motifs qui l'ont engagé à se transporter tout à coup hier, du terrain de la discussion générale sur le terrain de ma personnalité, et à consacrer au moins la moitié de son discours à mes faits et gestes personnels.

Je le répète, je ne puis qu'en être flatté, mais beaucoup trop flatté, parce que cela me suppose une extrême outrecuidance, et que cela peut me faire tort auprès des personnes dont l'approbation et l'estime me sont extrêmement chères. Je répondrai en un mot à ces imputations. J'ai admiré souvent Taplomb théologique de M. le ^arde des sceaux ; loab je lui souhaiterais dans cette circonstance, et à mon égard, un peu plus d'aplomb chronologique. {On rit,) Déjà il s'est fait relever aujourd'hui par mon noble ami M. le comte Beugnot, pour ce qu'il a dit sur l'époque où les jésuites s'étaient nommés dans leurs publications. On lui a prouvé

<80 DISCOURS SISB LES MEStHES ANSONrÉES

qu'ils s'étaient nommés bien avant le discours de M. (iuizol, dans lequel celui-ci ne trouvait autre chose à leur reprocher que leur prétention ù vouloir prendre part à l'enseignement. Eh bien '. maintenant je puis prouver qu'il s'est trompé de la même fa^n à mon égard, et rien n'est plus Tacile. 11 se trouve que, sur les trois années que M. le garde des sceaux a indiquées comme la durée de: la lutte, j'en ai passé deux hors de France. Il a dit : a II y a trois ans, l'Église et l'État s'entendaient parfuitemeut ; mais depuis trois aus le parti catholique s'est formé, et M. de Montalembert on est le chef; c'est lui qui a fait tout le mal. » Eh bien! j'ai été absent de France pendant deux des trois années dont parle M. le ministre ; je ne suis revenu en France qu'au mois de mars de l'aunée dernière. Je demande pardon à la Chambre de ces misérables détails qui n'intéressent que moi.

En réQéchissant à ces dates, M. le garde des sceaux sentira que son accusation n'est pas le moius du monde fondée; si elle avait le moindre fondement, je l'accepterais tout de suite: il n'y a rien, gràceà Dieu, dans ma vie publitpie que je doive désavouer, rien dont j'aie à rougir. S'il m'était arrivé d'avoir assez d'importance pour avoir fomenté ces discussions , dicté ces résistances, et [lour les avoir dirigées selon la mesure de mes forces, je le dirais franchement, je l'avouerms ; mais tl n'en est rien.

Qu'est-il arrivé depuis trois ans? Permettez-moi de remonter un {k;u plus haut. Vous avez présenté en 1836 une loi pleine de tolérance, pleine de générosité, contre laquelle ^lasunc voix ne s'est élevée au sein du clei^é, que M. Guîzot, aujourd'hui ministre dirigeant, a présentée et défendue; qu'une foule de députés qui siègent aujourd'hui, soit dans les conseils de la Couronne, soit dans les premières places de la magistrature ou de l'Université, ont alors défendue. Alors

on a parlé des jésuites, et c'étaient M. Guizot, M. Saint-iVlarc Girardin, M. Dubois et autres députés, qui chassaient au loin cette chimère des jésuites. Voilà ce qui s*est passé en 1837. Il fallait continuer dans cette voie, et tout aurait été sauvé. Au lieu de tout cela, qu'a-t-on fait? En 1841, le ministre de rinstructioD publique, ci-devant collègue de M. le garde des sceaux, a présenté un projet de loi qui a troublé Tharmonie entre l'Eglise et l'État, et contre lequel Tépiscopat a protesté.

Si l'honorable M. Yillemain était ici, j'invoquerais son témoignage avec confiance, pour prouver qu'en 1841, avant la présentation de ce projet de loi, je me suis servi de la trèsfaible influence que je pouvais avoir pour amener, sur la question de l'instruction publique, la bonne intelligence entre l'Église et l'État, dans le sens de la loi de 1837, dans le sens de cette conciliation mutuelle dont parlait hier M. le garde des sceaux.

On a dédaigné ces efforts; M. Yillemain s'est lancé dans une autre voie. Un projet de loi a été présenté en 1841, projet de loi contre lequel tout l'épiscopat a réclamé avec raison , mais sans que j'y fusse pour rien; et à dater de ce moment la lutte a été engagée.

En 1842, à cette même tribune, à la fm de la session, je suis venu dire que le danger était pressant. Je n'ai pî\s la prétention d'être prophète, mais je l'ai été trop bien dans cette circonstance. En 1842, personne ne s'occupait beaucoup de ces questions; mais alors j'ai dit : « La liberté d'enseignement est un besoin, c'est une promesse faite au catholicisme français; vous ne voulez pas l'accorder, prenez garde à vous; vous allez au-devant d'un très- grand danger. )>

Voilà tout ce que j'ai fait en 1842 : c'était mon droit, mon devoir, et l'avenir ne m'a que trop justiGé.

M. le ministre de l'instruction publique d'alors est monté

à la Irihnne pour me ri'pondre, et m'a dît, en voilant Ir cru* ài\é de l'expression par les formules qu'il sait toujours employer, (pie je calomniais l'Université. Là-dessus j'ai dû partir, j "ni quitté la France et l'Europe pendant deux ans.

Eh bien! c'est pendant ces deux ans prédsémeni, et à h suite du discours de M. le ministre de l'instruction publique, collègue de M. Martin (du Nord), que la lutte s'est engagée. Un livre alors a paru, intitulé : Le Monopole universitaire. dans lequel on répliquait à cette incroyable réponse du ministre, qui traitait de calomnies les trop justes reprocbes adressés à l'enseignement u ni versi taire.

Mais avant l'apparition de ce li\TL', ce même ministre avait, dans un discours à l'Académie française et pour la première fois, fait intervenir le nom de la société de Jésus dans le débat, en disant que c'était une société également busiile à l'esprit du Gouvernement et à l'esprit de liberté. C'est cette altitude étrange et oppressive du chef de l'Université qui a été relevée non pas par les jésuites, car ils ne sont intcnenus que le 10 janvier 1844 par la publication que M. le garde des scenui a signalée hier, mais par des évèques et par bi'aucoup d'écrivains. Pendant toute l'année 1843, année où encore une fois j'étais absent, la lutte a continué. A l'instar de M. Villemain, le Collège de France a fait sus cours contre les jésuites. Les évèques se sont alors prononcés tour à tour contre le monopole et la philosophie universitaires. Enfin, quand fut présentée la loi de 1844, beaucoup plus grave encore, portant une plus forte atteinte à la liberté de l'enseignement que le projet de loi de 1841, c'est alors que l'explosion a véritablement eu lieu, que les évèques se sont tous prononcés de plus en plus, notamment les évèques de la provincede Paris, et d'une façon qui leur a valu la mercuriale de M. le garde des sceaux, mercuriale bien connue de vous , et qui amena la réplique éner-

OHmiB LES lÉsrms. isi

gique des éréqnes. Pois sont Ternis les dirers procès, l*appel comme d^abiis contre M. de Châlons et antres faits pareils. Or, Toilà certes des érénements ao moins aussi srares, si ce n*est beaucoup plus, que ceux qui ont eu lieu depuis. Je n*y ai été pour rien.

La présentation de la loi de 1844 a eu lieu le 2 férrier ; je n'ai débarqué en France que le 1 4 ou le 1 5 mars. Le 1 9 mars, j'ai entendu, dans une autre enceinte, un discours que je prendrai la liberté d'appeler manifeste anticatholique, puisqu'on m'a fait l'honneur de qualifier mon discours du mois d*aYril de manifeste catholique. Là, j*ai entendu dire qu'il follait être implacable envers les arocats de l'Église, que les éréques deraient être censurés par le conseil d'Etat, s'incliner derant cette censure comme les arocats devant leur conseil de discipline; qu'on était heureux de virre sous un Gou- Temement qui ne se confessait pas: enfin, j'ai entendu le Téritable manifeste des ennemis de la liberté religieuse en France.

Ce n'est que le 16 avril, et après cet autre manifeste, que j'ai en Thonneur de parler devant vous pour la première fois. Je n'ai pas besoin de justifier mon discours, il a été prononcé dans cette Chambre; il tombe sous le coup de vos appréciations impartiales, et il m'a valu les approbations que j'estime le plus. Ce que je voulais démontrer seulement, c'est que la guerre s'est engagée sans moi, en mon absence, que les faits les plus graves de cette lutte avaient tous eu lieu avant mon retour.

Quant à moi, je n'ai eu qu'un seul mérite. Au bruit du combat pour une cause qui touchait à tout ce qui m'intéresse le plus au monde, je suis revenu aussitôt que je Tai pu, et j'espère n'avoir pas occupé la dernière place sur le champ de bataille; cela suffit pour ma gloire et pour mon devoir.

isi uiscouns sur i.fs uv£vre& annoncërs

[Mouvement.) Tous mes acles, tous mes discours postéripiirs, je les livre à la jusliccde !a Chambre comme à celle de M. le garde des sceaux lui-même.

11 est lui seul mot encore que je Uens à relever dans son discours : Il a dit que j'avais traité avec mépris le Concordat, que j'avais prétendu que ia moindre iiifraclion le rcsdait nul. Pas le moins du monde; je n'ai rien dit de semblable. Il ne m'a pas fait l'honneur de m'écouter, ou il m'a mal hi. J'ai distingué entre le Concordat et les articles organiques, et j'ai dit, comme le Concordai le dit lui-même, que ce trailé ne pouvait être annulé ou modifié que dans le cas où le souverain, le succcsseurdu premier consul cbaagerait de religion, ou bien si l'on violait le Concoi'dat comme on avait menacé de le faire ailleurs en supprimant le Iraitemenldcsmembresdu clergé...

Voilà ce que j'ai dit. J'ai déclaré que je reconnaissais le t'oncordat en même temps que la Cbarle, et je me suis même exposé, en parlant ainsi, aux critiques de )Krsonues plus exagérées que moi, que l'on trouve déjà très-exagéré. [On rit.) Je me suis compromis à leurs yeux en disant que le Concordat était un contrat synallagmatique, inviobble de part et d'autre entre l'Ltat et l'Ëglise.

Voilà les explications que j'avais à donner à la Chambre, et je compte assezsur la justice et sur l'équité de M. le garde des sceaux pour qu'il me donne aujourd'hui la satisfaction de l'entendre dire qu'il s'est trompé hier en m'iiuputant la direction, la conduite et l'origine d'une lutte qui, encore une lois, a commencé en mon absence et sans moi,

M. MiKTiK (iju Noiid), oaiile des sceaux. Je suis prêt à ré]X)ndre immédiatement si la Chambre désire que je preime la {Ktrole aujourd'hui.

Je remercie l'iionorable comte de Montalembert d'avoir indu hommage à la sincérité de mes intentions et d'avoir

fait un appel à ma loyauté. Je ne viens pas cependant désa- Touer les paroles que j'ai prononcées à la séance d*bier, et reconnaître que je me suis trompé dans rappréciation que j'ai faite de Timportance très-réelle et très-sérieuse qui appartient à M. le comte de Montalembert dans la lutte à laquelle nous assistons depuis quelques années.

Ce n'est pas légèrement que j ai dit à la Chambre qu'un parti catholique s'était formé, et que ce parti, par les passions qu'il avait soulevées, par les écrits qu'il avait publiés, par les discours qu'il avait prononcés, avait fait à la religion un mal immense.

Je ne suis pas de ceux qui, sans examiner suffisamment les questions qu'ils traitent, s'exposent à blesser quelquefois ceux auxquels ils s'adressent. Je crois, sous ce rapport, avoir fait mes preuves devant cette Chambre, et lui avoir montré qu'il faut, à mes yeux, une grande nécessité pour que je me décide aux attaques auxquelles je me suis livré hier.

Sans avoir à rechercher si je me suis trompé dans la computation de tel nombre de jours ou de tel nombre de mois, sans avoir à examiner si cette importance dont se glorifie Thonorable M. de Montalembert remonte à quatre ans ou à deux ans, au lieu de trois, je dirai que les difficultés qui existent aujourd'hui nous les lui devons en grande partie. M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Mais M. Févèque de Châlons avait été condamné par le conseil d'État avant mes premiers discours. {Bruit.)

M. LE GARDE DES SCEAUX. Je regrette de le redire et de maintenir à cet égard ce que j'ai dit hier : mais, dût Torgueil de M. le comte de Montalembert s'en accroître, dût son importance en grandir, je suis obligé de dire toute ma pensée, de maintenir à cet égard toutes mes paroles. Personne ne contestera que cette bonne harmonie, si dési-

186 DISCOURS SUR LES MFSUltES AWONCtES

rable entre l'État et l'Église, a longtemps exislé. Je n'ai pas besoin de preuves à cet égard, l'honorable M. de Montalembcrt vient de le reconnaître. Cette harmonie a été troublée : est-ce à raison de la présentation de la loi sur renseignement? L'honorable M. de Montaicmbcrt a voulu me faire partager à cet égard l'opinion qu'il a émise, mais cela n'est pas possible.

Deux projets de loi ont été présentés, l'un en 1836, l'autre en 1841. Ces projets conlenaieni des dispositions analogues à celle de la loi qui a été discutée l'année dernière. Ils ont donné lieu à des réclamations de la part d'un certain nombre d'évèques. Ces évcques étaient dans leur droit. On sait quelle est, à cet égard, mon opinion ; je la répéterai en peu de mots.

Je crois que les évêques jouissent de tous les droits qui appartiennent aux autres citoyens; qu'ils peuvent publier leui-s opinions, les imprimer si bon leur semble. Mais je crois en même temps que peut-être il eût été plus convenable et plus digne de ta haute position de l'épiscopat de s'adresser au Gouvernement et de ne pas s'exposer à entrer en lutte avec le journalisme. Voilà ce que j'ai dit, et je le maintiens : beaucoup de personnes, ici et ailleurs, se sont associés à cette opinion.

Cependant ce n'est point cette polémique soulevée par quelques membres de l'épiscopat qui a troublé la bonne harmonie. Dans quelles circonstances l'a-t-elle été? C'est lorsque notre droit public ecclésiastique a été audacieusement attaqué : lorsque les articles organiques du Concordat ont été en quelque sorte foulés aux pieds à celte tribune, lorsque les libertés de l'Église gallicane y ont été méconnues et tournées en dérision.

M. LE COMTE DE MoNTALEMDERT. M. Ic miulstre veut-il me permettre de dire un mot?

M. LE GAiiDE DES SCEAUX. Noo, monsiour, vous répondrez :

annuE les i£srms. in

je rédame à Totre égard le prhrilégc que tous m*afez opposé

hier.

C'est husA quand on est Tenu attaquer le conseil d*Etat dont on tous a encore parié tout à Theure. arec ce dédain qui faisait considérer oc corps éminent comme un consdl de <&«cipline de Tépiscopat.

M. LE COMTE BE Mo5TAL£MBERT. Cette qualîficatioo lui a été donnée non par moi, mais par M. Dupin, dans un discours du 19 mars.

M. LE GARDE DES SCEAUX. CjMe hautc juridîction deiait être respectée.

Voilà les attaques dont notre droit constitutionnel en cette

matière a été Tobjet de Totre part. Et lorsque ces attaques

ont été répétées dans ces mandements qu*aTec une douleur

profonde j'ai été obligé de déférer au conseil d'Etat, rcns

Toulez que je ne dise pas que c*est par tous qu'ils ont été

inspirés ! Vous Toulez, quand je Tois les auteurs, les pn>To-

cateurs de cette lutte qui existe entre le clergé et l'État, que

je n'avertisse pas l'épiscopat qu'après tout il est possible que

des passions humaines cherchent à se substituer â rintérét

du clei^é! Oui, mes intentions sont loyales; oui, je ^iens

remplir ici un devoir rigoureux. Pendant longtemps j'ai

résisté à la manifestation de ma pensée; mais quand on est

venu attaquer ici les actes du GouTemement, quand on a parlé

de fsdblesse, de lâcheté, quand on est venu dire que nos dis*

cours n'étaient point l'expression de notre conscience, que

nos actes n'avaient d'autre but que de raffermir une majorité

chancelante, tous tous étonnez que je relève de pareilles

assertions.

J'espère, aTcc l'honorable orateur, que les i>aroles que nous avons prononcées tous les deux franchiront cette enceinte. Elles proureront au clergé que ses Téritables amis ne

<88 DISCOURS Sl'R LES MKSniF.S ANNONCEES, ETC.

sont pas œux qui le provoquent à la désobéissance aux lois, mais bien ccus qui lui disent que l'accord doit régner entre lui et l'État, que le Gouvememcnt en désire profondément li: maintien, et que s'il pouvait être compromis, il le serait précisément par ces passions dangereuses à l'aide desquelles on pourrait provoquer une séparation entre l'État et rËglisc. [Trés-bietif très-bien!)

Voilà ce que j'avais à répondre à l'bonorable préopinanl. Je regrette vivement d'avoir éli! obligé de tenir ce langage : les récriminations ne sont pas dans mes habitudes, elles répugnent à mon caractère; mais enfin, j'en appelle aux débats dont cette Chambre a été témoin, à ces souvenirs qui doivent encore être présents à tous les esprits, et certes, si les disœui^ auxquels je viens de faire allusion n'avaient pas été prononcées, je n'eusse point été dans la nécessité de répondre comme je viens de le faire.

Après ce discours, la Chambre générale.

ivpuuun; I

' ferma la discussion

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