‹ Discours (volume 2)Chapitre 22 sur 73 · SUR LA DISPERSION DES JESUITES · texte numérisé non relu

SUR LA DISPERSION DES JESUITES

CHAMBRE DES PAIRS

Blscnsslon du bndi^et.

Séance du 15 juillet 1845.

Le Moniteur du 6 juillet 1845 annonçait que la négociation confiée par le Gouvernement à M. Rossi avait atteint son but : que la congrégation des jésuites allait cesser d'exister en France et se disperserait d'elle-même, que ses maisons seraient fermées et ses noviciats dissous. L'exactitude de cette note fut aussitôt contestée : aucun document officiel émané, soit du Saint-Siège, soit du Gouvernement français, ne spécifiait la nature et la portée des mesures indiquées dans cette note.

Dans la séance de la Chambre des pairs du 15 juillet, à l'occasion

de la discussion du budget des dépenses , M. le marquis de Doissy

interpella le Gouvernement sur cette dispersion. M. Guizot, ministre

des affaires étrangères, sans donner des détails précis des mesures

décrétées à Rome, expliqua les motifs qui avaient déterminé 1 e

Gouvernement à engager des négociations avec l'autorité pontificale

au lieu de faire usage des armes temporelles dont il se croyait en

droit de se servir. 11 reconnut du reste la difficulté de cette lutte :

' Entre ce discours et le précédent se présente, dans Tordre chronologique, an rapport sur la restauration de Notre-Dame de Paris, qui fut déposé le 11 jaillet 1845, et dont les premières paroles se rapportent à la question qui Hittit alors tous les esprits. On le trouvera au volume de cette collection, Intilalé Art H lUliralure,

190 SVR LA [llSPEllSK)^

u AuU'efoU, dit-il, quand un» queslion s'élevait ealre le Gouverneu meol el le pouvoir spiriluel. c'i^lail le pouvoir absolu qui dt'cidail ; » quaud il avait prononcé, sa décision s'exécutait purement el •• simplement; mais aujourd'hui tout n'est pas Soi quand le Gou- « vernemeut s'est prononcé. 11 se trouve ensuite en prt!&cDce de » toutes les libertés dont nous sommes en possession : la liberté de u la presse, la liberté de la tribune, la liberté des personnes, h " liberté des propriétés. Après avoir pris sa résolution, après avoir 0 vidé la question. In pouvoir temporel se trouve engagé dans une ' lutte de tous les jours avec toutes les libertés. » Le niinislre ajouta que le Gouvernement s'était borné il mettre sous les yeuï de la cour de Borne les Tails, lesloiset l'état des esprits en France, que la cour de Rome en avait agi de même à l'égard de la société de Jésus, el que celte société avait pensé qu'il était de son devoir de Taire cesser l'état de choses dont la France se plaignait. Il se félicitait, eu terniînanl, d'avoir ainsi olilcnu la solution la plus libérale, la plus religieuse et la plus paciQque de la question.

M. lo comte de Monlalembert répondit dans les termes suivants au discours de M. Guiïol :

Messiei

Je demande à dii'u un mut. Oc inoi-mr'mc je D'aiirais pas soulevé cette discussion, parce ijii'il me manque plusieurs éléments nécessaires pour bien apprécier !a véritable nature des mesures qui ont été prises à Home el dont le Gouvernement du roi se félicite ; mais imisqu'ellc a été soulevée par autrui, je ne puis me défendre d'exprimer, en très-peu de mots, quelles sont mes impressions sur l'issue de cette aflâirc et sur les conséquences du résultat obtenu par lu Gouvernement du roi.

D'abord et en principe, après ce que vient de dire M. le ministre des affaires étrangères, j'espère bien que si, jamais, dans l'avenir ou en parlant du passé , la question des jésuites revient sur le tapis, on ne leur adressera plus le reproche tjue

nous avons entendu tant de fois à cette tribune et ailleurs, celui d'obéir à un chef étranger; car, d'après ce que vient de dire H. le ministre, on doit leur savoir le plus grand gré d avoir pour ce chef étranger, qu'on leur a tant reproché, cette subordination, cette discipline, cette obéissance passive qui permet au Gouvernement du roi de remporter le triomphe dont il se félicite. Ainsi donc, qu'il soit bien établi^ une fois pour toutes, que ce n'est pas un crime chez les jésuites que d'obéir à un chef étranger ; que ce ne soit plus jamais un reproche à leur adresse.

J'espère que tout le monde me fera cette concession-là ; car, à coup sur, si les hommes dont il est question n'avaient pas dû obéir à ce chef étranger, la victoire du Gouvernement sur eux n'aurait pas été aussi facile. Tenez pour certain que ces libertés, dont M. le ministre vous faisait tout à l'heure l'éloquente énumération, auraient suffi pour leur assurer un moyen facile et sûr d'échapper au parti qui vient de leur être imposé.

Mais enfin la solution est donnée , je l'accepte dans les termes par lesquels M. le ministre vient de la définir. Je n'ai aucun moyen de vérifier ses affirmations, ni aucune inlention de les contester dans l'état actuel des choses; mais, après les félicitations que vient de s'adresser le ministère, j'ai besoin de vous dire que toute la question n'est pas là ; qu'il y a, dans les luttes qui ont été portées si souvent à cette tribune et aiUeurs depuis quelques années, tout autre chose que la gestion des jésuites. Lorsque M. le ministre des affaires étrangères disait tout à l'heure que maintenant le clergé ne courrait plus risque de prendre la question des jésuites pour la sienne, il a oublié que le clergé avait déjà sa question, et que non-seulement le clergé, mais encore tous les catholiques, tous les hommes religieux de France, étaient préoc-

iftï ^iR r.\ i)rsE'i:nsi(i\

cupés d'une question qui survivra à celle des jésuites, comme elle l'a précédée, c'est-à-dire la qucslion de la liberté religieuse et de la liberté d'euseignemeiil. Dans ce que M. le garde des sceaux appelait l'autre jour le parti catholique, dénomination dont je n'ai pas à discuter l'exactitude, tout le monde n'est pas jésuite, tout le monde n'a pas son général à Rome, et tout le monde, exœplé les jésuites, demeure en possession des libertés que M. le ministre énumérait tout à l'beure. Il tous reste donc à réduire ce qu'on a appelé l'esprit )ésuite et ceux qu'il anime, c'est-à-dire tous ceux qui veulent l'indépendance de la conscience et de l'Église.

Que vient-il donc de se passer, grâce à cette solution i|ui vient d'être expliquée par M. le ministre des affaires étrangères? Il s'est passé un fait imprévu, je l'avoue; ce qu'oa l'egardait, ce qu'on définissait comme l'avant-garde de l'armée catholique a dû tout à coup, par l'ordre de son chef, poser les armes et déGler, sans mot dire, sous te Teu de l'ennemi. C'est un triomphe pour vous, je l'avoue; mais c'est avant tout le triomphe de la discipline et d'une héroûiue obéissance. Mais, cela fait, il reste encore devant vous l'armée lout entière, le corps de bataille, tous les catholiques sous la conduite de ces quatre-vingts évéques qui ont réclamé l'année dernière contre le pi-ojet de loi sur l'instruction secondaire, de ces soixante évèques qui ont Aidaimé le Manuel gallican^. 11 reste encore tout cela. La^ueslion n'est donc en aucune façon résolue par ce qui vient de se passer à Rome et par votre succès; je dis votre succès, car je déteste tout ce qui ressemble, même de loin, à de la mauvaise foi, et je ne veux ni diminuer ni coulester la portée du succès qu'a obtenu le ministère .

Qu'y aTait-il, après tout, dans la question des jésuites? Assurément personne ne se méprendra sur le sens de ce que je vais dire. Il y avait un grand embarras pour le Gouvernement, mais il y en avait un aussi pour d'autres que pour 1(3 Gouvernement. Ce n'est pas à moi qu'on viendra imputer l'intention de dire un seul mot qui puisse être ou blessant ou même indififércnt pour des hommes que j'aime et que j'honore plus que jamais, et dont j'ai pris la dérense plus chaleureusement que personne. Ah! certes, quand je songe au sort actuel de ces hommes, à ces deux ou trois cents Français qui, seuls parmi nous tous. Français comme nous, sont bannis de leur domicile, de leurs habitudes, et, pour certains d'entre eux, de leurs propriétés, de leur bibliothèque, do leur vie commune, de toutes les ressources, de toutes les jouissances, de toutes les habitudes de leur vie, et forcés d'aller mendier un asile chez des amis incertains ou indifférents ; quand je songe à tous ces jeunes gens dont M. le ministre parlait tout à l'heure, en indiquant la dissolution des noviciats, qui vont se trouver replongés dans ce monde |)our lequel ils n'étaient pas faits et dont ils s'étaient volontairement séparés ; quand je songe au déplorable sort ([ue leur inflige une politique dominée par d'impitoyables préjugés, il n'y a de place dans mon cœur que pour un seul sentiment, œlui de la pitié ; et je suis convaincu que M. le ministre partage ce sentiment et déplore lui-même le sort de ces victimes. Ce sentiment est dans son àme comme dans la mienne. C'est assez dire que je m'arracherais plutôt le cœur que de ^enir trahir ou abandonner ici, en quelque façon que ce soit, des hommes dont le malheur m'est si sacré. Mais enfin on nie permettra de dire, après les avoir défendus de mon mieux, ^avec l'intention de les défendre toujours, que leur défenscî ^it aussi un embarras pour la cause de la liberté religieuse.

Œovret. il. — Diteourt. II. 13

Oi SIR LA UISl'ERSmN

Dans quel sens enlends-je ce mot? Il y a des embarras pour lout le monde, il y en a dans toutes les causes de ce monde, il faut sn\oir les accepter. Nous avons accepte celui de l'imjupulafitc injuste, inique, nbsunle, monslnieu^e, qui s'attache, en vertu de pr(5jugés invétérés, nus jésuites; nous l'avons acccplcavec courage, avec bonheur, et, j'ose le dire, avec honneur, comme on doit acccplcr des embarras qui n'ont rien que d'honorable. Eh bien ! ces embarras, vous nous en avez délivrés; je ne vous en remercie pas, je ne vous en félicite pas, à Dieu ne plaise ! [On rit.) Mais vous me permettrez au moins de le constater et de ne pas laisser croire au monde que nous venons d'être abattus et vaincus pai' votre victoire.

Oui, je le répète, [lur voire vicloii'e, puisque victoire il 5 a, vous nous avez délivrés de cet emtiarraB. On ne pourra plus aujourd'hui faire surgir eu face des hommes qui récliinient la liberté de l'Église et la lil)ertc de renseignement, on ne fwuna plus faire surgir le fantôme du jésuilismeiNoua ne nous en félicitons pas, mais nous ne nous en affligerons pas non plus outre mesure. Ce fantôme a indisposé contre nous, fort à tort à coup sûr, mais en fait, beaucoup d'honmics plus ou moins religieux : il a fourni une arme à l'irréligion , à cette irréligion hypocrite, qui ne veut pas s'avouer, et qui est la plus dangereuse de toutes. Tout le monde doit sentir cela, et tout Jv monde le reconnaît.

Permettez -moi de remonter un peu plus haut, quoique toujours très-brièvement, un peu plus haut que ne l'a fait M. le ministre des affaires étrangères. Comment les jésuiti-s sont-ils arrivés â être eu question? Est-ce qu'on pensait à eux il y a deux ou trois ans? !Non, certainement ! On se moquait, au contr.tire, dans l'autre Chambre et partout, de ceux qui

éfoquaient ce que j'appelais tout à l'heure le fantôme du jésuitisme. Comment donc sont-ils entrés dans la question? Comment 0Dt41s été traînés dans Tarène des passions, des luttes politiques? Vous le savez tous, c'est à la suite de la polémique sur l'enseignement, sur le monopole de rUniversité. Personne ne pensait à eux auparavant. Il y avait une promesse de liberté dans la Charte ; il y avait une autre chose qu'on appelait le monopole de TUniversité , monopole en contradiction avec cette promesse de la Charte, et cela de Taveu de tout le monde.

Elh bien ! on a commencé à faire le siège de ce monopole ; on a tenté de le faire disparaître. Qu'ont fait les hommes les plus intéressés à la défense, à la conservation de ce monopole? Je ne parle pas ici du ministère actuel, ni d'aucun autre, mais de certains hommes spécialement intéressés au maintien de ce monopole, qui se trouvait tout à coup assiégé par une armée nombreuse, une armée remplie d'énergie, et mardiant sous le drapeau de la Charte. Ils ont fait ce que l'on fait dans une place assiégée; ils ont fait une diversion habile ; ils ont fait une sortie vigoureuse [ynonvement] ; ils ont bien calculé leur affaire; ils se sont dit : Âh! vous venez nous attaquer au nom' de la liberté et de la Charte ; eh bien ! nous allons faire un détour, et nous tomberons sur votre flanc le plus vulnérable et le plus exposé, au nom des jésuites. Cela était très-bien imaginé, et cela a très-bien réussi. [Rires et mouvements divers,)

La-dessus, qu'ont fait le Gouvernement et l'opposition? Je ne veux pas récriminer sur une question terminée, mais cependant je dois dire que les hommes politiques de la France, ceux du Gouvernement et de l'opposition , se sont tristement mis à la remorque de ces hommes si intéressés au maintien du monopole de l'Université, et si imprudents dans leur pas-

lOG SUR L\ D1SPERS10^

sîoii , dont il a été tant question ces jours-ci. On a conime'ncé, n'oubliez jamais d'où est partie l'agression , on a commencé au Collège de France et ailleurs. Le tort du Gouvernement et de ropposllion a été de se mettre à la remorque de ce mouvement, qui venait de si bas, de s'en faire lus instruments, les complices, et d'adopter, non pas sans doute les j»assions et les préjuges amusscs contre les jésuites, mais les conséquences de ces passions et de ces préjugés; leur lort a été d'avoir admis ces conséquences dans leur propre pensée, et d'avoir, comme l'a dit tout à l'heure M. Guizol, travaillé à les faire admettre par une autre puissance devant laquelle nous ne pouvons que nous incliner.

Voilà donc ce qui est arrivé : la sortie a été faite, elle a entraîné le Gouvernement avec elle, et elle a réussi. Mais, avec ce succès et par ce succès même , la diversion si habile et si efficace est finie maintenant. Au contraire, le siège ilu monopole dure encore, et il durera longtemps; car enda, et ici je ne crois pas que M. le ministre des affaires étrangères vienne me contredire, la puissance spirituelle à laquelle il s'est adressé, et à laquelle il a fait allusion tout à l'beure, n'a certainement ni blâmé ni désavoué les honunes qu'elle a jugé à propos d'écarter. Il n'y a rien de pai'cîl, je pense, dans les mesures que nous ne connaissons pas et ([ue lui seul counaîl. Mais, s'il n'y a ni blâme ni désaveu à l'endroit des jésuites, il n'y en a pas non plus i Tendrait dos autres forces engagées* dans la question.

Il n'y a ni blâme ni désaveu pour les èvéques, pour les prêtres, pour les laïques, qui ont été engagés, bien avant les jésuites et beaucoup plus qu'eux dans la lutle, et qui y resteront engagés. Il v a seulement ceci, autant que je puis concevoir la ciiose : le chef spirituel des jésuites, soit le saint-père, soil leur gcncrjl, peu importe

DES JÉSUITES. t»7

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. Cela importe

beaucoup, au contraire.

M. LE coMi-E DE MoNTALEMRERT. Ëh bien! le saintr-père, puisque vous le voulez , n'a pas voulu que ces hommes servissent plus longtemps de prétexte à la lutte et en fussent les premières victimes.

Cela dit, il faut bien le reconnaître, rien n'est fini, rien n'est changé; il n'y a absolument qu'un prétexte de moins. La question de l'enseignement reste entière ; la question de la liberté religieuse de l'Église, si souvent débattue ici, et par moi-même et par d'autres, reste aussi tout entière. On a essayé de les confondre toutes deux avec celle des jésuites : elles couraient grand risque d'être absorbées toutes deux dans la question des jésuites, et peut-être d'y périr. Eh bien ! on ne le pourra plus; vous les avez dégagées.

Encore une fois, je ne vous en remercie pas, bien loin de là ; je ne vous en félicite pas ; je constate seulement, à mon point de vue, la véritable portée du résultat que vous avez obtenu. Maintenant, est-il possible que vous recommenciez à Rome une autre négociation analogue à celle où vous venez de triompher? Obtiendrez-vousde Rome, par voie diplomatique, de déclarer que l'enseignement contre lequel nous nous élei?ons au nom de la Charte est irréprochable, qu'on a tort de le combattre; que les livres, par exemple, mis à l'index à l\ome, sont parfaitement bons pour l'enseignement de la jeunesse en France; que les évêques ont eu tort de s'élever avec une telle unanimité, une telle énergie et une telle publicité, contre le maintien de l'état actuel de l'enseignement et de la législation religieuse? Rien n'est impossible, je le sais; mais au moins me permettra-t-on de dire que ce résultat est on ne peut plus improbable. Du reste, en le supposant possible, Çiand vous, que je croyais gallicans, vous aurez été chercher

Page 1