XXXVIII AVANT-PROPOS
gat8 et les courtisans du succès contre celui qui refuse de se laisser aller au courant des opinions en vogue, et de se prosterner devant les faits accomplis. Un homme qui veut rester debout en montrant par son attitude, par sa parole et quelquefois même par son silence, qu'il y a autre chose au monde que la victoire et le vainqueur du jour; un homme qui se console de n'avoir jamais vécu sous un gouvernement de son choix, en ne demandant à tous les pouvoirs successifs que de le laisser vivre, mais vivre avec honneur, par l'âme et par Tesprit, sans que son indépendance le réduise à l'ilotisme; cet homme-là parait entiché d'une ambition insolente, et acquiert des titres à une impopularité formidable. Ce dévouement exclusif à la justice et à la vérité, cette constance désintéressée vous exposent même à passer pour inconstant, inconséquent et quinteux. Le pays, le parti, le prince que vous avez aimé, défendu, servi, devient infidèle à la cause qui vous le faisait aimer. Hier, il était juste et humain ; vous étiez fier de lui : aujourd'hui il commet une iniquité ; vous le combattez. Hier, il était inconnu, opprimé, persécuté ; vous lui avez tendu une main secourable. Aujourd'hui il triomphe, et il abuse de son triomphe : vous l'abandonnez ; vous courez aux vaincus parce que le droit est passé de leur côté. Et Ton vous accuse d'avoir changé ! Noble tourment, d'ailleurs, et inconnu aux âmes basses : noble privilège des cœurs honnêtes. La vie en est troublée, mais l'honneur et la conscience s'en nourrissent.
AVANT-PROPOS. xxxix
Je confesse, d'ailleurs, que je ne suis pas tout à fait étranger à ces instincls rétifs que les sophistes repus de nos jours reprochent aux ennemis vaincus de César, et avec lesquels^ disent-ils, on ne s'élève jamais très-haut. J'aurais joui du succès tout comme un autre ; mais j ai su m'en passer. « Une âme un peu haute, » dit Vauvenargues, « aime à lutter contre le mauvais destin : « le combat lui plaît sans la victoire. » Nul, du moins, après m'avoir lu, ne me transformera en factieux ou en ambitieux. J'ai sans cesse changé d'adversaires, jamais de cause ni de drapeau. J'ai toujours cru à la victoire de la vérité par les seules armes de la discussion et de la liberté : j'y crois encore. J'ai toujours voulu ce que je veux encore aujourd'hui : la religion sans contrainte matérielle, Tautorité sans arbitraire, la liberté sans désordre. En soutenant l'ordre social, j'ai toujours réservé les droits de la liberté ; en réclamant la liberté, je ne lui ai sacrifié aucun des grands principes qui sont la base de l'ordre social. J'ose dire qu'un désir profond d équité a toujours subsisté au milieu de mes plus vives polémiques. J'ai toujours défendu les faibles contre les forts et les forts contre eux-mêmes. On trouvera que je me suis souvent trompé, mais non que j'aie jamais voulu tromper qui que ce soit. Et surtout nul ne pourra dire que j'ai conspiré avec la fortune et attendu, pour servir les idées ou les personnes, qu'elles fussent victorieuses et toutes-puissantes.
Au moment où j'abandonne ces pages, qui sont l'his-