DES PETITS SÉMINAIRES
Tent à toutes les yiolcnces comme à toutes les finesses de la politique. Oui , sachez-le, au fond de chaque presbytère, au pied de chaque autel, devant chaque foyer domestique, où se réuniront des catholiques, auprès de chaque berceau où \ cillera ime mère chrétienne, vous armerez contre vous les sentiments les plus profonds et les plus énergiques que le cœur humain puisse nourrir. £t vous aurez fait tout cela , uniquement par peur de la liberté, et par complaisance pour des passions vieillies et pour les traditions des plus mauvais temps de notre histoire.
Vous courez droit sur un écueil que nul n*a jamais abordé sans péril, et où se sont brisées des puissances bien autrement fortes et bien autrement habiles que n*importe quel pouvoir d'aujourd'hui : nous vous le signalons. Si nous ne le faisions pas, nous serions infidèles à notre devoir et à ce serment de bons et loyaux pairs de France que nous voulons inviolablement tenir. [Agitation.)
M. Guizot^ ministre des affaires étrangères^ répondit qu'il y avait inconséquence à se retirer d'une discussion lorsque Ton recounaissait que cette discussion avait été libre. 11 insista sur les dispositions favorables à la liberté que renfermait, suivant lui^ le projet de loi^ et il ajouta que si Ton protestait, comme ou le faisait, contre ce projet, ce n'était pas au nom de l'esprit de liberté, mais au nom de l'esprit d'anarcbie. Abordant ensuite la question des petits séminaires, il expliqua la situation que le Gouvernement entendait faiie à ces établissements. Le pouvoir des évéques devait, d'après lui, être complet sur les petits séminaires; mais il fallait aussi que les petits séminaires fussent soigneusement renfermés dans leur mission spéciale. 11 termina par les paroles suivantes :
Un dernier mot, Messieurs, sur Fesprit qui a animé le Gouvernement dans cette loi, et en particulier dans ce paragraphe, et qui anime évidemment aussi votre commission.
Le Gouvernement du roi aime la religion, aime l'Église, aime le clergé; il les aiuie et ne les craint pas.
Quand je dis qu'il ne les craint pas, je dis, d'une part, qu'il ne craint pas le développement de leur puissance natm^Ue et légitime, de lem: autorité sur les esprits et sur les âmes : au contraire, il le désire. Il ne les craint pas non plus en ce sens que, si des écarts graves se manifestaient, il est décidé à les réprimer, et il se sent armé de moyens légaux et moraux très-sufBsants pour les réprimer.
Les honorables membres qui ont soutenu la cause contraire à celle que je défends ont fait, si je ne me trompe, depuis un mois, une grande expérience. Je ne veux en aucune façon m'étendre sur cette expérience, ni en faire ressortir toutes les conséquences ; mais ces honorables membres . peuvent voir, par les faits qui se sont passés dans cette enceinte, dans le pays tout entier, que si le Gouvernement avait de graves, de véritables écarts à réprimer de la part du clergé, il ne manquerait ni de points d'appui, ni du concoiu^s public. {Très-bien/)
Je répète donc mes paroles : le Gouvernement du roi aime la religion, il aime l'Église, il aime le clergé, il veut sincèrement leur force, leur prospérité, leur dignité, leur progrès ; mais il ne les craint pas.
C'est dans cet esprit , dans cette disposition sincère , profonde, qu'il faut traiter constanunent avec l'Église et le clergé; il faut qu'ils aient confiance dans l'affection et le respect qu'on leur porte, et qu'ils sachent en même temps qu'on ne les redoute pas, et qu'on est en mesure et en disposition de les réprimer si cela était nécessaire. La loi en général, les articles relatifs aux petits séminaires en particulier, sont conçus dans cet esprit , et animés de ce sentiment; c'est pour cela que le Gouvernement les soutient
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et les soutiendra fermement. [Marques très^vives dappro^ bation.)
M. le comte de Montalenibert demande aussitôt la parole, pour un fait personnel, et réplique dans les termes suivants :
La Chambre peut m'en croire, je n'entends nullement rentrer dans la discussion des petits séminaires, dont mes honorables collègues et moi nous nous sommes retirés ; mais je désire répondre un mot à ce qui m'est personnel dans le discours du ministre, c'est-à-dire à une interprétation inexacte et à une accusation injurieuse. L'honorable M. Guizot s'est trompé en confondant toujours la liberté de l'enseignement avec la liberté de discussion, et en m'attribuant cette confusion qui était uniquement de son fait. Bien loin de croire que nous n'avions pas joui en entier de la liberté de discussion, j'ai félicité et j'ai remercié la Chambre d'avoir respecté , d'avoir honoré en moi la liberté de la discussion.
J'étais donc bien loin de prétendre qu'elle ne consentirait pas à entendre de nouveau ce que nous avions à dire sur les petits séminaires, si nous avions jugé à propos de le lui soumettre. Mais il n'en résulte pas pour cela qu'elle ait, selon nous, créé et reconnu dans la loi que nous discutons la liberté de l'enseignement. Je crois et je répète que la Chambre a respecté profondément la liberté de la discussion ; je ne crois pas qu'elle ait respecté ni qu'elle ait établi la liberté de l'enseignement.
A côté de cela, M. le ministre des affaires étrangères est venu dire que ce que mes nobles collègues et moi notamment, nous avions représenté ici , ce n'était pas l'esprit religieux , l'esprit catholique, c'était l'esprit d'anarchie. Voilà ce que
Œufros. 1 — DiSvOurs. i. J5
b46 PRIVILÈGE
j'appelle une accusation injurieuse, et yoilà ce que je me sens le devoir et le droit de repousser.
Je le ferai en un mot. Toutes les fois que j'aurai à traiter devant vous, ou ailleurs, publiquement, une question religieuse, une question qui touchera aux intérêts de TÉglise en France et de la foi que je professe , soyez sûrs que , quelles que soient mes convictions ou mes impressions propres , je chercherai toujours, autant que me le permettront mes faibles lumières, à être d'accord, avec les chefs légitimes, et soumis aux juges compétents de cette foi que je professe. Je crois profondément à Tinfaillibilité de TÉglise, et je ne crois pas du tout à la mienne. C'est là la grande différence entre Thonorable M. Guizot et moi. (Mouvement.) Il y en a beaucoup d'autres, mais celle-là est la plus grande.
Cela étant , je ne serais pas entré dans cette discussion si je n'avais eu la conviction que je professais , à très-peu de différences près, les mêmes opinions, et que je défendais les mêmes intérêts qui ont été, non pas secrètement, non pas indirectement, mais publiquement, mais solennellement proclamés et défendus par l'épiscopat français, lequel est le chef direct et légitime de l'Église de France. Je n'ai rien soutenu , rien demandé, ni sur les congrégations religieuses, ni sur aucune des dispositions fondamentales de la loi , qui n'ait été soutenu, qui n'ait été demandé, et avec une bien autre autorité , par des hommes qui avaient mission spéciale de gouverner et représenter l'Église. Ainsi, Messieurs, si j'ai représenté ici l'anarchie, l'épiscopat français l'a représentée avant moi , et le reproche qu'on a voulu faire peser sur moi remonte naturellement jusqu'à lui.
Or, toutes les fois qu'une injure portera à la fois sur l'Église et sur moi, qui suis son humble enfant, cette injure, je l'accepterai et j'en serai fier.
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Quelques membres. Très-bien !
M. LE BimisTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. Je De Consentirai jamais, et je ne puis consentir en ce moment à prendre M. le comte de Montalembert , quelque estime que je professe pour son caractère, et il le sait bien , pour le représentant de l'Église.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. J ai dit que j'étais Tenfant de rÉglise.
M. LE COMTE Philu^pe DE SiÉGUR. Ditcs Tenfant perdu!
Jf. LE MwiSTRE. Vous avcz voulu VOUS mettre à couTcrt sous le manteau de TÉglise, et vous Tenez de dire que toutes Tos paroles, toutes tos opinions sont celles de TEglise.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Mes parolcs, uou ; mes opinions, oui.
M. LE MINISTRE. Vous ditcs quc tout ce que vous avez pensé, exprimé, soutenu, vous avez la conviction intime que rÉglise elle-même le pense et le soutient. Je ne doute pas que vous n'en ayez l'intime conviction , car je crois profondément à votre sincérité ; mais ma conviction est à ce sujet , comme en beaucoup d'autres choses, très-différente de la vôtre. Je crois que vous vous trompez quand vous prenez vos opinions et vos paroles pour celles de l'Église ; et certainement, si j'avais cru qu'il y eût identité entre vous et l'Église, entre vous et les nobles, les honorables évéques qui ont adressé des représentations au Gouvernement et à cette Chambre, si j'avais cru, dis-je, qu'il y eût identité, je n'aurais pas tenu le langage que j'ai tenu; c'est à vous seul que mon langage s'adresse ; c'est sur vous seul que je l'ai tenu ; je suis profondément convaincu de votre sincérité, et tout aussi profondément convaincu de votre erreur. {Jldouvement dap^ probation.)
(Extrait do Moniteur da 22 mai 1844.)
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L'article de la commission fut adopté.
Le 24 mai la Chambre procéda au scrutin sur l'ensemble de la loi, qui fut adoptée par 85 boules blanches contre ^\ boules noires.
Le 10 juin, le projet fut porté à la Chambre des députés. M. Thiers fut nommé rapporteur, et donna lecture de son rapport dans la séance du 13 juillet.
La discussion fut renvoyée à la session suivante. Le 21 février 1846, M. Odilon Barrot et M* Thiers demandèrent que la question fût remise à l'ordre du jour. Sur la demande de M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, la Chambre des députés rejeta cette proposition à la majorité de 211 voix contre 144.
En 1847, M. de Salvandy proposa lui-même un nouveau projet de loi, qui fut porté à la Chambre de députés, et y fut l'objet d'un rapport de M. Liadières. Le rapport donna lieu à une réponse de M. de Montalembert, que l'on trouvera au tome IV de cette collection.
Les pièces suivantes ont paru devoir être insérées à la suite de la discussion qui précède, comme autant de témoignages authentiques de l'esprit qui présidait alors aux efforts du clergé et des catholiques français pour là liberté d'enseignement, et du zèle que tous mettaient à désavouer toute pensée d'un privilège à leur profit, toute prétention incompatible avec la liberté religieuse et politique que la Charte garantissait à tous les Français.
Extiait d'une lettre de M'' Casanelli d'Istria, évéque d*Ajaccio, à M, le duc de Broglie, du 17 mat 4854, publiée dam les journaux du lendemain.
a Du moment où le principe de la liberté d'enseignement,
consacré dans la Charte, a été si mal entendu, pour ne pas dire si ouvertement méconnu, quel que soit le sort que l'on prépare aux petits séminaires, ce sort sera toujours à mes yeux lamentable; soit qu'on les constitue sur des privilèges qui ne serviront qu'à les déconsidérer et à les rendre odieux, soit qu'on les place dans le droit commun, qui ne sera désormais que la servitude.
DKS IKTITS St'MLNAlRES. 549
« Que ceux de MM. les pairs qui, sur la question spéciale des t^coles secondaires, pourraient s'inquiéter encore de savoir ce que veulent les évoques y cessent donc de s'en mettre en peine. Di^s qu'on a décrété la ruine de tout établissement libre, il ne resterait plus à nous proposer que le choix du genre de trépas dont il faudra mourir.
« Dans cet état de choses, j'adjure pour ma part ceux des nobles pairs dont le cœur bat encore pour la sainte cause de la liberté de ^'enseignement de laisser à d'autres la triste tâche de demander e de prononcer notre arrêt. Si la liberté ne doit pas triompher dans la lutte où ils ont si généreusement combattu^ j'estime qu'il vaut mieux succomber avec elle que de lui survivre.
« Nous ne voulons être libres qu'à la condition de l'être avec tout le monde f nous confiant à la Providence pour l'heure où il lui plaira de nous affranchir tous.
M Vepillez agréer, monsieur le duc, l'hommage de la très-haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« + X. T. RAPHAËL, évoque d'Ajaccio. »
Lettre de M, Vévêque de Langves,
Bff Parisis, évoque de Langres (depuis évoque d'Arras), écrivit à M. le comte de Montalembert, à l'occasion du discours du 2i mai qu'on vient de lire, la lettre suivante, qui fut publiée le 30 mai par (e journal Wnivers,
Lances» ce 95 mai 1844, In festo B. M. V. sob titnlo Auxilinm christianonim.
« Monsieur le comte,
« Je viens de lire votre admirable discours du 21, et je ne puis résister au désir de vous féliciter, et des excellentes protestations que vous avez adressées à la haute Chambre, et du parti que vous avez pris, de concert avec vos nobles amis, MM. Séguier, Beugnot et de Barthélémy. Il est impossible que, dans le système de la loi d'esclavage qu'on vient de voter, l'article sur les petits séminaires ne révolte pas tous les partis. Heureusement ce ne sera pas le seul.
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et Dieu confondra ]a fausse sagesse de nos adversaires par leuis propres excès.
u Un autre motif me porte à tous écrire , monsieur le comte , c*est le besoin de protester contre ce qu*a dit dans cette m^me séance M. le ministre des affaires étrangères, pour sépai%r la cause de l'Église et de Tépiscopat d'avec celle que tous défendez si bien. Je déclare que c'est identiquement la môme, que vous avez été, sinon notre organe , puisque votre modestie repousse ce titre , au moins notre très-orthodoxe interprèle; que vos pensées sont les nôtres ; que nous sommes blessés profondément des mesures qui provoquent votre éloquente indignation, et que n<ms voulons la liberté pour tous précisément comme vous la demandez,
« Je suis avec le plus intime attachement en Notre-Seigneur, monsieur le comte, votre très-humble et très-dévoué serviteur,
0 f P. L., évoque de Langres. »
Des adresses, dont les signataires exprimaient leurs sympathies pour les idées soutenues par M. le comte de Montalembert dans la discussion du projet de loi sur l'enseignement secondaire, lui furent envoyées de divers côtés par un grand nombre de catholiques de Marseille et de Nantes, par le chapitre du Mans, par le clergé de quarante cantons des Côtes-du-Nord, et par une partie du clergé des diocèses d'Angers, de Cahors, de Ntmes, de Saint-Dié, de Saint- Claude, etc. En voici quelques échantillons extraits du journal rVnivers :
Adresse de la jeunesse catholiqiLe de Paris.
« Trois cents jeunes catholiques de Paris se sont réunis aujourd'hui (24 avril 1844) sur la place de Saint-Thomas-d'Âquin , et de là se sont rendus chez M. le comte de Montalembert, auquel ils ont adressé le discours suivant :
tt Monsieur le comte,
« Nous venons près de vous, comme catholiques» vous dire quelle impression profonde a laissée dans no> cœur» l'éloquent plaidoyor
que vous avez prononcé à la Chambre des pairs en faveur des libertés chrétiennes. Vos paroles, monsieur le comte, marqueront une nouvelle époque dans notre histoire.
« Depuis près de trois siècles, en effet, le catholicisme a progressivement disparu de nos institutions, de nos mœurs, de nos sciences, de nos arts, de notre littérature ; et aujourd'hui Texistcnce de la société spirituelle parait presque une anomalie au milieu de la société philosophique. Vous avez montré à nos sages modernes, en invoquant quinze siècles de gloire, que la France est le peuple très-chrétien , la fille aînée de TÉglise , et qu*à ce titre seul elle marche à la tête des nations.
« En vain nos légistes, égarés par des traditions surannées , essayent d*abolir la liberté de conscience, et prétendent que le César moderne, c'est-Â-dire le pays légal, est à la fois le poiitife souverain et l'arbitre suprême de nos croyances : vous avez flétri ce despotisme tout païen, en leur opposant les traditions de la France catholique. Non 1 nos pères n'ont pas brisé l'absolutisme de la monarchie pour nous léguer le despotisme des philosophes.
« La France vous a entendu, monsieur le comte; elle a compris, dans son bon sens, qu'elle était catholique ou qu'elle n'était plus elle-même. D'autres ont admiré la sincérité de votre foi et la mâle franchise de votre éloquence. Quant à nous , non contents d'admirer votre manifeste, nous l'avons adopté sans réserve. « Je crois, « a dit un grand honmie, qu'il n'a jamais été plus nécessaire d'en- « vironner de tous les rayons de l'évidence une vérité du premier « ordre, et je crois, de plus, que la vérité a besoin de la France. » C'est l'illustre comte de Maistre qui témoigne par notre bouche que vous avez noblement servi la France et la vérité.
« Au nom de notre foi et de notre patriotisme, en union avec tous les peuples catholiques qui gémissent les yeux tournés vers la France, recevez ce témoignage public d'adhésion et de reconnaissance. Et toujours, monsieur le comte, lorsque vous défendrez l'indépendance de l'Église, la liberté de conscience, la liberté d'enseignement, la liberté des ordres religieux, toujours à vos paroles répondront les bénédictions de tous les catholiques. »
Réponse de M, de Montalembert.
« Si j'accepte avec émotion et reconnaissance la démarche que
vous voulez bien faire auprès de moi, si je jouis de voir en cette occasion les catholiques apprendre à se compter et à se montrer, ce n'est pas, certes, que je veuille y trouver quelque chose de personnel pour moi^ mais bien un hommage rendu à ces principes de catholicisme et de liberté que j'ai eu Thonneur de défendre, et que vous portez tous, comme moi, dans vos cœurs. Les encouragements que vous me décernez fortifieront ma résolution. J'en ai besoin. Messieurs; nous en avons tous besoin, car la lutte où nous sommes engagés sera aussi laborieuse que prolongée. Nous avons aussi notre émancipation catholique à conquérir. Les actes émanés des divers pouvoirs qui ont passé sur la France , et par lesquels notre liberté est entravée, ne sont pas certes aussi cruels ni aussi vexatoires que le code pénal qui a si longtemps régi les catholiques d'un pays voisin, mais ils ne sont pas moins dangereux pour l'indépendance de l'Église, et ils sont profondément incompatibles avec les principes de notre constitution. Mettre d'accord nos lois, si contradictoires et si souvent si oppressives, avec notre Charte, si libérale et si juste, c'est à cette tâche que nous devons dévouer notre vie, chacun dans sa sphère. Pendant que le clergé exerce sa sainte mission en disciplinant nos âmes, c'est à nous, laïques, de lui payer notre dette, en revendiquant pour lui et pour nous la liberté, qui est toujours le premier besoin de l'Église. Pour y parvenir, nous n'aurons jamais trop de courage, de patience et de confiance en Dieu. Nos adversaires sont nombreux, acharaés et redoutables ; mais notre devoir n'est pas de vaincre, notre devoir est de combattre.
« Du reste. Messieurs, si quelques-unes de nos lois sont oppressives, si la patrie elle-même est souvent injuste envers nous, ne le soyons jamais envers elle. Bénissons le bon Dieu de nous avoir fait natlre dans un pays qui a conquis cette liberté politique, par laquelle nous pouvons aspirer à la liberté religieuse. Bénissons-le de ne pas nous avoir placés dans un de ces pays où le despotisme étouffe toutes les plaintes, celles de l'Église comme celles des peuples. Profitons-en pour invoquer sans cesse la publicité, la liberté de la presse et de la parole. Mettons ces armes nouvelles, ces armes inappréciables au service de la vieille cause qui ne périra jamais. »
(Fxtraît de rinirrrs du 25 avril I&14.}
Adresse des étudiants de Wni^ersité catholique de Louvain.
« MoNSIECR LE COMTE,
c L'élite de la jeunesse catholique de Paris tous a déjà présenté rhommage de sa profonde admiration, et nous venons, à son exemple, vous offrir le tribut d'une reconnaissance également vraie, d'un respect également sincère. Comme Belges, et, d'une manière plus spéciale encore, comme élèves d'une université libre, la cause dont vous êtes le glorieux défenseur est en effet la nôtre. Comment ne vouerions-nous pas une impérissable reconnaissance à l'orateur qui revendique avec tant de courage, et pour toutes les convictions, un droit sans lequel la liberté de conscience n'est qu'une menteuse promesse? Dieu bénira, nous n'en doutons point, vos généreux efforts, et le temps viendra où les peuples comprendront que, de tous les monopoles, le plus hostile au progrès de la civilisation est celui de l'enseignement.
a Nous osons vous tenir ce langage , parce qu'il est celui de nos familles; mieux que nous, et mieux que vos adversaires, elles peuvent comparer l'état actuel des études, dans notre pays, à leur état passé, et elles vous remercient de la justice si éclatante que vous avez rendue à nos nouvelles institutions. Grâce au ciel, la concurrence qui existe aujourd'hui entre les collèges et les universités de la Belgique ne nous *a encore valu qu'une instruction plus solide et plus étendue , que des habitudes de travail plus austères. Les succès que nous obtenons agissent comme un heureux stimulant sur nos frères de Gand, de Liège et de Bruxelles, et leurs nombreux succès nous animent, à notre tour, d'une émulation non moins bienveillante. Tous gagnent à cette lutte des intelligences, lutte à laquelle sourit la patrie, heureuse et fière de notre commune ardeur.
« Permettez-nous d'ajouter, en notre qualité d'élèves de l'Université catholique de Louvain , que si nous tenons , dans l'ordre des sciences humaines, à ne pas nous laisser dépasser par nos jeunes rivaux , n(ms tenons plus encore à ce qu'ils jouissent des mêmes prérogatives, des mêmes faveurs que nous. Nos professeurs se plaisent A nous enseigner que la loi humaine doit respect à toutes les
consciences sincères, et ils nous apprennent à considérer le prosélytisme administratif, au profit de n'importe quelles doctrines, comme une violation flagrante de notre pacte social. Ces leçons ne seront pas perdues, et dans les diverses carrières qui vont s'ouvrir devant nous, jamais noiLS ne refuserons à ceux de nos compatriotes qui ont le malheur de ne pas être catholiques, un seul des privilèges, un seul des droits , une seule des jtistices gue nous réclamerons toujours pour nous-mêmes,
tt Nous avons Tbonneur d*ôtre avec respect, monsieur le comte, vos très-humbles et très-obéissants serviteurs. «
Suivent quatre cent neuf signatures, LouvaiD, le 23 mai 1844.
Réponse de M. de Montalembert,
ut Messieurs,
« Vous connaissez les liens qui m'attachent à la Belgique, l'affection que je lui porte , et les efforts que j'ai tentés naguère pour défendre l'intégrité de son territoire, en môme temps que l'honneur de la France, à la môme tribune où je viens de soutenir las droits de la libellé et de la religion.
« Vous devez donc comprendre. Messieurs,. combien je suis touché et reconnaissant d'une démarche qui témoigne de votre bienveillance affectueuse et de votre trop indulgente confiance en moi. Cette démonstration des sentiments de la jeunesse catholique belge sera toujours un lien de plus entre votre patrie et mon cœur : veuillez en recevoir mes remerciments fraternels.
u Vous avez. Messieurs, devant vous un noble avenir. La Belgique a donné la première, au sein de la société moderne et de l'Europe continentale, l'exemple d'une nation en môme temps libre et religieuse. Elle a purifié et consolidé il la fois la liberté née de sa révolution, en la mettant sous la garde et la sanction de l'ordre catholique. C'est à vous de continuer cette œuvre et de l'affermir. Par vos progrès dans les lettres, les sciences et les arts, toujours si heureusement cultivés en Belgique, c'est à vous de répandre chaque jour de nouvelles lumières sur les grandeurs mécoimues ou
ignorées de notre Église. C'est à vous de la faire ainsi connaître et apprécier de ceux qui ne l'attaquent et ne s'en défient que parce qu'ils ont oublié son inépuisable fécondité, la merveilleuse facilité avec laquelle elle s'adapte à toutes les formes de gouvernement et de société, et aussi l'indomptable constance dont elle pénètre les cœurs qui ont juré, comme nous, de la défendre et de l'affranchir.
a Les dispositions manifestées dans le dernier paragraphe de votre adresse me donnent la confiance que vous saurez remplir cette mission. Par votre catholicisme énergique et conciliant à la fois, vous saurez étendre les conquêtes de la foi tout en défendant cette heureuse constitution belge que tant d'autres nations envient ou imitent. Vous comprenez, comme nous, ce que nos adversaires ne peuvent ou ne veulent pas comprendre , qu'en réclamant la liberté et l'égalité pour nous, nous les réclamons pour tous, et que jamais nous ne chercherons à transformer en privilège spécial et exclusif un droit imprescriptible et universel. La Belgique nous a ouvert la voie. L'épiscopat et les catholiques de la France y sont entrés à leur tour et y marchent d'un pas assuré.
a Félicitons-nous donc. Messieurs, les uns et les autres, de n'avoir jamais à séparer dans nos cœurs l'amour du catholicisme de l'amour de la liberté ; et sachons y maintenir toujours cette ùiagnifique et féconde union qui a fait la gloire et l'existence même de la Belgique, et qui fera un jour le salut de la France. »
(ExU-ait de l'Uniren du 4 juin 1844.)
Réfxmse de M. le comte de Montalembert à une adresse présentéCy au nom des catholiques de Lyon, par M. Audin, dans la grand'salle du
palais de V archevêque de Lyon, le 7 juin 1859.
« Je crains, Messieurs, que vous n'estimiez beaucoup trop haut les faibles services que j'ai pu rendre à la cause catholique. Je n'en reçois pas moins avec humilité et avec reconnaissance les témoignages de votre affectueuse confiance : je vous demande la permission de les communiquer à ceux d'entre mes nobles collègues de la Chambre des pairs qui, dans la lutte récente, ont apporté un
secours si désintéressé et si efficace à la défense de la liberté et de la religion.
« Il m'est bien doux, au reste, de trouver ces généreuses sympathies au sein de cette ville qui a été le berceau de la foi parmi nous; qui a été le théâtre de tant de martyres; qui, depuis le premier siècle de Fére chrétienne jusqu'à la fin du dix-huitième, a fourni tant de champions à la liberté religieuse; enfin, d'où est parti de nos jours le premier signal d'une lutte indispensable et salutaire contre le monopole destructeur de la religion et de la Charte. Que l'exemple de nos aïeux nous éclaire et nous guide 1 II est temps pour les catholiques de descendre, comme catholiques , dans la vie publique , pour y défendre sans arrièrepensée la plus belle des causes. Nous n'avons rien à cacher : nous ne sommes pas des conspirateurs. Dans un pays où la liberté et l'égalité sont de droit commun, nous voulons cette liberté , cette égalité pour nous; nous les voulons sincères et complètes, rien de plus ; mais aussi, qu'on le sache bien, rien de moins*
« E)t j'ajoute, qu'après bien des luttes, bien des mécomptes, bien des échecs peut-être , nous finirons par l'emporter, et il faut que nous l'emportions, non-seulement pour la satisfaction de notre conscience et de nos efforts, mais encore pour l'honneur de la France. Oui, Messieurs, je le répète, nous l'aurons, la liberté, il faut que nous l'ayons; car, autrement, la France serait déshonorée, et son nom mériterait d'être effacé d'entre les nations libres, si ses pontifes, ses prêtres et ses citoyens catholiques continuaient d*êtrc exclus des bienfaits des institutions libérales qu'elle a si chèrement achetées.
« L'épiscopat a noblement fait son devoir. Il s'est prononcé avec une unanimité, une énergie, une éloquence qui rappellent les plus beaux temps de l'Église. Si je ne craignais de paraître payer par des éloges l'hospitalité bienveillante que je reçois dans ce palais, J'en aurais long à dire sur l'éclatant exemple qui a été donné ici. Je me bornerai à constater que le cardinal de Lyon a su pleinement revendiquer la gloire qui s'attache à ce titre de Prima sedes Qalliarum, Le clergé secondaire fait aussi son devoir. Provoqué par une parole imprudente ', il répond par des démonstrations qui ne
* Celle de M. Persil, ancien garde des sceaux, voir plus baot, p. 538.
laissent aucun doute sur son union avec l*épiscopat. Restent les laïques, les pères de famille» nous autres, en un mot. Eh bien! avons-nous fait aussi notre devoir? non, Messieurs, avouons-le : jusqu'à présent nous ne l'avons pas fait. Nous avons été tièdes, lents, timides, lâches même. Nous avons permis à toutes sortes de considérations inférieures de triompher dans nos cœurs sur Tintérét suprême. Nous avons laissé nos enfants entre les mains de Tennemi. Nous n*avons fait aucun des sacrifices que le service du bien exigeait de nous. Nous avons négligé les moyens légaux et constitutionnels qui sont dans notre droit pour sauver l'avenir de nos enfants et le nôtre. 11 ne faut plus qu'il en soit ainsi. Travaillons, Messieurs, travaillons sans relâche. Ne nous lassons pas d'agir pour obtenir la liberté et l'égalité, telles que nous les trouvons dans la constitution. 11 faut entrer dans une voie nouvelle, et apprendre à tous ce que veulent et ce que peuvent les catholiques français. »