‹ Discours civiques, 4 nivôse, an 109-19 brumaire, an 110Chapitre 1 sur 16 · PARIS. — I P.-V. STOCK, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS. — I P.-V. STOCK, ÉDITEUR

(Ancienne Librairie Tresse et Stock)

27, RUB SE nCCHBUEU.

L'antear et l'Éditenr décUrent réserver leurs drbits de rsduction et de reproducUon pour tous psjs, y compris la Suéde et la Norvège.

Ce volume a élé déposé au Ministère de l'intérieur (sec- OD de la librairie) en mai 1002.

te cet ouvrage il a élé tiré à part vingt exemplaires sur papier de hollande numérotés etparaphéi.

Gustave KAHN,

au citoyen, au poète et à Vami.

Prison de la Santé, le l^^ nivôse, an 110.

WS^^WWW^

(4 nivôse, an 109).

«... soient quis dicere falsum « audeal!»

Georg. lib. I.

Quand rinitié, après avoir subi les longues épreuves du culte ésolérique de Mithra, revêtait onRn la robe blanche, symbole de sa participation aux^mystères, il se touruait vers l'orient et, d'un cri joyeux, saluait la lumière nouvelle. Cette invocation du dernier culte que le polythéisme antique opposa, dans les sombres jours de la décadence romaine, à la pourriture du christianisme envahissant, tous les peuples l'ont fait entendre à chaque minute de leur évolution, depuis le troglodyte des rochers, bénissant, avec le retour de l'aurore, la fm des

nocturnes épouvantes, jusqu'aux Hellènes ma— gniBant d'une perennelle beauté leur Apollon de Delphes, le dieu de la lumière et du laurier. Ce cri nous le poussons encore. Si la Noël suspend, aujourd'hui môme, pour quelques heures, les haines et les rivalités du monde occidental ; si la table de famille groupe autour des mets nationaux les peuples de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne ; si le gui que les prêtres d'Odin, les Vellédas en robe blanche cueillaient avec la serpe d'or, présage le bonheur aux fiancées du xx® siècle, ce n'est pas pour fêter Tavènement de Jésus, la naissance du dernier et du plus misérable des dieux.

Depuis longtemps, l'homme qui pense et qui travaille, le philosophe aussi bien que l'ouvrier, ont rompu avec l'erreur galiléenne. Les histrions du surnaturel : prêtres, moines, évêques ; les voleurs tonsurés des pèlerinages et du confessional ont beau multiplier les apparitions et les pseudo-miracles, organiser des trains de plaisir, libeller en prophéties les divagations de leurs hystériques, la religion de la mort, frappée à son tour mortellement, ne compte plus d'adhérents et de dupes que parmi les idiots, les dégénérés, leaapédeutes ou les gredins.

(j'est une fête aussi durable que la terre, que les planètes qui gravitent comme elle dans l'orbe du soleil ; c'est la fête de Tastre qui engendre la vie, Tamour et la beauté, que solen nisent, à la fin de décembre^ les habitants de Tunivers.

Au 21 décembre, jour du solstice d'hiver (et, par conséquent, le plus bref de Tannée), la terre achève autour du soleil sa pérégrination de douze mois. Le voyage annuel recommence ; les longues nuits s'abrègent peu à peu. Sous les frimas qui « verrouillent la terre », dans les tourmentes de nivôse et les embruns de février, court déjà le frisson irrésistible du printemps. Cette jubilation de la noire Démêter épousée, chaque année, par Tamant sidéral, de Tlsis éternelle, fécondée sous l'étreinte d'un dieu, tous les âges Tout connue, toutes les religions l'ont célébrée, toutes les théogonies l'ont enregistrée dans leurs annales.

Je ne suis pas ici pour vous faire un cours de mythologie comparée. Les paroles que vous voulez entendre ne sortent point des bibliothèques ni des musées. Ce que vous cherchez dans nos discours, c'est, avant tout, un réconfort, un sursum corda, un encouragement aux

luttes civiques, par lesquelles, maçons, mes frères, et vous, messieurs, qui nous favorisez, ce soir, de votre présence, vous fonderez pour nos enfants la république véritable, la république de raffranchissemeiit intellectuel et de la liberté.

Souffrez, néanmoins, que je vous rappelle, en un rapide entretien, les origines de ce Noël qui nous rassemble, Noël que les docteurs et les pères de la doctrine chrétienne ont si grotes— quement accommodé à leurs superstitions.

Le soleil né d'une vierge est une des plus immémoriales sottises dont se glorifie Thunia— nité. Fatiguées, sans doute, de leurs épouses acariâtres, de leurs héritiers malpropres et bruyants, les peuplades sauvages ou civilisées se sont complues à donner aux êtres divins qu'elles imaginent, aux sauveurs en déplacement, cette génération insexuelle que contredisent les plus élémentaires données de Pembryologie. La parthénogenèse du soleil existe aussi bien dans l'Inde qu'en Egypte ; on la trouve chez les esquimaux comme chez les hébreux. La Vierge-Mère de Saïs porte en ses

L£S RENAISSANCES DU SOLEIL t>

bras un bambino, pareil à Tenfant dieu des Saintes Familles, et, pour que nul n'en ignore : « Le dieu que j'ai enfanté, — dit une inscription au bas dé sa statue, — c'est le soleil ».

« Quand Devaki mit au monde Krishna, précurseur plusieurs fois séculaire du Christ hébreu, « la mer frémissait, les montagnes trem- « blaient, les étoiles resplendissaient, la Nuit se « trouvait dans la constellation de la Délivrance, « et Ton a donné le nom de Victoire à Theure « où se montra le divin Jeune Homme, qui, de « son regard, illumine la terre ».

Ce mythe indou, plein d'une cosmographie naïve, figure assez exactement les inventions plus modernes où les dieux incarnés s'amalgament avec le soleil, où leur avènement concorde avec son entrée dans le signe du Capricorne, domicile de Saturne, quand le premier mois, celui de Janus-Saturne [Januarius) commence et détermine ainsi le jour initial de l'an nouveau,

La plupart des civilisations choisirent cette date pour inaugurer l'année. Les premiers romains, seuls, qui furent des militaires, par cela même, en révolte contre toute idée scientifique, la faisaient débuter à l'équinoxe du

printemps, jusqu'au règne de Numa qui restaura Tordre ancien et fit commencer le grand jour annuel au solstice d'hiver.

L'Egypte qui l'ouvrait au .solstice de juin (24 de ce mois, Yaô, Yaàkhannan = la grâce de Yaô = Saint Jean le baptiste), célébrait néanmoins, au 27 décembre, la fête des lumières : c< Phrà, — s'écriait-elle — vas-tu « nous quitter? mais il revient sur Thorizon ! » Et c'était Horus (Horus = Our = lumière) qui la consolait, apparaissant le doigt dans la bouche, faisant ainsi le geste de l'enfant à la mamelle, emblème des renaissances et du mouvement circulaire de Tannée.

Sans appuyer plus longtemps sur les curiosités astronomiques ou religieuses des siècles disparus, constatons la présence indiscutable de tout le personnel évangélique dans les signes du zodiaque et le calendrier. Le mystère de l'Incarnation, nous le savons déjà, s'accomplit à la fin de décembre. Le Capricorne se trouve alors sous le méridi'en. Le premier signe qui monte à Thorizon est la Vierge. Elle a sous ses pieds le Dragon des Hespérides. Elle porte en ses bras un nouveau-né, comme Tsis ou Devaki. Devant elle, se dresse le Lion

(saint Marc) et, au-dessus, le Bœut (saint Mathieu). A ses pieds, Janus, l'étoile qui se confond avec Saturne « obscurci dans son anneau lointain » et, par une cristallisation fréquente dans les mystagogies, devient THomme aux sept clefs, d'abord, finalement, saint Pierre prince des apôtres ou concierge du paradis. A Topposite, dans la sphère inférieure, THomme ailé (saint Luc), TAigle (saint Jean). A Thorizon, la Couronne {Sléphanos = saint Etienne, proto martyr), Orion et ses trois étoiles (les Kois mages).

De même que, plus tard, grâce au manque absolu de culture des hagiographes, Bacchus déchiré dans le pressoir deviendra saint Denis portant lui-même sa tête coupée, ce qui représente, certes, un fardeau peu banal, puis Tarmée encombrante des martyrs céphalophores, tandis que certaines épithètes propres au dieu de la vendange : Rustique^ Eleuthère, assumeront la dignité de bienheureux dans le ciel nazaréen ; de même, les phénomènes cosmiques, grâce à la bêtise christicole, sont devenus les acteurs des stupides récits et des fables niaises attribuées à Jésus par le troupeau d'esclaves qui Ta fait dieu.

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Le Noël médiéval gardait un souvenir atténué des origines solaires. Le Bœuf et l'Ane y participaient : Tun, comme issu du Taureau (le Hom des Perses), puis du Bélier [Agnus dei)y par la précession des équinoxes; Tautre, en sa qualité d'infatigable auxiliaire du laboureur, du vigneron et du meunier. C'était un reste de la zoolatrie primitive dont les ornements des cathédrales ; perroquets à tête de singes, griffons, hircocerfs, béliers ityphalliques, mulets baudouinant des religieuses, témoignent encore à nos regards.

Le lendemain de la Noël, mené dans le sanctuaire, TAne entendait la messe, tandis quelles préchantres, en latin barbare, exaltaient ses vertus quidditives : la patience et la sobriété. Enfin nous retrouvons dans les Saints innocents tués, disent les Evangiles, par Hérode-legrand (lequel mourut quatre années avant la naissance probable de Jésus-Christ), ces pales fleurs d'hiver que détruisent les tempêtes et le gel incléments, si bien que Fortunat, pour chanter leur gloire, ne trouve d'autre image que celle d'un tourbillon emportant des roses naissantes.

Humanisées, abâtardies par le christianisme,

les fables antiques devinrent, aux époques sans instruction de la monarchie française, des motifs de décoration et des prétextes à ballets. Diane, Apollon et Minerve fournirent à Boileau des rinaes pédantesques. Les scénarios de Molière nous font connaître que M. Le Grand devant Louis XIV, « dansait Neptune») en habit de gala.

Les dieux sont morts. Nul ne songe moins que nous à leur rendre la vie. L'Homme reste debout sur leurs décombres, avec ses énergies et ses défaillances, l'Homme qu'il sied d'entraîner à la vie sociale et dont il importe de faire un esprit indépendant, un ferme citoyen. A la famille d'abord, puis à l'Etat incombe une œuvre sacrée : instruire les enfants, leur donner des mœurs libres et douces, leur inculquer l'amour des humbles et l'exécration des oppresseurs.

La naissance, la puberté de l'être humain, c'est la Noël qui ne doit pas finir. Entre Lucine et Vénus, l'adolescent grandit. La marche du soleil règle les jours de sa croissance et, bientôt, lui confère ce privilège sublime « de perpétuer l'Humanité ». Dans son églogue à Pollion,

Virgile, poète sacré de Fltalie, a tracé un plan d'éducation d'après les âges de Thomme, — depuis la prime enfance où l'èlreà peine formé, entre les mains des aïeules, reconnaît d'un sourire la jeune mère attendrie, jusqu'à la vieillesse où, grandi par l'expérience et par la douleur, il accède aux pacifiques magistratures — que rien ne surpasse en logique ni en beauté. C'est le contraire de l'ascèse inepte et féroce du Moyen Age, du « castoiement » perpétuel qui courbait le disciple sous les verges etTentendement sous l'absurdité. Le poète latin, au contraire des sectateurs du péché originel, n'estime pas que la terre puisse rendre à son maître futur des honneurs excessifs : « Vois, — dit-il — osciller le Monde sur Taxe de sa sphère, et les terres, et les espaces de la mer, et le ciel profond. Vois l'Univers ! 11 se réjouit de celui qui doit venir ».

La Grèce avait déjà fourni le type de cette pédagogie sans seconde où Téphèbe, sous le regard ami des hommes et des dieux, était promu à la vie indépendantes des libres républiques. Aux portes du gymnase^ Hermès attendait l'enfant sorti du foyer maternel, quittant, pour la première fois, sa maison et la noble nourrice c( Le dieu lui demandait — atteste Michelet —

(( ce que désire son âge, ce qu'il aime et ferait. « Quoi? simplement deux choses : gymnastique « et musique, le rythme et le mouvement ».

Cette « musique », pour la Grèce clairvoyante, résumait Téducation tout entière ; cette musique laissait à la jeune âme sa native candeur, lui permettait de croître et s'épanouir en toute liberté. De là, cette aimable aisance que Taine admirait si fort dans les jeunes gens de Platon. Ces écoliers discutent familièrement avec Socrate. Leur admiration n'est point servile. Aucune trace d'embarras ne se montre dans leurs discours. Le poète des Nuées évoque délicieusement leur souvenir, quand, le front ceint de roseaux blancs et devisant avec un bel ami de leur

âge, ils aspiraient, sous les platanes reverdis, la bonne odeur du mois de mai. Aucun surmenage ne déformait leur esprit ingénu. De la palestre où leurs muscles affermis en sculpture vivante menait à sa perfection Torgueil des formes humaines, ils gagnaient le gymnase et, dans le langage le mieux fait qu'aient jamais proféré les habitants de la terre, s'exerçaient aux luttes oratoires, en attendant les grands jours du tribunal ou de Tagora. Soldats, marins, juges, diplomates^ ils intégraient pleinement leurs acti-

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viles sociales et physiques ; c'étaient des hommes, au sens le plus large et le plus compréhensif du mot.

Combien loin de ce radieuK apprentissage les mornes étudiants asservis à la discipline des temps chrétiens! Exténués, fourbus, idiots sous la férule du docteur asinaire, abrutis de scholastique et de latin de cuisine, tremblant devant Fautorité du maître, ils rabâchaient la stupide leçon dictée par les sorbonnistes, par ces « hommes obscurs » que, d'une ironie pénétrante, stigmatisa Ulrich de Hutlen. L'Eglise, dans la fleur humaine, tuait le fruit de la pensée et le germe de la révolte. La grande empoisonneuse mêlait de pesants narcotiques au miel aigre dentelle rassasiait ses nourrissons. L'Ane de la crèche, dans la cathôdré de Jeannotus, présidait à la Noël des écoliers.

Mais, au déclin du Moyen Age, le bon François Rabelais, de son rire formidable, conspua le supplicié du Calvaire, souffleta Jésus et ses horribles suppôts. A Vantiphysis du christianisme, il opposa la nature simple et bienfaisante. Il offrit « le lait des tendresses humaines » aux lèvres si longtemps frottées d'encre et de pain moisi. Rien de plus fort ni de meilleur que

son Pantagruel. Un printemps de sève débordante y fleurit sous le ciel bleu. La nef d'Utopie entraîne vers la sagesse et vers la joie ses rameurs suscités de Texécrable nuit. Elle cingle à pleines voiles et, majestueusement, aborde aux temps nouveaux.

La Révolution française dont nous procédons comme procèdent les fils de leur mère, la Révolution française qui nous a recréés et, derechef, promus à la dignité d'hommes, couronna ce périple, dressa pour nos fils des tentes que nous défendrons jusqu'à la mort. Par elle, nous avons reconquis le droit de vivre^ d'aimer et de comprendre, de magnifier, sous les yeux des étoiles, un Noël de science et de fraternité.

Mais ce n'est pas tout que de grandir, de se rendre un homme libre et de continuer la race. L'embryon qui, demain, sera l'être pensant et réfléchi, adopté par le hasard des forces créatrices, ne peut acquitter sa dette, ne se peut libérer envers la Grande Mère qu'en restituant à l'univers, dont il a pris la vie, un peu de force agissante et de ferme raison. « L'Homme est la mesure de toutes choses », affirmait Protagoras. Qu'il dresse, un jour, vers les astres un front qui ne se courbe plus, et d'où Psyché, guérie

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enBn de tous les mensonges, s'envole au clair azur : alors, seulement, il aura vécu et n'aura rien usurpé. 11 sera le reflet et la mesure du monde, Thiérophante du temple idéal où s'unira le genre humain dans un transport d'amour et de bonté.

Ainsi, nous édifierons le sanctuaire de la pensée instaurant pour nos héritiers des jours de miséricorde et de bonheur. A cette œuvre notre existcQce même doit être dévolue. C'est sur une tète saignante que fut bâti le Capitole, et c'est une douleur féconde que celle qui prépare l'avenir.

Montesquieu définit la Loi : « un ensemble de / rapports nécessaires dérivant de la nature des choses ». Donc, cette loi n'est autre que la nature elle-même. Nous déférons à elle seule ; nous n'entendons obéir qu'à ses commandements. En dehors d'elle, il faut briser tout principe d'autorité, détruire l'obéissance dans le for intérieur, religion et morale. Vivre est l'unique devoir que nous enseigne l'exemple instructif et admirable des animaux. Tl est plus glorieux, certes, de « mourir comme un chien », après une existence bien remplie, que de mourir comme un saint ou même comme un sage !

Tl la faut détruire la funeste obéissance dans

l'ordre civil : armée, tribunaux, famille, et dans l'ordre économique, en rendant le capital à la communauté des hommes. Il faut, comme les Albigeois, offrir la coupe au peuple, la coupe où fermente le breuvage sacré de la connaissance et de la joie. Il faut du soleil intime que nous portons en nous allumer le foyer tutrlaire où viendront prendre place les pèlerins du monde entier. Ainsi, nous conformant au plan de TUnivçrs, nous connaîtrons les heures joyeuses de Noël, d'un Noël véritablement humain.

Voici que parcourant les demeures du zodiaque et, de l'un à l'autre pôle, conviant la Terre à l'indéfectible joie de son retour, le soleil détermine à la fois le rythme des saisons et l'ordonnance de la vie sociale. Tl marque les travaux et les heures, le temps des semailles et deslabours. C'est lui qui triomphe inlassablement des ténèbres, sous ses figures multiples et ses avatars sans nombre. Il est Phœbus, Athys, Adonis, au printemps. Il préside à la Pàque (pesçah pascé, passage des ombres à la lumière). Jupiter, en été, il, reçoit, en automne,

Perséphoné dans son sein^ tandis que le soleil d'hiver, Osiris, conduit les âmes défuntes vers les juges de TAmenti, comme son frère Hermès guide leurs pas incertains aux prairies d'asphodèles. Et les saisons humaines suivent le cours des saisons planétaires. A l'avril de la jeunesse, au thermidor fougueux de la virilité succèdent bientôt les crépuscules brumeux d'octobre^ la vieillesse, apportant, avec les cendres et les glaces, rinutile regret des beaux jours envolés. Mais la constante palingénésie du soleil invaincu nous enseigne à ne désespérer point de l'immortalité. Non cette immortalité bouffonne des sanctuaires et des philosophies spiritualistes qui promet à l'homme un recommencement infini de sa personne actuelle, une survivance de la fonction après que Torgane est aboli. Ces rêves ineptes ont fait couler plus de sang, amené plus de désastres et de ruines que tous les fléaux , ensemble: pestes, guerres, inondations, famines ou incendies. Laissons-les aux nègres les plus simiesques, aux jésuites raffinés. Qu'elles moralisent les papous et délectent les catholiques ! Ce n'est pas dans l'ombre vague d'un jardin (tel est, au propre, le sens du mot paradis), ce n'est pas dans un jardin chimérique situé hors

du cosmos. Olympe, Walhala, Champs-Elyséens ou Jérusalem céleste, que nous avons placé notre immortalité. Périssent les feuilles, chaque novembre, et que tombe l'arbre lui-même, après dix fois cent ans ! La forêt subsiste et Tessence du chêne gigantesque ne meurt pas. Que l'oiseau de riran porte la dépouille des trépassés à Ormuz libérateur ! Que le bûcher triomphal de Rome ou de THellade consume les ossements des héros ! Psyché voltige sur leur cendre.

Psyché, c'est la pensée humaine, la conscience des races qui, transmise de génération en géné- I ration, affermit les peuples dans l'héritage spi- I rituel de leurs aïeux, dans le souvenir des luttes ^ ancestrales pour le juste et pour le beau.

' Nous passons, éphémères détenteurs d'un moment lucide. Ombre et poussière, quand arrive , pour nous Tinéluctable fin, nous retournons au i néant ; nous retournons, pour mieux dire, à I l'être universel où se désagrègent les formes, où 1 les orermes recommencent leur devenir, aux ma- ! trices permanentes où la vie accomplit le cycle harmonieux des renaissances et des destructions. I Qu'importe! l'humanité se perpétue! Des ruines amoncelées sous ses pas, des pièges ten- ' dus à sa crédulité par les malfaiteurs de toutes

sortes, des crimes que lui imposèrent les religions infâmes et les patries aussi infâmes que jes religions, elle s'évade, chaque jour, poursuivant sa marche ascensionnelle vers un siècle meilleur. Une étoile indéfectible la précède, illuminant, comme Sirius, les longues nuits de son hiver. Hélios a franchi le solstice de décembre. 11 monte victorieusement à Thorizon.

L'humanité célèbre son Noël. Féconde et réparatrice, dissipant les phantasmes de Terreur et les équivoques de Tobscurantisme, TAnarchie se lève pour le châtiment des fourbes, pour l'humiliation des bourreaux et des tyrans, pour l'exaltation fraternelle des opprimés.

Et nous aussi, que les jours à leur déclin admonestent de ne plus compter sur les années périssables, nous chanterons, à notre tour, le cantique du soleil, ce cantique dont les aryas nos pères saluaient l'aurore au pied de l'Himalaya et que François d'Assise, ivre d'amour, adressait au faux rédempteur de Bethléem.

Astre roi ! Soleil pacifique ! surgis donc et réconforte de ton advent les nations laborieuses ! Toi dont le cours instruit les hommes, leur enseignant l'industrie et le travail ; toi qui, par ta chaleur enclose dans la houille et les métaux,

fomentes Tactivité des peuples, brille sur la cité d'amour que devancent et préconisent nos désirs.

Jadis, dans ta gloire d'après-midi, Héraclès, vainqueur des monstres et des fléaux, sur les sapins embrasés de l'Œta, ô bienfaiteur des Ephémères, tu regagnas les maisons du ciel et le perdis somptueusement dans le sein de ton père : Dyaus-pylar^ Zeus^pater, dieu le père, c'est-à-dire Fair apaisé, l'azur limpide qui, sans la coopération d'aucune femme, engendra et mit au monde, d'abord Pallas, la Raison clairvoyante, puis Thémis, la Loi indestructible. Ton frère. Prométhée en est issu. Descendant de la Justice, il a pris les hommes en pitié, leur a fait connaître les arts qui permettent de vaincre les forces naturelles et d'accéder à la vertu. C'est pour cela que les dieux Font mis en croix.

Mais la philosophie d'Hercule, mais l'exemple de Prométhée vivent toujours. Ils resplendissent àl'horizondu monde, plus hauts que le Caucase, plus admirables que TCEta. Soleil d'équité ! Soleil de lumière intérieure, tu revis dans le juste dontlaface réjouit les constellations ! Nous marchons à ton rayonnement. Hier, c'était pour délivrer l'innocent, captif du mensonge catholique et de la scélératesse militaire, l'infortuné coupable

seulement d'appartenir à la race qui fournit, pour son malheur, un pendu aux adorations du monde chrétien. Aujourd'hui, demain, toujours, ce sera pour traquer dans ses cavernes le prêtre empoisonneur d'àmes^ sluprateur d'enfants, le prêtre escroc et maléfique, chancre hideux, vengeur de Tignominie bourgeoise ; pour souffleter le drapeau, cette loque boueuse et sanglante, et le soldat parangon de tous les assassins.

Eclaire-nous ! Sous tes .rayons, les bêles de la nuit, fétides et rampantes, s'enfuiront épouvantées. Fertilise, pour les nations à venir, un sol moins réfractaire, une glèbe plus amie ! Que, dans les plaines et les champs communs au genre humain, croissent des gerbes nourricières et de consolantes fleurs !

Et, quand la mort aura fermé nos lèvres, amorti ce foyer d'enthousiasme libertaire que Tàge ne peut éteindre en nous ; quand tes flammes purificatrices boiront ce vain simulacre où brûlèrent tant de saintes ardeurs, luis à jamais sur la cité délivrée, sur Tlcarie des temps meilleurs où monteront les tribus affranchies : tels, jadis, les nobles architectes de Dwaravàti, acropole deBrahma, conduits par un oiseau d'heureux augure et de chant mélodieux ; sur la ville

LES RENAISSANCES DU SOLEIL Î2l

aux fontaines permanentes, aux habitacles fraternels; sur la Rome future que, seuls, gouverneront, loin des riches immondes et des pontifes sacrilèges et des prétoriens bestiaux, l'amour et la concorde, la raison et la justice, et toi, bienheureuse paix, rachetée eniin, comme, jadis, te montrait Aristophane, des spélunques et des ténèbres où te dérobèrent si longtemps à nos regards la jalousie etTanimadversiondes autres dieux.

Vers toi, soleil, soleil toujours nouveau-né, vers toi jaillira l'hymne de gratitude que, saufs des douleurs paternelles, chanteront en plein ciel les fils que nous aurons semés, les fils de notre amour et de nos peines, cependant que les tourbillons de l'universel foyer t'apporteront, avec les chœurs et les parfums de Cybèle rajeunie, la pieuse allégresse du banquet où l'Homme, à jamais débourbé des dogmes et des lois, communiera, dans une agape généreuse, avec l'humanité.

Loge Diderot (Salon des familles).

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(7 ventôse f an 109),

Pour escroquer au tâcheron le loyer de sa peine ; pour exercer, parmi les enfants ou les femmes, leur luxure et leur despotisme ; pour s'attribuer les plaisirs de la richesse et de Tamour, sans accepter la loi du travail ni les charges du foyer ; pour vivre béats, entretenus, malfaisants et redoutés, les prêtres et les rois ont imaginé d'abord de dérober à l'homme sa conscience, de lui suggérer tant de bêtise, de poltronnerie et d'aveuglement que, docile entre leurs mains, il fut prêt à toutes les renonciations, à toutes les hontes, capable, désormais de sacrifier des enfants à Moloch, des jeunes filles à Diane, des hérétiques et des juifs aux Trois Personnes, et la pudeur du président Lou-

Let au Sacré-Cœur de M. Paul Deschanel.

Depuis les âges fabuleux des sociétés primitives, sous récrasement du surnaturel, des fantômes créés par leur imagination, les hommes saignent^ pleurent, s'abêtissent devant les autels où paradent leurs crimes, leurs passions et leurs appétits divinisés. La succession des temps ne modifie pas ce goût des enfants de la terre.

Sciences, fusion des races, découvertes, rapprochemen t des peuples, rien n'y fait.

Dans les cavernes de son esprit, le triste roi du Monde garde les mômes croyances absurdes, les mêmes cultes ridicules ou hideux. Les religions dites éclairées sont exactement au môme étiage de bassesse que les plus dégradants félichismes. L'amulette, le gri-gri, la relique et le talisman font voir la môme préoccupation et la même absence d'idées chez ceux qui lesi emploient. Le tasmanien demandant à son idole cravatée de dents humaines la pluie ou le beau temps n'est pas au-dessous de M. Brunetière qui croit que la Vierge Marie a, comme Isis ou Dévaki, enfanté Dieu sans le secours d'aucun mâle. Et cet autre académicien, Coppée, qui se tamponne d'eau de Lourdes pour aveugler sa fistule et devenir roi de France, ne

s'élève aucunement au-dessus des aléoutes qui crient dans le but de faire accoucher la Lune ou le saumon se prendre à leurs filets. Quand les missionnaires, commis voyageurs de l'obscurantisme, que la Défense républicaine abreuve d'honneurs et couvre de sa protection, comme d'ailleurs toute la gent porte-cucule : assomptionnistes et curés, dominicains et vicaires, sans compter les flamidiens, éducateurs de la jeunesse ; quand les missionnaires vont inoculer aux prétendus sauvages le mal de Naples l'alcoolisme et le jésuite, ils n'ont, pour chaparder à ces pauvres gens leurs denrées, aucun effort d'imagination à intégrer. « Jésus veut faire un pilou-pilou en l'honneur du Saint-Esprit », expliquent-ils aux doux Canaques. Et les ignames, le mouton, les poules d'abonder. Le capucin ou le salutiste déroulent, avec l'assentiment des autorités, les mêmes contorsions que le derviche ou le fakir. Le grand Lama, dont les thibétains adorent la fiente, ne commande pas à des cerveaux plus dégénérés que le pape, dont Arthur Meyer baise la mule, après l'avoir ferrée chez Blanche d'Antigny.

Quels sont-ils donc, ces dieux polymorphes et multiples qui, sous leurs apparences diverses, leurs changements de costume et do climat, ravalent à de pareils abaissements la personne humaine? Quel virus, transmis de siècle en siècle par les suggestions du prosélytisme et les assassinats de la conquête, empoisonne les intellects de cette croyance inepte, qu'en dehors du Monde il existe des êtres s'occupant de l'Homme et prolongeant, en vue de la récompense ou du châtiment, un double de son moi décomposé.

Comment les dieux, les lois qui régissent le cosmos, sont-ils devenus des individus concrets, des idoles antropomorphes ayant des sourcils comme Jupiter, des bras sans nombre comme Yischnou, un lingam comme Priape, un cœur saignant comme le dieu aimé de Marie Alacoque ?

Contre quoi nous battons-nous en poursuivant de notre haine ces dieux exécrés?

Contre des êtres réels ? — c< J 'éch apperai malgré» les dieux » — dit Ajax, cependant que Vénus est

blessée par le fer de Diomède et que Perséphoné mange des grenades véritablement.

Ou bien contre de vaines ombres ?

Il ne manque pas d'athées qui, affranchis euxmêmes, se soucient médiocrement de ces choses et de lapeinequelesautresprennentà serédimer — Jules Guesde, par exemple — qui trouvent utilede respecter, d'entretenir au besoin Terreur populaire, ou bien qui déclarent la question insignifiante. D'autres, enfin, comme André Chénier, sont athées avec délices, mais n'éprouve aucun besoin de faire partager cette délectation à leurs frères de captivité.

Meilleure est l'^iction, meilleur est Tantithéisme actif, supérieur à Tégoïsme incrédule. Il faut haïr Dieu pour les autres et pour soi. — « Dieu, c'est le mal », disait Proudhon, dépassant Feuërbach. — « Ce qui excuse Dieu, c'est qu'il n'existe pas », attestait, avant lui, Stendhal, dont Paul Bourget, académicien de bénitier, se réclame encore comme un garçon coiffeur des princes dont il a tondu les cheveux.

Oui, les dieux sont des fantômes, des fantomes dangereux et que le fer seul peut mettre en déroute. Ainsi, l'épée flamboyante des époptes disperse les méchants esprits. Ce sont des pro-

jections de la pensée humaine, qui rétoutîent et la dépravent. L'Homme a pour ennemi sa propre image, — son image étendue à la mesure de rUnivers — de l'Univers qu'il connaît, bien entendu.

« La crainte a fait les dieux », atteste Pétrone. Ce n'est pas seulement la crainte, mais aussi l'amour. C'est le désir de retrouver, dans un beau jardin, Champs-Elysées ou Walhalla, ceux que nous aimons et qui ne sont plus. C'est le désir de prolonger notre vie au delà de cette minute lucide et brève que nous accordent les destins.

Depuis le mort couché sous l'autel domestique, le mort qui boit et mange les mets funéraires, la libation faite chaque soir, jusqu'au vague esprit habitant, au delà des étoiles, quelque sphère indéterminée, les peuples ont tous cherché une croyance qui, môme au prix de l'abdication intellectuelle, maintienne dans leurs cœurs un espoir de survie.

Et c'est d'abord le fétichisme, l'animisme qui commencent la série, l'échelle des religions, la

gamme de la foi. Les objets extérieurs, Tarbre a tabou » par le sorcier, la lampe, le seuil de la maison, puis lo double de Tindividu habitant des royaumes inanes {inania régna), le spectre : revenant^ lémure, brucolaque, et, plus tard, moine bourru, se disputent les adorations. On les honore, on les incante. Les frères arvales leur jettent des fèves, les illyriens enfoncent un pal dans les yeux du défunt q.ui revient à la brume, sous forme de vampire, épuiser le sang des cœurs, et les exorcistes humectent leurs patients d'eau bénite et de saint-chrème.

Vient ensuite Tastrolâtrie, les cultes de Hélios, de la lune, des étoiles, puis des météores et des animaux qui, parfois, se confondent.

Ceux du labourage, le Taureau, le Bélier, deviennent des constellations et, dans le sombre azur des nuits, un Cygne empenné de soleils étend ses ailes flamboyantes.

Du phénomène cosmique, ouragan, pluie, rayon ou nuage, l'homme se guindé à l'adoration de sa propre personne et risque un premier essai de théologie. Ses facultés se confondent encore avec les états de l'atmosphère. Le dieu, tantôt simple modalité de la température, tantôt personne concrète agissant par des mobiles

humains, évolue dans le cadre peu circonscrit des mythes primitifs et, lentement, s*incarne en la représentation de la figure humaine.

Plus tard, Evhémére inaugure la flagornerie apolhéotique d'attribuer aux princes et aux capitaines Torigine des dieux.

Cette exégèse, que ne désavoueraient pas les théologiens de la Compagnie de Jésus, fait assez voir dans quel abaissement était chu le polythéisme gréco-latin, quand, debout sur le rocher de Cesarée, Paul délia le monde antique de la servitude heureuse des anciens dieux pour le ravaler aux genoux du supplicié galiléen.

Celte confusion des phénomènes célestes et des sentiments humains dans la cristallisation du personnel ouranien n'est, en aucun endroit, plus tangible que dans la gamme des dieux aériens et des dieux ignés, chez les Grecs, nos éducateurs et nos pères. Ainsi que Ta judicieusement noté Louis Ménard, que la mort vient d'arracher à Tadmiration des poètes et des penseurs, le panthéon hellène, revêtu plus tard d'une suprême beauté parle génie des rhapsodes, conserva longtemps sa physionomie élémentaire. Même dans Homère, où les textes primordiaux sont additionnés de surcharges modernes, les dieux ne

se distinguent pas très nettement du phénomène auquel ils sont amalgamés. — « On pose les cuisses de bœuf sur Hépliaislos » — « 11 pleut dans Zeus » — Héra, le ciel inférieur, se querelle avec son époux, le ciel d'en haut, et, pour s'unir à lui^ sur les pentes de l'Ida, enveloppe leurs amours d'une brume pluvieuse.

Venu tard dans le panthéon de l'IIellade et sorti comme Phébus, le roux chasseur, des lourds doriens, Héraclès garda longtemps son aspect solaire, tantôt dévorateur et tantôt bienfaisant. Il est la gloire de Tair, le soleil d'après midi, antagoniste irréconciliable de Héra. Il est la force héracléenne qui déchire le sol et fait croître les épis. Il porte les attributs solaires. Comme Indra, comme Apollon destructeur de la serpente Pytho. il triomphe de l'élément humide sous la forme du reptile, hydre de Lerne, etc., élément qui, bientôt, le résorbera dans son hypostase féminine, en vue des prochaines fécondités. Comme Phœbus, Indra et Ormuz, il est purificateur. Sa généreuse lumière, ses flammes embrasées emportent les miasmes et dessèchent les bourbiers. Il est archer. Par son adresse au tir, il obtient la fille d'Eurytos, lolè, la mer violette.

L'Hercule assyrien Nisip est représenté dardant de très haut ses flèches vers la terre et, sous cette figure, devient, au mains des Phéniciens, Melkart, divinité poliade, commerçante et maritime. Il triomphe aussi de Géryon, fils de Kallirrhoé (la pluie) et de Krysaor (la foudre) ; il soumet à sa vigueur Antée, fils de Poséidon et de Démeter, personnification du nuage orageux.

Dieu d'après midi, il confine au crépuscule et partant au monde silencieux des tombeaux. Tel qu ladra vainqueur des Asouras, il descend aux eofers, perce de flèches son ennemi Hadùs qui Tavait emprisonné, image du soleil échappé aux ' ténèbres, pareil aussi à Tllercule hébreu, Samson (schimechon^ petit soleil), soulevant les portes de Gaza, initiateur du mythe si sottement plagié par la résurrection du Christ.

Parallèle à Hermès, voleur des troupeaux d'Apollon, il dérobe les vaches de Géryon, nuages roses du couchant.

Dieu psychopompe, il ramène les âmes des noires profondeurs, comme Osiris ou Hermès.

11 redonne à Pépoux désespéré Alceste revivante. Contrairement au Sùrya védique, au Phébus hellène, tous deux chastes, il convoite sans répit Pélément humide et féminin, où se brisent

l'énergie des forts, la puissance génératrice du mâle. Oinphale, Déjanire et l'éphèbe Hylas, dieu des fontaines, accumulent sur sa route les expiations imméritées. Son plus tenace amour, Déjanire, — issue du fleuve Achéloos, le nuage, — dont il s'éprend pour son malheur, lui est ravie par le centaure Nessus, autre image du soleil. Mais, dieu quasi- crépusculaire, il tue Nessus^ le rayon, et meurt de son trépas. Son attrait pour les fluides Fentrainant vers un nouvel objet, lolè, la mer pourprée du soir, Déjanire Penveloppe dans une trame de brouillards qui, s'enflammant avec lui sur le bûcher symbolique de PŒta, porte son âme secourable et douce au plus haut de Téther.

Quand, TOlympe écroulé, après tant de ruines, et de deuils, ses pâles divinités n'eurent plus qu'une existence oificielle au panthéon latin, quand Héraclès déchu se contenta de présider aux instruments aratoires, le mythe d'Hercule prit un essor nouveau dans l'enseignement de l'Ecole stoïcienne. Hercule humanisé montra l'exemple à ses frères de douleur, l'exemple du travail fécond, de la souffrance injuste noblement supportée. Pour les siècles à venir, il posa la suprématie indiscutable de la Loi. Sa

passion active est justement le contraire des pathémata dissolvantes et pleureuses des dieux syriens : les Athys, les Zagreus, les Adonis ou les Jésus. Loin de débiliter le cœur, elle montre ce que peut le juste sous Toutrage. Elle confronte à la vertu de l'Homme Tiniquilé des dieux. Elle enseigne la morale unique survivant à tous les mensonges des églises et des écoles : « Servir le beau, faire le bien et ne jamais désespérer du vrai. »

Par là, cette noble légende d'Hercule se rattache à notre sujet. Ce n'est pas un liorsd 'œuvre.

Elle est le- fond même de l'enseignement que j'espère que nous sortirons de cette étude.

Ce n'est pas une histoire des religions que vous attendez de moi. L'heure n'est point aux spéculations, à l'étude patiente, à la confrontation des textes abolis. Quand la louve romaine aboie à notre porte, quand la réaction cléricale verse à flots le venin de ses intrigues et de sa propagande; quand le nationalisme, comme un onagre enragé, caracole dans les

rues ; quand tel ignoble antisémite pousse au meurtre les imbéciles grisés par ses mensonges de cuistre inquisiteur ; quand les métis, rebut et résidu de toutes les races humaines, maltais comme Régis, bretons comme Guérin, ameutent les chiens de l'antisémitisme contre le labeur juif ; quand, là-bas, à Montceau-les-Mines, agonise le droit du prolétaire et de l'ouvrier, trahi par le socialisme gouvernemental, ce sont des paroles casquées, des mots de combat qui doivent jaillir de nos poitrines.

Revenons cependant aux dieux. C'est à leurs côtés que se livre le plus fort de la bataille et que les coups portés subrepticement par leurs chevaliers scélérats égorgent le meilleur de nos troupes.

Quand Fofflcier est repu, gorgé de victuailles, de rapines et vins, il se fait bon'p rince. Il couche volontiers dans les maisons de tolérance dont il partage la recette. La fille Pays le maintient en belte humeur.

Le prêtre, lui, s'acharne davantage. II raffine sur l'atrocité, avec un goût pour le mal en luimême que le soldat ne connaît point. Quand l'armée française assassine, à Madagascar, dans rindo-Chine, en Tunisie, c'est pour voler tout

simplement. Le clergé national ajoute à cette aubaine l'agrément de voir souffrir.

L'armée est une troupe de bouchers, le clergé une école de bourreaux. Entre ces deux cambrioleurs, le général Frey et Févêque Favier, qui déménagent les Boxers — nationalistes jaunes — au profit de leur escarcelle, tenez pour certain que révêque est un malandrin encore plus avide et plus déprédateur que le soudard.

Dès que Fhomme a revêtu de la pourpre divine ses complexions et ses idées, la théologie est faite, un nouveau facteur de misère et d'oppression institué. Artémis se délecte à voir couler des rivières de sang ; Kali écrase sous son char les multitudes prosternées, cependant que le rouge Witzliputzli hume avec délice Todeur qui s'exhale des monceaux de cadavre»

jetés sur ses atitels. Partout des vierges, des enfants, de beaux jeunes hommes sont offerts en hostie à la faim irrassasiable des Puissances inconnues.

Mais, bientôt, leô divers monothéismes et polythéîsmes se fondent dans le christianisme,

Olî

fosse de compost, où viennent s'agglomérer, fermenter et renaître les dogmes antérieurs.

C'est la grande sentine de Taberration religieuse. A la fois syncrétisme et secte, l'Eglise de Jésus absorbe tous les autres dieux. Elle est la seule qui ne s'accorde avec aucun peuple, avec aucun gouvernement. Toutes les religions, étant partielles, gardaient une part de vérité. Le Christianisme seul est mensonge de part en part, — toto cœlo^ disait Schopenhauer.

Les effets désastreux s'aggravent à mesure que la série évolue vers un seul créateur, vers un dieu métaphysique. Du fétichiste au païen» du païen au christicole, grandit la concupiscence de la mort. La destruction est proportionnée à rétendue croissante du miracle, à l'importance de plus en plus grande et rémunératrice de l'intermédiaire sacré : obi, talapoint, derviche, pope ou confesseur à la mode.

Le fétichisn}e terrorise Thomme avec l'objet sacré, mais inerte, avec son double renaissant qu'apaisent quelques fruits. Le polythéisme sacrifie la vie aux auteurs de la vie. Mais le monothéisme sacrifie bien plus, la pensée à l'auteur du fait. Non content de demander à ses adeptes leur sang et leurs richesses, le christia-

nisme exige d'eux encore Tabandon absolu de leur intelligence. Religion des abrutis, il empri* sonne quiconque se permet de penser.

Llnquisition verse le sang comme de l'eau.

Juifs, maures, savants, hérétiques, la torche sinistre que porte dans sa gueule le limier du Saint-OfQce brûle et réduit en cendres tout ce qui témoigne de la conscience humaine. L'infâme Dominique massacre un peuple entier. De Muret à Fanjeaux, trois siècles sont empestés par rhorrible fumée des bûchers albigeois.

Et, de nos jours, à Montjuich, la hideuse mégère qui, sur le trône d'Espagne, accomplit les basses œuvres du Gesù, inflige par la main de ses Portas, de ses Henri Marzo, des tortures obscènes aux libertaires de Barcelone, l'honneur, la gloire même de ce misérable pays.

Les dieux sont les plus cruels antagonistes du bonheur humain. Ils détruisent la pitié, la volonté. Ils substituent le miracle à TefTort. Ils proscrivent le travail qui libère et grandit le travailleur. Ils rendent Thomme docile à toutes leurs incarnations : patrie, famille, propriété, à ce qui déshonore et brise pour jamais l'instinct des rebellions généreuses.

Dieu est pire que les dieux. Sa méchanceté

s*est accrue ; la servilité de même, en proportion de la tyrannie. A présent, les souteneurs de Dieu l'appellent « Autorité ». Or, TAutorité n'a pas de plus ferme appui que le soldat. Non ce routier des temps héroïques, marchant la tête nue et Tépée haute sur les champs de bataille et dans les villes prises d'assaut, gonfalonier du meurtre, porte-étendard de la cruauté organisée qu*éclairait la rougeur des incendies et Taube sanglante des jours de combat ; mais un rondde-cuir ténébreux, un faux témoin dont la parole est plus abjecte que Tordure des chemins. Tel est TofQcier moderne que TEglise bénit et que recherchent les grandes héritières.

La sidération de la ferblanterie patriotique est tellement puissante que, pour opérer, elle n'a même pas besoin de revêtir une brute courageuse. Nul besoin d'être même un beau voyou pour mettre en chasse les cuisinières et les duchesses de la Patrie française, toutes les âmes de servantes qui acclament Déroulède et redemandent l'ignoble Marchand.

Mercier, l'oblique faussaire que Picard et Zola surent empêcher de devenir empoisonneur.

Mercier, bandit plus hideux que Dumolard et plus lâche que Barrés, a pour lui toutes les fe-

melles nationalistes, habituées des grands bars et des paroisses élégantes, pensionnaires des maisons chaudes et des confessionnaux. Ces chiennes, en 1804, applaudissaient le condottiere incestueux auquel la France dut le Concordat et la réduction de ses frontières ; en 1816, on les voyait

Aux regards 4'un cosaque étaler leur poitrine Et s'enivrer de son odeur.

Ce que leurs petites-Glles ont recommencé naguère, au temps de Talliance russe et des visites que fît au mamamouchi Félix Faure, notre petit père et escroc, le tzar Nicolas II, avec une innocence éperdue de chèvres en amour.

Derrière le sabre et Tostensoir, un autre dieu se cache plus redoutable encore, seul motif d'exister du prêtre et du soldat. C'est Plulus, c'est Mammon, — le Capital, si vous dépouillez de ses attributs mythologiques le principe de la ruine, de l'abrutissement et de la douleur.

L'Argent a détrôné les dieux qui ne sont que ses esclaves et ses fonctionnaires. A notre tour, nous briserons l'Argent.

Quand Prométhée, avec des liens de bronze et des clous de diamant^ fut enchaîné au sol générateur du fer, aux âpres cimes du Caucase ; quand les esclaves de Zeus, la Force, la Violence, et Mercure à la langue perGde, eurent épuisé sur le martyr les sévices impitoyables et les outrages ancillaires ; quand il se vit renié par le lâche Océan et que lô, victime errante du persécuteur céleste, eut mugi sa plaine éternelle auprès du roc où se taisait le grand crucifié, cependant que la foudre et les carreaux du tonnerre s'abattaient sur lui avec de rauques grondements et que le chien ailé de Zeus, l'aigle sanglant, dévorait son foie impérissable, le titan châtié pour avoir eu pitié des Ephémères se dressa, et plus haut que la tempête ennemie, que les fulgurations de l'orage et que le hurlement des fleuves débordés ; il jeta vers l'Olympe un cri sublime de révolte et de détesialion.

Prométhée, c'est l'industrie humaine, c'est la pensée, Tart et la science, que traquent dans leurs cavernes, leurs bois sacrés, leurs temples, leurs églises et leurs chaires, les dieux men-

leurs, les dieux sanguinaires, les dieux larrons, éternels ennemis de l'Homme, de la justice et de la beauté. En attendant qu'il se délivre luimême, Prométhée nous affranchit.

Dans l'ordre cosmique, c'est lui qui, d'un coup de hache, ouvre soussa couronne de nuées, le front ténébreux de Zeus, l'air chargé de pluie. Son audace fait jaillir Athèna, Téther immarcessible, l'azur qui, par delà tempêtes et cataclysmes, garde la sérénité limpide, le calme pacifiant de la lumière immortelle.

Athêna, c'est Toutremer du ciel, le bleu chaste des malins de printemps. C'est aussi la déesse de la raison qui guide le navigateur, inspire le poète, endoctrine l'artiste, élève l'orateur et londe la cité. Son clair regard chasse les ténèbres et, sur la mer à jamais apaisée, fait taire le conflit des bourrasques et la démence des vagues. Elle assigne devant la conscience humaine l'iniquité des dieux. Elle fait absoudre par l'aréopage, au nom d'un principe supérieur, Orestequesouilleencore le sang des veines maternelles. c< Prévoyante » comme celui qui l'engendra, elle pose les lois éternelles des peuples civilisés, le droit, l'équité sainte, qui permet de braver le tyran, d'affronter les supplices, la dé-

rision des lâches, les sales avis des personnes prudentes, et de souffleter Dieu,

C'est elle qui, plus tard, dans la sombre cave de Mayence, au milieu des presses informes et des caractères grossiers de Faust et de Gultenberg, inspira le souffle de la Renaissance et produisit, au déclin du Moyen Age, rimprimerie victorieuse, l'imprimerie antagoniste des superstitions et des bassesses de la foi, Timprimerie qui renverse les dogmes, les croyances, les morales, tout le vieil édifice des hommes obscurs, et fait fondre le granit des cathédrales, comme fondent, au mois de mai,'les glaces de Fhiver.

Rien que le juste n'est divin. C'est le mot de Socrate pensé devant la colline d'Ares, sous les yeux perçants de la déesse qui porte l'égide et dont la chouette clairvoyante discerne, dans les ténèbres, chaque malfaiteur embusqué.

Rien que le juste n'est divin. C'est le mot d'Epictète, de Jean Huss, de Vanini, de tous les confesseurs de la lumière et de la liberté. C'est le mot des tueurs.de rois, de Hartmann, de Sophie Perowskïa, d'Angiollilo et de Bresci. C'est le mot de nos vengeurs et de nos saints.

Les bienfaits de Prométhée ne se bornent pas à émanciper la lumière, à balayer le flrmament.

Cet accoucheur magnanime du jour serein apporte à l'homme le feu, maître des arts, le feu premier agent de Tindustrie. Par un sacrilège bienfaisant — et tout sacrilège mérite le nom de bienfait, pour cela seul qu'il est un sacrilège — il dérobe à la jalousie des dieux Tétincelle bénie où va s'allumer le loyer humain. Forgeron, potier, constructeur, tisserand, il organise la défense de Thomme, puiné débile des titans, contre les météores. Puis, ayant préparé la terre et fondé le droit, sur l'argile que sa main a modelée amoureusement, il impose, sous la forme légère d'un papillon, Psyché, Tintelligence lucide et pure, Psyché qui voltige àtra vers les fleurs de la connaissance et dans Tair libre de l'amour. L'Homme n'a plus peur des fantômes. Il ne craint plus son ombre ni l'écho de sa voix.

<L Troupeau jadis raillé des dieux », il a dispersé les Olympiens et fait le jour dans le Tartare. 11 revomit les déités créées à son image. Et, dans un effort suprême, il s'exempte à la fin du dieu cruel et tyrannique, du dieu sournois héritier de tout l'opprobre divin : Jésus qui prêtait à Mammon son masque de douceur bêlante, de niaiserie dégradée et son obéissance ignominieuse.

Tabernacle ou coffre-fort, l'Homme délivré atteindra les dieux jusqu'au fond de leur sanctuaire, déchirera les voiles et brisera les arches

OÙ se cachent les puissances malfaisantes qui, trop longtemps, Font asservi. Il les suivra, ces misérables dieux, comme des sangliers immondes, à travers les forêts pleines de terreur et d'excréments, jusque sur leur fumier séculaire pour les en débusquer à jamais et purifier de grand soleil leurs bauges nauséeuses.

La flamme qui alluma le bûcher d'Héraclès, le charbon incandescent que son frère Prométhée rapporta dans le nartex sonore ont pour jamais détruit le monde extra-sensible. L'Argent avait domestiqué les prêtres et leurs idoles ; nous reconquerrons l'Argent ; nous pousserons à la voirie les idoles ; nous cracherons notre mépris à la face louche et hideuse du prêtre. La richesse qui, stagnante, engendrait mille maux comme une onde croupie où fermentent les instincts sordides, les vices et les crimes, la richesse reconquise et déprisonnée portera ses dons à la terre féconde. Au lieu du marécage pestilent, ou du glacier implacable, le fleuve aux eaux riantes s'épandra parmi les herbes vertes et les jeunes moissons.

Le surnaturel en fuite, la misère disparaîtra bientôt. Le prêtre, le soldat, tous les hommes entretenus, les voleurs de salaires, inutiles et malfaisants disparaîtront à la même heure, ceux qui impanent l'Absolu dans les pains à cacheter et ceux qui traînent par les villes, avec une insolence de ruffians heureux, les bancals de l'assassinat.

Les hommes en jupons et les hommes en cote rouge auront à jamais repris leur rang dans Testime publique, bien au-dessous du croupier, du leno et du voleur de grand chemin.

La menace de Prométhée s'accomplira ainsi.

A vous, jeunes hommes robustes féaux de la révolution internationale, à vous do briser la chaîne infamante des religions et des patries. A ceux qui. vous parlent d'un idéal menteur, attestez l'unique devoir d'aimer, de vivre et d'être bon. A ceux qui vous parlent du drapeau, montrez les taches de boue et de sang qui maculent cette loque mensongère. Travaillez, comme disait Marc-Aurèle. Travaillez à parfaire l'œuvre de Prométhée, à mettre un peu de clémence dans l'habitacle des humains, à multiplier autour de leur

âge transitoire ces fruits de douceur et de beauté que porte la généreuse Anarchie en ses mains réparatrices : le vrai, le juste et le bien. Tindépendance et la lumière, la miséricorde et le pardon.

{23 prairial, an 409).

Ce serait une erreur de croire que la religion seule abrutit les intellects et déshonore les mœurs. Certes, le christianisme, religion de Toccident, porte en soi tous les germes de bassesse, d'abjection et de laideur. Le catholicisme surtout, forme essentielle du christianisme dans les pays latins, confère à ses adeptes une ordure si éminente, qu'il semble au-delà des forces humaines d'ajouter quoi que ce soit à leur abaissement. Les théophages gavés d'eucharistie ; les fidèles de Montmartre ; les vieilles hystériques, dévotes à l'organe du pendu galiléen ; les obscènes confesseurs éduqués sur les gestes de l'alcôve et la délectation morose, flaireurs d'eaux de toilette et donneurs d'eau bénite ; les « bonnes sœurs y> qui> sous couleur de charité, volent

comme des pies et ne rendent aux pauvres gens qu'une misérable partie de leurs larcins ; les exploiteuses d'enlants du Bon Pasteur et autres lieux ; la troupe grugeuse des talapoints fétides, curés, vicaires, archevêques, aumôniers, — sans compter les moines de toutes robes, noirs jésuites ou grotesques dominicains, les nonnes grises, bleues, blanches et canelle, composent un efTectif auprès de quoi les chiourmes les plus mal famées sont des assemblées chevaleresques, des symposium d'honnêtes gens. Les médecins qui attestent les miracles de Lourdes ont à coup sur Iranchi les bornes de la turpitude, innocenté les bagnes et virginisé les faussaires. Les belles dames si heureusement cuites au Bazar de la Charité, les fils des croisés qui tapaient sur elles, tandis que brasillait le hangar de M. de Mackau, le père Olivier qui se réjouissait en chaire de cet accident tout à fait négligeable, le bétail des salons, des jésuitières et des mauvais lieux, sont en réalité fort au-dessous des peuplades les plus viles. Un boschiman, un aléoute n'est-il pas très supérieur aux escrocs de Saint-Antoine de Padoue, à la clientèle stupide qu'ils font chanter sous les regards favorables de MM. Lépine et Puibaraud?

Eh bien, l'ignominie peut descendre encore de quelques degrés. Le civilisé peut tomber plus bas. encore, au-dessous du dernier cannibale, audessous même de la brute et du pur animal. S'il ajoute à Texécrable idée de Dieu, l'idée bouffonne et scélérate de patrie, il ne lui reste plus rien à conquérir dans le domaine de la bestialité. Cependant que les écrivains, penseurs, philosophes, économistes s'efforcent de rendre l'homme à la raison, à la fraternité que son intérêt, à défaut d'autre mobile, prescrit comme une loi primordiale d'existence ; tandis que le grand Tolstoï, elles doukhobors du Caucase, et les magnanismes anarchistes, s'efforcent de vomir le patriotisme et d'abaisser les frontières, il n'est pas une crapule, un souteneur, un failli, qui ne s'incline devant le drapeau et ne porte à cette guenille infâme, à cette guenille boueuse et sanglante, les génuflexions bordelières de son indignité. '

En France notamment, le personnel du chauvinisme se recrute dans les bas-fonds les plus

nauséeux, dans les égouts les plus fétides et les cloaques où le soleil se tait. Au faîte, ce sont les misérables hors-d'âge, les reliquats de toutes les ambitions inavouables, depuis ce Jules^ Lemaitre, sophiste entretenu par l'antique paillasse de Girardin, de Lalou et de cent autres, jusqu'à Drumont, ancien mouchard de Tempire^ et Coppée, vase d'élection académique, dont la fistule unit au saint chrême le beurre du cacaotier. En bas, les tripiers de Guérin, les garçons d'abattoir, les tenanciers de lupanar, tout ce qui vient du claque ou s'abrite dans la sacristie, les ignorantins et les dégrafées, le clergé de Saint-Sulpice et les abbesses de gros numéros, les chanteuses de beuglants, comme Yvette Guilbert, épouse d'un youtre allemand, ou les bonnes à tout faire, comme Gyp, Marie- Anne de Bovet et Jean Lorrain. Il n'est pas un laveur de vaisselle, pas un larbin, pas un cocher de maison qui n'arbore les bleuets antisémites et n'affiche le portrait de Gamelle dans les vespasiennes du quartier. Ces gens adhèrent à la patrie française,heureux de voir leurnom resplendir auprès de Quesnay de Beaurepaire et d'Edmond Blanc, le sémite croupier de Monte-Carlo. Cette populace crie : « Vive l'armée ! » beugle :

« Mort aux juifs ! » et promène son irréductible turpitude sous les trois couleurs du chiffon national.

Nous, nous sommes avant tout des sans-patrie et faisons de ce titre le plus glorieux ornement. Naguère, au meeting organisé en faveur des écrivains russes, je revendiquais cette gloire, de n'être ni français, ni allemand, ni juif, ni chrétien, d'être simplement un homme, citoyen du monde et compatriote de l'Humanité.

Oui^ nous sommes des sans-patrie. Nous répudions toute accointance avec le troupeau nationaliste, plus éloignés mille fois de ces bandits et de ces jocrisses, que des peuples lointains qui vivent à nos pieds. Nos frères, ce sont. les travailleursi qui préparent des jours plus humains, les révolutionnaires, qui déchaînent les multitudes et frappent au cœur les ministres ou les rois, les anarchistes qui, par le fer, par le feui nous vengent en attendant qu'ils nous sauvent, tous les champions de l'idée internationale et de l'effort libertaire.

Nous appelons de vœux ardents le cataclysme réparateur, l'invasion secourable qui, brisant enfin le moule des nationalités, rendront le monde sans limites ni frontières aux familles hu-

maines, mesurant la terre de promission aux bornes du globe, aux confins seuls de l'univers. Oui, nous sommes des sans-patrie. Nous ne reconnaissons de frères que les sages qui, parle fait ou la pensée, travaillent à la délivrance future, à la cité de justice et d'amour ; qui, régicides, écrivains, anarchistes, combattent la société bourgeoise et, d'un glaive couronné de myrthe, la frappent en plein cœur.

La patrie, — du moins ce que la Ligue des Poires appelle de ce nom, — la patrie ne fut pas toujours ce que pense M"*® de Martel, un haras où les officiers plus ou moins gradés tiennent l'emploi d'étalons, et lestroubades, celui de palfreniers. Non. L'idée de patrie qui, après l'idée de Dieu, est celle dont l'humanité a le plus souffert, tient à des racines profondes aux superstilions originelles des siècles primitifs. La patrie, la terre des ancêtres (terra patria)^ fut, dans les civilisations antiques, le sol même où résidait le double, l'ombre des aïeux.

Pour offrir à cette ombre, aisément irritable, le repas funèbre, la libation dont elle se repaît,

CONTRE LES PATRIES 5o

il faut que sa lignée demeure dans Tenclos où le mort fut inhumé. Les rites commémoratifs, les sacra, ne peuvent être célébrés que par la gens du défunt, de même que les « juistes noces » né peuvent avoir lieu qu'entre citoyens du même état. Mais les tombeaux s'amoncellent. Bientôt le jardin mortuaire s'emplit de corps superposés,

Abîme où la poussière est mêlée aux poussières. Où sous son père encore on retrouve des pères, Comme Tonde sous l'onde en une mer sans fond.

Les habitants émigrent, colonisent, vont au loin fonder quelque cité nouvelle qui verra croître ses murs, tandis que la métropole ira vers le déclin. Mais ils ne peuvent déserter le foyer ancestral sous peine de sacrilège. Aussi convientil que la terre paternelle soit incorporée aux fondations de la jeune bourgade.

Quand Romulus, fondateur légendaire^ eut délimité l'enceinte de Rome et tracé le pomœrium de la ville à bâtir, il enfouit une motte du terroir albin dans le foyer commun. Sur la terre des ancêtres, sur le chef sanglant d'une victime surgit le Capitole demeure de la stabilité de Ju piter.

Ainsi la patrie était fondée, qui bientôt donnerait des lois au monde.

Cette forme héroïque et religieuse de la patrie suppose une culture, des traditions. La science augurale des étrusques, les rites de la confédération latine, avaient préparé son avènement. Rome n'eut qu'à progresser dans la voie où ses fondateurs l'avaient mise.

Il faut remonter beaucoup plus haut, si Ton veut toucher les premiers éléments du patriotisme. Le motif primordial, et sans doute le plus honnête motif que Thomme ait eu jamais d'égorger son ennemi, c'est l'envie assez plausible d'en faire un ou deux repas. De tous les patriotes le cannibale est à coup sûr le moins odieux.

Cuit ou cru, engraissé dans le teocali des sacrificateurs mexicains, pimenté convenablement d'épices, ou bien dévoré tout pantelant, comme les lionceaux des Bacchantes, le prisonnier de guerre, le vaincu, offre aux conquérants une forte nourriture.

Mais quand on a dîné, lorqu'on a bu le lait fermenté des juments, le suc des herbes eni-

vrantes, il faut bien se distraire un peu. Les jeunes Spartiates donnaient la chasse aux hélotes, elles seigneurs chrétiens du moyen âge faisaient courre le vilain par leurs limiers.

Nos sauvages ont eu l'intuition de ces gentillesses.

Le prisonnier amusait grandement. On lui plantait des épines sous les ongles, on lui tranchait les paupières, en le taisait cuire à petit feu. Le génie de l'Inquisition, la verve des chaouchs, sous la troisième république, imaginent seuls des tourments plus raffinés. La torture des captifs est un divertissement public dont s'égaient les femmes peaux rouges au seuil de leurwigwam, comme les chiennes du faubourg Saint-Germain s'amusaient, après la Commune^ à planter le bout de leurs ombrelles dans les yeux des fusillés. Les prisonniers, chair à plaisir, chair à tortures : leur supplice égayé les noces royales. Des jeunes filles leur percent les joues avec les épingles de leur chevelure. Cela se passe de même chez les scythes d'Hérodote et chez les ases de TËdda.

Parfois c'est une régression vers le gorille omophage, comme chez ce bandit de la Basilicate dont Lombroso a noté l'observation, La

Gala qui, dans son appétit de chair humaine, prélevait sur soi-même des lambeaux saignants qu'il dévorait tout crus avec un féroce plaisir.

Tantôt la vengeance assume, chez les hordes guerrières, les caractères de l'anthropophagie :

« Elle me conduira, Kenwarck, jusques au lâche « Qui t'a troué le dos sous le cap de Periii'hor ; « Je lui romprai le cou du marteau de ma hache « Et je lui mangerai le cœur tout vif encor. »

Tantôt,rimmolation du prisonnier avec accompagnement d'estrapade, d'essorillement, de fouets, d'entraves, d'huile bouillante et de plomb fondu, a pour but d'apaiser les dieux ou d'aiguiser la lubricité du vainqueur. L'être supérieur est immolé pour l'intérêt des inférieurs : c'est Alceste, Iphigénie, Polixène; c'est la fille de Jephté. Quelquefois il est réduit en esclavage et rend à son maître les humbles soins de la domesticité. Pyrrhus emmène Andromaque « à travers les flots nombreux » et Nabuchodonosor déporte dans Ninive des tribus d'Israël.

A ces mœurs féroces et candides succède la conquête romaine. Le pillage s'organise. La patrie a sa raison d'être, désormais, a On ne fait

la guerre que pour voler d, disait Voltaire et, peu de temps après, la Grande Armée, celle de Napoléon que Geprges Thomas, dit Esparbès, chamarre de solécismes, déménagea l'Europe.

Qu'étaient les chauffeurs delaBeauceFleur-d'Epiae et le beau François au regard des maréchaux de TEmpire, de Soult, de Junot, de tous ces cambrioleurs dont les noms infâmes souillent comme une ordure l'arc et les avenues de l'Etoile ? Ils avaient plus de courage que Galliéni, plus de tournure que Marchand, mais égalaient en avidité criminelle ces deux virtuoses modernes de la pince-monseigneur.

'< Il y a dans la guerre un élément mystique qui ravit les foules ». 11 y a aussi une luxure effroyable, la luxure de la mort, le goût des atrocités que développe, jusqu'à la démence, Texercice de la force brute. 11 serait injuste de croire que les officiers de l'armée française sont exclusivement des sacristains, des voleurs, des faussaires ou des proxénètes. Ils sont aussi des bourreaux de tout premier -ordre. Notre camarade Dubois-DesauUe, qui a pu échapper

aux géhennes des compagnies de discipline, grâce à l'énergie surhumaine dont il est pourvu, Dubois-DesauUe qui mène avec tant d'éclat et de dévouement une admirable campagne antimilitariste, fournit quelques exemples qui ne laissent pas le plus léger doute sur la valeur des officiers envisagés comme tortionnaires.

Ces anecdotes manquent un peu de gaieté.

Elles feraient comprendre à M. Boni de Castellane que le fait d'habiter sous la même courtine que M*^® Jay Gould n'est pas la pire des douleurs. Une seule donnera la mesure et suffira pour illustrer mon discours.

c: En 1896, un détachement de la deuxième compagnie fut envoyé à El-Berd pour édifier un poste optique. Quelques indigènes y travaillaient avec les disciplinaires. Un jour du mois de janvier 1896, un indigène, nommé Mahmoud, prit un bidon et but à même quelques gorgées d'eau. Le disciplinaire à qui il appartenait, mécontent de cet acte, prit l'Arabe à partie et, finalement, lui arrachant le bidon des mains, lui en jeta le contenu à la figure. L'Arabe se plaignit immédiatement au chef du détachement, le sergent Jonglas. Ce dernier appela le fusilier et, le ligotant avec des cordes enduites

de savon et fortement serrées, le fit exposer au soleil.

« Le supplice commença à une heure de l'après-midi. Sous l'effroyable pression des cordes, les chairs des bras et des jambes se tuméfièrent, les efforts du patient pour échapper à l'implacable ardeur du soleil firent en peu de temps éclater la peau. Le corps entier — il e'tait ficelé comme un saucisson — se zébra de plaies rendues encore plus douloureuses par la morsure du savon. Jusqu'à cinq heures, le camp fat rempli par les hurlements du supplicié^ placé devant la tenle de Jonglas ; celui-ci défendait d'approcher.

« Les quelques hommes employés au camp, effrayés par le revolver du chaouch, n'eurent garde d'enfreindre sa défense, et quatre heures durant^ le camisard subit l'affreuse torture. Mais, à l'heure de la soupe, lorsque les travailleurs revinrent du chantier, la scène changea. Quelques-uns, parmi les plus hardis, enjoignirent au chaouch de cesser immédiatement cette scène ignoble. Jonglas, ne voulant rien entendre, tira son revolver, menaçant de brûler la cervelle au premier qui approcherait du malheureux.

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