‹ Discours civiques, 4 nivôse, an 109-19 brumaire, an 110Chapitre 2 sur 16 · GO DISCOURS CIVIQUES · texte numérisé non relu

GO DISCOURS CIVIQUES

« Deux courageux disciplinaires, au mépris des menaces de Jouglas, se jetèrent sur le torturé, coupèrent ses liens ; en plusieurs endroits, les cordes étaient entrées dans les chairs. Tous les camisards étaient devant la tente armés de pioches, de pelles, de barres à mine, de pinces à râper. Jouglas eut peur pour sa peau et atermoya.

« Les fusiliers, très surexcités par l'épouvantable supplice infligé à leur camarade, se révoltèrent; n'écoutant ni les menaces, ni les objurgations du sergent, vingt-deux hommes partirent dans la nuit, avec armes et bagages, porter plainte au capitaine Baronnier, à Biskra.

« Jouglas avertit alors tous les douars de la région, les tribus arabes se mirent à la poursuite des fugitifs qui furent capturés, après deux jours de marche, dans le désert, sans eau ni vivres. Une escorte d'indigènes armés, sous la conduite d'un sheikh, les conduisit à Biskra.

« Baronnier réalisa ainsi l'espoir de justice sur lequel avaient tablé les disciplinaires.

« Quatre furent envoyés aux cocos. Le reste passa aux pionniers. Le disciplinaire supplicié fut seul traduit devant un Conseil de guerre

pour coups et blessures exercés sur un indigène et menaces envers un supérieur.

« Cette accusation fut appuyée par de faux témoignages* Mahmoud toucha de l'argent et affirma avoir reçu un coup de poing ayant déterminé l'effusion du sang.

« Baronnier suborna deux tantes, le cuisinier et l'ordonnance de Jonglas qui, sur la promesse d'une sortie de faveur, accusèrent le disciplinaire d'avoir menacé le sergent ; la victime de ces odieuses machinations, le supplicié d'El- Berd, fut condamné à cinq ans de travaux publics.

« L'Arabe Mahmoud, qui habite les ksours de Tamerna, avoua à un fusilier que sa déposition lui avait été dictée par le capitaine et qu'il eu avait reçu de l'argent. Ce fusilier est libéré maintenant ; il est boulanger à Pont-sur- Yoane. d

La Nature, qui pourvoit l'homme d'un appareil fécondateur, lui donne en proportion le goût de la tuerie. Vilzliputzli, Moloch^ Irmensul, dieux de la génération, dévorent des troupeaux humains. Et c'est encore la Diane de Tauride à qui sa prêtresse immole saintement les naufragés. C'est Arthémis Orthia que dé-

lecte le sang des vierges ; c'est le dieu de Cortez, de Pizzare et de Torquemada, recevant pour encens Thorrible nuage des autodafés. Ajoutez comme élément d'horreur pieuse Tidée de propitiation qui va des massacres collectifs (Maures, Juifs, Cathares, Albigeois) aux malpropretés séraphiques des bienheureux coprophages qui dégustant des ulcères ou buvant leurs propres déjections. Car le prôtre sournois ne tarde guère à intervenir, écumeur de tous les massacres, prêt à vendre son intervention illusoire au vainqueur, au vaincu, n'importe, à celui qui paie le mieux.

if. Y-

Voilà donc les deux principaux mobiles de l'idée de patrie : le massacre, le vol. Les bases sont la race ou communauté de sang, puis la communauté de lois et l'intégrité du territoire. La race à laquelle Drumont tait semblant de croire exisle-t-elle dans le conglomérat français où tous les peuples de TEurope sont représentés à peu près en proportions égales : sémites avec les basques, les juifs, les phéniciens, les arabes peu nombreux ; indo-européens avec les ligures,

les celtes, les gaulois, les francs, les goths, et les burgondes.

Quand on voit, dans les campagnes, une population bien ignare, bien brutale, mais où les individus se ressemblent tous, on dit qu'il y a de la race. Chez les perses, la pureté du sang était garantie par l'inceste. Chez les athéniens, les autochtones avaient seuls le droit de porter la cigale d'or dans les cheveux, privilège que n'obtinrent jamais les métèques, étrangers domiciliés.

Or, Thémistocle fut un métèque ; Eschyle, un juif de la maison phénicienne des Géphyres, ce qui explique Taccent profond, le lyrisme biblique de ce génie si proche parent des nabis d'Israël. Zenon fut un sémite admis à domicile. Dans toute l'Europe, la noblesse est de source germanique. Les francs étaient supposés gouverner les Gaules par droit de conquête. La race avait péri ; le milieu subsistait. Aussi Joly de Fleury disait : « Le Tiers n'est qu'adventice dans la constitution ». Le Tiers c'est vous, c'est moi, tout ce qui n'est pas noble comme le jeune Wiener dit Croisset, ou surhumain comme Barrés. » A quoi Sieyès répondait dans le Tiers-Etat : «Ah ! ce sont 200 000 allemands

qui nous possèdent. Reléguons-les au delà du Rhin. »

Les races royales sont en France tout aussi « nationales » que les faussaires de TEtat- Major, ces officiers de trahison, apparentés à toutes les monarchies de l'Europe, et dont Urbain Gohier déduit avec une sagacité vaillante les origines féodales. C'est pourquoi Estherazy semblait avoir quelque raison, lorsqu'il disait : « Si le président de la république ne me rend pas justice, je m'adresserai à l'empereur d'Allemagne, le chef de mon blason ». Et c'est l'internationale des soudards, non moins redoutable que rinternationale des cafards.

Comme Tîle Laputa, dans Gulliver, la ville où réside le pape est pendante sur le monde secondaire. C'est ce que M. René Pinon, cacographe à la Revue des Deux-Mondes^ appelle un « intérêt surnational ». Quant aux soudards, ils se tiennent prêts à faire sauter des ponts, à piller des récoltes, à mettre à mort le plus de gens possible pour la grande gloire de leurs armes et de leur Sabaolh.

Le principe romain qui gouverne encore les mœurs publiques de la France, communauté des lois, intégrité du territoire^ mène à la natu-

CONTRE LES PATRIES 6o

ralisation universelle. Garacalla proclame citoyens tous les habitants de TËmpire. Michelet dit à ce propos : « Rome se vit des romains de toutes couleurs, noirs^d'Afrique, jaunes de Syrie, verts du Palus-Méotides : des romains de Lybie et des marais de la Frise ».

Pareille à Garacalla, voici que la France accueille le rebut des quais d'Alger, Max Régis, le ruffian équivoque. Il en faudra bientôt faire autant pour les annamites, les tagals et les mois. Néanmoins^ on arrêtera les bienfaits de ces naturalisations à outrance aux alsacienslorrains. L'article des Vosges a cessé de plaire.

Les procédés pour instituer les patries : guerre étrangère, colonisation, représailles, conquêtes, diplomatie, arbitrage, s'appellent, dans le code pénal, vol à main armée, bris de clôture, homicide volontaire, assassinat, escroquerie, manœuvres frauduleuses. La guerre civile seule mérite quelque estime, et le sang qu'elle verse n*enfante pas exclusivement la stérilité. Car il est plus légitime de sacrifier un million d'hommes dans le but de mettre en acte une pensée généreuse, un idéal d'indépendance et de beauté, que pour convoyer aux quatre coins de l'Europe des équarisseurs en uniforme, des

voleurs chamarrés de croix. La gloire du résultat excuse l'horreur des moyens. Criminel pour criminel, et toute sympathie mise à part, Ravachol n'est-il pas infiniment supérieur à Napoléon ?

Ainsi, d'âgé en âge, Tidée imbécile de patrie renforce en hideur et croit en imbécillité.

Jadis, le tumulte d'Ares emplissait les batailles. Dans Torgueil matinal de la force et de la beauté, le jeune, héros frappait Tennemi du fer aigu de sa lance et le choc des boucliers d'airain sonnait allègrement. Poitrine contre poitrine, au chant formidable du péan sacré, dans la belle prairie de Marathon, l'ïlellade repoussait l'Asie envahissante, et le mède, traqué par Cimon, ne trouvait dans ses galères qu'un abri fallacieux.

Puis, ce furent les guerres plus savantes do Rome, les étapes, les camps, les durs soldats du Latium promenant sur le monde asservi les aigles triomphales.

Et les Barbares aussi, quand les Niebelungen de Pharamond entonnaient le bardit homicide,

connurent les gestes épiques^ donnèrent au massacre une impétueuse beauté. Le loup se déchaînait, vigoureux et souple, dans le carnage, dans la mort.

Il appartenait au christianisme d'abêtir la guerre et d'en augmenter l'ignominie.

Les Croisades tiennent, dans les annales de la sottise militaire une place éminente. Le cruel, le stupide Louis IX fut de tout point digne d'être canonisé par l'Eglise. Les Négrier^ les Cuverville, les Lajaille et autres pandours dé confessionnal ne devraient avoir d'autre patron. Le « Saint-Sépulcre », pour parler comme ces goitreux, appartient aux musulmans ; de même, les frontières de la France, réduites après la saignée de TEmpire, manifestent l'inutilité du conquérant, même au point de vue des rapines casquées.

Ces résultats consolent et rafraîchissent. Un soufflet sur la joue immonde et scélérate de Louis IX ou de Napoléon, c'est la revanche des intellectuels, des miséricordieux. Paris n'aura pas de plus belle fête que le jour où Ton portera aux latrines la colonne Vendôme et les diverses Jeanne d'Arc qui déshonorent ses promenoirs.

La patrie mensongère d 'à-présent ne saurait

grouper sous ses étendards que la lie et le rebut de toutes les prostitutioQS. Déroulède, Barrés sont représentatifs d'une forme crapuleuse d'internationalisme : Tinternationalisme des congrégations. Le prêtre qui, n'ayant ni maison, ni patrie, ni enfants, ne peut désirer la stabilité ni la paix du foyer ; le prêtre qui prend sa femme au mari assez lâche pour souffrir qu'elle parle bas à cet homme de nuit; le prêtre, dont les fonds secrets obtenus par le dol, sont engloutis en des caisses noires et détournés pour toujours delà circulation économique, le prêtre a reçu de Rome un mot d'ordre sagacement approprié au caporalisme de la France. Depuis quelques années il se dit patriote. En effectuant les captations d'héritages, les manœuvres frauduleuses qui sont le fond même, le ressort majeur de son emploi, il court aux frontières, il jette la discorde entre les citoyens et, frustré par la banque juive d'une partie des aubaipes qu'il compte arracher à la niaiserie des personnes pieuses, il déchaîne contre Israël son patriotisme de commande. C'est Mandrin qui, pour dévaliser à son aise les passants, crie au voleur du plus aigu de ses poumons.

D'ailleurs après nous avoir scarifiés, vingt-*

cinq OU trente années durant, avec l'Alsace-Lorraine, et la revanche et autres ordures du môme tonneau, la prêtraille nationaliste, les mannezingues tricolores, font alliance avec l'empereur allemand pour aider les missionnaires à cambrioler en Chine, à trafiquer sur le meurtre des petits jaunes et mêmeà dépasser encanaillerie, en férocité, en déprédations, l'armée française, elle-même — cette école de Vhonneur,

Quand la lutte régnait entre les dieux de la nuit et ceux de la lumière ; quand le dragon de riran menaçait THellade et ses libres républiques, ce fut un spectacle merveilleux dont trois mille ans n'ont pas obscurci la splendeur, que cette lutte virile d'un peuple si faible par le nombre, si robuste par la grandeur d'âme, par le ressort intime, opposant à l'invasion son courage et brisant sur les rochers de l'Attique la

force gigantesque du Grand Roi.

Quelque chose de semblable a paru, de nos jours, quand les paysans du Transvaal, faisant échec aux armes anglaises, ont maintenu leur

droit et sauvé la terre paternelle. Ici, la noblesse intérieure apparaît égale, sinon la beauté. Ces laboureurs ont pour eux l'excuse d'avoir défendu leurs champs et leurs maisons contre l'avidité d'un conquérant inique.

Cependant Tolstoï les désapprouve. Les défilés de Blœmfontein valent bien celui des ïhermopyles. Mais les soldats de Krûgër, comme ceux de Léonidas, ne restent pas moins des brutes criminelles, puisqu'ils donnent la mort à des êtres vivants et préfèrent la destruction aux lents progrès de la raison et de Tamour.

Les palmes, les trophées, le vol éclatant des victoires sur les champs de pourpre, le laurier civique aux tempes du vainqueur ne sauraient empocher les larmes des fiancées, des mères et des petits enfants. Bella matribus delestata. Elles accusent la boucherie en masse et les meurtres guerriers. Ces Anglais couchés là-bas dans les plaines de Johannesburg ou de Pretoria, victimes de l'horrible guerre, n'avaient-ils pas droit au soleil, à l'amour, à la vie? L'épopée des tueurs d'hommes, en quoi diflcre-t-elle du mpurtre qiie punissent les lois ? Pour être versé par des milliers de fratricides, le sang humain ne hurle-t-il pas dans l'ombre, ne hurle-t-il pas

comme une chienne sur les tombeaux, quand passe Tégorgeur ?

Même, dans la lumière d'Athènes, lorsque, érigeant sur sa tète un rameau d'olivier, le coureur juvénile apporte celte nouvelle prodigieuse à la cité de Pallas : les perses en déroule, leurs nefs fracassées, la ceinture de vaisseaux, qui déshonorait le détroit d'Hellé, arrachée aux quatre vents de la défaite et du naufrage, Xerxès, du haut de son promontoire, pleurant son armée à jamais perdue et la jeunesse de TAsie, — quelque deuil enténèbre et fait pâlir tant de gloire, un triomphe si beau. Là-bas, près du tombeau de Daréios, la vieille Atossa lamente et ses gémissements répondent aux vieillards d'Ecbatane. Plaintes, sanglots, soupirs des cœurs navrés ! Sa douleur, cette douleur de mère pleurant ses fils comme Rachel dans Rama, comme, sur le rivage troyen, la veuve de Priam, cette douleur qui ne veut être consolée puisque les bien-aimés ne sont plus, vient d'un si grand objet, d'une source tellement auguste, qu'elle fait taire les cantiques de victoire et que son ombre obscurcit jusqu'au matin pérennel de Salamine.

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(20 floréal, an 409),

S'il n'était question que de bien dire et s'il ne s'agissait que d'éloqueuce, je déclinerais, ce soir, rtionneur de prendre la parole, d'apporter l'hommage des poètes français aux écrivains russes groupés autour de nous. Poète mineur et depuis longtemps oublié, poète à qui le citoyen survit, j'eusse volontiers offert à un plus digne cette place où, près de l'enchanteur Anatole France, près d'Octave Mirbeau le justicier, un écrivain de ma sorte ne peut monter sans quelque hésitation. Mais, pour la plupart serviles et domestiqués, les faiseurs de vers, sous la troisième République, se nourrissent volontiers des épluchures du nationalisme ou de l'ordure antisémite. Ils conservent des bibliothèques,

sollicitent des places, fomentent des pèlerinages ou servent la messe, quand ils n'olîrent pas à leur belle pairie les solécismes tricolores et les pétarades héroï-comiques du Tyrtée de Saint-Sébastien. Les poètes! mais c'est Coppée, mélangeant au Saint-Chrême les pommades confidentielles qui l'ont rendu à la foi ; c'est le grave SuUy-Prudhomme qui pèse, argumente, délibère et prend avec conscience, le parti du plus fort! Ce sont les bardes melliflus ou grandiloques de salon, d'antichambre, ceux que Roujon tutoie et que Leygues décore, ceux qui palabrent dans les cafés de nuit ou lèchent, en rimes d'or, la boite des potentats en voyage, devant les ponts inau-

gurés.

Les poêles ! C'est Déroulède qui transvase en patois de chocolatier Pâme de Gyp et de Barrés ; qui chante le drapeau tricolore, étendard libérateur de Valmy, à présent devenu l'enseigne des tripots, des sacristies et des lieux d'honneur. A ces mâchelaurier, la Défense républicaine prodigue les croix, les sinécures, les prébendes. On les traduit en petit nègre et en samogitique. Les belles américaines prisent leurs évacuations à l'égal du meilleur Jean Rameau; l'amiral de Cuverville qui, sans avoir l'oreille fendue, consacre

ses mathurins aux archanges, leur concède autant de lyrisme qu'à Théodore Botrel lui-même. Il est vrai que Gustave Kahn, initiateur et maître dé la jeune littérature, Gustave Kahn dont j'occupe indûment,, ici, la fonction de représenter les poètes, passe, dans quelques départements encore, pour un heureux émule de M. Francis Vielle- Griffin.

Mais ce qui nous rassemble aujourd'hui, c'est un acte de foi civique, une pensée enthousiaste, un élan vers ceux qui, dans les prisons, dans l'exil, dans la « Maison des morts, y> où, depuis Dostoïevski, le tzar met au secret Tintelligence, la bravoure de ses peuples, combattent sans trêve le combat deTanarchie et delà raison. Nul d'entre nous n'est trop grand ou trop petit. Quiconque n'est point asservi aux ambitions dégradantes, aux intérêts infâmes, a le droit de manifester hautement dans ces comices de la révolte sainte et de la fraternité. Pour communier de la pitié humaine, des espérances révolutionnaires, il sufQt de marcher les mains pures et le front haut, de signer d'un nom exempt de blâme le salut que nous envoyons, ce soir, à nos frères de Saint- Pétersbourg. Ce n'est pas une adresse de la France à la Russie, des jeunes latins aux jeunes

slaves, d'une classe ou d'une patrie vers une autre classe ou vers une autre patrie.

Car notre orgueil le plus Ger, à nous, c'est d'être sans patrie, d'avoir enfin répudié le mensonge des frontières et l'illusion scélérate des massacres guerriers. Seuls fidèles à la tradition ancestrale^ nous demandons à Thistoire d'avoir un sens. Or, la Révolution française, dans son développement logique, aboutit à l'internationalisme comme à la destruction du Capital. Par elle, tous les parasites, les hommes entretenus, évêques, larbins, généraux tenanciers de maisons louches, et les bons propriétaires, et les banquiers opulents, tous les bourgeois en un mot, lorsque sonnera Theure de la justice, fini* ront par rendre gorge et ne souilleront plus la lumière de leur croupissante nullité.

Quant à nous, qui, ayant étudié les annales des diverses monarchies, si copieuses en ordures, en abominations de tout genre, — depuis les massacres jusqu'à la garde-robe, depuis le confesseur et le bourreau jusqu'à Tapothicaire, depuis l'édit de Nantes jusqu'à la fistule de Louis XIV — )îec plurihus impaj\ — depuis les dragonnades jusqu'aux amants de Monsieur, Êueul vénéré de Gamelle, depuis la levée en masse

jusqu'aux sœurs incestueuses de Bonaparte — nous avons cru qu'il importait à notre dignité de vomir comme une drogue malfaisante le patriotisme ignominieux.

Quand la République se levait pour défendre contre les rois coalisés la liberté des peuples et celles de l'esprit, quand, pour écraser en Vendée ou dans les armées étrangères, les aïeux des Boisdeffre et des Négrier, les volontaires de l'an II recommençaient le geste des héros antiques, sans doute, il était beau de marcher sous le pennon de la France. Mais ceux qui, aujourd'hui, se réclament de la « Patrie française », comme ils disent, montrent jusqu'à quel point les aventuriers et les pleutres ont dégradé le préjugé sanguinaire des nations et mêlé de boue à la pourpre des abattoirs guerriers ! Ce sont, d'abord, tous les larbins, tous les bookmakers, tous les bedeaux, les dispensés, comme le sourd Maurras ou le hongre Barrés, comme Drumont de qui le bandage fournit au drapeau tricolore une cravate inattendue ; ce sont les jeunes amants des vieilles dames, les matrulles pieuses et les notaires indélicats ; puis, les divers rastaquouères, levantins comme Régis, espagnols comme la Gandara, ou transfuges de Sedom à

rinstar de Jean Lorrain. Cette clique se pâme au noDDi de la patrie. Le grotesque Arthur Meyer, venu de Francfort pour exercer, auprès de Blanche d'Antigny, le métier de comptable et tenir le grand livre de ses coucheries, Arthur Meyer, le youpin renégat, appelle impudemment la France « sa mère » et justifierait en quelque sorte, par la fabuleuse cocasserie de sa turpitude, les griefs que ï Antijuif impyxte à Israël, si une telle vermine, comme les PoUonais ou les Mézieres, n'étaient pas dans une égale abomination chez tous les peuples civilisés.

La Patrie française? Ce sont les faussaires de l'Etat major, les cambrioleurs de Texpédition de Chine. Ce sont les bourreaux intentionnels qui, sans nous (car chacun de ceux qui ont versé leur sang et leur àme pour cette juste cause ont le droit d'en revendiquer l'honneur), eussent perdu à jamais l'innocent et malheureux Dreyfus. Ce sont les cuistres vaniteux qui s'énorguellissent de fréquenter chez la princesse Mathilde ou d'apprendre, chez M°"® de Loisne, comment Jules Lemaître accommode les restes de Lalou et de Girardin. La Patrie française ! c'est tout ce qui est lâche, voleur ou prostitué, tout ce qui vit de pourboires et de dea-

serte, qui dtijeune d'eucharistie et dîne de retape ; les chrétiens d'écurie, les gentilshommes de lupanar et de confessionnal, les généraux de bagne et les écrivains de dépotoir. Cette patrie, nous la désavouons, pleins de dégoût, de mépris et de haine. De tout cœur, nous appelons sa fin, le jour miséricordieux qui, dans un cataclysme surhumain, abolira son opprobre, édifiant la patrie nouvelle de la raison, de la justice et de l'amour.

Aussi, le pacte que nous contractons, en ce lieu, n'a-t-il rien de commun avec la parade franco-russe^ honte éternelle des deux peuples. Cette danse de Saint-Guy, ce délire de singe, ces effusions de babouins en amour, avec quoi la population parisienne accueillit, d'abord, Tamiral Avellane, puis, le tzar lui-môme, ce malfaiteur étriqué, ne nous ont émus qu'à la façon d'une horrible nausée. Nicolas II qui venait escroquer l'argent français pour asservir] plus étroitement son peuple, Félix Faure, gaudissart mégalomane, qui demandait à l'autocrate demuseler en France la révolution dont illétait sorti, ont donné au monde un spectacle bouffon et lamentable: l'alliance de la peur, de l'argent et de l'obscurantisme, en vue des massacres futurs.

TIs ont comploté, ces tyrans, ces drôles et ces voyous, récrasement profitable des travailleurs ou des insurgés.

Cette coalition de toutes les puissances contre l'idée libératrice, l'appel aux armes de l'étranger pour étouffer dans le sang les révoltes d'où jaillira bientôt l'universelle concorde, c'est le geste quidditif du nationalisme. Valets du Izar, soldats du pape ivres de domesticité, l'adoration du sabre, le culte de la force dompte l'avarice des patriotes de jésuitière et dénoue les cordons parcimonieux de leur bourse. Rien ne leur semble trop cher pour entretenir le prêtre qui abrutit les âmes et le pandour qui chourine à propos les besogneux.

Nous détestons la guerre et nous préparons la réconciliation universelle. Mais nous ne sommes point des pacifiques. Nous apportons au vieux monde Tapaisement ou le combat, prêts à laisser tomber le pli du manteau de Fabricius, à défendre, par le glaive, les intérêts sublimes dont nous nous sommes constitués les gardiens. Nous ne sommes russes, ni français. Comme le Posa de Schiller, nous sommes, avant tout, les citoyens du monde, les eupatrides et les champions de Inhumanité. Nous sommes

l'armée de la pensée conlre Tarmée des appétits, de Tathéisme contre la superstition, de la vérité contre l'imposture, du droit contre Tiniquité. Nos héros, nos martyrs, Louvel, Jessa Helfmann, Angiollilo, Hartmann, Sophie Perowskaïa, les régicides magnanimes nous ont montré l'exemple. Ils nous ont enseigné le geste qui délivre. Au prix de leur sang généreux, ils nous ont fait connaître que, pour un esprit déterminé, le fer d'Harmodios peut toujours, quel qu'il soit, atteindre le despote, Harmodios dont la gloire éternellement subsiste pour avoir frappé le tyran devant l'autel de Pallas et rendu Athènes à ses propres lois.

Mais il est d'autres armes que la bombe ou le poignard. Le livre tout puissant affranchit les consciences et relève les cœurs. Une pitié douloureuse, une indignation sans borne gonfle nos poitrines au récit des tortures que subissent les écrivains nos frères, zélateurs comme nous de la pensée libératrice. Tolstoï, persécuté pour avoir prêché la loi d'amour, un évangélisme si peu chrétien qu'il aboutit aux mêmes

; conclusions que les esprits scienliBques, atteint \ une beauté morale, supérieure même à son gé- ( nie. Des littérateurs, des journalistes, des otu- ; diants, fouettés, emprisonnés, martyrisés par la j police et par l'armée prête, là-bas comme ici, à ; toutes les besognes dégradantes. Le fils terrorisé d'Alexandre III, le poltron sanguinaire, le jeune homme oblique, valet du saint Saint-Synode, tzar mongol comme les héritiers de Gengis Khan, et chef de bureau transcendantal comme Napoléon P^, instaure la terreur dans le domaine de l'esprit. C'est « le grand remède asiatique », suivant ^expression de Joseph de Maistre. Mais on n'étouffe pas un mouvement intellectuel comme on assassine un autocrate. La raison a la vie plus dure qu'Alexy Petrow itch ou que Paul l^^. Ni la déportation ni les peines corpoporelles n empêcheront l'élite russe de venir à nous. Qu'importe le knout ou la Sibérie à qui lutte pour la justice et pour la vérité? Comme, autrefois, Yaroslaw contraignant ses peuples au baptême en masse et les plongeant dans les eaux du Dnieper, Nicolas II, le jeune monstre, baptisera^ demain, la Russie indépendante dans le sang des martyrs. Le mot du grand duc Michel : « Il ne faut en Russie qu'un tzar et des

paysans », ne sera plus qu'une sottise monarchique tombée en désuétude.

Et c'est à nous, libertaires d'occident, que la " Russie nouvelle prêtera des renforts. Ici, dans notre pays ravalé si bas par la faction cléricale et qui ne se souvient plus de son xvni® siècle, la liberté se fera par importation étrangère. Car, tandis que nous acclamons les tueurs de nègres et de chinois, les faux témoins, les escrocs et les bandits, Mercier^ Marchand ou Galliéni, les pays asservis au plus morose despotisme secouent leur joug avec une ardeur que les politiciens ont, depuis longtemps^ amortie en France. Tandis que nous écoutons le père Coubé sans lui cracher au visage, l'Espagne lapide les jésuites et magnifie Ferez Galdos.

Nos alliés en Russie, vous le savez, camarades, ce sont, d'abord, les étudiants. La presse révolutionnaire a-t-elle exagéré le mouvement, ainsi que le prétendent les journaux immondes? Il faut espérer que non pour la gloire de Tespèce humaine. Les raskolnicks ont le droit de parler haut, d'affirmer les revendications des opprimés. Nos alliés, ce sont encore les juifs, élite de la Russie comme de tout l'orient, et même d'une partie de Toccident. Mais, depuis quelques an-

nées, les juifs apostats déshonorent, chez nous, le renom d'Israël, tandis que leurs frères que le parasitisme du faubourg Saint-Germain n'a point contaminés, représentent, dans le domaine des tzars, le travail, l'industrie, le commerce et le savoir, le lien des peuples, la famille civilisatrice, THermès du nord et de Torient.

Mais nous possédons encore une deuxième catégorie d'alliés en Russie : l'orthodoxie grecque et le tzarisme impérial. L'orthodoxie grecque a cela de bon que, les popes étant mariés, les fils de prêtres, instruits, ambitieux, pauvres et méprisés, figurent en tète de chaque insurrection* ]je ministre réformateur d'Alexandre I®^ Sperowscki, était l'un d'eux. Le tzarisme a cela de bon qu'il a éliminé des esprits toute dignité à l'occidentale, toute chevalerie. Donc, pas de faux honneur mais l'homme en présence de sa conscience et de son idce. Le meurtrier avoue son forfait dans là Puissance des tènèbreSy dans le Crime et le Châtiment ^Aks qu'il se croit obligé à cet aveu par des raisons intérieures. Ceci est la vraie force de l'âme russe : admettre qu'une théorie que l'on sent vraie se doit immédiatement réaliser dans la pratique, à l'inverse des occidentaux qui tiennent les idées pour un di-

vertissement hors de la vie réelle. D'où, les conséquences logiques déduites, sur le champ, des principes : refus du service militaire par les doukhobortzis, travail manuel de Tolstoï, eunuchisme des skoptzis et le malthusisme intégral de la Sonate à Kreutzer, Les slaves n'ont pas la foi spéculative. Ils la transforment en action, la réalisent dans leurs œuvres. Ils l'opposent victorieusement à toutes les formes du despotisme et de la nuit.

Qu'elle nous porte, cette foi dont vous nous montrez l'exemple, jusqu'à la terre de promîssion où tendent nos désirs. Ecrivains russes, poètes, romanciers, publicistes, les écrivains français, comme vous épris de justice et d'indépendance, vous offrent par notre voix Thommage de leur fraternité. Nous assumons vos douleurs et partageons vos espoirs. C'est pour un même idéal que nous combattons, les uns et les autres, unis dans les haines comme dans les amours. Notre but c'est Taffranchissement des esprits, la conquête du bonheur, la fédération

iDiernationale des peuples délivrés. Certes, la roule est longue. Plus d'un, sans doute, succombera sur le chemin. Mais vous, jeunes hommes, serviteurs de la révolution en marche, puissiezvous atteindre à la cité bienheureuse, d'où les temples, les casernes et les tabernacles de misère seront à jamais exclus.

Entrez-y,porteurs d'un rameau pacifique d'olivier,conime autrefois, dans Athènes, le messager de Salamine,mais sans expirer comme lui. Dites, alors, à ceux qui viendront après vous, nos combats de rheure présente, lesluttes que soutinrent vos aînés pour affermir la victoire du jour sur les ténèbres, de la civilisation sur la barbarie, de l'esprit scientifique sur les dieux malfaisants, pour assurer le triomphe sur l'égoïsme de la clémence et de Téquité.

{23 messidor f an 409).

Le dimanche, 12 juillet 1789, Paris s'éveilla au bruit des chevaux et des armes, dans le cliquetis militaire, le fracas d'une invasion.

Dragons, hussards, le Royal-Allemand du prince de Lambesc, les Suisses du baron de Besenval, toutes milices dévouées à la cour, à l'Autriche, à tout ce qui n'était* pas la nation ou le peuple, du pont de Sèvres à la barrière de Vincennes, de Saint-Denis au Champ-de- Mars s'abattirent comme une troupe de vautours. Depuis le 23 juin et les menaces du roi, un malaise sans nom pesait sur la ville, une angoisse d'avant l'orage annonçant le premier coup de foudre, l'éclair prémonitoire de la Révolution. Par une rencontre singulière, deux

placards émanés l'un de Versailles, Tautre du « passionné Marat », invitaient au calme, exhortant les citoyens paisibles à demeurer chez eux, à s'abstenir de violence, à éviter les rassemblements. Par les Champs-Elysées, croates et pandours, Tarmée de TAutrichienne descendait lentement, vers la place Louis XV, tandis que des rumeurs confuses, des bruits incertains, augmentaient l'angoisse prophétique, l'énervément de tous. « Le pavé brûlait, le sol était comme une mine, vous entendiez déjà gronder le volcan. » (Michelet).

Au Palais-Royal, se précisait encore l'agitation publique. L'attente d'un événement inéluctable faisait bouler des vagues d'hommes entre les marronniers, roussis déjà par la saison. Le palais, où Monsieur promena ses favoris, le jardin, témoin des amours incestueuses de Philippe et des soupers immondes que la Palatine stigmatisait avec sa crudité biblique de luthérienne mal convertie ; le Palais-Royal, est, à présent, deVenu le centre, le foyer des émois populaires^ une sorte d'agora où Ton parcourt les gazettes en buvant du café. Ce dimanche, la foule se regarde, anxieuse, en proie à de sourdes alarmes. Ce sont de brèves nuta-

lions, des mots rapides échangés comme à regret. Tout à coup, le soleil parvenu au méridien fait partir le canon de midi. Ce grondement lugubre pousse l'inquiétude à l'extrême. N'est-ce pas un signal de massacre, le tocsin d'une autre Saint-Barthélémy? En même temps, une voix, messagère de malheur, annonce la disgrâce de Necker. Le ministre du peuple est renvoyé. Depuis hier, il est en route vers le nord. A sa place, Broglie, Breteuil et Foulon qui dit : « Le peuple peut manger du foin, mes chevaux en mangent bien. »

Une épouvante grandit et monte sur la cohue.

Des frémissements courent parmi ces hommes entassés. La pâleur envahit les faces et la colère les esprits. Un tonnerre de voix hurlantes se déchaîne irrésistiblement.

C'est alors qu'un jeune homme, Camille Desmoulins, se précipite, « avec une physionomie apollonienne », ses beaux cheveux noirs flottant sur ses épaules, un pistolet dans chaque main. Il s'élance. Debout, sur une table du café de Foy, il donne un verbe à la pensée commune, il fait entendre les mots nécessaires. Un charbon de feu a touché ses lèvres, comme, jadis, celles du prophète. 11 ne bégaie plus. Il

appelle aux armes 1 Soudain, une voix faite de mille cris répond : ce Aux armes ! » et couvre son appel.

— C'est dans ce grand moment — dit Carlyle, qull évoqua les puissances élémentaires. A l'insurrection qui gronde, il faut un symbole, un attribut de ralliement. Les arbres du jardin fourniront cet emblème : leurs feuilles couleur d'espérance, nouées au chapeau des manifestants, diront qu'une aube nouvelle est près d'éclairer le monde, que Thumanité, pareille aux branches printanières, est sur le point de refleurir. Ce que la canicule a épargné de vert est dépouillé soudain « comme s'il s'abattait une nuée de locustes ». Les feuilles couleur d'émeraude qui, pendant le sombre Moyen Age et son antiphysisy les feuilles vertes comme les prés verts qui paraient, au sabbat, le consolateur du pauvre, concourront à orner la délivrance du pauvre. Les frondaisons des bois furent toujours amicales au peuple : son arbre, le peuplier, d'une flèche hardie^ par-dessus les brouillards, l'épouvante nocturne, sollicite la première lueur et la paix rassérénante de l'aurore.

Le geste de Camille a inauguré la Révolu-

lion. A dater de ce midi funèbre et de cet élan du Palais-Royal, la France plébéienne se lève pour donner au monde un enseignement qui ne périra pas. On sait les jours épiques : la charge de Lambesc aux Tuileries, le vieillard terrassé, le garde-française mis à mort, et le pillage des lazaristes, ces bons moines, qui aimèrent mieux faire flamber leur cave que d'en donner le vin aux indigents. Enfin, le 14 Juillet, c'est le matin radieux où Paris est debout pour vaincre ou pour mourir. Cette Bastille, dévoratrice d'hommes, ces murs cimentés de larmes et de sang, s'ouvrent au grand jour. En place de Grève, les malfaiteurs qui régnaient dans l'inique prison : Launay, Berlhier et ce Foulon néronien expient leurs crimes de lèse-humanité.

La populace vengeresse promène leurs cœurs sans pitié au bout de piques triomphales. C'est une fête qui succède noblement aux deuils des jours passés. Les rues sont pleines de roses ; des feux de joie tourbillonnent dans la nuit balsamique. Et le stupide Louis XVI, hébété de vénerie, comme chacun de ses ancêtres, Louis XVI, qui tient son journal au point de vue de lâchasse^ écrit, à la date du 14 juillet, ce mot augurai et fantomatique : Rien !

Les sottises des réactionnaires sur la prise de la Bastille sont plus innombrables que les astres de la voie lactée. « Il n'y avait, distMitils, que sept prisonniers. » Sans compter ceux qui étaient morts, et Latude, et ce pauvre Romagne qui passa quarante ans à expier une mâchante odelette. Sans compter aussi les morts parmi les assiégeants. « On n'y mettait, disentils encore, que les gens de lettres et les maris gênants. » C'est ce qui rend plus significative la révolte populaire : comme, de nos jours, en Russie, Talliance des prolétaires et des raskolniks.

Camille, héros du 12 juillet, ne semble pas avoir tenu par la suite les promesses d'un tel jour. Vaniteux et faible, il suivit — dupe ou complice — Danton qui Tentraina dans sa chute, après avoir, pour le compte de Robespierre, favorisé le rétablissement du culte catholique et préparé la mort du noble Anacharsis Cloolz. La fête de l'Etre Suprême, prélude manifeste du Concordat (22 prairial an II), à un mois d'intervalle, suivit Texécution des hébertistes et des dantonistes.

Camille porta sa tùte à Téchafaud. Picard, comme Calvin et comme Robespierre, il n'avait

pas la dureté, le pédantisme cruel de ces bilieux.

Ce fut un aimable garçon, égaré au milieu d'une époque féroce et théâtrale, qui exerça la verve amusante, le tour gamin de son esprit dans la rédaction de pamphlets homicides. Les portraits que Ton connaît, celui de Rouillard, au musée de Versailles, et le teau dessin appartenant à M. Claretie, disent le charme, l'inconsistance de l'homme. Les yeux distants, la bouche remontée aux commissures, le menton ponctué d'une large fossette, le nez canaille, les yeux gris et vides n'ont rien de la beauté pompeuse de Saint-Just. Ce n'est point un romain de David, mais bien plutôt un abbé du siècle qui s'achève, exercé aux fadaises et maître en l'art des petits vers, bourgeois avenant et « sensible », .pour parler comme le jargon du temps.

Une histoire élégiaque d'amour embellit sa fin d'un rayon de tendresse. En montant à Téchafaud, et sous le couperet même de la guillotine, il tenait en main une boucle des cheveux de sa Lucile, qui roula dans le sang du condamné.

Pour cette boucle de cheveux, pour la co-

carde verte du Palais-Royal, le monde absout crimes et défaillances : le reniement de la libre pensée, Anacharsis exclu des Jacobins et voué au sur trépas. En dépit de ses fautes oubliées, Camille Desmoulins reste pour tous Tamant de Lucile Duplessis et le premier vainqueur du Quatorze juillet.

Au nom de ces deux minutes de beauté. Tune au début de sa vie publique, l'autre à la fin de sa brève carrière, le souvenir des hommes s'est fait clément et l'Histoire a pardonné.

Pour nous, libres penseurs d'un âge qui commence, nous qui mettons notre orgueil à répudier les dogmes et les lois, qui avons jugé le néant du principe d'autorité, qui connaissons l'imposture de tout ce que vénère le monde capitaliste, gardons, pour les hommes d'autrefois, une clémence fraternelle. Mais jugeons leurs doctrines avec sévérité.

Si le mouvement gigantesque de la Révolution française a pitoyablement avorte, si les promesses du Quatorze juillet ont fait banqueroute à l'idéal social qu'elles présageaient ; si la troisième république, la république du Social-Lucullus,des assomptionnistes, des émigrés et des faussaires de FEtat-Major, la repu-

blique des chaouchs et des vicaires, méconnaît raison, pitié, science, et permet à l'immonde Sacré-Cœur de pendre sur Paris, c'est que la république de 93 perdit, à son matin, le sentiirient de ses origines. C'est que, dès son début, la Révolution dévia; c'est qu'elle \ devint militaire, patriote ; c'est qu'elle répudia l'internationalisme sacré qui fut la base de sa doctrine et le but de ses aspirations.

C'est au nom de la patrie que Danton, qui, seul, avait eu le bon sens de ne pas haïr TAngleterre et qui, en 92, avait envoyé Tayllerand aux ministres de Georges IV, c'est au nom de la patrie que Danton fut immolé, que les municipalités qui avaient institué le culte libérateur de la Raison furent brisées par Maximilien. C'est au nom de la patrie que l'orateur du genre humain paya de sa tête la haine sainte qu'il portait à Dieu et aux nationalités, scélérates autant que Dieu.

La déviation théorique de la Révolution méconnut le premier devoir de la république, c'est-à-dire la substitution de la science à la théologie, du travail à la guerre, du communisme à la propriété, de la politique d'observation, de conformité à l'action publique, à l'ordre

naturel des choses, conçue par les encyclopédistes et poursuivie par Danton, de cette politique raisonnable à la politique d'à priori, d'inspiration et d'absolu, que préconisa Rousseau, que Robespierre fit entrer dans le domaine des faits et qui précipita sa chute.

La seule nécessité que les bourgeois de la Convention aient comprise, ce fut la nécessité de rompre avec le .clergé. D'où la constitution civile. D'où, la déesse Raison et le calendrier républicain. Mais, un mois après, ils perdent la tète et reviennent au catholicisme sous prétexte de hberté. L'équivoque dure encore.

Que leur exemple nous instruise ! Une bastille ne tombe qu'à condition de détruire les autres bastilles. Un crime de l'autorité ne cesse qu'à condition de briser toute l'autorité.

Famille bourgeoise, capital, dogmes, patries, jetons aux pourrissoirs, à Tégout, ces loques du passé ! Fertilisons leurs ruines, et, sur leurs infâmes décombres, semons les blés de l'avenir.

Ces rameaux verts que, d'une main fiévreuse, Camille arrachait aux marronniers du Palais- Royal, qu'ils provignent sur les fronts de l'humanité libre ! Qu'ils nous conduisent aux conquêtes paisibles de la raison et nous abritent

comme les feuillages de Dunsinaae abritaient les vengeurs du meurtre et les champions du droit. Que leur ombre amène, que leurs mousses fraîches accueillent l'humanité, dans son exode vers la justice et vers Famour ; que leur sèvemonte, fructifie et, sur les ruines des geôles ou des temples, éternise un printemps de douceur, le printemps delà République universelle, de la concorde et de la beauté.

(50 messidor t an 109 et 13 vendémiaire y an 110).

Si Touvrage dont vous allez entendre quelque fragments appartenait au genre de ces écrits plus qae libertins, composés en vue d'une clientèle spéciale, bibliophiles trop jeunes ou trop vieux, par des entrepreneurs d'immondices, publiés sous la custode, avec l'enseigne de Priape ou bien de Cottyto ; si nous apportions, ici, les œuvres de TArétin ou du marquis de Sade, le Portier des Chartreux ou les obscénités d'Andréa de Nercia, vous flétririez d'une juste réprobation un pareil goujatisme et votre fuite nous punirait d'un si grave manquement.

Le livre que nous allons entr'ouvrir n'a rien de commun avec ces pornographies du ruisseau. Par une singulière déviation de iWtendement,

il passe môme aux yeux des catholiques pour un manuel, un épitomé de la plus transcendante morale. Ce livre renferme les questions que, dans l'ombre des nefs où languit un éternel crépuscule, dans une guérite où leurs haleines se confondent, où leurs lèvres se touchent presque, le confesseur pose brutalement aux vierges impubères, aux femmes que leurs stupides époux n'ont pas le cœur d'arracher à celte ignominieuse dégradation.

Le prêtre, solide, trop nourri pour sa fainéantise, débordant de pléthore sanguine, est, la plupart du temps, un rustre que n'a point anémié la dégénérescence bourgeoise.

Il porte, avec une âme de garde-chiourme^ des sens de muletier. Valet de charrue, il emploie au maniement des consciences la brutalité sournoise du pacant, le cynisme du faune, l'hypocrisie du villageois. Il est rudanier, salace, mal odorant. Il parle de l'amour en langage de caserne ! Au prurit luxurieux d'un homme qui n'entend payer ses plaisirs qu'en monnaie de singe, qui, n'ayant d'autre labeur que l'escroquerie ou l'imposture, crève d'appétits et de lubricité, la crasse ecclésiastique ajoute encore d'innommables démangeaisons.

« Ce noir grotesque dont fermentent les souliers )), encuirassé d'immondices, aiguillonné par les ordures de sa peau, déverse la puanteur dune imagination gâtée et malfaisante sur la chair comme dans Tâme des victimes oiïerle à ses attouchements. Le prêtre catholique, c'est le minolaure à tête de cochon.

Voici donc un livre qui contient l'examen auquel un inconnu a le droit de soumettre la vierge qui sort à peine de Tombre maternelle, que dis-je ? la femme qui descend du lit nuptial, toute ravie encore des premiers baisers de l'amant et de répoux. Le directeur de conscience ajuste ses besicles théologales. 11 flaire les linges souillés. Il déguste les eaux de toilette. En latin, non de cuisine, mais de latrines, il pousse les diverses enquêtes dont il est contraint d'affliger ses ouailles. Car le confesseur ne peut, sans prévarication, faillir à ces devoirs que lui impose le sacerdoce. Il doit adresser à la jeune fille, à la nouvelle mariée, à la femme grosse, à l'accouchée d'hier, les questions les plus scabreuses, un interrogatoire que n'oseraient pas, sans d'infinies précautions, la sage-femme elleinême ou les spécialistes de Thôpital Kicord.

Le restant des Diaconales, la somme des

autres péchés n'est que pour la figure et Tornement. Une absolution diligente balaye envie, gourmandise et nonchaloir. Quant à l'avarice, qui promet au clergé de riches donations et d'amples héritages, on la cultive comme il sied. L'orgueil seul, qui ne remet pas l'homme tout entier aux mains rapaces de Taigrefin tonsuré, l'orgueil seul est puni de quelque blâme. Néanmoins, ce sont les infractions aux septième et neuvième commandements qui assurent le pain des confesseurs, depuis le vicaire de campagne dépeuplant la basse-cour de ses pénitentes, jusqu'au jésuite qui déprède les millions volés aux indigents par le capital assassin, l'armée cambrioleuse et l'état fesse-mathieu.

Oui, c'est le geste d'amour qui plus que tout autre nourrit dans son oisiveté pernicieuse la clique noire des ensoutanés. Pourquoi? Le prêtre rusé en sait bien les motifs. Ils sont tout entiers dans le mot de Virchow cité par Hœckel, ce mot que je vous demande la permission, mesdames, de ne traduire point : Omriis millier in utero. C'est au plus profond de l'être, dans le jardin fermé de sa vie sexuelle que le prêtre obsède sa victime, qu'il débuche sa proie. Les troubles de « l'enfant malade et douze fois

impure », ses ardeurs et ses défaillances, la crédulité de son intellect, l'éveil de ses organes, il n'en ignore aucune chose.

« Beauté blessée ! Beauté fragile ! » Que ne peut sur elle cet homme sans épouse ni enfants, cet homme exempt de toutes les charges sociales qui ouvre la porte du mystère, qui prête aux joies de l'alcôve la saveur aiguë et délicieuse du péché? Mais le mari que devientil pendant ces heures de la confession, tandis qu'un célibataire impudique force à de louches aveux celle qu'il aime, qu'il a le droit de défendre et l'obligation de nourrir? Je l'imagine volontiers pensif et mécontent, dans la maison déserte, pendant que la femme agenouillée raconte les caresses conjugales du maître de sa chair. Le mari aie corps, la guenille périssable: mais le prêtre, seul, règne sur la volonté. Que l'homme travaille, que son labeur entretienne la femme, élève les enfants, prélévation faite bien entendu — et quelle prélévation ! — des impôts ecclésiastiques : messes, quêtes, bonnes œuvres, sans compter l'anse du panier que font danser, avec tant de maîtrise,^ les souteneurs en jupon noir. Le mari ne s'associe pas à la femme catholique ; il n'est pas l'initiateur de sa pensée, et quand il

prend possession de l'être indécis encore dont il a promis le bonheur, Tacte sacré qui le lui donne assume la matérialité d'un viol, Car, à rinverse du Moyen Age, dit Michelet, c'est à présent le laïque, c'est le mondain qui est l'homme mortifié. « Ce mondain, plein de soucis, travaille tout le jour, la nuit, pour la famille et pour l'état. Engagé souvent dans une spécialité d'affaires ou d'études trop épineuses pour que la femme et les enfants s'y intéressent, il ne peut leur communiquer ce qui remplit son esprit. A l'heure même du repos, il parle peu, il suit son idée. Le succès dans les affaires, l'invention dans la science s'obtiennent à haut prix ; au prix que dit Newton : En y pensant toujours,,. Solitaire parmi les siens, il risque, lui qui fait leur gloire ou leur fortune, de leur devenir étranger.

« L'homme d'église, au contraire, qui aujourd'hui, à en juger par ce qu'il publie, étudie peu, n'invente rien, qui, d'autre part, ne se fait plus à lui- môme cette guerre de mortifications que s'imposait le Moyen Age, il peut, frais et reposé, suivre à la fois deux affaires. Par son assiduité, par ses paroles doucereuses, il gagne la famille de cet homme trop occupé, et cependant, du haut de la chaire, il accable

les mondains des foudres de son éloquence. »

Jeunes filles, jeunes'fcmmes, c'est à vous quo nous parlons ! Si les mots qu'il nous faut employer, dans ce cours de patliologie sociale, offusquent vos pudeurs, si nous abjurons pour un instant les formes d'un honnête discours, veuillez nous accorder la liberté du clinicien qui, pour exposer les tares de Thomme physique, a droit de ne point ménager ses expressions. C'est plus haut que tendent nos eflorts. Il est grand, certes, de chasser le typhus et la tuberculose. iMais le microbe de robscurantismc, le bacille de la turpitude chrétienne, celui de nous qui en fera Tantiseptie pourra revendiquer la première place entre les bienfaiteurs de l'humanité.

Jeunes filles, c'est à vous que nous parlons ! Vous êtes affranchies puisque vous assistez à cet entretien ; mais vous êtes exposées à donner votre main à des radicaux, à des socialistes, à des pleutres ambitieux qui, pour obtenir une chaire ou baffrer les turbots du Social Lucullus, pour faire des révérences à Nicolas II et promouvoir leurs compagnes à la charge de dame d'honneur chez la grosse mère Loubet, vous enverront à confesse, vous imposeront un directeur bien vu de l'Elysée.

Jeunes filles, qui, demain, serez appelées à rhonneur sans égal de perpétuer Thumanité, au nom de vos amours adolescentes, au nom de cette ivresse qui, renouant la chaîne des êtres, assure la continuité de nos entreprises, au nom de ce flambeau, de cette lumière impérissable que vous léguerez à ceux qui naîtront de vous, comme vous les reçûtes de vos mères, écoulez nos paroles de ce soir ! C'est pour l'homme que vous aimez aujourd'hui, c'est pour l'enfant que vous créerez demain, que nous vous implorons. Acceptez sans plaintes, sans regrets, sans pudeur inopportune, soumettez-vous à Tindispensable chirurgie. Le cancer implacable, l'ulcère ignominieux du christianisme, nous en fûmes tous plus ou moins contaminés. Dans la pleine fleur de votre jeunesse et de votre beauté, souffrez que ceux, qui, déjà, vous aiment avec le pur désintéressement des ancêtres, coupent dans le vif et ne négligent rien pour vous guérir à jamais.

Mesdames, chers camarades, je n'ai pas à vous présenter Victor Charbonnel. Votre affectueuse admiration l'a déjà placé entre les plus fermes soutiens du ralionalisme et de Fesprit

scientifique. £d lui, vous appréciez le talent de l'écrivain, la verve inépuisable du conférencier. Libre-penseur et révolutionnaire, il porte devant vous ces torches qu'Athènes allumait à Tâulel de Prométhée et qui, transmises de génération en génération, éclairent celte route, chaque jour moins obscure, qui conduit le genre humain vers la cité de la justice, de la raison et du bonheur.

Enlevé par sa propre volonté à la profession de diriger les femmes, Charbonnel a quitté Tombre scélérate de l'Eglise ; il a dépouillé le costume grotesque et magnifique du prêtre, jetant pêle-mêle chasubles d'or et principes surannés, dogmes abêtissants et parures archaïques.

Recevons-le comme Julien à son retour de Nicomédie, comme Luther au lendemain de la diète de Worms et, pour saluer d'un titre qui lui convienne ce héros delà libre-pensée, disons de lui, avec plus de raison peut-être, ce que Shakespeare disait de Jules César : « C'est un homme en tout. »

Guidés par sa forte main, descendons les égoùts de Tenfer clérical. Outre ce guide irréprochable, une étoile nous conduit : elle ne

trompe Jamais les voyageurs qui, sur elle, ordonnent leurs pas ; car cette étoile que n'ont pu obscurcir deux mille ans de honte chrétienne, porte les deux plus beaux noms qui aient enflammé Tenthousiasme dans les poitrines des hommes; car cette étoile, c'est la raison et c'est la vérité.

Les ignominies que vous venez d'entendre et qui ne sont pas les plus révoltantes de ces infâmes Diaconales forment un réquisitoire sans pareil contre la religion que blasonne le nom du pendu juif. Voilà donc, après Galilée, après Newton, après Voltaire, après le réveil de Quatre-vingt-treize, après Darwin, après Niehbûr, après Renan, Tétiage de la mentalité chrétienne ! Stupres sacrés, dévotes âneries, le gynécée ouvert à Tennerai, la femme apportant aux antagonistes de la civilisation la conscience des races à venir !

Les saints des honnêtes gens, ce sont les héros, les savants, les poètes, les tueurs de rois et les inventeurs d'Amériques. Les saints des christicoles, se sont les truies chères à

LES DTACONALES 107

M. Iluysmans, après Montaleinbort, qui boivent leur urine, comme Elisabeth de llonji^rie, ou lèchent le vomissement dos fiévreux à la façon de Marie Alacoque. Tels sont, en résumé, les grands exemples, les vertus civiques et les forles actions que le catholicisme propose à ses adhérents ! Les gens du xx° siècle, après la démonstration faite de l'inauthenticité de la Bible, croient encore u la révélation divine de ces livres incohérents et maugracieux. Pascal donnait, il y a deux cents ans, comme preuve delà divinité du Christ, la pauvreté des juifs. Le père Dulac atteste encore les livres de Moïse, bien qu'il sache à n'en pas douter que Theptateuque est contemporain des Macchabées, sottement imité d'ailleurs des bibles assyriennes. Les travaux de linguistique, de mythologie comparée, les recherches de Burnouf, de Max MuUer, de Graëlz n'existent pas pour ces genslà. Imposteurs acharnés à l'exploitation de Tignorance^ils entretiennent leurs dupes dans une abjection intellectuelle que ne dépassent en aucune manière les nègres les plus abandonnés. Tous les clergés se ressemblent. L'archevêque de Paris ne le cède en rien au sorcier des canaques, del'abipone ou du zoulou. Schopenhauer disait :

ce Le médecin voit Thomme dans toute sa faiblesse, le juriste dans toute sa méchanceté, le théologien dans toute sa bèlise. » Or, la stupidité religieuse, la théologale bêtise des peuples civilisés n'est pas moindre que celle des derniers échantillons de la race humaine. En quoi l'idole Mama Jumbo diffère-t-elle du Sacré-Cœur? En quoi la Vierge de Lourdes est-elle supérieure à rilator égyptienne, à Tlstar de Babylone, aux déesses innombrables de la génération ou du ciel étoile? Comme la Vache de Sais, elle porte dans ses bras un rédompteur sidéral et, de même qu'Isis, elle pourrait dire : « Le dieu que j'ai enfanté, c'est le Soleil. »

A vrai dire, toute religion se compose de trois éléments essentiels, dont le dernier finit toujours par l'emporter sur les deux autres : la métaphysique, la morale et Tidolàtrie.

Pour ceux qui connaissent la culture philosophique des chrétiens d'à présent, il est inutile, je suppose, d'insister sur leur incompétence en matière de spéculations métaphysiques. Les dogmes où Byzance codifia son radotage néoplatonicien, les rêveries à propos des nombres qui aboutissent à la Trii>ité, les sottises sur la consubstantialité du Fils et du Père, les chicanes

sur Ja grâce efficace et. la grâce efficiente ne préoccupent guère les dévots de ce temps-ci.

Pour discuter, même de pareilles sornettes, il faut un entraînement, une ascèse préalable de quoi les jésuites gardent leurs disciples avec une prudente circonspection.

Quant à la morale chrétienne, vous le savez, messieurs : elle a fourni, depuis quelques années, Flamidien, le nationalisme, la mère et le fils Monnier, les officiers bas ou supérieurs qui navrent, martyrisent les pauvres gars soumis à leur férocité, quand ils ne dévalisent pas la Chine tout entière, à la façon de Schin- (lerhannes, de Fleur d'épine ou de Mandrin.

Reste donc le félichisme. Celui-là grandit opiniâtrement. Après le lait de la Vierge et la chemise sans couture de Jésus, après le Sacré- Cœur, lingam paré d'un nom moins erotique, les jours sont arrivés ou les tirelaines voués à Saint-Antoine de Padoue exercent, en pleine lumière, leurs banques et leurs rapines, sous Toeil tutélaire de la Défense républicaine.

Mais revenons aux Diaconales,

Le principe de la confession auriculaire, c'est Vantiphysis du moyen âge, le mépris de la femme ; c'est la haine que porte à la vie une

religion de ténèbres et de morts. Nicolas de Damas appelait gracieusement la femme « un vase d'impureté » . Un concile s'est demandé si elle avait une ùme. Les hagiographes disent des saints non pas : a ils moururent ce jourlà », mais : « ils commencèrent à vivre », tant le christianisme a pour idéal de briser tout généreux elïort, toute amélioration des peuples ou de l'individu. Haïr la vie, c'est exécrer la génération. Maupassant, dans une excellente nouvelle, conte Thistoire d'un curé, brutal et pieux, qui assomme à coups de botte une chienne en gésine que des enfants contemplent avec une respectueuse curiosité. Enfin, à ces horreurs il convient d'ajouter une horreur plus sinistre encore, la jalousie du prêtre pour l'homme, le mari, l'amant, le générateur. Dans tout ordre de faits, c'est l'eunuque, l'impuissant qui donne des lois au mâle. C'est le grammairien qui régente le poète et le confesseur, qui usurpe les fonctions de palefrenier. Si bien que la femme, être d'action, endure l'influence du prêtre abslème ou soi-disant !

Dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, la confession publique devait porter, avant tout, sur les infractions aux règlements de la commu-

nauté. Mais, sitôt que le clergé prit la direction morale delà société, la confession devint secrète. Au début, et dans TEglise grecque, on aborde le premier prêtre venu qui traverse la basilique. Oq se confesse debout, en un instant. Le christianisme latin ne tarda pas à compliquer cette chose trop unie. Confidences, prières, formules d'absolution et la guérite où la femme est séparée du monde aux bras de l'homme noir, il pimenta d'ignobles séductions, la bôtise de la coulpe, il organisa le sacrement en espionnage. Néanmoins, au début, la confession reste barbare et sans nulle psychologie. Ni le prêtre, ni la pénitente ne creusent bien avant leur étude ignorante de Tàme. Au xvi® siècle, les jésuites entrent en scène et le mal, chaque jour, grandit sous leurs efforts. Ils ont cette politique scélérate de tenir la femme par Taveu des choses humiliantes, des détails répulsifs. Leur esprit de mécanique et de police établit une hiérarchie, une classification de l'erreur, précisant le degré d'importance et cataloguant les péchés. C'est le contraire de Tidée stoïcienne reprise par saint Augustin et Jansénius, à savoir que toutes les fautes sont égales, principe qu'il faut entendre en ce sens que l'être moral

est ou n'est pas en rapport avec le destin. A Tinverse, le jésuite dose au compte-goutte l'immoralité, pèse avec des balances d'apothicaire les manquements à l'Inipératif. De nos jours, ils s'acharnent encore à leurs catalogues orduriers : car les éditions des Diaconales se renouvellent tous les ans. La première du XX® siècle ne renferme pas une malpropreté de moins que les précédentes. L'examen de conscience inventé par Sénèque est, ici, dénature jusqu'à la folie. Bouvard et Pécuchet, suivant en imagination les nourritures qu'ils digèrent, que sont-ils au regard des catholiques se livrant à la mensuration de leurs organes, à l'endiguemenl de leurs sécrétions.

Il faut suspendre un voyage trop long dans la bêtise et dans l'horreur. Les (c hommes obscurs » de Hutten, les c( papimanes j> de Rabeais, les c( apédeutes » de Voltaire n'ont pas renoncé à convertir le monde, à planter en tous l'univers le pennon de l'imbécillité. Favorisés par l'intrigue politique et par les craintes du riche qui tremble de se voir dépossédé, au jour de la révolution sociale, ils mènent leur croisade souterraine contre l'émancipation de l'esprit et ajuste répartition de la fortune publique. Ils

ont pour eux les bandits de toute sorte, mouchards, officiers, magistrats, sans compter Barrés, Lemaître et, généralement, les tenanciers de mauvais lieux. Ils ont pu, contre l'évidence, la loi et la pudeur, faire condamner le malheureux Dreyfus qui, sans Picquart, sans Zola, sans les défenseurs obscurs qui se sont voués à sa cause^ périssait à Tlle du diable et qui n'a pu être sauvé que par une phalange de héros.

Mai«, c'est à nous, maçons, mes frères, de combattre pied à pied l'invasion de l'obscurantisme. Ne permettons pas qu'on nous berne avec de fausses idées de tolérance ou de douceur. Combattons Tennemi dans sa position la plus dangereuse, au foyer domestique. Refusez au prêtre votre femme et vos enfants. Ne vous laissez pas séduire aux colifichets paradisiaques desjeunes communiantes. Fermez Foreille même aux douces récriminations d'une vieille mère tendrement aimée. 11 le faut. C'est de votre descendance, c'est dé la pensée humaine qu'il s'agit. Ce cordon maçonnique décrié partant de calomniateurs abjects, effroi des bigottes et risée des crétins, ornez- en vos poitrines. Opposez-le comme un symbole de raison à la folle mascarade, au travestissement honteux du pré-

tre. Ainsi, vous préparerez à vos enfants une terre meilleure. Ainsi, dans le nouveau printemps d'un siècle rajeuni, votre lignée, exempte de servitude et guérie du mal divin, cueillera cette branche verte d'acacia, figure des renaissances perpétuelles du soleil et de l'humanité, fleur odorante du primevère qui s'épanouit sur la tombe du juste, du juste frappé à mort pour n'avoir pas trahi le bon droit et l'équité. Que l'exemple d'Adoniram nous enseigne ! Défendons, même au prix de notre sang, contre les ouvriers félons, cette demeure fraternelle de justice et de vérité dont la Révolution française ajeté les bases indestructibles, afin que, n'ayant d'autre culte que Tamour, la logique et la beauté, les races qui naîtront de nous goûtent ces fruits bénis de la concorde harmonieuse, de la douceur et de la paix.

Saint Denis, groupe de la Libre-Pensée^ {i3 vendémiaire^ an y /O).

C'est un combat sans merci dont la gloire n'est exempte d'amertume ni de dangers. Loin de

trouver appui, dans cette lutte pour la raison contre les puissances de l'ombre, loin d'être soutenus par les hommes que la Révolution a fait naître et sortis du néant, nous avons pour adversaires quiconque détient une parcelle de pouvoir, depuis le garde-champêtre jusqu'à celui des sceaux, depuis le sergot bestial qui cogne dans la rue jusqu'au pédant brodé de vert, qui' secrète le mensonge, la calomnie et la bêtise dans la Revue des Deux-Mondes onVEcho de Paris.

Le Social-LucuUus, non content de s'asseoir aux tables impériales, de flagorner les tueurs de peuples, de lécher les bottes de l'autocrate idiot, mendiant et sanguinaire qui dépèce la Finlande, déporte en Sibérie les écrivains ou les penseurs, qui tente de flétrir la vieillesse de Tolstoï, comme s'il était dans le pouvoir des bêtes nocturnes d'offusquer la lumière, le Social-Lucullus atteste aux souverains, ses amis, aux jésuites, aux nationalistes son goût pour le despotisme et les ténèbres en persécutant les rares écrivains qui n'ont jamais failli dans leur amour de la justice et de la liberté. C'est un orgueil qui ne va pas sans péril que de s'affirmer anarchiste, au temps où nous vivons. Cet orgueil, je l'assume

telle une armure de combat, tel un vêtement de non pareille beauté.

Dans une semaine, j'irai, pour avoir proclamé hautement le dégoût des mascarades francorusses, de la prostitution dégoûtante de Compiègneet de Reims, m'asseoir surles bancs de la police correctionnelle. Von Millerand qui, pendant sa carrière de député, n'a cessé de fulminer contre les lois scélérates, me les applique aujourd'hui. Cela fait partie intégrante de son évolution. Pour avoir la signature, pour donner à sa femme des bracelets de Lalique, pour faire fusiller à Châlon nos camarades, cet éminent collectiviste n'a pas hésité à figurer dans un ministère Oallifîet, à s'avouer le collaborateur de l'assassin qui élouffa la Commune dans le sang. 11 me défère, à présent, aux tribunaux. Mais, je le dis à tous, lorsque je comparaîtrai devant les juges de la neuvième chambre, le prétoire correctionnel sera certes plus honorable que l'auberge du ministre socialiste et c'est lui, bien plus que moi-même, qui sortira de l'audience flétri et condamné !

Il serait grotesque de se draper enstoïcienpour quelques mois de prison et d'attester, à l'occation d'un si léger ennui, ma foi révolutionnaire*

Mais, devant les chats fourrés du palais, je ne me défendrai point, je ne déclinerai ni la responsabilité de mon article au Libertaire^ ni cet ardent amour qui me fait l'un des vôtres, jeunes hommes en marche vers un libre avenir. Et, comme au jour du tournoi lès combattants déployaient une bannière à leurs armes, j'affirmerai avec joie, avec enthousiasme et fierté mon irréductible espérance dans l'athéisme qui délivre, dans l'Aflarchie aux mains purificatrices qui éclaire les enfants des hommes, les réconforte et les enno. blit.

ummmmmmêmmèmikmm

(9 thermidor, an 409),

Si la Révolution française a fait banqueroute aux promesses initiales ; si les espérances qui animaient les cœurs, dans ce matin de 93 où rhomme, délivré des superstitions abjectes et des idoles catholiques, célébra la raison divinisée ; si la Révolution a fait banqueroute, c'est que, par une régression vers les mentalités déchues, vers le piétisme attardé, vers le peu de foi chrétienne qui croupissait encore dans les pourrissoirs et les égouts, elle orienta son chemin, guidée par le théisme de Rousseau, le déisme de Voltaire ; c'est qu'elle crut en Dieu au lieu de croire en soi et que, bientôt, elle invoqua l'Etre Suprême, cessant de glorider la raison et la science, forme éclairée de la raison.

Quand bien même la Révolution n'eût pas été prostituée à la soldatesque par la nécessité de défendre ses principes contre TEurope en armes ; quand bien même elle n'eut pas renié ses origines internationalistes pour courir aux frontières et sauvegarder la « patrie en danger », inaugurant ainsi une ère nouvelle aux exploiteurs de la finance et du clergé, bientôt elle eut sombré dans les pantalonnades, les mômeries d'un dogme non moins exclusif et absurde que la religion des anciens rois. Diderot seul eut pu garantir, par Danton et par les siens, formés tous à son école, cette république défaillante. Car il apprenait, ce que nous ignorons encore, à n'être ni anglais, ni français, ni juifs, ni chrétiens, — mais simplement des hommes libres, dans une terre sans limites, sans codes et sans dieux.

Diderot ! Cette grande figure apparaît au seuil du monde moderne comme le prophète de ses destinées. Les ouvriers surhumains, Gustap, le forgeron de l'Avesta, lléraklès, dompteur de monstres, n'ont point fait paraître de plus rudes

énergies. Voltaire l'appelle c( pantophile », amant de la nature, ou plutôt amoureux de tout. « 11 n'en est pas moins Panurge, l'universel faiseur — dit Michelet. C'est un fils d'ouvrier. De son troisième nom qui lui va mieux encore, c'est le vrai Prorfiéthée. Il fit plus que des œuvres. Il fit surtout des hommes. Il souffla sur la France, souffla sur TAUemagne. Celle-ci l'adopta plus que la France encore, par la voix solennelle de Goethe » . Né peuple, fils d'un coutelier, il resta peuple, malgré son contact assidu avec tout ce que l'Europe montrait de plus notoire. On sait la royale impertinence de la grande Catherine :

c( Je vous en prie, monsieur Diderot, ne vous gênez pas d'avoir de mauvaises façons. »

Né à Langres, entre Bourgogne et Champagne, aux limites de la rhétorique heureuse et de la poésie ironique, au faite de partage entre les rivières du nord et du sud, au centre géographique de la France, il'gardait quelque chose de la tempête, des vents qui soufflent rageusement sur le plateau glacé. « Ma tète — dit-il luimême — est le coq du clocher qui va et vient et tourne toujours. » Il possède les facultés d'épandage, le cours incessant des belles rivières qui furent l'ornement de son berceau. Du vin de

Champagne il tient la verve mousseuse, le pétillement de formes et d'idées, tandis que ceux de la Bourgogne lui versent leur amertume cordiale et parfumée.

Burgonde celtisé, il n'a qu'un trait romain dans le visage, le grand nez à la iMoatesquieu, « d'une beauté mâle », dit Jacob Meister. Les portraits de différentes époques, de Van Loo, de Greuze, de Levitzki, celui plus familier de Chardin, le buste de Houdon, concourent à nous montrer sa physionomie telle que la décrivirent fréquemment les contemporains. Tête petite, allongée ; des yeux pleins de curiosité d'où l'enthousiasme fait jaillir une flamme ; bouche étendue en hauteur, de petite ouverture, (( aux lèvres mordantes » — eut dit Saint-Simon, — l'inférieure épaisse, de bonté, de sensualité. Tout le reste n'est que mouvement^ rapidité, irréflexion ; c'est un type d'improvisateur, Thomme dont Voltaire disait : « Il est fait pour le monologue, et non pour le dialogue. »

A ses débuts, on vit, pour la première fois, un

homme de lettres qui se moquait de la propriété littéraire, qui donnait ses idées. On vit surtout le phénomène extérieur, Toubli de soi, la fureur créatrice, le désordre, le tumulte, la sybille sur le trépied. On oublia le surhomme, le représentatif. On ne le comptait point parmi les écrivains.

Le siècle, tout aux gens artificiels, ne comprenait pas cette spontanéité de vie dans la chose écrite. Qu'était cet homme, n'ayant pas de grands talents d'après la mode, cet homme qui ne pouvait réussir que des dialogues, des opuscules, des lettres, des nouvelles sur ceci ou cela, des riens : Le Neveu de Rameau^ Jacques le Fataliste^ qui, pour vivre, rédigeait des prospectus, des sermons, le tout en style obscur, emphatique, de mauvais goût, plongé dans un absolu néant, pas même académicien, et que cependant les plus illustres recherchaient?

Cet homme, fécond et prodigue comme la nature, mieux qu'un génie d'œuvre, était un génie d'impulsion, une source de chaleur, de vie, où tous venaient boire et chercher du réconfort. « Les plus divers esprits — dit encore Michelet — sortirent de Diderot ; d'un de ses essais, Condillac ; d'un mot, Rousseau, dans ses débuts.

Grimmle suça vingt ans. De son labeur immense et de sa richesse incroyable, coula le fleuve trouble, plein de pierres, de graviers, qu'on appelle du nom de Raynal. »

Diderot met sa personne en toute chose. Vie directe, art direct. Il est lui. Toute forme disparait. Voilà pourquoi il est le centre des esprits, pourquoi il changea les arts, Téconomie sociale et renversa le Christ. Diderot est au centre de son époque, au centre de la Révolution, a Si de Rousseau vint Robespierre, de Diderot jaillit Danton. » C'est un mot d'Auguste Comte. Les persécutions n'yjont rien. Vincennes, les mutilations du libraire Lebreton qui avait «(atténué » \ Encyclopédie^ la haine du Parlement, — un conseiller, Denis Pasquier, en 1766 (l'année du chevalier de la Barre), dit qu'il ne suflit pas de brûler les livres qu'il faut aussi brûler les philosophes, — les perquisitions, rien ne peut briser sa volonté gigantesque.

Il devança dans tous les genres d'activité ses contemporains les plus célèbres. Il pressentit l'avènement des sciences, Lamarck et Darwin, la concurrence vitale, dans la Lettre sur les aveugles, dans le Bêve d'Alembert. Il eut riutuition du socialisme, de l'éducation mo-

derne. Il devina la méthode d'Auguste Comte, Télimination de l'Absolu. Dans le Rêve (T Aientbert, il annonce encore la fin des mathématiques et des spéculations sur l'abstrait, l'avènement des sciences physiques, des observations sur le concret.

Dans le domaine esthétique, sa fougue de création accomplit des miracles. Il inventa des genres littéraires, ce qui n'a été donné qu'aux Hellènes du grand siècle, à Molière, aux plus beaux génies. Voltaire — disent les Concourt — enterre les genres disparus : tragédie, épopée, ode, etc. Diderot, lui, crée le roman social, la critique d'art, le théâtre vrai, la pièce à thèse, le drame social, et, bien avant Ibsen, la « tranche dévie ». Enfin, il expose, dans ^di Lettre à Gliick sur la musique, la plupart des théories auxquelles Richard Wagner, un siècle plus tard, communiqua le rayonnement de son génie.

Mais ce n'est pas un cours de critique littéraire à quoi vous prétendez. Diderot sociologue, Diderot patron de la Révolution française, est Je grand homme que nous célébrons

DIDERCT 125

aujourd'hui. Pareil à ces arbres gigantesques des forêts tropicales, dont plusieurs cavaliers font à peine le tour, on ne saurait investir le colosse tout entier. Chaque partie est, d'ailleurs, assez grande pour donner asile aux rêves les plus ambitieux et fournir de nobles ombrages aux vagabonds ou aux proscrits.

L'effort de Diderot prend sa source dans le travail manuel. C'esiVe7^^s^^.s de Sacher Masoch, la maïeutique de Socrate, Taccouchement par lequel Thomme s'enfante lui-même à la connaissance et à la beauté.

Suivant les races et les religions, la conception du travail, l'estime qu'on en fait sont ' infiniment variables. Le paganisme y voit une fatalité, l'œuvre nécessaire du pauvre et de l'esclave. Celte nécessité, d'ailleurs, est Tinstigatrice du commerce, de la richesse des arts^ de la vie civilisée. Tel est, dans Aristophane, la défense de Pœnia. Son aiguillon, la faim, aide à créer l'opulence. Par le besoin^ par la disette, comme une sévère maîtresse, elle soumet l'artisan aux recherches qui lui donnent la vie et le goût du beau.

Le christianisme, au contraire, paresseux et barbare, voit dans le travail une expiation, un

malheur qui pèse sur rAdam déchu. Ami de rignorance, de rinaction, il n'a d'autres arts que ceux du meurtre : guerre, chasse, les disputes ineptes de la scolastique, la poésie enfantine et vieillotte des hymnaires.

Diderot, par delà ces temps d'abjection; retrouve la pensée antique. Il salue Erganè, c< celle qui fait la noblesse du travailleur civilisé et — dit Renan — le met si fort au-dessus du Scythe paresseux ». Le travail, c'est l'expansion des facultés, la curiosité, la découverte. Le pouce infléchi delà main humaine donne l'industrie, la science et tous les arts. C'est le labeur matériel qui crée la découverte. Or, Diderot apporte un instrument incomparable de travail : Y Encyclopédie.

A nous qu'un siècle de recherches, de classements, que les travaux de l'érudition moderne ont blasés sur les répertoires et les catalogues, il est malaisé d'imaginer quelle tâche énorme lut ce premier inventaire des connaissances humaines.

C'est la Somme antithéologique, un outil de destruction pour les vieilleries du passé, un Novum, organum ne gardant que les notions vérifiées, choisissant, à ^travers Taccumulation des idées fausses, le peu de raison qu'avait épargné

quinze siècles de christianisme. Livre fécond I Livre sacré ! Son rayonnement a mis en fuite les ténèbres, déprisonné les hommes. D'une lueur vengeresse, il a souffleté Dieu.

Jamais Diderot no se plaint d'être pauvre, d'être peuple^ d'être méconnu. Là, est le principe de son esprit révolutionnaire. 11 no proteste ni ne conteste. Mais, à force de ne pas les voir, il abolit toute proséance, toute inégalité. Ni gentilhomme, comme Voltaire, ni citoyen, comme Rousseau, il est un homme devant la nature, un citoyen du monde, sans patrie et sans lois.

Son athéisme est calme comme la lumière de l'oté. Le discours du tahitien au missionnaire, dans le Supplément à Bougainville, montre le néant de l'autorité sociale et des observances confessionnelles. Ses pensées philosophiques, dans le concis d'une forme savoureuse, condensent les raisons que peut avoir un bon esprit de bafouer toute religion. Et ce mot le couronne comme un joyau d'inestimable prix : « 11 n'appartient qu'à Thonnête homme

d'être athée ». Dans le Système de la Nature, '\ dit encore : « Voyez-vous cet œuf ? C'est ave< cela qu'on renverse toutes les écoles de théolo' gie et tous les temples du monde. »

Le partage entre Voltaire et Jean-Jacques, Tun attaquant le pouvoir spirituel exclusivement. y dMivQ le pouvoir temporel exclusivemeiit, comme si toutes les tyrannies ne se prêtaient pas main forte, comme si, pour abattre Tautorilé, cette louve, il ne fallait pas Tatteindre en plein cœur, — tandis que Diderot se révoltait contre le pouvoir intégral, — le partage entre Voltaire et Jean-Jacques amena les résultats suivants, chacune des écoles ayant pris position dans les luttes religieuses. A Voltaire, on doit la constitution civile du clergé. A Housseau, la fête de l'Etre Suprême, Robespierre, et, plus tard, Bonaparte, (^chateaubriand, le Concordat. A Diderot, enfin, la déesse Raison, Danton, Anacha^ rsis Clootz, Hébert et le bon Chaumette.

Sa morale est belle autant que simple. Tout homme a le droit au bonheur. Tout homme a le devoir de pitié : la pitié, la justice, dontlasupers' tition des états féodaux, républicains ou monarchiques, avaient méconnu l'étroite alliance. Elles ont refleuri, les sœurs divines, trop longtemps

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séparées ; elles ont refleuri dans un nouvel embrassement. Un juste, un cœur magnanime leur a donné le même autel, et vos applaudissements qui vont au président Magnaud disent la gloire de ce bienfaiteur qui, pareil à Déjocès, lîls de Phraortes, vivra éternellement dans la mémoire des hommes, pour avoir fléchi la rigueur du code et rehaussé de miséricorde la majesté périssable de la Loi.

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Notre temps se meurt du mal divin. Depuis cet élan prodigieux du xviu® siècle vers une ère de douceur et de liberté, cet effort titanique de la pensée humaine pour se reconquérir elle-même, pour s'évader enfin de la |v J honte chrétienne, les puissances de la nuit, 1 coalisées contre la raison et la lumière, n'ont cessé de répandre leurs venins dans les esprits et dans les cœurs. Le prêtre fécaloïde, le prùlre scélérat, le prêtre dont aucun bagne ne saurait punir les forfaits, le prêtre mille fois plus criminel que l'empoisonneur ou que le meurtrier, puisqu'il assassine les intelligences et dérobe la vérité, le prêtre a reconquis ténébreusement le

pouvoir ; il règne en maître sur la France qu'il putréfie et qu'il déshonore.

L'histoire de notre temps est l'histoire même de sesconquètes. Ramené parle malfaiteur incestueux à qui les ratapoils du Petit chapeau otîrent, en manière d'encens et d'offrande commémorative, les solécismes de Quentin-Bauchard, ramené, tremblant et furtif, dans la voiture sale du Concordat, il a grandi, pullulé, sous les divers régimes qui, depuis la chute du brigand corse, ont volé, saigné, pressuré la France, au grand contentement de la bourgeoisie capitaliste. Basile est devenu géant. Tartuffe s'est multiplié. Le cloporte sacré, la punaise eucharistique ont si bien envahi la maison, que, bientôt, elle ne sera plus tenable à son maître légitime. Les hommes de Quarante-huit ont rouvert la porte aux congrégations. Ils ont voté la loi Falloux, rendu l'instruction de la jeunesse aux révérends pères, aux Léotades, aux Flamidiens, à tous les bandits, noirs, marrons ou blancs, jésuites, ignorantins, maristes, dominicains, — dévote crapule dont le moindre crime est de plonger leurs élèves dans les cloaques de Sodome. Car la plus honteuse souillure physique est peu de chose, comparée à Tabrutissementirrémédiable,au larcin de la raison.

Mais la prospérité des hommes noirs date véritablement de la troisième république. Jamais tant de couvents, d'églises, de chapelles ; jamais tant de pèlerinages n'avaient escroqué l'argent des imbéciles, que le clergé dépouille avec l'assentiment des pouvoirs publics. On ne saurait faire un pas dans la rue sans tomber sur toutes sortes de vermines dégoûtantes : sœurs dites de charité, capucins, vicaires, chanoines, étalant avec cynisme leur chie-en-lit théologal. Des ministres de la Défense républicaine et de l'assiette au beurre, suppéditent le clergé.

L'homme des Walkyries, le grîset irréductible des lupanars subventionnés, M. Leygues (si la pudeur permet de s'exprimer ainsi) veille sur l'ingurgitation du catéchisme par les élèves des lycées. Il ajouterait une quatrième personne à la trinité, si cela pouvait obliger le Père du Lac, étant presqu'aussi dévot à la Madone qu'aux dames chantantes et aux nymphes du ballet. Ces pieds-plats, ces arrivistes ont donné la jeunesse aux larrons en soutane et, par elle, un pouvoir sans borne sur les affaires de l'état aux moines et au clergé.

Toutes les hontes qui nous lèvent le cœur viennent du prêtre seul. L'antisémitisme, le nationalisme, Tembrigadement des àrsouilles de la Patrie française, c'est au renouveau chrétien que nous devons tant d'horreurs et de dégoûts. Le règne du galiléen implique^ en même temps, le règne des mouchards, des eunuques, des idiots et des souteneurs, la présence de Barrés, de Drumont, de Coppée et de Lemaître, dans les comices d'un peuple qui, naguère, se qualifiait encore de spirituel, de chevaleresque et de poli.

Cette affaire Dreyfus, si grande et si misérable, a montré à que] point l'alliance du voleur en soutane et du faussaire en tunique avait dégradé la France. Elle a ravivé heureusement notre haine du Christ infâme et des patries scélérates, éclairé d'un formidable jour les hontes du drapeau les immondices de l'autel.

Et c'est pourquoi nous fêtons à présent le grand précurseur de la Révolution française, le tueur de dieux, le libérateur d'esclaves, l'initiateur de la pensée libre, Denis Diderot. Parlant des héros de Plutarque, Chamfort disait ; a Ce

DIDEROT l'W

sont les saints des honnêtes gens. » Saluons en Diderot le précurseur de l'athéisme, qui seul, pourra donner à Thomme bonheur et dignité.

Les christicoles, dans leurs hagiographies ropugaantes, ont célébré toutes les formes de la paresse, toutes les manifestations de Fhystérie, proposant à Fadmiration du monde, les saints mangeurs d'excréments, les saints pouilleux, les saints qui méprisent les ablutions.

L'Eglise catholique n'a pas mis sur ses autels une vertu sociale, n'a pas canonisé un acte utile au progrès ou à rhumanîté. A l'inverse, nous honorons ceux qui ont œuvré pour le bien de leurs frères, préparant des temps meilleurs aux races à venir. Tel est le sens de nos fêtes civiques, la moralité de ces grands jours.

Mais il ne suffît pas d'apporter aux morts des guirlandes filiales, d'exalter leur souvenir en de pieuses commémorations. Comme les guerriers antiques juraient sur le foyer de leurs pères, sur le tabernacle ancestral, de défendre la terre des aïeux, promettons nous, ici, de continuer l'œuvre des philosophes qui nous ont légué leur exemple et leur enseignement. Apprenons de Denis Diderot l'amour de la révolte, l'insurrection permanente contre les forces mauvaises de

Tobscurantisme et de rasservissement. Soyons comme lui des éleuthéromanes, des amants implacables et frénétiques de la liberté.

La première de toutes est celle de F esprit.

L'éducation la confère par Tétude, par la pensée affranchie de symboles mystiques et d'observances légales. Préservons cette liberté dans Tenfant, dans Técolier, dans Fadolescent qui marche vers Taurore et que renseignement chrétien pousse à rétrograder vers la nuit ; car le degré de civilisation d'un peuple se mesure à la dose de christianisme qu'il peut éliminer.

Sauvons les citoyens de la cité future, préservons-les soigneusement de la fange catholique. Nous avons un ennemi commun : prêtre ou laïque, instituteur ou sorbonnagre; cet ennemi, c'est l'éducateur chrétien. Ne souffrons pas que, sous couleur d'une tolérance mensongère, sous prétexte de liberté pour le père de famille, l'esprit humain, à son éveil, contracte une souillure ineffaçable. Quoi ! vous auriez fait des lois pour préserver la fortune du mineur, donné des freins à celte liberté paternelle, quand il s'agit d'aliéner

les biens de son enfant, et vous n*oscriez la res* treindre pour sauver la conscience, pour garder ce que l'homme a de meilleur, c'est-à-dire la vertu de connaître et le pouvoir de réfléchir 1 Vous auriez plus grand souci de veiller sur quelques pièces d'or, sur un lopin de terre, que sur le développement intérieur, la personnalité même de celui que vous avez mission de protéger !

Non. Il faut préserver l'enfant. Gardez-le des baptêmes infectieux et des premières communions émétiques. C'est à la mère de le débarbouiller, au père de le nourrir. Epargnez-lui désormais le pain des anges et les fonts jaillissants de la vie éternelle. Homme, quand il aura pu voir en lace les réalités, quand il ceindra ses reins pour les luttes immanentes, il pourra, conscient et libre, choisir son culte, raisonner sa foi.

Mais que pèseront alors, pour cet être jeune et robuste, pour cet être en possession de luimême, les insanités religieuses, les fantômes saugrenus qui ont abruti ses devanciers ? « C'est l'éducation de l'enfance — disait notre Diderot — qui empêche un mahométan de se faire baptiser. C'est l'éducation de Tenfance qui empêche un

chrétien de se faire circoncire. C'est la raison de rtiomme qui fait mépriser le baptême et la circoncision ». Fort de lui-même, de son audace et de son libre courage, il ne demandera pas, le héros des temps futurs, il ne demandera pas son dieu aux théogonies périmées, mais bien à son propre génie, à sa vigueur créatrice. Ce dieu, ilTenfanterade lui-même, pour la joie et la santé de l'univers.

Etre en république, cela n'importe guère si la forme politique ne correspond à une mentalité nouvelle, si le prétendu libéralisme des institutions ne se manifeste pas dans la vie sociale. Qu'importe que nous ayons, après letricliniuni de Von Millerand, ce couvent dont M. Jules Guesde serait tout à la fois le pape, le caporal instructeur et le grand pénitencier, si nous n'avons éliminé de notre for intérieur les phantasmes du passé ? 11 faut créer des mœurs républicaines et, suivant, pour la première fois, une méthode rationnelle, garantir le développement intégral de ses facultés à chaque individu. Seule, une société sans dieu ni maître peut donner à l'homme ces fruits de joie et de miséricorde.

Nous avons appris que Tindulgence envers les suppôts de la déraison est un leurre funeste.

DIDEROT 1o7

que rien ne nous est commun avec le prêtre, ni lois, ni pays, ni doctrine, et que cet infâme doit être à jamais excommunié de Thumanité.

Combattons-le sans merci. Nos devanciers nous ont laissé des armes. Ils ont porté devant nous des torches qui ne s'éteindront plus. Que Diderot nous montre le chemin ! Guidés par sa doctrine, marchons d'un pas intrépide et, sur la route élargie, passons, à noire tour, la torche sacrée aux jeunes hommes qui viendront après nous, pèlerins des temps nouveaux, pour qui nous aurons préparé, dans un effort magnanime, la conquête de la raison, de la justice et du bonheur.

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