‹ Discours civiques, 4 nivôse, an 109-19 brumaire, an 110Chapitre 6 sur 16 · LES ANARCHISTES ET LA FRANC-MAÇONNERIE · texte numérisé non relu

LES ANARCHISTES ET LA FRANC-MAÇONNERIE

Nous sommes étonnés que notre camarade Laurent Tailhade, le •maître pétrisseur du Verbe, se soit égaré à appeler à lui, sous les auspices de la Maçonnerie, les citoyens et les libertaires présents à une dernière conférence.

Comment. un camarade que tous nous esti^ nions, et dont la sincérité ne nous est pas suspecte, peut-il ainsi abdiquer devant la nécessité ou le semblant de nécessité de recourir à d'aussi compromettantes objurgations !

Ces effets oratoires sont bien puérils et que peuvent penser nos amis entendant un des leurs,

tenu pour une intelligence au-dessus de tout esprit d'inféodationf évoquer un quelconque tremplin d*ambitieux !

L'heure n'est pas aux errements, vous le savez, vous qui chaque jour menez le bon combat pour l'ultime vérité.

Pourquoi vous servir d'un trompe l'œil qu'en votre for ultérieur vous méprisez^ J'en suis sûr^ etjjfue vous reléguez à l* arrière-ban des mensonges funestes.

Que la Franc-Maçonnerie^ jusqu'à un certain point, marche de pair avec nos efforts^ cela est hors de conteste, et nous voulons croire que vous vous plaçâtes à ce seul point de vue^ mais de là à exciper de votre qualité de Maçon pour jeter le cri d'alarme, parmi des hommes attendant l'immaculée vérité^ il y a un gouffre d'erreurs que ne saurait combler aucune atténuation venant par la suite.

Vous ne pouvez faire le jeu d'ambitieux qui, parvenus aux dégradants honneurs et aux positions abjectes, se targuent de faire partie de cette association où le rut avilissant vers la curée est aussi manifeste qu'en une quelconque ligne de la Patrie française.

appendice' 213

V^olre but est plus noblcy camarade. Au nom de Vidée qui nous est chère, conservez-le indemne de toute souillure, pour le triomphe même de la justice et de la vérité,

Georges Durupt.

Le Libertaire, il août 1901.

A M. Georges DURUPT

Je vous sais gré, camarade, pour Toccasion que vous me fournissez de vider à fond un allercas dont rimportance est loin de m'échapper. Vous blâmez les accointances- que j'ai avec la Franc-Maçonnerie ; vous me reprochez de combattre ostensiblement près de ceux que vous qualifiez — non sans acrimonie — de spéculateurs en qui « le rut avilissant de la curée est aussi manifeste que dans une quelconque ligue de la Patrie française ».

Vous demandez comment « sincère et très au-dessus de tout esprit d'inféodation » je me galvaude chez les « Enfants de la Veuve » et me réclame de leur fraternité pour abattre Téternel ennemi, pour écraser Tlnfâme et, par la guérison du venin religieux, conquérir à nos enfants la dignité d'hommes civilisés.

Vos objections portent donc à la fois sur des questions d'ordre personnel et d'ordre public.

Dépéchons les premières.

Il y a vingt ans que je suis franc- maçon. J'ai ce reçu la lumière » à Toulouse, dans une loge dont les membres n'étaient pas, je l'ose dire, consumés par l'appétit intellectuel. C'étaient, pour la plupart, des voyageurs de commerce, des employés d'administration qui, le magasin ou le bureau fermés, n'avaient d'autres soucis que d'intégrer force manilles, en chopinant un peu d'alcool. A l'Orient, le Vénérable, un coiffeur du faubourg Saint-Aubin, illustre pour avoir extirpé l'élection de Constans, gasconnait le rituel avec une effrayante volubilité.

La complexion théâtrale de la race empêche^ làbas, d'atténuer en aucune manière les traditions les plus hilarantes. Le F.*, surveillant prenait sans rire le nom truculent de « F.*, terrible » (prononcez tarrriblo) et, comme au banquet solsticial, on n'a pas renoncé, entre membres du même atelier, à se donner le baiser de paix sur la bouche, il fallait quelque discrétion et beaucoup de promptitude pour en esquiver l'humide aux parfums aliacés.

Je fus conduit, quelque temps après, vers la lumière du (n troisième appartement ». Je goûtai le c breuvage d'amertume ». Sur la tombe d'Hiram, je

saisis le rameau d'acacia ; je pérégrinai ensuite les a voyages symboliques o . Ou me donna licence d'arborer, en tout temps, sur l'estomac, des os de mort et le Temple de Salomon. Il n'est pas un Maçon éclairé pour qui la bouffonnerie des signes, des attouchements, des cordons et autres fariboles n'éclate avec Id plus entière évidence. A part les mots d'ordre et tels gestes, de récognition indispensables pour accréditer entre eux les Maçons des différentes parties de Tunivers, il importe d'oublier à jamais les mascarades sacramentelles dont le sens intime et la signification emblématique sont depuis longtemps effacés dans la mémoire des « ouvriers d'Ado— niram ».

Lorsque les Huns grouillent aux portes de Rome, j'entends lorsque la conscience humaine est en péril, quand la libre-pensée endure une crise dont les efforts les plus tenaces et les mieux ordonnés, seuls, peuvent obtenir une résolution heureuse, le moment ne duit guère pour se babouiner de pélicans, de triangles, de roses croix de «jakins» et de « Booz ».

A Paris, j'entrai dans la loge les Amù inséparables — rite écossais — où m'appelaient des affections particulières. Néanmoins, ce que le jargon maçonnique appelle (( occupations profanes» m'empêcha d'appor- ' ter beaucoup de zèle aux tenues de mon nouvel atelier.

Je fus toujours ua Maçon intermiltent, d'une assiduité si médiocre qu'aQn de m'épargner le débours des cotisations, les Amis inséparables eurent la gracieuseté de me mettre en « sommeil ».

Encore que je me flatte de compter de nombreux amis dans l'un et l'autre rite, j*avais presque oublié ma qualité de Maçon. Le cordon bleu, rouge et noir pendait au mur de l'atelier, où je m'occupe à ne rien faire, pendant mon séjour annuel dans les Pyrénées, entre une guitare sans cordes, un vieux fusil de chasse et la dernière banderille implan (ée par Algabefio. Survint l'Affaire.

Les beaux messieurs de VEcho de Paris, les juifs anilsêmiies du Gaulois y toute la clique réactionnaire, cléricale et militariste leva 1 étendard contre la Franc- Maçonnerie qui, bien que lente à se décider, avait pris parti pour Tinnocent contre la coalition dés faussaires en épaulettes et des empoisonneurs en jupon noir.

Jules Lemaître, greluchon hors d*âge, vieil homme entretenu de la vieille guenon à Girardin, Jules Lemaître qui, pour refaire à cette antique pute une virginité d'ignominie- et lui permettre quelques salons du rastaquouérisme clérical, retourna sa casaque de saltimbanque en soutane de cafard, urina chaque matin, dans la vespasienne d'Edmond Blanc

sur la tête de braves gens dont il ne mérite pas de nettoyer les souliers.

Ce n'était plus seulement les évéques, les capucins, les nonces, les jésuites qui combattaient la Maçonnerie, mais les souteneurs honoraires et les alphonses sur le retour. Alors, j'estimai qu*il était probe et glorieux d'assumer le titre de Franc-Maçon ; je décrochai le ruban de sable et d'azur. Puisque les prêtres, les nationalistes, les vive-Farmée, et Barrés, et Syveton, et Maurras, et Rochefort antique vidangeur, attaquaient la Maçonnerie, il y avait là quelque chose d'honnête, de pur, de respectable, dont il est fier de pavoiser son nom. C'est pourquoi dans les conférences, dans les réunions publiques, partout où je prends la parole, partout où viennent m'applaudir socialistes et libertaires, non pour moi, mais pour l'idée et les doctrines que j'ai l'honneur d'exposer, je me pare du nom de Franc-Maçon et me réclame d'une compagnie que la haine de ses persécuteurs lave des griefs dont nos camarades et vous, mon cher Durupt, ne manquez point de l'incriminer. Anarchiste, je fais cause commune avec ces bourgeois ; individualiste, je n'omets pas une occasion de m'aftlrmer des leurs et, vous le dites, de m'inféoder à leurs travaux. Prêt à marcher dans leurs rangs, à prendre ma part de leurs tribulations, quand l'heure

sonnera où la horde prétorienne et cléricale écrasera sous son pied immonde les suprêmes vestiges de Tanlique liberté, je n'ai demandé aux Francs-Maçons ni faveur, ni place, ni bureau de tabac, ni tremplin électoral.

Je vis pauvre, d'un labeur assidu, mais dans Tindépendance la plus entière, sans collier de chien ni matricule, et, si jamais la Maçonnerie me procure un avantage quelconque, ce seront des mois d'exil ou de bagne, pour avoir, comme elle, défendu la raison et la liberté.

En ce qui touche la vie publique des Maçons, vous me semblez injuste ou du moins excessif. Votre haine englobe des hommes différents et des principes contradictoires ; car — il sied de le dire à l'honneur de la Maçonnerie — la liberté de conscience est presque sans limites dans ses ateliers. Les vieilles barbes, déistes et patriotardes, ont fait place, depuis longtemps, à des troupes mieux instruites qui revendiquent les beaux noms d'internationalistes et d'athées. Le Grand-Orient a vomi le culte exécrable de dieu que Tantique Maçonnerie appelait, non sans grotesque, l' «Architecte de l'Univers )>. Les vocables désignant cette hypothèse mal famée ne souillent plus ses mandements.

Pour quelques laridons, braillards de Tune et

Taufre Chambre, leaders de réunions publiques, matérialistes dont les femmes vont à confesse et les mioches au mois de Marie, anticléricaux de sacristie, révolutionnaires de gouvernement qui déjeunent de l'insurrection, dînent de Tévêché, pour s'emplir le soir de homards à la Lucullus chez Millerand le fusilleur; pour quelques gredins et quelques arrivistes, combien de fermes consciences et d'intellecls affranchis, combien d'hommes sans peur et sans reproche qui, même au prix du salaire nourricier, conforment leurs actes à leurs déclarations, frappent vaillamment l'éternel ennemi, la louve catholique, montrant l'exemple d'un généreux dessein noblement poursuivi; combien s'exposent chaque jour aux coups hypocrites ou directs des scélérats, nos adversaires! Les escadrons volants de la Maçonnerie forment, avec les jeunes cohortes liberlaires, la seule^ armée que trouvera, pour lui barrer le chemin, par le glaive ou par le feu, ce diclateur que la bourgeoisie infâme appelle de tous ses désirs.

Un grotesque sinistre et malfaisant comme Félix Faure, un malandrin comme Lebon — bourreau de rile du Diable — sont des brebis galeuses dont rinfeclion ne saurait atteindre le meilleur du troupeau. Dans la Maçonnerie comme ailleurs, ce sont les humbles, les petits, ceux qui ne prétendent point

LETTRE OUVERTE Î22i

à l'argent^ aux emplois, aux dignités, qui donnent à l'ordre son caractère, y délerminenl Péfiage du niveau moral. Socialistes qui ne s'attablent point au Ministère du commerce, libre-penseurs convaincus, ils portent leur idéal bien au-dessus des intrigues et des compromissions avilissantes. Us sont, avec les anarchistes, la pépinière des vertus civiques, du courage et de Tabnégation. Dans cette légion thébaîne rampent quelques faiseurs ; Thersite prend place aux côtés d'Achille, soit. Cela ne compromet en aucune façon les mérites de ceux qui, dans leur foyer au^si bien que dans Tagora, mènent la lutte sublime de Taffranchissement économique et de Tintellectuelle délivrance. Comme vous, je suis outré par les manigances des professeurs qui débitent les palmes du martyre en bois de chauffage et sollicitent de M. Leygues une disgrâce rémunératrice, qui^ pour faire leur chemin dans le parlement ou ailleurs, briguent l'avantage d'une perâécution. Il est manifeste que MM. Herv^é, Merlol et d'autres obscurs, voués par le sort commun à pédanter la rélhorique, en une chaire de province, au lieu de rebattre « musa^ la muse » à des éphèbes somnolents et de haricoter quelques répétitions, ont tout profit à troquer d'une manière lucrative la robe du didascalus contre la redingote du tribun. Car telle est

la force de pénétration de MM. les universitaires!

L'instituteur Pastre, loin des enfants mal torchés et de la Croix-de-par-Dieu, offre au ministère l'appuî de ses interpellations, tour à tour menaçantes et retirées, avec Tà-propos le plus opportuniste. Mais, je le répète, de tels faiseurs ne comptent guère dans la Maçonnerie qui, depuis ses lointaines origines, poursuit un autre but, un but plus élevé que la satisfaction des réclamistes et des barnums.

Cagliostro, l'un des fondateurs de l'Ordre, avait donné pour signe de ralliement aux adeptes d'alors ce fameux Lilia pedibus destrtœ (L. P. D.) qui sonna le glas de la monarchie couronnant l'effort de 93 par la consolante exécution du stupide Louis XVI et de son exécrable femelle. Rien ne prouve qu'après avoir décapité les rois, il ne se joignent à nous pour frapper en plein cœur la société capitaliste. Comme Israël que nous avons naguère défendu au prix de notre sang et de notre liberté, la Franc-Maçonnerie garde en elle des ferments d'insurrection, un levain de colères saintes contre les dogmes et contre les lois qui fera grossir le pain de justice, le pain de beauté dont l'homme, sans dieu ni maître, communiera, un jour, ses frères et ses égaux.

Enfin — et je n'insisterai pas sur un argument d'une telle évidence — puisque le clergé calomnie et

redoule la Franc-Maçonnerie, puisque les bajules de sacristie, les laquais de rEtat-Major, les habitués de M"^ de Martel croassent après elle, nous devons faire état qu'elle est en possession d'une force utile aux conquêtes du progrès.

Contre la formidable organisation du clergé de toutes robes, contre les jésuites laïques ou tonsurés, contre les guerriers en chambre, nous devons soutenir la seule organisation cohérente, la seule compagnie en état de leur résister.

Pour détruire la fortune individuelle, pour arriver à la juste répartition des biens communs, il imporle de sauvegarder premièrement la liberté de l'esprit, de ne pas souffrir que les ténèbres chrétiennes, au proût du riche, du soudard et du prêtre, abêtissent les travailleurs égarés.

Si Ton déverse naturellement sur le clergé anticlérical et maçonnique le ridicule dû à tout clergé ; si, à bon droit, on condamne son esprit d'intrigue, la curée qu'il fait des places et de l'argent, si l'Anarchie et le Socialisme peuvent se plaindre de n'avoir pas été compris de la troisième république (menée par les Franc-Maçons) ce sont là des griefs adventices dont il est aisé de faire bon marché.

.Leur vrai crime, c'est leur libéralisme, la tolérance dont ils ont fait montre envers les caduques religions

et les dogmes périmés ; ce qu'on leur doit reprocher conséquemment ce n'est pas de parodier le Catholicisme, c'est de lui permettre d'exister.

Acceptons-les néanmoins, ces frères d'armes, issus de la bourgeoisie exécrée, et n'hésitons point à mêler nos étendards.

Il faut, avec leur aide, briser le pacte qui relie entre eux les divers soutiens de l'autorité ; il faut, sur les ruines du tabernacle en cendres, ouvrir la route qui mènera les pauvres à la conquête du bonheur. Que les Loges nous secondent ! En attendant que nous puissions crier : a Vive l'Anarchie ! » crions : « Sus à rinfàme ». Embrasons à 1' ce Etoile flamboyante » ces lumineuses torches qui présagent l'incendie évangélique, Theureuse conflagration du vieux monde imbécile et détesté.

L'Anarchie est la seule conception capable de satisfaire une intelligence patricienne et cultivée, puis, qu'elle met Tindivjdu fort au-dessus des lois, des coutumes et du faux contrat social. Mais, en aidant à son triomphe, il convient de harceler nos ennemis sur le terrain le plus favorable, de faire cause commune avec les modérés qui, nonobstant leur tiédeur, préparent à notre exemple un avenir de raison et de bonté, qui traquent, dans chacun de ses repaires, la criminelle bêtise des dieux. {^2 août i90i).

éilNlééélÉèééééêMélèèlMèéèèéW

Page 1