DISCOURS SUR l'adresse au roi
en effet que soit parti le coup funeste, combien il a dû en être surpris et affligé! quelles sombres pensées ont dû s'offrir à son imagination! quel trouble dangereux elles eussent pu porter dans une âme moins élevée et moins sereine ! Combien nous devons l'admirer et le bénir d'avoir si bien dominé , par sa magnanimité naturelle, des émotions capables d'altérer une santé trop fragile, de compromettre une existence si chère et si nécessaire à ses peuples! Qu'il en soit donc plus tendrement remercié et félicité par nous ! Que nos tributs de respect et d'amour aillent porter à son cœur les consolations dont il a besoin , mais qu'ils lui arrivent sans mélange, dégagés surtout de ces exagérations politiques qui ne pourraient que jeter la désunion parmi les citoyens , et troubler la marche de l'administration tout entière !
Je vote pour le renvoi de l'adresse dans les bureaux, et pour une nouvelle rédaction conforme aux observations diverses que j'ai eu l'honneur de vous soumettre.
SUR LES TROUBLES DE JUIN 182O. CHABiBRE DES DÉrcTEs. — Séancc du 5 juin 1820.
Je réclame contre l'adoption du procès-verbal; je demande qu'elle soit provisoirement suspendue. Cette adoption est la moins importante sans doute de vos délibérations ; cependant elle en est une; elle en prépare d'autres : il importe donc de savoir si le fondement de toute délibération subsiste parmi vous , je veux dire la liberté de l'Assemblée , la croyance au moins à cette liberté ; par conséquent si les mesures convenables ont été prises pour prévenir le retour des scènes scandaleuses , sanglantes , qui, dans les journées d'avant-hier et de vendredi, ont porté à cette liberté des atteintes si graves.
J'aborde franchement, vous le voyez, un sujet plein d'écueils, mais dont vous êtes tous préoccupés, qui doit intéresser l'Assemblée tout entière , car il s'agit ici non-seulement de la liberté, mais de la dignité commune. Au parlement d'Angleterre , tout outrage que reçoit l'un de ses membres, est aussitôt ressenti par tous; toutes les opinions s'unissent pour le venger : une Assemblée française ne montrera pas sans
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doiito une susceptibilité moins noble; et c'est surtout sur les membres d'une opinion contraire à l'opinion insultée que j'ose ici compter pour obtenir toutes les réparations nécessaires.
Deux circonstances m'ont encouragé, Messieurs, à porter le premier à cette tribune cette grave dénonciation.
Je n'ai point eu l'honneur d'être personnellement insulté: je n'ai été que témoin, et non acteur; je puis ainsi parler avec plus d'impartialité et de calme.
Je dois ensuite à mon expérience des révolutions, si chèrement acquise , de pouvoir mieux apprécier peut-être de semblables scènes, d'en prévoir de plus loin les déplorables conséquences.
Après vingt-cinq ans j'ai vu se renouveler avanthier des atteintes à la représentation nationale presque semblables à celles qui préparèrent , qui amenèrent ce 18 fructidor dont j'ai été la victime avec l'honorable collègue que j'aperçx)is siéger en ce moment au banc du ministère ( M. Siméon ). Mais je dois cependant à ces anciens jacobins qu'on avait déchaînés contre nous la justice de dire qu'ils conservaient plus d'ordre au sein du désordre lui-même que ces provocateurs de bonne compagnie dont nous venons d'être entourés.
Ils nous injuriaient sur notre passage, mais ils n'osaient porter la main sur nous; ils laissèrent le Directoire, leur maître, se charger seul des dernières violences ; au lieu que nous avons vu dans les scènes
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d'avant-hier toutes les voies de fait se joindre à toutes les provocations verbales , et la représentation nationale plus profondément insultée dans la personne de plusieurs de ses membres.
C'est en vain, Messieurs, que, pour dénaturer un tel attentat, pour donner le change à l'opinion, des journaux , que je m'étonne d'avoir vu admis par la censure, se sont permis de dire qu'une foule immense de peuple s'était portée avant-hier devant le lieu de vos séances , et avait applaudi à l'adoption du premier article de la loi sur les élections; qu'au milieu de cette multitude s'étaient trouvés des hommes de partis divers qui s'étaient presque également provoqués, qui avaient été également réprimés par la force publique Un tel récit de ces
deux journées n'est qu'iuie odieuse imposture qu'il ne faut point laisser ])énétrer dans nos provinces sans le contredire ouvertement à cette tribune.
Non , Messieurs, d'après tout ce que j'ai vu de mes yeux, d'après tout ce que j'ai recueilli de témoins fidèles, il n'est point vrai qu'une foule de peuple se soit portée devant le lieu de vos séances , ait applaudi, comme on le suppose, à vos dernières résolutions ; il n'est point vrai que deux partis se soient trouvés en présence dans les journées de vendredi et de samedi , aient lutté avec des forces égales, aient éprouvé une égale répression. Un seul parti a organisé le mouvement qui s'est passé ^ l'a seul dominé, en est seul responsable.
Ce parti, je le sais, a voulu se former un prétexte
de la conduite de quelques jeunes gens qui, les jours précédens, avaient accompagné un de nos collègues, à la sortie de la Chambre, par des applaudissemens, par des cris de vive la Charte y par des témoignages que la convenance peut-être pouvait interdire, mais qu'aucune loi ne réprouvait. 11 eût pu sans doute imiter une telle conduite; il euit eu le droit de décerner un semblable triomphe à des députés d'une opinion contraire; nul ne penserait à le lui reprocher. Mais s'est-il borné à de telles représailles? S'est-il contenu dans de telles limites?
Non ! Au lieu d'applaudir les députés de son opinion , il a voulu outrager les députés d'une opinion contraire; il est venu, tout organisé, envahir nonseulement les alentours de cette enceinte, mais cette enceinte elle-même ; il a commencé vendredi à diriger l'insidte contre le député que j'ai désigné, M. de Chauvelin, et vous entendrez le récit qu'il en a fait lui-même; il a ensuite étendu samedi les provocations, les voies de fait à d'autres députés, et vous entendrez aussi le récit qu'ils se proposent d'en faire.
Chacun de vous a pu voir qu'un tel parti ne se composait point d'hommes du peuple, de citoyens ordinaires, mais de gens bien vêtus, portant la plupart des redingotes bleues, armés de bâtons ou de cannes , paraissant appartenir à une même profession, obéir à des impulsions uniformes.
Chacun de vous a pu les voir, poussant avec une sorte de fureur des cris de vive le Roi, voulant
forcer les passans à répéter ces cris, frappant de leurs cannes ceux qui paraissaient s'y refuser.
Chacun de nous a pu remarquer aussi quelle a été l'inertie, presque la partialité de la force armée devant tous ces désordres, qui se passaient sous ses yeux , qui se sont impunément prolongés; non que je l'accuse d'une connivence criminelle, mais parce qu'elle était en quelque sorte frappée de la crainte de trouver dans les coupables des hommes trop puissans, trop accrédités.
Et si en effet un tel mouvement s'est ensuite étendu des environs de ce palais sur d'autres points de la cité; s'il est vrai qu'en quelques lieux éloignés les provocations aient fini par exciter l'indignation de citoyens paisibles, qu'on ait répondu à des cris affectés de vive le Roi par des cris affectés de vi{>e la CharteyÇ\uQ des cris aient vengé des coups, qu'un meurtre ait eu lieu, à qiii attribuera-t-on ces déplorables résultats, sinon au parti qui en fut le premier provocateur?
Vous apprendrez au reste dans cette même séance combien toutes les circonstances de ce meurtre lui-même paraissent avoir été indignement travesties dans plusieurs journaux soumis à la censure.
Voila les faits principaux, Messieurs ; voilà ce qui vous sera confirmé par les témoignages les moins suspects. Vous comprenez maintenant toute la gravité de telles circonstances.
Après les outrages à la majesté royale , quoi de plus odieux dans un pays libre que des outrages à
la représentation nationale? Comment maintenir le respect des lois, si la liberté, la dignité de l'assemblée qui les forme sont ainsi indignement violées?
Dans quel état de déconsidération tomberait un gouvernement qui serait impuissant pour réprimer de telles violences d'un parti , et surtout après tant d'autres excès de sa part qui se rattachent évidemment au même système, à la même impulsion, les provocations qui se mêlèrent au deuil du dernier attentat, les excès du café Lemblin, les circulaires du midi, les tentatives pour arracher violemment un ministre de son poste?
Comment surtout maintenir long-temps la paix , l'ordre public?
Le moyen que cette immense majorité de la nation qu'on fi récemment tant calomniée , qui n'a répondu à ces calomnies que par un calme majestueux , ne fût à la fin ébranlée dans son repos par ces provocations irritantes d'un parti si odieux et si peu nombreux ! Qui pouvait voir avant-hier, sans une sorte de pitié jointe à l'indignation, l'imprudence de quelques jeunes insensés agaçant, excitant, si l'on peut dire ainsi, le géant national dans son redoutable sommeil, risquant d'attirer sur eux les plus funestes représailles , et de compromettre dans de tels mouvemens jusqu'à ce trône sacré qu'ils veulent honorer et défendre ?
Rien n'est donc plus pressant que de s'occuper de la répression de tous ces désordres. Si cette Assemblée ne peut l'opérer directement par elle-
même , elle peut au moins la solliciter des ministres de Sa Majesté; elle peut leur demander compte des mesures qu'ils ont prises pour atteindre à ce but. Il paraît que leur sollicitude a commencé à s'éveiller: je viens de lire dans les journaux de ce matin un arrêté de M. le préfet de police contre les attroupemens. Je n'ai pu qu'y applaudir ; mais combien ces mesures préventives seront elles-mêmes insuffisantes si elles ne sont accompagnées de l'exemplaire punition des excès commis ! Sans doute des agens de police répandus au milieu de ces attroupemens , n'ont pu manquer d'y connaître un grand nombre de coupables. On assure que la plupart d'entre eux ont été signalés aussi par des rapports adressés à l'état-major, au ministre de la guerre. Que les ministres veuillent donc nous dire en effet si ces coupables sont arrêtés, si leur procès va s'instruire; qu'ils daignent nous communiquer ces rapports adressés à l'état-major ; qu'ils nous instruisent des progrès du rétablissement de l'ordre; qu'ils nous disent si leur censure permettra enfin aux journaux de présenter tous ces faits importans sous leur véritable jour ! Nous ne doutons point de la bonne intention au fond, de leur douleur réelle sur les désordres commis; mais il peut nous être permis de douter de leur énergie, s'il leur faut, en poursuivant la punition, la répression de l'excès, blesser des hommes puissans, accrédités, dont l'appui peut leur être devenu si malheureusement nécessaire pour le succès de leurs lois anti-nationales!
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Voilà pourquoi ils ont besoin de recevoir une excitation puissante de la part de cette Assemblée; voilà pourquoi il importe tant de suspendre nos délibérations jusqu'à ce qu'ils nous aient pleinement satisfaits par la franchise de leurs communications.
Espérons au reste qu'ils vont profiter, ainsi que plusieurs collègues trop incertains dans leur marche, d'une si grande et si terrible leçon!
Quelle leçon, en effet, sur le danger pour l'administration, de chercher des auxiliaires auprès d'un tel parti!
Quelle leçon sur le danger de venir augmenter, par des lois, le pouvoir qu'il s'arroge par la violence! Si déjà, presque au début de son empire, il peut se permettre de tels outrages , que ne devonsnous pas en attendre lorsqu'il jouira delà plénitude de son autorité!
Combien il s'est hâté de justifier toutes les sombres prophéties à son sujet qui ont rempli nos amers discours, et dont on était tenté de nous reprocher l'exagération)
Combien nous sommes heureux, en résultat , que son imprudence, égalant sa violence, ait servi sitôt à le démasquer, nous ail ménagé des avertissemens si importans pour le reste de nos grandes délibérations sur la loi des élections! Et peut-être, en effet, devrons-nous plutôt notre salut , dans cette conjoncture critique, à de telles fautes qu'à nos propres lumières, à notre propre énergie. En attendant, persistons, Messieurs, avec fermeté dans l'avis que
j'ai ouvert; suspendons l'adoption du procès-verbal, toute autre délibération, jusqu'à ce que les ministres nous aient donné par leurs communications des garanties suffisantes de la liberté de celte Assemblée et du rétablissement de l'ordre public.
Réplique à M. le Garde-des-Sceaux.
Je remonte avec répugnance à cette tribune; mais j'y suis en quelque sorte forcé par un appel de M. le garde-des-sceaux. Il a supposé qu'après avoir entendu ses explications, je devais être disposé à me désister de toute demande d'ajournement ultérieur de nos délibérations : si je gardais le silence on pourrait croire en effet à mon désistement, et je laisserais mes honorables amis dans l'illusion sur mon opinion véritable. Sans doute il est loin de ma pensée de vouloir prolonger cet ajournement d'une manière indéfinie, d'attendre que les instructions judiciaires soient terminées; ce serait manquer à tous les justes égards envers le gouvernement, ce serait risquer de donner à l'opinion un signal d'alarme exagéré : mais il n'en est pas moins vrai que je vois toute convenance à ajourner au moins jusqu'à demain la délibération actuelle. Sur quel motif plausible nous refuser un si court délai ? Est-ce qu'il serait possible de délibérer encore à cette heure avancée? Est-ce que nos passions ne sont pas
actuellement trop émues pour une décision qui exige du calme? Est-ce qu'il n'est pas sage de vérifier au moins pendant le délai d'un jour l'effet salutaire des mesures que le gouvernement dit avoir prises pour la liberté de cette Assemblée, pour le maintien de l'ordre public? Est-ce que nous ne pouvons pas tous, d'ici à demain, recueillir des renseignemens nouveaux et précieux qui achèvent d'éclairer notre délibération et d'y porter l'unanimité la plus désirable? Lors même que les explications données par M. le garde-des-sceaux m'auraient pleinement satisfait, je voterais toujours pour un délai si raisonnable et si court ; mais puis-je dire d'ailleurs que ces explications m'aient satisfait? Non, Messieurs, je ne puis le dire! J'y ai remarqué, au contraire, une ignorance affligeante des faits les plus importans, une supposition presque habituelle que dans les journées de samedi et de vendredi, c'étaient deux partis qui avaient été en présence^ qui avaient eu des torts presque égaux, tandis qu'un seul de ces partis y a été si évidemment le seul agresseur, le
seul provocateur, le seul coupable! Je n'ai pu
m'expliquer autrement. Comment, un homme doué d'autant de sensibilité que M. le garde-des-sceaux, a paru réserver en quelque sorte toute son indignation pour quelques exagérations anciennes et oubliées de quelques discours énoncés du côté gauche, et n'a pu trouver un seul accent d'émotion profonde pour la représentation nationale violée! pour ses collègues insultés, pour des excès présens
et flagrans! Comment, il nous en a parlé, au contraire, avec un calme inaltérable, avec l'impassibilité la plus stoïque , avec la disposition la plus marquée à excuser le parti agresseur ! Non , encore une fois, je ne puis en accuser l'âme de ce grand citoyen , qui m'est trop bien connue , mais j'en accuse son ignorance des faits, j'en accuse les convenances ministérielles dans lesquelles il se trouve entravé ; j'y reconnais ces ménagemens déplorables auxquels le ministère est, comme malgré lui, inévitablement entraîné envers un parti dont l'appui lui est devenu indispensable pour le succès des lois anti-nationales qu'il a le malheur de nous proposer! Ai-je pu d'ailleurs. Messieurs, être satisfait dans ce même discours , qu'on nous présente sans cesse ce grand trouble dont nous venons d'être les témoins et les victimes, et qui doit être jugé surtout par'les vues de la plus haute politique, comme un événement ordinaire qui ne peut être apprécié qu'au bout d'un long temps et d'après les formes lentes d'une instruction judiciaire? Ai-je pu être satisfait qu'en nous promettant de l'exactitude dans cette instruction judiciaire on n'ait pas eu à nous annoncer déjà que la plupart des coupables, qui devaient être si connus, étaient en état d'arrestation? Ai-je pu enfin, ainsi que la plupart de mes collègues, être satisfait des explications si sommaires données sur l'inertie et presque la partialité de la force armée au milieu du trouble? sur la manière si étrange dont la censure s'est exercée relativement au récit d'évè-
35o DISCOURS SUR LES TROUBLES DE JUIN 182O.
nemens qu'il importait tant de faire connaître sous leur véritable jour?
Par toutes ces considérations, je ne puis que persister dans mon vote pour la continuation de la délibération à demain.
FRAGMENS d'un DISCOURS. 35 1