‹ Discours de Camill Jordan, précédés de son élogeChapitre 6 sur 63 · DE CAMILLE JORDAN. XV · texte numérisé non relu

DE CAMILLE JORDAN. XV

conquêtes qui ne seront pas perdues pour la France. C'est-là, en effet, qu'en philosophie et en poésie, ils connurent les chefs des diverses écoles. Ils se trouvaient au foyer du mouvement des idées, et ce n'étaient pas de tels hommes qui devaient rester en arrière. Camille, dont l'exil dut se prolonger, cherchait ses consolations dans l'étude : partout il se faisait aimer, parce que partout il portait les charmes de sa belle imagination, commerce profitable d'un esprit élevé, les séductions d'un bon cœur. Il retrouva Mounier ; et il resserra les liens de l'amitié qui l'unissait avec cet austère stoïcien des principes de la révolution, principes qui , pris dans leur source primitive , sont des principes d'amélioration et de progrès , et pour lesquels malgré les terribles mécomptes des évènemens, il ne cessa jamais de professer la plus inébranlable fidélité. Les funestes erreurs où l'on avait été précipité , et les malheurs immenses qui avaient pesé sur la patrie n'avaient atteint ni les solides pensées de l'homme d'JÉtat , ni les profondes convictions de l'homme de bien. L'orateur de la célèbre assemblée deVizille, le modérateur des États du Dauphiné , le courageux président de l'Assemblée nationale dans les journées les plus orageuses, était resté immobile au milieu de circonstances si grandes, si diverses, si pressantes.

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Camille Jordan avait déjà tout ce qu'il fallait pour entrer dans l'intimité d'un tel caractère; et lui-même, à son tour, se montrera également immobile, lorsque, ramené sur la scène politique, il se trouvera en présence des partis, et qu'il devra appuyer ses opi* nions de tout l'ascendant d'un caractère analogue à celui de Mounier.

Enfin en février 1 800 , les portes de la France se rouvrirent pour Camille Jordan. Il vint à Paris; il habita, avec son ami Degéràndo, la maison de madame de Staël, à St.-Ouen. L'amitié qu'il avait contractée antérieurement avec cette femme vraiment extraordinaire , dont le nom est placé si haut par la renommée , et qui sut de bonne heure comprendre tout ce qu'était Camille Jordan, cette amitié ne se démentit jamais. Je dois encore vous rappeler cette autre amitié qui, fondée aussi sur les qualités les plus nobles et les plus sympathiques , était également destinée à subsister toujours malgré la dissidence des partis. M. Mathieu de Montmorency et Camille Jordan étaient faits pour s'estimer et s'aimer dès qu'ils purent se connaître. S'ils ne se rencontraient pas souvent dans l'appréciation des circonstances et dans les discussions politiques , ils étaient sûrs de se rencontrer toujours dans la sphère des

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séntimens religieux et moraux. Ils avaient tous les deux un tel amour du bien , et une telle candeur dans 1 ame, qu'à chaque instant ils se retrouvaient > comme des hommes qui appartiennent à des patries différentes, et qui sont réunis par l'ardent amour de l'humanité. La conscience était le lien qui les réunissait, ainsi que leur opposition, quoique, sans doute, elle fut fondée sur des motifs différens , mais honorables dans l'un et dans l'autre.

Bonaparte, premier consul vint tenir à Lyon la consulta cisalpine. Il s^agissait d'y régler les destinées de celte belle Italie qui cherche depuis plusieurs siècles à secouer le joug de l'étranger, dont toutes les révolutions tiennent à la pensée intime et profonde d'affranchir son territoire, mais qui, impuissante pour s'affranchir elle-même, demandait alors l'appui de la France pour se soustraire à la domination de l'Autriche. Pendant son séjour à Lyon, vous le savez, Messieurs, nous l'avons tous vu, le premier consul voulut attacher Camille à son nouveau gouvernement.il ne put parvenir à vaincre les répugnances de cet homme dont toute Fhabileté consistait dans une grande droiture, et que la pureté de son patriotisme rendait si méfiant. Camille Jordan ne crut pas que le moment fût venu de sacrifier

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son goût pour la retraite et ses habitudes d'une vie sérieusement occupée des études les plus élevées.

Jusqu'à présent il n'a été que dans une opposition d'inertie, il ne craint pas de se lancer dans une opposition plus nette et plus active. Il faut remarquer une telle conduite au milieu de l'approbation ou du silence qui entourait les usurpations progressives de celui qui s'était si fortement emparé des destinées nouvelles. Lorsque Bonaparte se décida à s'investir du titre de premier consul à vie, il voulut tenir, du moins en apparence, son mandat du peuple français lui-même, et consacrer ainsi un principe qu'il est inutile de discuter ici. Il suffit de remarquer que c'est le principe sur lequel reposaient toutes les constitutions qui ont été données à la France depuis 1789 jusqu'à cette époque. Camille Jordan publia une brochure courageuse où il s'expliqua comme Français. La question de l'origine du pouvoir n'y était point traitée ; et il faut avouer qu'alors elle occupait fort peu les esprits. Ce qu'il y avait, pour le moment, de réellement important, c'était la question des garanties ; et celle-là y était abordée franchement avec le plus généreux abandon. Tout ce qu'il y a de prévision dans cette brochure confond actuellement la pensée. Rien n'est si habile,

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rien n'est si éclairé qu'une haute conscience , et un désintéressement complet de tout intérêt personnel. Cet écrit sur le consulat à vie est nécessaire pour juger tdiit Camille dans ses rapports avec les circonstances, qui ont précédé, et avec celles qui ont suivi. Il est toujours resté identiquement le même; c'est qu'il ne puisait ses règles de conduite que dans ses convictions, et que ses convictions tenaient à tout ce qu'il y a de bon et d'élevé dans la nature humaine.

Un tel écrit devait irriter le pouvoir dont toutes les ruses étaient pressenties : il devait, par conséquent, annuler à jamais Camille; mais il est des hommes qui, dans de certains temps, ne peuvent faire mieux que de se tenir à l'écart. Ils ont averti, ils ont jeté le cri de l'alarme, ils ont signalé les périls, ils ont enseigné les droits et les devoirs: plus tard, rester dans l'inaction, c'est agir; garder le silence , c'est parler. Il faut quelque empire sur soi pour étouffer ainsi de nobles facultés qui pourtant paraissent être faites pour les autres.

Ainsi, Messieurs, nous avons vu Camille Jordan , passer au milieu de nous, dans la vie privée, toutes les années de l'empire ; mais s'il était devenu étranger aux affaires publiques , il n'en vivait que

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