‹ Discours de combat (volume 2)Chapitre 1 sur 16 · LES · texte numérisé non relu

LES

Messieurs,

Il Y a deux ans, à pareille époque, — et, en vérité, je pourrais dire jour pour jour, puisque c'était le 19 novembre, — à Besançon, pour la clôture du Congrès de la Jeunesse catholique, je

1. Conférence faite à Lille, le 18 novembre 1900, pour la clôture du 27* Congrès des Catholiques du Nord.

Un fort honnête homme, l'ancien doj^en de la Faculté de théologie protestante de Paris, M. Auguste Sabatier, qui me faisait ce grand honneur de ne pas laisser échapper une occasion de me contredire, m'a reproché un jour de n'être qu'un «Évolutionniste » et un « Positiviste »; et il avait tort de me le reprocher (je le pense du moins ainsi), mais il avait raison d'en faire la remarque. La France, depuis Descartes, n'a pas eu de penseur plus original ou plus profond qu'Auguste Comte, et l'Angleterre, depuis Newton, n'a pas connu de savant plus illustre que Darwin, ni dont la doctrine ait engendré plus de conséquences. J'admire donc Darwin et Auguste Comte. Je les admire si fort qu'après avoir employé quelque trente ans de ma vie à me les « convertir en sang et en nourriture », selon le mot d'un vieil auteur, j'ai formé le projet d'en employer le reste à tirer de VOrigine des Espèces et du Cours de Philosophie positive les moyens d'une apologétique nouvelle, qu'on trouvera, je le sais bien, non moins hasardeuse que nouvelle, mais dans l'avenir de laquelle je ne mets cependant pas moins d'espoir que de confiance.

Le discours qu'on va lire, sur les Raisons actuelles de croire^ qui continue le discours sur le Besoin de croire, et que continue lui-même le discours qu'on trouvera plus loin sur les Motifs d'espérer, est un essai de cette méthode.

On a souvent loué l'Église catholique de la faculté qu'elle pos-

parlais du Besoin de croire^. J'essayais de montrer que le besoin de croire, inséparable de la notion ou de la définition même de Thomme, est tellement inhérent à la constitution de notre esprit que personne, jusqu'ici, n'a pu réussir à le détruire en soi, et, si jamais quelqu'un y devait réussir, je m'efforçais de faire voir qu'il aurait ruiné du même coup le fondement de la connaissance, les conditions de l'action, et l'objet même de l'espérance humaine. Je voudrais faire un pas de plus aujourd'hui; je voudrais. Messieurs, vous parler des Raisons actuelles de croii^e; et, comme cette expression même de Raisons actuelles de croire

sédait, seule au monde et dans Thistoire, d'absorber la plupart de ses propres hérétiques, — et on entend par là ceux qui, dans une autre Église, telle que l'Anglicane ou la Russe, n'auraient jamais pu concilier leur opinion personnelle avec l'étroitesse du symbole et la rigueur de la discipline. Le moment approche où une nouvelle apologétique non seulement n'aura plus rien à craindre de ses plus éminents contradicteurs, mais les absorbera, comme l'Église a fait de ses hérétiques, et où de leurs aveux, et même de leurs objections, nous verrons surgir de nouvelles raisons de croire. Aurai-je réussi à le montrer dans ce discours ? Je ne saisi Mais si la méthode a été jadis indiquée par le cardinal Newman, les effets suffisent, depuis un demi-siècle, à en prouver toute la fécondité. C'est ce que je prendrai la liberté de rappeler à tous ceux que ce titre: Les Raisons actuelles de croire, a un peu émus. Et si, par hasard, je ne les avais pas convaincus, je les supplie de songer en ce cas, qu'en dépit de l'orateur ou de l'historien qui l'explique mal, une méthode n'en conserve pas moins toute sa valeur ; qu'à des nécessités nouvelles, il faut opposer de nouveaux moyens de défense ou d'action ; et que la tentative n'en saurait être dangereuse, lorsque l'on déclare hautement que, pour en être l'auteur, on ne s'en croit pas d'ailleurs le juge. 1. Voyez Discours de Combat; 1 vol. in-18, Perrin, éditeur.

soulève d'abord une objection, c'est donc aussi cette objection que je voudrais d'abord essayer d'écarter.

Elle est spécieuse, et elle est captieuse! Et, en effet, se proposer de développer nos raisons actuelles de croire, n'est-ce pas, dit-on, donner à croire, que les raisons de croire ne seraient pas éternelles? « La vérité venue de Dieu n'a-t-elle pas d'abord, selon le mot du grand orateur, toute sa perfection», et, conséquemment, en tout temps, les raisons d'y croire n'ont-elles pas eu, n'auront-elles pas toujours toute leur force de conviction? En nous en proposant à' actuelles^ diton encore, vous accordez imprudemment qu'il y en a de surannées, dont l'autorité passagère n'aurait dépendu jadis que de la circonstance ou de l'opportunité. Imprudemment, dans une religion qui s'est définie jusqu'à nous par l'immutabilité de son dogme, vous introduisez un principe de variation et de changement. Laissons même le dogme, et ne parlons que d'apologétique. Le mot seul dont vous vous servez devrait vous avertir qu'avec V actualité, c'est la contingence ou la relativité que vous mettez au cœur de vos démonstrations. Estce qu'il y a des raisons de croire pour le nègre,

et des raisons de croire pour le blanc? Gomment donc y en aurait-il de ditîérentes pour les contemporains dHœckel et de Darwin, ou pour ceux de Descartes et de Newton? A travers la durée comme à travers l'espace, les hommes, inégaux à tant d'autres égards, sont au moins égaux devant Dieu. Quelles que soient les raisons qui déterminèrent autrefois la croyance du publicain et du centenier de l'Évangile, ou ces raisons n'ont jam.ais eu de valeur, ou elles n'ont rien perdu de leur force et de leur autorité. Parlez-nous donc, si vous le voulez, de ces raisons! Parlez-nous des raisons éternelles^ des raisons immuables, des raisons «ô^olues de croire! Mais gardez-vous de compromettre l'objet môme de la foi dans l'aventure de vos raisons actuelles ou momentanées. A moins, ajoutet-on, (\Vi actuelles ne soit peut-être pour vous synonyme de politiques ; — et, au fond, c'est bien ce que nous pensons. Actuelles, vos raisons de croire ne le sont que de ce qu'elles ont d'inavouable ! En nous les proposant, vous avez une « pensée de derrière la tète », et, littéralement, elles n'en sont que le masque. Otnnia pro dominatione ! Ce n'est pas la «croyance» que vous voulez soutenir, c'est « l'opinion » que vous prétendez conquérir. Vous essayez de mêler la religion dans une querelle oii elle n'a que faire ; et peu vous importe ce qu'il en advienne, si vous

avez pu la transformer en un instrument de combat actuel et de règne futur !

Telle est, Messieurs, l'objection dans sa force, que nos adversaires ne me reprocheront pas d'avoir affaiblie, je l'espère ; et, avant tout, quelque répugnance que j'éprouve à parler de moi, vous me permettrez de la diviser, pour repousser, — oh ! sans colère, mais avec mépris seulement, — ce qu'elle pourrait avoir de personnel. Dans ce que je dis ou dans ce que j'écris, je ne reconnais donc à personne le droit de voir, et moins encore de dénoncer, d'autres intentions que celles qui ressortentdemes paroles mômes. Quand je parle du Besoin de croire^ je parle du Besoin de croire, et de rien autre chose. Je ne fais point alors de politique, et je n'ai pas de « pensée de derrière la tête ». Je tâche d'exprimer clairement des idées qui me semblent justes, et j'attaque ou je combats, du mieux que je puisse, des idées qui me paraissent fausses. Pareillement, Messieurs, quand je parle, comme aujourd'hui, des Baisons actuelles de croire, aucune autre intention ne me guide que d'examiner avec vous, et de développer, entre toutes les raisons de croire, celles qui me paraissent avoir, avec notre « mentalité » contemporaine, une relation plus étroite, une liaison plus particulière, une connexion plus intime. Et, si l'on me répond qu'il n'y en a pas, qu'il ne saurait

y en avoir de telles, c'est ici seulement que, d'injurieuse, ou de simplement grossière, en devenant perfide, l'objection devient intéressante et vaut la peine qu'on y réponde.

Il n'y a pas une apologétique, nous dit-on, pour le nègre, et une apologétique pour le blanc! Mais, Messieurs, si nous sommes sincères, et si nous savons lire l'histoire, est-ce que ce n'est pas le contraire qui est vrai? Ce qui est vrai, c'est qu'on ne met aux mains d'un nègre du Congo ni le Génie du Christianisme de Chateaubriand, ni les Pensées de Pascal, ni V Institution chrétienne de Calvin ! On ne procède pas non plus de la même manière, par les mêmes arguments, à l'évangélisation du Malgache, idolâtre et polythéiste, ou à la conversion de l'Arabe, monothéiste et musulman. Les raisons de croire qui déterminent la soumission d'un brahmane ou l'assentiment d'un bouddhiste ne sont pas celles qui opèrent sur un Canaque ou sur un Patagon. Et jusqu'au milieu de nous. Messieurs, qui ne sait, pour €n avoir vu de mémorables exemples, que ce ne sont pas les mêmes raisons qui ont décidé, du protestantisme au catholicisme, le passage d'un Newman ou celui d'un Manningi? A fortiori^

4. 11 y aurait sur ce sujet un beau livre à écrire, et dont le titre serait: La Psychologie delà Conversion, auquel on donnerait pour fondement cette idée si simple et si vraie, que, ni la*vérité

dans la suite des temps, les mêmes raisons ne peuvent-elles toujours avoir eu la même autorité ! La démonstration des vérités même mathématiques, n'a pas été toujours ce qu'on appelle également topique. Elle n'a pas d'abord atteint toute

n'attire à soi toutes les intelligences par le même côté d'elle-même, ni la religion ne touche tous les cœurs au même endroit, ni toutes les conversions ne s'opèrent donc pour les mêmes raisons ou ne procèdent de la même origine. C'est ce que le cardinal Wiseman a si bien montré jadis, dans une de ces Conférences qui firent le commencement de sa réputation.

« Lorsque Philippe rencontra sur le grand chemin l'eunuque de la reine d'Ethiopie, il le trouva lisant un passage d'Isaïe, et sur ce seul passage, il le convainquit de la vérité du christianisme et l'admit au baptême... Mais quand saint Paul arrive au milieu des Gentils, et qu'il se présente devant les doctes athéniens, il ne fait point appel aux prophètes, auxquels ils ne croyaient point, ne les connaissant même pas, et a recours à des prières d'un ordre tout ditierent...

« Un peu plus tard, nous voyons l'Église suivre le même principe d'apostolat; et, au r"" siècle, au ir, au iii% c'est par l'exposé de motifs d'ordre absolument difTérent que l'on établit la vérité de la religion et que les hommes y adhèrent...

« Et maintenant, pour en venir à notre propre époque, on retrouve la même variété de motifs de crédibilité dans les écrits de ceux qui, ces dernières années, ont embrassé la foi catholique, spécialement en Allemagne (ISSîJ). L'un d'eux, qui a consacré sa vie à l'étude de l'histoire et qui enseignait cette science dans une des plus célèbres Universités, nous apprend qu'il est devenu catholique rien qu'en appliquant les principes de la critique historique à l'histoire de l'Europe. Un autre se laisse convaincre par des motifs tirés de la philosophie de l'esprit humain, qui lui a fait découvrir que la religion catholique seule présente un système religieux répondant à tous les besoins de l'homme. L'enthousiasme d'un troisième s'est enflammé parce qu'on ne trouve nulle part que dans la religion catholique, le principe de tout ce qui est beau dans l'art et dans la nature... »

On multiplierait à l'infini les exemples de ce genre. (Cf. pour les plus récents : Théodore de la Rive ; De Genève à Rome, Paris, 1897; Pion; — Ladv Herbert of Lea : Comment f entrai au

sa perfection. Les mômes raisonnements n'ont pas toujours eu le même pouvoir sur les esprits des hommes.

Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé Et par où Fun périt un autre est conservé.

En apologétique, aussi bien qu'en histoire, il nous faut donc compter avec la succession et la diversité des époques. C'est le principe de la critique moderne! C'est toute la doctrine de l'évolution ! Si nos adversaires ou nos contradicteurs changent eux-mêmes de tactique, nous ne pouvons pas continuer denous défendre, — ou plutôt d'en faire le puéril simulacre, — sur les positions qu'ils ont abandonnées ! A des armes nouvelles et « perfectionnées», nous serions de grandes dupes si nous n'opposions toujours que nos vieux fusils de rempart. Nous le serions encore, si, tandis qu'on nous attaque à droite, nous nous obstinions à faire face à gauche. On n'a pas pu combattre de la même manière Pelage, qui exagérait la liberté de l'homme, et Jansénius, qui l'anéantissait. Le

bercail, Paris, 1898, Perrin; — Baronne de Kœnneriz : Ma conversion, Paris,' 1900, Téqui.) Et, quoique individuels, comme ils ne laissent pas d'avoir une portée générale, — ■ à cause qu'aucun « motif de crédibilité » ne saurait être, pour ainsi parler, en dehors du plan du christianisme ; — il n'y a pas un de ces « cas humains », comme les eût appelés notre vieil Amyot, qui ne pût servir de point de départ à toute une direction de l'apologétique.

fidéisme et le rationalisme sont deux hérésies contradictoires : nous ne pouvons pas en triompher par les mêmes moyens. Si le rationalisme, puisque nous en parlons, n'a prétendu tirer de nulle part ailleurs plus d'aide ou de secours que du progrès des sciences physiques et de l'histoire des religions comparées, nous ne pouvons ni feindre de l'ignorer, ni, le sachant, nous ne pouvons raisonner comme si nous l'ignorions. C'est le progrès même de l'esprit humain qui, d'âge en ûge, oblige et obligera l'apologétique à se renouveler. Il y aura, en tout temps, des raisons de croire plus actuelles que d'autres; il y en aura toujours de plus conformes que d'autres aux exigences de l'heure présente ! Et, nous pouvons en être sûrs, autant de progrès que fera la libre pensée, autant, de son coté, l'apologétique en devra-t-elle faire, et en fera-t-elle. C'est justement ce que l'on veut dire, — et rien de plus, mais rien de moins, — lorsque l'on parle, comme je fais aujourd'hui, de Yactualité des raisons de croire.

Quant à l'incompatibilité que l'on essaie d'établir entre ce progrès perpétuel de l'apologétique et l'immutabilité du dogme, je ne sais. Messieurs, si ce sophisme a parfois troublé quelques-uns d'entre vous, mais ce que je sais bien, c'est qu'il n'y a pas d'équivoque plus facile à dissiper. 11 n'est question, tout autour de nous, que des pro^^rès de la science

et, — sans examiner de quel prix nous les avons payés, — je me borne à vous demander si vous avez quelquefois songé depuis quand, et à quelles conditions, la science les a réalisés? Car la date est certaine ! C'est, Messieurs, depuis que la science s'est appuyée, comme sur son inébranlable fondement, sur le principe de l'immutabilité des lois de la nature. Pour avancer, pour progresser, — en mécanique, en physique, en chimie, en histoire naturelle, — il a fallu poser, et même sans en être expérimentalement sûr, qu'il y avait quelque part quelque chose d'immuable. Et, en effet, si nous étions, nous et tout ce qui nous entoure, emportés au torrent d'un phénoménisme universel, il n'y aurait pas de science! Il n'y en aurait pas, parce que le progrès de l'observation, celui de l'expérimentation, le progrès même du raisonnement, exigent que les lois soient les lois. Douterons-nous, Messieurs, qu'avant Copernic, avant Kepler, avant Galilée, avant Descartes, avant Newton, le système du monde fût tout ce qu'il est? Mais ni Newton, ni Descartes, ni Galilée, ni Kepler, ni Copernic n'auraient pu le découvrir, et en quelque sorte le reconstruire, s'il n'avait été pour chacun d'eux tout ce qu'il était pour ses prédécesseurs. Ce qu'il y a d'immuable et d'identique à soi-même dans la nature nous apparaît donc ainsi comme la condition même du progrès que nous pouvons faire

dans la connaissance, dans l'interprétation, et dans l'asservissement de la nature à nos fins. Si ce quelque chose d'immuable ne soutenait pas le progrès en son cours, ce nom même de progrès ne serait que celui d'une stérile agitation de l'esprit à la recherche d'une vérité qui le fuirait toujours ^ Mais pourquoi donc, Messieurs, ce qui est vrai du progrès scientifique ne le serait-il pas également du progrès religieux? Pourquoi, — si Timmutabilité des lois de la nature, bien loin d'être

1. J'ai tâché de le montrer naguère, dans une conférence que j'ai faite à Gand et refaite à Bruxelles, sur VÉvolution du Concept de Science; et, ne l'ayant pas imprimée, c'est un de ces sujets que je compte bien reprendre quelque jour; mais, comme on a toujours plus d'ambition que de force ou de loisirs, je serais heureux que quelqu'un me prévint.

Je voudrais aussi qu'on traitât la question de VÉvolution du dogme, ou, pour mieux dire, et, afin d'éviter toute équivoque, puisqu'on a cru pouvoir autrefois nous montrer : Comment les dogmes finissent, et Comment les dogmes renaissent, je voudrais, tout simplement, que l'on nous montrât : Comment les dogmes, ni ne renaissent ni ne finissent, à parler comme il faut, mais durent; et, à mesure de leur durée, s'enrichissent de tout ce qu'il y avait de vertu latente et de substance cachée dans leur contenu primitif.

Quand Newman, jadis, a essayé de le faire voir dans son célèbre Essai sur le développement, 1845, la doctrine évolutive, dont il fut l'un des précurseurs, était fort éloignée de l'ampleur et de la précision qu'on l'a vue prendre depuis lors. Et, d'un autre côté, l'histoire du dogme avait cessé d'être envisagée de ce point de vue. C'était alors le temps, où, par une contradiction assez singulière, si l'on croyait apercevoir quelque analogie lointaine entre la métaphysique du bouddhisme et celle du christianisme, on en concluait volontiers que les rédacteurs des Éyan^i/es -s'étaient sans doute inspirés du Lotus de la Bonne Loi; mais, si le langage de deux Pères sur « l'Incarnation » ou sur « la Trinité » n'était pas entièrement conforme, on en concluait, non

un obstacle au progrès scientifique, le conditionnel — pourquoi l'immutabilité du dogme entraveraitelle le progrès de l'apologétique? Et comment, enfin, et pourquoi, craindrions-nous d'y porter atteinte en parlant, comme nous faisons, des raisons actuelles de croire?

Ne tombons pas ici dans le piège que l'on nous tend. (( Nous sommes attachés au trône de TÊtre suprême par une chaîne souple qui nous retient sans nous asservir » : vous vous rappelez sans doute cette belle et saisissante image de Joseph de Maistre. C'est ce que j'oserai dire de l'immutabilité du dogme : elle « nous retient sans nous asservir ». Eh , non ! ledogme ne change pas, mais quelqu e chose évolue d'âge en âge, de génération en génération, c'est la nature des intelligences appelées à recevoir ou à concevoir le dogme. Eternelles en leur fond, c'est-à-dire par rapport au dogme immuable, les raisons de croire diffèrent d'elles-mêmes en leur forme, c'est-à-dire par rapport à l'esprit qui change. Ce sont toujours les mêmes idées, mais il s'agit de les traduire en des idiomes différents. S'il y a eu

moins hardiment, que leur pensée n'était pas la même sur le fond du mystère, et que le dogme avait donc « varié ».

Il y aurait aujourd'hui lieu de reprendre la question des deux côtés à la fois, si je puis ainsi dire, en s'aidant ensemble de l'histoire du dogme mieux connue et de l'évolution mieux comprise; et une telle question, de cette importance et de cette opportunité, celui-là ne nous aurait pas rendu un médiocre service qui l'aurait traitée selon toute son étendue !

de tout temps des raisons actuelles de croire, c'est qu'il y a, de tout temps, un état actuel de la science et de la «mentalité)), (^otlW actualité n'est faite que de ce qui le distingue de l'état précédent. J'ai prononcé tout à l'heure les noms de Pascal et de Chateaubriand; et certes, si deux livres diffèrent l'un de l'autre, ce sont /^ Génie du Christianisme ç^icMe Apologie dont les Penséesna sont que les fragments mutilés. Qui ne sait cependant, ou qui niera, qu'avec des arguments différents, ce soit substantiellement la même vérité qu'ils enseignent? et s'ils ne l'établissent pas de la même manière, qu'est-ce que cela prouve, que le contraire de ce qu'on en veut tirer? Leur croyance est de tous les temps, mais leur langage à tous deux est du leur, et aussi leur manière de démontrer leur croyance, et encore le souci de la démontrer à leurs contemporains. Qu'y-a-t-il, Messieurs, de plus naturel, ou de plus légitime, et de plus nécessaire? C'est en ce sens qu'il y aura toujours des raisons actuelles de croire, éternelles de soi, mais actuelles de l'impression plus ou moins vive et profonde qu'elles peuvent opérer sur les esprits d'un temps. Je vais essayer de vous en convaincre, après ce long exorde, en en considérant aujourd'hui de trois sortes : de philosophiques; de morales ou de sociales ; et de critiques ou d'historiques.

Lorsque l'on m'enseignait en ma jeunesse, — il y a longtemps de cela ! — l'histoire de la philosophie, eten particulier celle de la philosophie scolaslique,onne manquait pas, Messieurs, d'acquitter aux saint Thomas et aux saint Bonaventure le tribut d'admiration auquel ils avaient droit, mais on ne manquait pas non plus d'ajouter qu'à vrai dire leur philosophie n'en était pas une, puisqu'elle dépendait de leur théologie, et que toutes les solutions en étaient prévues ou commandées. Eh bien! Messieurs, si les solutions de la philosophie étaient alors commandées par la théologie, elles ne le sont plus, j'en conviens, mais j'ose avancer qu'elles n'en sont pas pour cela moins commandées ni moins prévues. La philosophie fera-t-elle encore des découvertes? Je le souhaite pour elle, et aussi pour nous. Mais ce qui me frappe dans son histoire, c'est que, depuis tantôt trois ou quatre mille ans que nous philosophons, l'esprit humain a rencontré ses bornes; et, aux trois ou quatre questions qui nous intéressent, — telles que la question de nos origines ou celle de notre destinée, — la philosophie, toutes les philosophies, depuis trois ou quatre mille ans, n'ont pas donné, tout

compte fait, plus de trois ou quatre réponses. Oh ! je sais bien qu'on me dira qu'il y en a davantage ! et on me reprochera de méconnaître ce que tant de belles constructions métaphysiques, tant de beaux et vastes « palais d'idées », ont eu d'original ou de personnel à leurs auteurs. Et, je le dirai donc moi-même, je ne le méconnais point I Non, Messieurs, je ne le méconnais point. Je ne confonds pas non plus Aristote avec Platon, et je sais même distinguer Malebranche d'avec Spinosa! Je dis seulement qu'à les bien entendre, toutes ces distinctions ne sont que de la « littérature » ; je dis que, s'il ne faut assurément pas méconnaître l'originalité de la forme, il nefautpas méconnaître non plus l'identité ou l'analogie du fond; je dis que tant de méthodes ou tant de voies, — les unes qui semblent si directes, et les autres si détournées, les unes si pénibles et les autres si faciles à suivre, — ne laissent pas enfin d'aboutir toujours aux mômes solutions. Je dis aussi que, pour y aboutir, et quand je songe à ce que nos philosophes ont dépensé de génie, de science, et d'efforts, je crains que ces solutions n'aient marqué pour jamais les bornes que ne franchira pas l'esprit humain; je le crains; — et je crois qu'on peut le montrer'.

1. Ai-je besoin de redire à ce propos que je n'en fais pas pour cela moins de cas de la « Philosophie » et de la « Scolastique »

Considérons, par exemple, une seule de ces questions : celle de Fimmortalité de Fâme. Notre âme est-elle immortelle, ou périssons-nous tout entiers? Les uns donc ont dit oui, les autres ont dit non ; d'autres ont enseigné la doctrine de la transmigration; et... c'est tout. Faites-y bien attention : c'est tout ! 11 n'y a pas d'opinion sur le problème de l'immortalité de l'âme qui ne se ramène à l'une de ces trois affirmations. Ou bien, créatures d'un jour, nous ne sommes sortis du néant que pour y rentrer ; ou bien notre

même ? Je ne nie pas non plus le progrès philosophique ! Mais ce que je soutiens, c'est que les caractères n'en sont pas du tout les mêmes, ni de la même nature que ceux du progrés scientifique. Le progrès en philosophie n'a rien d'arithmétique, et il ne consiste point dans l'addition de vérités nouvelles à des véiitt'S anciennes. Si les mêmes questions ne s'y posent pas toujours delà même manière, ce sont pourtant bien toujours les mêmes questions. Il s'agit toujours de savoir d'où nous venons? qui nous sommes? et où nous allons? On divisera, on distinguera, on approfondira, soit ; mais il en faudra toujours venir à décider, par exemple, si nous mourons ou si nous ne mourons pas tout entiers, et toujours, à la question posée en ces termes, on aura beau se dérober, il en faudra toujours venir à répondre par oui ou par non. On compUquera le problème! On nous dira que nous mourons sans mourir, et qu'en mourant nous ne mourons pas 1 On nous demandera si seulement nous savons ce que c'est que la mort? à quels signes on la reconnaît? et ce que c'est que nous appelons notre être ou notre moi? On nous répondra peut-être aussi que ces questions ne nous regardent pas. No7i hic estpiscis omnium. Les mandarins seuls ont le droit de se les poser, et elles passent la compétence du vulgaire!

Mais, en attendant, et sans nous soucier d'en avoir ou non le droit, — ce qui revient à dire : sans avoir besoin d'un diplôme ou d'un bouton de cristal, — si nous éprouvons quelque inquiétude de l'au-delà, on ne trouvera, pour l'apaiser ou pour l'endor-

âme, en nous quittant, se change en une autre âme, émigré au moins dans un autre corps, dans une autre planète ; ou bien cette vie mortelle n'est qu'un passage, et nous en devons rendre compte à Celui qui nous Fa donnée. Raisonnons maintenant sur ces trois solutions ; compliquons-les à l'infini d'hypothèses ingénieuses et subtiles ; imaginons, avec certaines sectes protestantes, une immortalité conditionnelle^ — dont ceux-là seuls jouiraient qui l'auraient méritée, tandis que ceux qui s'en seraient rendus indignes retomberaient

mir, qu'un nombre fini de solutions; et la philosophie les a déjà trouvées. Ce sont les pyrrhoniens et les académistes qui se sont plu à multiplier le nombre des systèmes ; mais ce n'est là qu'une pure fantasmagorie. Et, sans doute, il est vrai que Platon, Aristote, Zenon, Plotin, saint Thomas, Duns Scot, Descartes, Leibnitz, Malebranche, Kant, Hegel, Schopenhauer ont posé le problème, ch'acun avec son tempérament et avec son génie, — ce qui est justement ce que j'ose appeler de la littérature^ C|uestion de milieu, question de méthode, question de style, — mais précisément leurs divergences, qui intéressent beaucoup l'histoire de la pensée, n'atteignent pas le fond de la chose, et l'alternative subsiste : nous mourons ou nous ne mourons pas tout entiers.

Pareillement, éternité de la matière, émanation, ou création ex 7iifillo, quelle quatrième réponse la « philosophie » a-t-elle donnée au problème de l'origine du monde ? Débattons-nous encore ici, rallinons et subtilisons, épiloguons, équivoquons, le fait est que d'infinis systèmes, dont chacun sera, si ion veut, une' merveille de l'esprit humain, nous ont entre eux tous fourni trois solutions et pas une de plus. Et comme d'ailleurs, entre ces trois solutions, la «philosophie » ne nous fournit pas de raisons de choisir, puisque, si elle nous en donnait et qu'elles fussent péreniptoires, les plus illustres philosophes n'auraient pas enseigné pres([ue indilïéremment l'uiie ou l'autre, la conclusion n'est-elle pas évidente? C'est d'ailleurs que de la « philosophie » qu'il faut tirer les raisons de notre choix.

au néant ; — supposons encore avec le panthéisme, une immortalité qui n'en serait pas une, si le souvenir et la conscience de notre vie mortelle sont inséparables pour le langage humain de la notion d'immortalité, il nous sera toujours facile de réduire toutes ces suppositions aux trois solutions générales dont elles ne sont que des cas particuliers. Et ne pourrait-on pas dire qu'à bien les entendre, Messieurs, il n'y en a pas trois, mais deux seulement, s'il faut nécessairement que la transmigration ait elle-même un terme, et que ce terme soit nécessairement le néant ou l'immortalité, le Nirvana du bouddhisme, ou la vie nouvelle du chrétien ?

Nous, cependant, qui avons besoin d'une réponse, — et qui en avons besoin, non pas pour satisfaire une vaine curiosité de l'esprit, mais pour vivre, pour nous diriger dans la vie, pour savoir en deux mots où est notre devoir, — laquelle choisirons-nous de ces trois solutions ? En est-il une que la raison ou le raisonnement nous impose? Car, sans doute, il n'y a point ici d'observation ni d'expérience pour terminer le débat. Et, que le raisonnement ou la raison n'y puissent pas réussir davantage, Messieurs, n'est-ce pas ce que prouve l'histoire de la philosophie? Que feronsnous donc? Parierons-nous, comme le voulait Pascal? ou nous étourdirons-nous sur l'impor-

tance de la question? Non, Messieurs I mais nous tirerons d'ailleurs le principe de notre décision ; et la solution que le raisonnement ou la raison sont impuissants à nous assurer, nous la demanderons à la croyance.

Oui, au premier rang des raisons actuelles de croire^ nous mettrons, je ne dis pas, notez-le bien, l'impuissance de la philosophie, mais, au contraire, la nature des leçons que nous donne l'histoire de la philosophie; et je ne dis pas l'impuissance delà raison humaine, mais, au contraire, la constatation, — scientifique et presque expérimentale, — la reconnaissance de son pouvoir, et des bornes de son pouvoir i. Capable de construire

1. La distinction est aussi nécessaire que difficile et délicate à préciser. Ce n'est pas proclamer « l'impuissance de la raison » que de poser des bornes au pouvoir de la raison, mais qui posera ces bornes?

... Quis custodiat ipsos Custodes...

Descartes les avait reculées jusqu'à l'infini, et les progrès que la science a réalisés depuis lors ne semblent-ils pas avoir justifié toutes ses espérances? Mais ces bornes de la raison, Pascal les a rencontrées tout de suite ; et, en effet, tant de progrès accomplis n'ont pas avancé d'un pas la solution des questions capitales l L'avanceront-ils quelque jour? C'est ce que certains savants semblent croire, qui, comme Descartes, ne voient pas de limites au pouvoir de la raison. J'ai plusieurs fois essayé de dire les motifs que j'avais de ne pas penser comme eux, et je n'y veux point ici revenir. Le principal en est seulement que, si la méthode scientifique a été la grande ouvrière du progrès de la raison, le problème de notre destinée échappe aux prises de la méthode scientifique. Mais de dire qu'on demandera donc la

de savants et quelquefois admirables systèmes, capable aussi, sur toutes les questions, et même sur celles qui nous intéressent, de nous fournir deux ou trois réponses, la philosophie, réduite à ses seules ressources, ne l'est ni de déterminer notre choix entre ces réponses, ni surtout de nous démontrer qu'il y en ait une de préférable aux autres. Gela la passe et la dépasse! Elle a besoin ici d'un secours étranger. Il nous faut faire intervenir des considérations d'un autre ordre. « Nous avons besoin d'une autorité qui décide. » Le temps nous presse, la nécessité d'agir, la perplexité de savoir comment nous agirons. Je me décide pour celle des trois hypothèses qui me paraît, non la plus rationnelle ou la plus vraisemblable, — nous ne sommes plus à l'école ni dans le cabinet! — mais pour celle qui répond le mieux au vœu de la nature humaine, aux exigences de Taction sociale, et qui se réclame en outre ou qui s'appuie de l'autorité de la révélation.

solution du problème à une autre méthode ou à une autre autorité, sera-ce fonder la foi « sur l'impuissance de la raison »? En aucune manière, à ce qu'il me semljle. Est-ce que nous n'avons pas connu le temps où la raison, la raison raisonnante, celle des logiciens et celle des philosophes, se révoltait contre les résultats de l'expérience? Le progrès de la science en a même été longtemps retardé. Il y a semhlablement une « expérience morale » dont les résultats refusent de se soumettre aux injonctions de la raison ; et si c'est ce que voulait dire Pascal quand il disait que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas », on peut le redire après lui.

Ces raisons vous paraîtront-elles, peut-être, entachées, ou suspectes au moins de fidéisme? et craindrez-vous peut-être qu'en dernière analyse, elles n'aboutissent qu'à fonder la foi sur l'impuissance de la raison? Je ne le pense pas. Ce que Ton pourrait plutôt dire, c'est qu'elles ne sont pas encore assez déterminantes. Il semble qu'elles aient aussi quelque chose de trop « utilitaire», et surtout qu'elles ne nous mènent pas au-delà d'un vague déisme. Ce sont des raisons de croire à l'utilité d'une religion donnée : ce ne sont pas encore des raisons de croire àsa véracité. Cherchons donc plus avant, Messieurs. Plaçons-nous, pour ainsi dire, au centre des préoccupations de l'heure présente. Ouvrons seulement les yeux et regardons autour de nous.

S'il y a sans doute cnîre tous un phénomène caractéristique du siècle qui vient de finir, ou même des temps modernes, c'est, en deux mots, le progrès de la démocratie. « La démocratie cou' e à pleins bords ;», disait Royer-Collard, il y a dé, à plus de soixante-quinze ans; et, aux yeux de ce profond observateur que fut Alexis de Tocqueville, le progrès de la démocratie « était le fait le plus continu, le plus permanent et le plus ancien que

Fon connaisse dans l'histoire ». Chateaubriand à son tour, dans la conclusion politique de ses Mémoires cF outre-tombe^ si hardie et si prophétique, a dit quelque chose d'analogue. Et les uns et les autres, ce qu'ils entendaient par démocratie, conformément à l'esprit de la Révolution, c'était, vous le savez, ce qu'exprime et résume la devise fatidique : Liberté^ Égalité^ Fraternité. Ces trois mots, je le sais bien, ne sont plus à la mode, même dans le monde officiel ! et je me rappelle, à cet égard, le langage encore tout récent d'un haut magistrat de la Cour de cassation. « Notre organisation sociale, — disait-il avec son autorité d'avocat général, — a été placée par la Révolution française sous une triple égide que résume la belle devise républicaine : Liberté^ Égalité^ Fraternité; mais, — écoutez ceci, Messieurs, — mais les trois ordres d'idées qu'elle évoque semblent en contradiction manifeste avec les lois naturelles qui régissent l'évolution de l'homme et des sociétés. Gomment concilier la liberté avec le déterminisme? l'égalité avec la sélection qui a sa base dans les inégalités naturelles ou acquises? la fraternité avec la lutte pour la vie ? »

J'admire, Messieurs, la tranquille assurance avec laquelle nous parlons aujourd'hui «des lois naturelles qui régissent l'évolution de l'iîomme et

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des sociétés » ; je l'envie même à ceux qui la possèdent, et je les en félicite. Je ne leur demande pas, d'ailleurs, pour aujourd'hui, ce que c'est que cette Solidarité^ dont je vois qu'ils préfèrent le nom à ceux de Liberté, d'Égalité et de Fraternité K Mais je suis bien aise, après cela, de les entendre dire qu'ils ne savent comment concilier leur science avec la « belle devise républicaine », à la vertu de laquelle, pour ma part, je continue de croire ; et, en effet, ils ont raison, au moins sur un point, qui est que ni la science, ni même la philosophie ne sauraient suffire à fonder la liberté, l'égalité et la fraternité. Avaientils besoin, pour s'en douter, que Darwin eût paru? N'auraient-ils pu s'apercevoir sans lui, sans sa «concurrence vitale», et sans sa «sélection naturelle », que ni la fraternité, ni l'égalité, ni la liberté n'existent dans la nature ? Mais je suis heureux qu'ils commencent enfin de s'en apercevoir! Liberté, égalité, fraternité : c'est la devise républicaine. Nous avons tous intérêt à ce qu'elle continue de l'être. Mais le sens de ces mots ne se précise, le contenu ne s'en éclaire, la définition ne s'en dégage qu'à la lumière de l'idée chrétienne. Otez l'idée chrétienne, dontils ne sont en fait qu'une imitation, ou, si vous le voulez, une « laï-

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