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26 DISCOURS DE COIMBAT

cisation», la significalion s'en abolit; ils n'expriment, ils ne représentent plus rien que d'inconsistant et de vague ; vous venez même de voir que le bruit qu'on en fait ne laisse pas d'inquiéter sous son hermine un magistrat de la Cour de cassation. Mais, posez l'idée chrétienne ! Notre magistrat aussitôt se rassure ; ce qui était inconsistant se concrète; et la signification s'en retrouve conforme aux aspirations les plus universelles de l'humanité.

La Liberté d'abord ; — si la liberté n'est entrée dans le monde qu'avec le christianisme; si vous ne la rencontrez nulle part que sous la loi du christianisme; et si la justification ne s'en trouve que dans le christianisme. Les Grecs et les Romains se sont comme enivrés du mot : ils n'ont ni connu, ni conçu la chose. Les hommes de la Révolution française, nourris de Plutarque et de Tacite, ont pu s'y tromper autrefois : nous ne pouvons plus, aujourd'hui, partager leur erreur. Chez les Grecs et chez les Romains, — pour ne rien dire, si vous le voulez bien, des Assyriens ou des Mèdes, — ni la femme, ni le fils dans la famille n'étaient libres comme nous l'entendons, ni le citoyen dans la cité, ni l'esclave dans la société générale des hommes de ce temps. N'est-ce pas ici, Messieurs, ce qu oublient trop aisément de nos jours les dilettantes qui se font un Jeu aristocratique et cri-

lïiinel d'opposer à la simplicité de la morale chrétienne les beautés paradoxales du stoïcisme ou de l'épicurisme? La morale, ou plutôt les morales de l'antiquité supposaient toutes ou, comme on dit aujourd'hui, postulaient toutes l'esclavage. La liberté ne s'y définissait que dans son rapport et par son opposition à l'esclavage. Être libre, c'était, à Rome, n'être pas la chose d'un autre homme, et, à Lacédémone, je ne sais trop ce que ce pouvait être. L'organisation tout entière de la société civile, politique, économique et religieuse, ne s'entretenait, ne subsistait, ne prospérait que par l'esclavage. Et, de même, eniin, que nous périrons sans doute, nous autres modernes, si nous devons périr, de l'exagération ou de l'excès d'uno libeiié mal entendue, les sociétés antiques, elles, ont commencé d'être ébranlées jusque dans leurs fondements, du jour qu'un doute a commencé de s'élever sur la légitimité de l'esclavage.

L'honneur n'en revient pas, dit-on, au christianisme, et on apporte là-dessus des « textes » et des « faits ». On essaye de résoudre une question sociale par les moyens intellectuels de l'érudition ou de la philologie. Faisons donc la contre-épreuve. Interrogeons la géographie, après avoir interrogé l'histoire, et voyons ovi, dans quel pays, nous rencontrerons quelque ombre delà liberté? Est-ce en Chine, Messieurs, ou en Turquie? sous la loi du

mahométisme? ou sous celle du bouddhisme? et si quelqu'un me dit que le Turc ou le Chinois sont des Mongols, des hommes jaunes, d'un autre sang, d'une autre race, je lui demanderai donc: « Est-ce dans rinde,chez les Aryas, et sous la loi de ce qui survit encore du brahmanisme?» Non seulement l'idée de liberté n'est entrée dans le monde qu'avec le christianisme, mais la notion ne s'en est réalisée que dans les sociétés chrétiennes; et qu'y a-t-il, en vérité, de plus naturel, si le mot même de liberté n'a de sens que dans et par l'idée chrétienne ?

Qu'est-ce, en effet, que la liberté? C'est le droit que nous avons de n'être empêchés dans aucun des actes extérieurs qui nous sont commandés par la loi du devoir? Mais qu'est-ce que le devoir, si nous ne le devons à personne ? Et quelle dette pouvons-nous avoir envers nos semblables ou nos égaux qui ne soit réciproque de leur dette envers nous? Voilà, Messieurs, le fondement de la liberté : Kant, lui-même, n'en a pas trouvé d'autre. Je suis seulement étonné qu'en posant comme fondement du devoir l'obligation de la loi morale, et comme fondement de la liberté le droit que nous avons de travailler à l'accomplissement du devoir, il n'ait pas vu qu'il ne faisait que laïciser l'Évangile. Nous, cependant, de nos jours, avec nos lois sociales, avec nos lois ouvrières, que

croyons-nous faire d'autre? Est-ce la liberté d'aller boire, ou celle de danser, ou celle de faire Técole buissonnière que nous voulons assurera rhomme, à la femme, à l'enfant, quand nous nous efforçons de protéger leurs loisirs contre les exigences de l'industrialisme? Non! mais c'est la liberté de travailler à leur perfectionnement moral ; c'est le droit de ne pas succomber sous le fardeau d'une charge inégale aux forces de la nature humaine; c'est le loisir, c'est la possibilité de songer à la solidarité qui nous lie; — et c'est, par conséquent, le sentiment de notre commune égalité.

Car, vous l'entendez bien, il en est de Y Égalité comme de la Liberté. Nous ne pouvons, elle aussi, la revendiquer qu'au nom de l'idée chrétienne; et, pas plus qu'il ne connaissait la liberté, le monde, avant le christianisme, n'a conçu, ni, en dehors du christianisme, ne saurait aujourd'hui concevoir l'idée d'égalité. C'est ici que la science, puisqu'on l'invoque, et l'histoire ont beau jeu. Humanum pauciL vivit genus : le poète Ta bien dit ! Livrée à elle-même, je veux dire abandonnée au cours naturel de ses instincts, l'humanité ne serait que l'infatigable ouvrière du bonheur de quelques-uns, voilà ce que nous enseigne l'histoire! Et, historiquement. Messieurs, ceux qui raisonnent bien, ceux qui ont raison, — avec leur odieuse théorie de l'homme fort et du

surhomme^ — ce sont les Nietzsche et les Renan! Scientifiquement, il semble que ce soient les Darwin et les Hœckeli. Ou plutôt, Messieurs, et pour ne pas invoqiier inutilement la science, pour ne pas lui demander ce que l'observation suffit, hélas ! à nous apprendre, l'égalité, vous le savez, n'est nulle part dans la nature, ni dans la société. Je rougirais d'insister, et d'essayer d'établir dogmatiquement que nous ne sommes égaux ni en force, ni en intelligence, ni en qualités, ni en vertus, ni même peut-être en besoins ! Qui pourrait soutenir et qui a jamais soutenu le contraire? Ce que l'on démontre, ce qu'il est même facile de démontrer, c'est la raison d'être, c'est la fonction sociale de l'inégalité. Mais l'égalité! Non, ce n'est point en fait qu'on la fonde, ni en histoire, ni en nature, ni en raison, ni de quelque autre manière humaine que ce soit. Elle est d'un autre ordre ! Elle vient d'ailleurs. Et, inégaux en tout, nous le serions absolument, l'égalité ne serait qu'une chi-

1. Nous distinguons ici l'enseignement de Renan d'avec celui de Darwin, parce qu'il faut bien faire attention que dans la doctrine rigoureuse de la « sélection naturelle », ce n'est pas du tout le meilleur ou le plus fort, ni le mieux doué, qui l'emporte, mais « le plus apte », ou le mieux adapté aux circonstances dans lesquelles sexerce la lutte. Ce peut donc être, en de certains cas, « le moins fort » et « le moins bon », et ce pourrait être moralement « le pire ». Ou, en d'autres termes encore, le surhomme de Nietzsche et de Renan est supérieur au moins par quelque endroit, mais le plus apte du darwinisme pourrait, lui, n'emporter sa victoire qu'à cause de son infériorité.

mère, et une dangereuse chimère, si nous n'étions heureusement égaux dans la souffrance et devant la mort.

Ah! la mort!

Je te salue, ô Mort, libérateur céleste,

Tu ne m'apparais pas sous un aspect funeste...

Tu n'anéantis pas, tu délivres

Oui, tu délivres ! Mais de plus, et tandis que nous vivons, c'est toi qui fondes notre égalité. Parce que nous sommes égaux devant toi, non seulement, ô Mort bénie, tu nous aides à comprendre la vanité des distinctions dont nous nous flattons, mais tu nous confères le droit de travailler à les abolir! Egaux devant la mort, nous le sommes, nous devons l'être, quant aux moyens de nous y préparer! Mais, vous le voyez bien, Messieurs, c'est à la condition qu'il s'agisse de la mort chrétienne ; c'est à la condition que la mort ne termine pas tout, qu'elle ne soit pas une fm, mais un commencement ou un passage ! Si la mort terminait tout, je ne vois, en vérité, Messieurs, ni quel fondement nous pourrions donner à l'égalité, ni de quel droit nous empêcherions le surhomme d'user et d'abuser de sa supériorité, ni comment et pourquoi notre place « au banquet de la vie » ne serait pas à proportion de l'étendue de nos besoins, de l'ardeur

de nos désirs, et de la capacité de nos appétits! Mais, précisément, quand la religion du Christ ne serait pas d'ailleurs tout ce qu'elle est, ce serait encore sa grandeur que d'avoir mis l'objet de la vie hors de la vie, au-delà de la vie, dans une autre vie ; et cette raison toute seule me suffirait pour y croire! « Que risquez-vous de croire cela? disait Pascal. Un moment de contrainte, contre une éternité de bonheur ! Mais, de plus, ajoutait-il, de pratiquer, en attendant la mort et pour vous y préparer, toutes les vertus qui font le prix de la société des hommes ! » Nous ajoutons à notre tour : Et vous n'y risquez que d'acquérir enfin le sentiment de cette égalité que ni le raisonnement, ni l'observation, ni l'histoire, nous l'avons dit, ne sauraient établir. L'être moral et religieux, l'être qui doit se survivre à lui-même, l'être capable de mériter et de démériter, voilà ce qu'il y a d'identique à soi-même, si je l'ose ainsi dire, et d'égal dans tous les hommes. Mais c'est pourquoi, Messieurs, il n'y a jamais eu d'égalité que dans le christianisme! Est-ce qu'il y en a, même dans le bouddhisme? Est-ce qu'il y en avait dans ces religions païennes oii la participation des mystères était le privilège d'une aristocratie politique? Estce qu'il peut y en avoir dans une doctrine qui ferait de la « lutte pour la vie » la loi naturelle de l'évolution des sociétés humaines? La pro-

position seule n'en est-elle pas contradictoire*? Et qu'en résulte-t-il, Messieurs, sinon que la démocratie, qui trouve son frein contre ellemême dans cette subordination des biens de la vie présente à la considération de la vie future, y trouve du même coup son fondement, sa justilica' tion, et le principe ou le ressort même de son progrès ?

Que vous dirai-je maintenant de la Fraternité? Qu'avant le christianisme, il est absolument vrai de dire, — sans métaphore, — que « l'homme était un loup pour l'homme ? » Voyez seulement autour de vous ce que sont les haines de races, et dites^ moi ce qu'il faut penser de la fausse science qui les a déchaînées dans notre monde moderne? Pour moi, Messieurs, qu'un catholique, — à qui nous^ devons d'ailleurs tant de services, — qu'un Joseph de Maistre ait pu laisser échapper cette parole, tant exploitée depuis lui, qu'il savait à la vérité ce que c'est qu'un Turc ou un Persan, un Alle> mand ou un Italien, mais qu'il ne savait pas ce que c'est que « l'homme », c'est ce que je ne comprendrai jamais ! Et qu'eût-il donc répondu si

1. Il est clair qu'en toute occasion «la lutte pour la vie» constitue l'individu en état de « légitime défense », puisqu'elle suppose qu'il y a moins de biens à conquérir que de « lutteurs » qui en sont avides; et, en effet, s'il n'en était pas ainsi, c'est-àdire s'il y avait moins de prétentions que de biens, il n'y aurait plus de « lutte » ; et, avec la métaphore, il faudrait changer toute la doctrine.

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quelqu'un fût venu lui dire : « Et nous, nous savons ce que c'est qu'un Gallican, ou un Anglican, nous savons ce que c'est qu'une Eglise grecque ou une Eglise russe, cujus regio^ ejus religio, mais nous ne savons pas ce que c'est qu'un catholique? » Mais une haine aveugle de la Révolution française l'a sans doute emporté ce jour-là plus loin, beaucoup plus loin qu'il ne voulait aller; et il a oublié que, de même que l'égalité chrétienne avait seule effacé les distinctions de classes et de castes, ainsi ce que la fraternité chrétienne avait aboli pour jamais, c'est le paradoxe inhumain de l'inégalité des races humaines ^

Ici encore. Messieurs, nous saisissons l'étroite liaison, l'indivisible union du christianisme et de l'idée de fraternité. De certains savants nous ont enseigné qu'il y avait des « races supérieures » et des (( races inférieures ». Des religions se sont

1. Il ne faut pas se lasser de dénoncer et d'attaquer la «théorie des races », ni de montrer qu'elle n'a pas de plus redoutable adversaire que le catholicisme. Ite eleuntes docete omnes gentes! Mais si je cite ici Joseph de Maistre, il ne faut pas non plus se lasser de dire que ce qui n'est dans ses Considérations qu'une soifte de boutade, s'est tranformé, sous l'effort de la« science » contemporaine, en un système entier. Les Israélites se doutent-ils que personne n'a fait plus que Renan, au nom de la philologie, soutenue de l'ethnographie, pour forger la doctrine de l'antisémitisme ? et qu'à son insu peut-être, ou du moins contre son gré, le résultat de son œuvre a été de semer la défiance et la haine du Juif? D'autres n'y ont pas médiocrement contribué, je le sais ! Mais quand on ne veut voir, comme eux, dans le Juif que H. le manieur d'argent », ce n'est qu'un paradoxe auquel il suffit

fondées tout entières sur cette fausse croyance. Il s'en est même vu que tout un peuple regardait comme le privilège ou le monopole de sa race. Le christianisme seul s'est adressé d'abord à tous les hommes ; il a seul enseigné que, si tous les hommes sont frères, c'est qu'ils ont tous la même origine, ou, pour parler plus littéralement, c'est qu'ils sont tous les fils du même père. Haines de sang, répugnances de races, tout ce que d'autres religions entretenaient d'animal parmi les hommes, lui seul est venu déclarer qu'on y renoncerait, qu'il y faudrait renoncer, si l'on voulait être chrétien. Car, faites-y bien attention, Messieurs, et gardonsnous de confondre ici Fraternité avec Charité^ ou avec Pitié. La fraternité, c'est-à-dire l'unité de l'espèce humaine, c'est-à-dire notre communauté d'origine à tous, c'est-à-dire l'obligation de rendre un peu plus à chacun que nous ne réclamons pour nous-mêmes, la fraternité est une vérité essentielle du christianisme. Elle en devient un dogme quand on la considère dans le mystère de

d'opposer: 1° que tous les banquiers ne sont pas d'Israël, ni tous les coulissiers, et 2° que nous ne pouvons aussi bien nous en prendre qu'à nous de les avoir depuis tant d'années réduits au commerce de l'argent. Ce qui est vraiment grave, c'est d'attribuer leurs défauts, ou leurs vices, quels qu'ils soient, à leur sang; c'est d'essayer de nous montrer en eux des étrangers physiologiquement irréductibles à nos habitudes d'esprit; c'est de prétendre appuyer ces conclusions sur la « science » ; — et c'est ce que Renan, depuis son Histoire comparée des langues sémitiques jusqu'à son Histoire d'Israël, n'a pas cessé de faire.

la Rédemption ! C'est en Dieu que nous sommes frères, et si nous ne l'étions pas auparavant, la Rédemption, miracle elle-même, est venue opérer ce miracle.

Mais c'est aussi ce que ne voyait pas un de nos adversaires, le plus patenté de nos éducateurs, quand, à l'occasion du Congrès catholique de Bourges, il écrivait tout dernièrement : « Pourquoi n'arriverait-il pas à quelques catholiques de s'apercevoir que la Déclaration des Droits de l'homme est une transposition de l'Evangile en langue politique moderne? et que la Constitution républicaine applique à ce monde et aux choses de ce monde les principes les plus hauts de la morale chrétienne 1? » 11 dit, vous l'entendez, une « transposition », et nous disons, nous, une « laïcisation »; et toute la différence est là! Oui, la Déclaration des Droits de l'homme est une « laïcisation » de l'idée chrétienne, et moi-même je fais plus que d'y consentir ou de l'avouer, puisqu'enfin c'est le fond de tout ce discours. Mais en la « laïcisant », c'est-à-dire en la séparant de son support ou de son fondement mystique et dogmatique, j'ajoute que l'on suspend en l'air, ou dans le vide, pour ainsi parler, les droits de l'homme; on les

1. Quelqu'un a feint de croire que ces paroles étaient d'Auguste Comte : je dois donc dire qu'elles sont de M. Ferdinand Buisson.

dénature ou on les mutile, on les met dans l'impossibilité de se prouver eux-mêmes ; on les livre aux contradictions de la sophistique et, — puisqu'il y en a, vous l'avez vu, de ces contradictions, jusque dans le monde officiel, — on expose les droits de l'homme à être niés au « nom de la science contemporaine », dans la séance solennelle de rentrée de la première Cour de justice de la République française.

« Liberté, Egalité, Fraternité, dit l'un, il semble que la belle devise républicaine soit en contradiction manifeste avec les lois naturelles qui régissent l'évolution de l'homme et des sociétés » ; et l'autre, sans autrement s'embarrasser des « lois naturelles », admire l'application de la belle devise au <( monde et aux choses de ce monde ». Mais je les défie l'un et l'autre, le premier de prouver qu'il y ait « contradiction » entre les « lois naturelles » et l'universelle aspiration des hommes vers la liberté, l'égalité, la fraternité; et le second, d'établir cette fraternité, cette égalité, cette liberté par le moyen de la raison, de la nature, ou de l'histoire. Je le défie de m'en préciser le sens, en dehors de l'idée chrétienne. Car on ne transpose pas l'Evangile en « langue politique moderne ! » On peut seulement essayer d'accorder « la politique moderne » avec l'Évangile, ce qui est justement le contraire, quoique cela pût sembler d'abord la

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même opération. Et puis, et surtout, Messieurs, quand on ne trouve rien de mieux, dans la « Constitution républicaine )>, que « l'application qu'elle est des plus hauts principes de la morale chrétienne », on n'essaye pas de séparer cette morale de la philosophie, du dogme, et du fait historique qui la fondent.

J'ai dit du « fait historique » : et, en effet. Messieurs, il nous faut faire un dernier pas, et à toutes ces raisons de croire, tirées, vous le voyez, de ce qu'il y a de providentiel, de ce qu'il ne peut pas ne pas y avoir de providentiel dans l'évolution continue de la démocratie, c'est le moment d'en joindre une dernière, tirée de la nature même du plus grand effort que l'on ait tenté pour nous dissuader de croire, et qui est, comme vous le savez, l'effort de l'exégèse. L'exégèse, les conquêtes de l'exégèse, les horizons lointains, profonds et attirants, que nous ouvre Fexégèse, tout cela. Messieurs a fait jadis la joie et le tourment de ma jeunesse ! J'ai cru, — vous vous rappelez peut-être que c'est l'expression de Renan, — « à la science des produits de l'esprit humain » ; j'ai lu et relu passionnément la Vie de Jésus du D"" Strauss; et j'ai cru retrouver l'Évangile dans le Lotus de la bonne

loi. Sur la parole de ceux qui ne savaient pas l'hébreu, j'ai failli croire à la « modernité des prophètes » ; et, sur le témoignage de ceux qui ne savaient pas le grec, j'ai admis que la vérité des mystères dépendît d'une interpolation dans un verset de saint Jean. Mais j'ai réfléchi depuis lors, — car à quoi s'emploierait l'existence d'un homme qui ne s'est intéressé qu'aux idées? — et j'ai vu que l'exégèse, passant à côté de la vraie question, n'en demeurait pas moins elle-même tout ce qu'elle est, mais ne touchait pas le fond des choses, ni ne pouvait l'atteindre.

Elle demeure tout ce qu'elle est; et, pas plus qu'on ne saurait nous raconter aujourd'hui l'histoire de la Grèce ou de Rome sans y faire contribuer de toutes leurs ressources l'érudition et la philologie, pas plus onne saurait, sans le secours de l'exégèse, reconstituer l'histoire du peuple d'Israël, ou les origines et le développement historiques du christianisme. Comme un autre, autant qu'un autre, plus que beaucoup d'autres! je suis donc prêt à faire l'éloge de l'exégèse. Elle demeure tout ce qu'elle est, et sa tache est encore considérable. Elle finira sans doute un jour par se dévorer ellemême, et on la verra s'anéantir dans son triomphe^.

1. « Se dévorer elles-mêmes », et « faire leur triomphe de leur anéantissement», tel est, en effet, l'idéal de toutes les connaissances qui relèvent de l'érudition plutôt que de la « science »; —

Quand il n'y aura plus d'obscurité ni d'incertitude sur aucun mot des textes qu'elle commente, ni sur aucun fait de ce passé lointain qu'elle s'efforce à ressusciter, nous n'aurons plus besoin d'elle ; et ce n'est pas seulement son repos, mais sa gloire, qu'elle fera de sa stérilité. Quand les hiéroglyphes -et les cunéiformes auront livré tous leurs secrets, le monde alors sera tout plein d'orientalistes sans emploi. Mais ce jour n'est pas près de luire, et nous continuerons donc, en l'attendant, d'admirer leur érudition. Nous continuerons de nous inté-

•et c'est pourquoi les « sciences historiques » ne sont pas des « sciences ». Les faits dont elles connaissent ne se sont produits qu'une fois, une seule fois : il n'y a eu qu'un César et il n'y a eu qu'un Alexandre ; les phénomènes qui ont dégagé du latin le français et l'italien ne sont sans doute pas les mêmes, puisque l'italien n'est pas le français ; et la méthode est analogue, si l'on veut, mais pourtant différente, selon qu'il s'agit d'établir le texte des Pensées de Pascal ou celui des Sermons de Bossuet.

Ajoutons maintenant que toutes ces questions ont un terme, et que, de leur solution, il ne s'engendre pas, comme dans les sciences, de nouvelles questions. Si le texte des Sermons de Bossuet ou celui des Pensées de Pascal est un jour fixé, il le sera, et la philologie n'aura plus à s'en occuper. Pareillement nous connaîtrons un jour, dans le détail, et avec la dernière exactitude, l'histoire de la formation du français ou de l'italien, et l'histoire des langues romanes sera faite. Et si nous arrivons enfin à savoir l'exacte vérité sur Alexandre et sur César, il ne nous restera plus qu'à nous disputer entre nous sur l'importance des victoires d'Arbelles et de Pharsale dans l'histoire générale de l'humanité. C'est ce que l'on veut dire quand on dit que l'érudition et l'exégèse, — au rebours de la science dont elles usurpent indûment le nom, et dont il n'est seulement pas vrai qu'elles pratiquent les méthodes, — sont condamnées en naissant à périr de leur triomphe, et ne sauraient avoir de plus haute ambition que de se rendre un jour superflues.

resser à « la science des produits de l'esprit humain ». Mais nous nous rendrons compte aussi, et nous le pouvons dès à présent, qu'en tant que l'exégèse et la critique ont eu pour objet, — et elles l'ont eu, — de jeter du doute sur les vérités de la religion, elles y ont décidément et finalement échoué.

Car ont-elles prouvé que la diffusion du christianisme ne fût pas un fait sans analogue dans l'histoire du monde? Non! et même elles ont dû formellement reconnaître qu'il y avait en lui, je veux dire dans le fait seul de cette diffusion, quelque chose d'inexplicable. Ont-elles prouvé que la propagation du christianisme ne fût pas Tœuvre des apôtres? Non! et, s'il y a sans doute un texte authentique en histoire, ce sont les Actes. Ont-elles prouvé que, même en admettant les discordances qu'elles ont cru reconnaître dans les quatre Evangiles, ils ne fussent pas tous les quatre, en substance, la biographie mortelle et l'enseignement du môme Jésus? Non! et le jour où elles le prouveraient, ce serait, avec l'histoire évangélique, toute espèce d'histoire qui s'écroulerait, et même toute certitude historique. Ont-elles prouvé que ce même Jésus ne se soit pas donné aux hommes pour le Messie des prophètes, pour le Fils de son Père, et pour le Rédempteur de l'humanité? Non encore, elles ne l'ont pas prouvé!

Mais, si elles ne l'ont pas prouvé, qu'avons-nous besoin d'autre chose? Que nous importent les subtilités de Texégèso, et, si j'ose le dire, les curiosités même de la théologie? Nous n'avons plus ici qu'une question à résoudre; et si d'ailleurs elle est sans doute la plus grande, la plus troublante qui se soit jamais élevée parmi les hommes, il n'y en a pas du moins de plus simple à poser. Croyons-nous ou ne croyons-nous pas que Dieu se soit incarné dans la personne de Celui qui s'est dit le Fils de Dieu? Voilà tout le problème! Il n'y en a pas d'autre! C'est ici qu'une fois au moins dans notre vie, tous tant que nous sommes, il nous faut répondre. Le reste suit de soi! Et, en vérité, Messieurs, comment ne serions-nous pas reconnaissants à la critique et à l'exégèse de nous avoir permis de poser la question en ces termes? Les raisons de croire î mais ce sont la critique et l'exégèse elles-mêmes, en personne, si je l'osais dire, qui les ont dégagées de la confusion dont elles s'enveloppaient. IJnwn est necessarium ! Nous n'avons à nous prononcer que sur un seul point, et si je n'en dis pas davantage aujourd'hui. Messieurs, vous en entendez bien le motif : c'est qu'ici se termine le domaine de l'apologétique, et commence l'opération individuelle et mystérieuse de la foi.

Vous cependant qui parlez ainsi, — me demandera-t-on peut-être, et on me l'a souvent demandé, — que croyez-vous? Ce que je crois. Messieurs, il me semble que je viens de vous le dire! Mais, à ceux qui voudraient quelque chose, non pas, je pense, de plus net, mais de plus explicite, je répondrais très simplement : « Ce que je crois, — et j'appuie énergiquement sur ce mot, — ce que je crois, non ce que je suppose ou ce (\\xq j'imagine, et non ce que y^ saison ce quej^'e comprends, mais ce que je crois... allez le demander à Rome! » En matière de dogme et de morale, je ne suis tenu que de prouver l'autorité de l'Eglise. La révélation n'a pas eu pour objet de mettre l'intelligence humaine en possession de V Inconnaissable, et, s'il n'y avait pas de mystères dans la religion, je n'aurais pas besoin de croire : je saurais! Evitons ici. Messieurs, l'une des pires confusions qu'ait inventées la moderne critique. L'objet de la croyance et celui de la connaissance font deux : je ne crois pas que deux et deux font quatre, ni que le semblable engendre le semblable, ni que César ait vaincu Poaipéc dans la journée de Pharsale, je le saisi Si je savais de la même manière,

avec la même évidence, si j'entendais avec la même clarté le mystère de Tlncarnation ou l'opération de la Grâce, ce ne seraient plus des mystères, et la croyance, étant adéquate à la connaissance, ne serait plus la croyance ni la foi. Fides est argiunentiim rermn non apparentium. Et ce n'est pas à dire pour cela qu'elle s'oppose à la raison! Non, elle ne s'y oppose point; elle nous introduit seulement dans une région plus qu'humaine, où la raison, étant tout humaine, n'a point d'accès ; elle nous donne des lumières qui ne sont point de la raison; elle complète la raison, elle la continue, elle l'achève, et, si je l'ose dire, elle la couronne^.

1. Il ne m'appartient pas de définir ici Yacte de foi; et aussi ne le tenterai-je point. Je ne l'ai point tenté dans les lignes qui suivent. Ce que je veux seulement faire dans cette note, c'est de préciser en quel sens et pourquoi, — le « contenu » de la foi, ne contredisant pas assurément la raison, mais la débordant, pour ainsi dire, de toutes parts, — la définition de ce «contenu» ne saurait appartenir qu'à l'autorité chargée d'en garder le dépôt. Si le mystère pouvait être supposé quelque jour intelligible à la raison, il ne serait évidemment plus le «mystère», et, dans l'économie #de la religion, la «foi» ne serait plus une vertu. Quelle vertu y a-t-il à croire que deux et deux l'ont quatre? A un moment donné de son évolution, qui est celui où j'arrive au terme de ce discours, c'est-à-dire quand la raison, ayant jugé, par les moyens qui sont les siens, de la valeur des « raisons de croire», nous a convaincus qu'il faut croire, l'acte de foi se résout donc en un acte de confiance et d'humilité. C'est pourquoi la distinction entre le «croire» et le «savoir» me parait capitale; et qui ne voit combien d'irritantes ou inutiles discussions ne proviennent que de ce qu'on ne la fait pas ? Sans doute il n'est pas question de croire -parce que nous ne comprenons pas I

Tout ce que je puis donc faire, Messieurs, devant le mystère, c'est d'abord de m'incliner, et c'est ce que je fais; mais ce que je puis faire ensuite, aussi, et ce que je viens d'essayer de faire dans ce discours, c'est de dire et de déduire, c'est d'expliquer les raisons que j'aide m'incliner. J'en ai d'autres, j'en ai de plus intimes et de plus personnelles ! Il y a bien des chemins qui mènent à la croyance, et j'en ai exploré, j'en ai parcouru^ j'en ai suivi plus d'un : je me suis aussi quelquefois fourvoyé. Mais, parmi toutes ces raisons de croire, en choisissant les plus « actuelles », il m'a semblé répondre à l'objet de cette réunion. J'ajoute seulement, — puisqu'enfin, Messieurs, chacun de nous, quand il parle de ses « raisons de croire », s'il ne fait pas une confession, livre pourtant à ceux qui l'écoutent le récit d'une expérience

La raison de la croyance est ailleurs ! Mais nous ne pouvons «croire)^ que ce que nous ne comprenons pas. « L'incompréhensibilité de nos mystères, a dit quelque part Malebranche, est une preuve démonstrative de leur vérité. » C'est beaucoup dire, et je craindrais qu'on ne vit dans cette formule, un peu hardie, la traduction de ce Credo quia absurdum, qui lui-même n'est sans doute qu'une altération légendaire du mot de Tertullien : Credibile quia inepium. Mais, en tout cas, l'incompréhensibilité des mystères ne prouve rien contre eux, si ce n'est qu'ils sont des mystères ; et on le savait ! Ils ne seraient pas mystères, s'ils n'étaient pas incompréhensibles, et n'y ayant d'ailleurs pas de religion sans mystères, la seule question que nous ayons à décider, c'est de savoir si nous avons de solides raisons, si nous en avons de logiques, de morales, d'historiques, de « scientifiques » même, de croire à la réalité de ces mystères, — que nous ne comprenons pas.

personnelle, — j'ajoute seulement que, de ces raisons, il me semble, quand je m'interroge, que les raisons morales ou plutôt les raisons sociales ont été les plus décisives. Je me rappelle avoir lu, dans la Vie du Père Hecker, qu'après avoir traversé plus d'une secte, — ou, comme ils disent là-bas, plus d'une déno7nination protestante, — l'un des plus puissants motifs, l'un des motifs déterminants de sa conversion définitive au catholicisme fut la satisfaction et le frein, le frein et la satisfaction, que le catholicisme lui semblait seul capable de donner à ses instincts populaires et démocratiques. Il avait commencé, vous vous le rappelez peut-être, Messieurs, par être ouvrier boulanger. Ce dur apprentissage de la vie m'a été épargné! Mais, comme lui, je n'ai trouvé que dans le catholicisme le frein et la satisfaction des mêmes instincts ou du même idéale

Ayant la nuque dure aux saluts inutiles,

Et me dérangeant peu pour des rois inconnus,

je n'ai trouvé que là la justification de la devise* à laquelle je continue de croire, et dont j'ai tâché

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