‹ Discours de combat (volume 2)Chapitre 9 sur 16 · M. Charles Gide · texte numérisé non relu

M. Charles Gide

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bien vrai, Messieurs? Je veux dire : est-il bien vrai que, dans nos sociétés chrétiennes, la charité, pour s'exercer, ait attendu que la bactériologie nous eût informé de nos intérêts? En tout cas, voilà qui est net, voilà qui est franc ! et vous pensez bien que j'ajoute : voilà qui est excellent! Quelles que soient les raisons que le riche ait de s'intéresser au pauvre, c'est la société tout entière qui en profitera. Mais où est, en cela, la morale qu'on nous avait promise ? J'y en vois si peu, pour ma part, que je me demande, en vérité, si je n'ai pas eu tort de dire que la société en profiterait? Oui, cela est vrai, « les maladies infectieuses sont mieux soignées, depuis que chacun sait qu'il est exposé à avaler des bacilles ». Et il est vrai aussi, Messieurs, que l'on compose des remèdes avec des poisons ! Je suis moins sûr que l'on fasse de la Solidarité^ de la bonne Solidarité^ avec de la lâcheté ; et je me défie de cette confusion du devoir social avec l'intérêt personnel. Car, enfin, vous voyez sans doute où cette confusion peut mener, et c'est encore ce que je reproche à la Solidarité définie par ses analogies avec la dépendance ou la relativité. Prenons-y garde! Elle est en train de devenir un autre nom, un masque de Tégoïsme, et elle le sera le jour où l'on admettra couramment que notre intérêt peut nous être, à chacun, une cause d'obligation.

Ici encore, je n'exagère point. Renan a écrit : « Les animaux qui servent à la nourriture de l'homme de génie ou de Fhomme de bien devraient être contents, s'ils savaient 'à quoi ils servent. Tout dépend du but, et si, un jour, la vivisection sur une grande éciiellc était nécessaire pour découvrir les grands secrets de lanature vivante, j'imagine les êtres, dans l'extase du martyre volontaire, venant s'y offrir couronnés de fleurs. » L'eussiez vous aimé voir, lui-même, dans ce rôle de a martyr de la science », et s'offrant au scalpel de quelque Magendie pour faire avancer d'un pas l'étiologie de l'arthritisme? Mais ce n'était pas ainsi qu'il l'entendait, et il gardait pour lui le rôle de sacrificateur et de mage! En réalité, sa boutade n'était qu'un commentaire de la parole que je rappelais récemment : Humamnn paiicis vivit genus! Il y a une manière de concevoir la Solidarité qui consiste à faire du sacrifice du plus grand nombre la condition de ce qu'on nomme le talent ou le génie de quelques-uns. On a môme fondé là-dessus toute une théorie des grands hommes ou du « surhomme». Et vous savez sans doute par quels sophismes on la justifie, en établissant qu'un Alexandre ou un César ont rendu plus de services à l'humanité que toute cette foule anonyme et obscure dont ils ont fait la matière de leur gloire. Preuve nouvelle, Messieurs, si nous en avions

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besoin d'une, qu'il nous faut nous garder de jouer avec les mots; que nous ne nous sommes jamais moins entendus sur celui de Solidarité que depuis que tout le monde s'en sert; et que, peut-être, ne s'est-on pas aperçu de ce que l'on faisait, mais on a rarement commis d'erreur plus redoutable que du jour qu'on l'a confondu avec les mots de dépendance et de relativité.

Si maintenant on voulait montrer, — jusqu'en économie sociale ou politique, — le danger de cette manière de comprendre la Solidarité^ je ne sais si le mouvement syndical qui en est l'application contemporaine ne m'en fournirait pas un exemple assez significatif. N'est-il pas curieux, en effet, que les mômes théoriciens le favorisent de tout leur pouvoir, qui excellent à mettre en lumière ce que l'on appelait autrefois les défauts ou les vices de Vesprit de corps? Et m'accuseriezvous de jouer à mon tour sur les mots, ou d'abuser d'une métaphore, si je disais que la Solidarité^ telle qu'on nous la définit, par la perpétuelle comparaison que l'on en fait avec un organisme, n'est précisément qu'un autre nom, plus pompeux, mais plus équivoque, de Vesprit de corps. L'esprit de corps, c'est la préférence qu'un corps, comme tel, donne systématiquem.ent à ses propres intérêts, bien ou mal entendus, sur des intérêts qu'il croit qui lui sont étrangers, et conséquemment c'est le

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devoir qu'il en déduit pour lui de s'opposer à ces derniers. Car, sa morale, c'est de durer, et, dans la nature, nous savons qu'en effet c'est l'unique morale de tous les organismes. Pour moi, Messieurs, je suis frappé de voir que, dès que l'on essaye d'organiser une Solidarité internationale, sur la base de l'interdépendance des intérêts, ce qu'on nous propose d'abord, c'est de former des « unions douanières)), ayant pour objet de grouper «les intérêts européens en face de la concurrence américaine». Eh quoi! les Américains ne sont donc pas des hommes? Dès qu'on essaye d'organiser une Solidarité nationale, je suis frappé de voir qu'on ne la pose qu'en l'opposant, et qu'elle se ramène tout de suite à la formule du « Chacun chez soi, chacun pour soi )). Le commencement de la solidarité consiste-t-il donc à s'isoler du reste du monde ? Et dès qu'on essaye d'organiser la Solidarité ouvrière, \^ suis frappé de voir qu'entre les citoyens d'une même nation, entre les fils de la même patrie, tous ensemble, anarchistes, socialistes ou collectivistes, c'est à qui provoquera, déchaînera et envenimera ce qu'on appelle la guerre des classes... Mais, Messieurs, je passe, et ne veux point appuyer. Ce serait sortir de mon domaine. Je ne suis point un économiste ni même un sociologue : il me suffit de parler en moraliste ; et, de ce point de vue, le

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moment est venu de préciser la distinction nécessaire.

Car encore une fois, — et pour les raisons que je vous ai données dès le début de ce discours, — je ne repousse absolument ni le mot ni l'idée de Solidarité. Ce serait tirer sur mes propres troupes. Je demande seulement qu'on l'explique, et, s'il se peut, qu'on le définisse. Puisque nous n'entendons pas la même chose sous le même mot, je demande qu'on le dise; et je demande, quand on ne s'entend point au fond, que l'on ne feigne pas d'être tout de même d'accord. Je demande, si la solidarité morale, ou sociale même, n'a rien de commun que le nom, ou le son, — propter egestatem lingiiœ^ à cause de la pauvreté du langage humain, — avec la solidarité naturelle, physiologique ou organique, je dem^ande que l'on s'en rende compte. Je demande qu'on ne recrute point des adhérents de ses doctrines, des approbateurs, des disciples... et des électeurs, en équivoquant, au moyen d'un vocable emphatique, sur les sentiments qu'ils ont et que l'on ne partage point. Et je demande enfin que, de part et d'autre, dans cette question de la Solidarité^ on consente à voir quelle est non seulement la distinction nécessaire, mais le point vif du débat.

Ici, Messieurs, la question s'élève; et nous nous retrouvons en présence des trois erreurs que, pour mon humble part, je ne cesse de combattre. La première est celle qui consiste à ne vouloir point voir qu'avant tout, la question sociale, toute question sociale, est une « question morale ». Je n'en parlerai pas davantage aujourd'hui; elle nous entraînerait à de trop longs développements. Mais je voudrais vous dire quelques mots de la seconde, qui n'est autre que la confusion des « lois qui régissent, — comme l'on dit, — l'évolution des sociétés humaines », avec les lois qui régissent l'évolution des espèces animales; et je voudrais surtout appuyer sur la troisième, qui consiste dans la confusion du Savoir et du Devoir, ou, si vous l'aimez mieux, dans la confusion de la morale avec la science.

U me semble qu'à cet égard, tous ceux qui se servent du mot de Solidarité devraient, en s'en servant, se tenir en garde contre la métaphore dont leur théorie n'est qu'un développement, ou, s'ils le veulent, un épanouissement. « Dire que le langage est un organisme, — écrivait il n'y a pas longtemps un philologue éminent,

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M. Michel Bréal, — dire que le langage est un organisme, c'est obscurcir les choses et jeter dans les esprits une semence d'erreur. On pourrait dire que le chant, la religion, le droit, tout ce qui compose la vie humaine forme autant d'organismes. » C'est précisément ce que disent nos solidaristes. Mais, si je suis d'accord avec M. Bréal pour ne voir qu'un mot « trompeur » dans ce mot d' orgcmisjne, je suis très éloigné d'y voir avec lui ce qu'il appelle un « mot creux ». Trompeur? peut-être! Obscur? assurément! Mais ni creux, ni vide, malheureusement, et, au contraire, plein, comment dirai-je?non pas de sens, mais de sophistique et de mensonge. Organisme, matière organique, nature organisée, c'est. Messieurs, ie nom que nous donnons à ce que nous ne pouvons pas comprendre, et sous lequel nous nous déguisons notre éternelle ignorance. Dire du langage qu'il est un « organisme », c'est dire du langage qu'il y a dans son origine et dans son évolution quelque chose qui échappe à nos prises, ou, si vous l'aimez mieux, une serrure qui résiste à la clef de toutes nos éruditions. Pareillement, dire de la société qu'elle est un « organisme », c'est dire qu'il y a, dans sa structure comme dans sa durée, quelque chose qui nous dépasse, ou quelque chose du moins qui résiste à toute analyse, et ne s'explique par aucune analogie, similitude ou comparaison.

Dirai-je qu'il y a mieux encore, et que, dans la nature même, — en histoire naturelle ou en physiologie, — V organisme ou V organisation^ c'est la vie, et la vie, c'est ce que n'expliquent dans l'être vivant ni la physiologie, ni la physico-chimie. On ne nous apprend donc rien quand on dit de la vie ou de la société des hommes qu'elles sont des organismes; on n'énonce rien de précis ou de solide; mais on se paie d'un mot, et ce mot, qui n'exprime, en physiologie même, que l'étendue de notre ignorance, n'exprime en morale ou en sociologie, que le hesoin, d'ailleurs très humain, de parler pour ne rien dire.

J'ajoute, Messieurs, que de même que, dans la nature, un autre ordre de choses commence quand on passe de l'inorganique à l'organique, de ce qui ne vit point à ce qui vit, ainsi, un nouvel ordre de choses apparaît, et, en quelque manière, s'inaugure, quand de l'ordre de la nature nous passons à l'ordre social. En ce sens, on ne saurait trop le dire et le redire, il y a vraiment un « Règne humain ». Quelque chose commence avec l'homme, et, — pour me servir de l'un de ces mots que les philosophes affectionnent, — notre humanité n'est pas en nous, ni dans l'histoire, un épiphénomène de notre animalité. Que l'on insiste donc, autant qu'on le voudra, sur les rapports de l'homme et de l'animal, ou sur les liaisons du physique et du

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moral, il restera toujours vrai que, ce qu'il y a en nous, de proprement humain étant d'un autre ordre, ne relève pas des mêmes méthodes, ni des mêmes principes, ni de la même science, par conséquent, que ce qu'il y a d'animal.

Là, Messieurs, est l'erreur de ceux qui se sont autrefois proposé de «souder», — comme ils disaient, — les sciences sociales ou morales aux sciences physiques ou naturelles. L'intention même était contradictoire, si l'on ne débute pas, sans doute, en bonne méthode, par supprimer, par méconnaître, ou tout au moins par dénaturer les phénomènes dont il s'agit de rendre compte. Gela serait trop simple, de dire qu'étant donné l'homme, c'est-à-dire un être doué d'intelligence et de volonté, il faut poser, pour l'étudier, que ni sa volonté ni son intelligence ne le distinguent substantiellement d'un être qui n'en aurait pas ! A plus forte raison, si cet être, comme l'homme, est capable de moralité. Je n'invoque, ici, remarquez-le bien. Messieurs, ni la religion, ni la philosophie, mais l'évidence de la simple logique et je dis que, si le sens de la « moralité » nous distingue de l'animal, c'est manifestement une pétition de principe que de chercher dans ce qu'il y a d'animal en nous le fondement de la moralité. C'est pour quoi les solidaristes n'y ont pas plus réussi qu'avant eux les évoluiionisteSf et je ne crois pas que per-

sonne y réussisse après eux. Si nous ne sommes pas, comme hommes, une exception dans la nature, nous ne sommes cependant hommes qu'en tant que nous nous distinguons du reste de la nature; et cette observation, qui suffit à mettre un abîme entre les sciences morales ou sociales et les sciences de la nature, suffît également à nous assurer qu'il n'y a pas de morale « scientifique. »

Entendons-nous bien sur ce dernier point. Je ne dis pas qu'il ne puisse y avoir et qu'il n'y ait, peut-être, une « science de la morale » ; ou, en d'autres termes, je ne nie pas. Messieurs, que les définitions de la morale, et ses déductions, et ses méthodes, ne soient susceptibles de tout autant de rigueur, de précision, ou de clarté, que les vérités les plus certaines de la physique ou de la géométrie. Vous ne le voudriez point! Je ne nie même pas qu'une certaine méthode générale, faite, pour ainsi parler, de circonspection, de prudence, de défiance même, — et, « scientifique » donc, à ce titre, — ne puisse et ne doive être appliquée à l'étude de la morale. Mais ce que je nie, c'est que l'on puisse tirer une morale des données de la science, en général, ou d'une science quelconque, en particulier; et, précisément, c'est ce que j'ai tâché, Messieurs, de vous montrer dans cette analyèe ou dans cette critique de l'idée de Solidarité,

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C'est aussi ce que j'ai voulu dire quand j'ai parlé naguère des faillites de la science, et, à ce propos, Messieurs, je vous demande pardon d'y revenir encore aujourd'hui, mais je suis bien forcé de faire comme ce personnage « qui disait toujours la même chose, parce que c'était toujours la même chose » ; et il ajoutait, et j'ajoute volontiers avec lui, que « si ce n'était pas toujours la même chose, il ne dirait pas toujours la même chose ». Que le reproche en retombe donc sur le savant illustre^ qui écrivait, tout récemment, dans un remarquable Essai sur les Relations entre la Physique expérimentale et la Phjsique mathématique :

« Les gens du monde sont frappés de voir combien les théories scientifiques sont éphémères. Après quelques années de prospérité, ils Jes voient successivement abandonnées ; ils voient les ruines s'accumuler sur les ruines ; ils prévoient que les théories aujourd'hui à la mode devront succomber à leur tour à bref délai ; et ils en concluent qu'elles sont absolument vaines. C'est ce qu'ils appellent la faillite de la science. » Mais non, point du tout! cher Monsieur et illustre confrère, non, ce n'est point du toui là ce qu'on appelle la faillite de la science, et vous vous êtes

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